Das Kapital
Koroba

L'étude du politique se veut celle des rapports de pouvoir, sous toutes leurs formes. Une attention toute particulière est donné à l'État et à ses institutions mais un silence plane sur d'autres formes de rapports de pouvoir. C'est cette lacune que Le Capital (MARX. Le Capital, Flamarion, Paris. 1985) comble à la perfection, en analysant de manière scientifique " le mode de production capitaliste et les rapports de production et d'échange qui sont les siens " (Marx, 1867) , inévitablement très riches en rapports de pouvoir.

Il s'avère rapidement que le capitalisme étend ses ramifications dans l'ensemble de notre quotidien, si bien qu'elles finissent par devenir invisibles. Or, dans l'intérêt de notre compréhension fondamentale de l'homme et de notre société, il est primordial de mettre à jours ses ramifications et de découvrir leurs implications et leurs impacts. De plus, cette connaissance permet d'observer avec un regard critique plusieurs aspects de notre quotidien qui découlent directement de la logique capitaliste. En les identifiant et en saisissant leurs implications, il est ensuite possible de mieux les gérer, ou bien de les combattre, dans l'exercice d'une saine vie citoyenne et professionnelle

La Plus-Value

La reproduction du travail

L'enrichissement capitaliste est produit par la différence entre la valeur d'échange du travail humain et son utilisation comme valeur d'usage. La valeur d'échange d'une journée de travail représente la somme du Temps de Travail Socialement Nécessaire (TTSN) requis afin d'assurer sa reproduction quotidienne et générationnelle. Cette somme diffère selon le lieu et l'époque, mais le principe reste toujours le même. La valeur d'usage d'une journée de travail constitue la raison pour laquelle le capitaliste désire l'employer, en retenir les services pour une période donnée. Cette force de travail a pour lui une utilité, un usage dont il désire profiter. La plus-value naîtra du déséquilibre entre la durée du contrat de travail quotidien et le temps nécessaire à l'ouvrier pour transmettre aux marchandises la valeur équivalente à son salaire.

Le salaire à l'heure

Il est assez déroutant de concevoir le salaire, surtout quand on est soit-même salarié, comme ayant pour seule fonction de s'assurer de la présence le lendemain des employés dans la totale possession de leurs moyens. Il est aisé de croire naïvement que le taux horaire dont nous bénéficions représente la valeur que nous ajoutons à l'entreprise durant soixante minutes. Il s'agit en fait d'une rémunération à la journée, produite selon la norme actuelle en huit heures. Force est cependant de constater que selon la théorie de Marx, nous transmettons la valeur de notre paie en, disons, six heures seulement, le reste étant " donné " au patron. Ce don constitue la plus-value et c'est ce travail gratuit qui enrichis le bourgeois.

Or, cette même paie quotidienne pourrait être obtenue, sans porter préjudice à la production, en six heures... ou bien en dix. L'impact de ce constat est énorme; on passe d'une conception du travail horaire où l'on a l'impression d'être payé à la pièce, donc équitablement, à celui quotidien qui implique qu'il n'est plus nécessaire de travailler dès que l'on a " produit " la valeur de notre salaire. Le salarié se sent dès lors lésé s'il doit continuer à travailler après avoir donné sa valeur d'échange au patron. L'exploitation apparaît au grand jour et il devient possible de la combattre.

Combattre la plus-value

L'employeur possède un arsenal d'astuces afin d'augmenter la plus-value. Maintenant qu'elle est identifiée, il devient possible de repérer ces stratégies mises en place afin d'extorquer quelques précieuses minutes de travail gratuit. Il peut s'agir d'allonger la journée de travail ou bien de l'intensifier. Devoir se présenter à l'avance au travail sans compensation, se faire écourter les pauses et le dîner constituent des classiques du genre. Il y a ensuite l'élimination des pores dans le travail, moments de transition non productifs entre deux tâches. Source d'un repos souvent nécessaire, ces pores sont éliminés afin de soutirer davantage de travail.

Le fétichisme de la marchandise

Tout est marchandise

Le fétichisme de la marchandise est le résultat d'une trop longue exposition à la rationalité capitaliste, qui met les marchandises au centre de nos vies. Le fait de vendre notre force de travail au même titre que tout autre intrant dans la production entraîne une déshumanisation de l'individu, jusqu'à ce qu'il se considère comme une simple marchandise. Un tel constat est dévastateur car dans cette optique un employé n'offrant plus satisfaction sera tout simplement jeté, comme une machine ayant atteint le seuil de sa vie utile.

Le cheminement inverse est aussi possible, quand le producteur glisse dans la sphère du consommateur. À se penser soi-même comme une vulgaire marchandise, il devient dès lors pratiquement impossible de réaliser le travail humain contenu dans les biens que nous achetons. Cela concourt à éliminer définitivement l'aspect social de la production et à empêcher toute consommation éclairée où sont privilégiées les méthodes de travail davantage humaines.

Omniprésence du fétichisme

Cette perception en tant que marchandise se répercute dans notre quotidien sous la forme d'une multitude d'expressions populaires s'y rapportant. La satisfaction s'exprime par " en avoir pour son argent " alors qu'une bonne performance sportive se qualifie de " livraison de la marchandise ". De tels propos témoignent d'un fort degré d'intériorisation du fétichisme de la marchandise. Ce phénomène se manifeste aussi dans nos relations personnelles et professionnelles où l'autre devient à son tour un moyen, un outil utile afin d'atteindre une fin que l'on s'est fixé. Le cercle est alors bouclé quand nous faisons nôtre les moyens utilisés à nos dépends pour gérer nos relations avec notre entourage. Ainsi les rapports sociaux au cœur de notre existence ne sont désormais plus entre des individus, mais plutôt entre des marchandises.

L'aliénation du travail

Perte de contrôle du produit fini

Le fait de vendre notre travail à un bourgeois qui possède déjà les matières premières et les moyens techniques de les transformer nous fait renoncer à toute prétention quant au produit de notre labeur. Dans une économie axée majoritairement sur les services, ce concept peut être difficile à visualiser, à l'inverse du menuisier qui voit son œuvre être récupérée par le bourgeois dès qu'elle est terminée. Le produit du travail d'un commis de magasin est le profit final de l'entreprise, sur lequel il n'a aucun droits. Une fois son traitement monétaire acquitté, les centaines ou milliers de dollars de profits dont il est à l'origine sont pour lui totalement inaccessible.

Spécialisation du travail

Une autre source d'aliénation suit la vente de sa force de travail; la spécialisation du travail. Le Capital expose l'exemple d'un forgeron œuvrant dans une fabrique de calèche. Le besoin de productivité fera de cet artisan généraliste un spécialiste des rayons de roues arrières. Bien que fort efficace dans ce domaine, il devient progressivement totalement aliéné car il ne peut plus s'employer à aucune autre tâche. Sa vie productive se résume désormais à une seule dimension, et il n'a même plus conscience de la finalité de ce qu'il produit. Cette situation détruit la diversité en l'Homme et le rend vulnérable à tout bouleversement économique.

Cette illustration est horriblement d'actualité, surtout à une époque de développement effréné et de perpétuels changements technologiques et économiques. Une telle technologie de pointe demande des spécialistes et le système d'éducation glisse vers un rôle de formation d'une telle main-d'œuvre. On insiste sur l'utilitarisme de la formation tout en privilégiant le secteur professionnel et technique. Cette éducation menant à des " spécialistes de rayons de roues arrières" haute-technologie comporte de hauts risques, principalement quant à l'unidimentionalité qui remplace graduellement la polyvalence et donc de la diversité.

La logique Capitaliste

Enrichissement comme source du bonheur

La logique capitaliste se veut la construction éthique et morale dictant le mode d'action dans un système économique de ce type. Elle expose les valeurs requises, les objectifs à atteindre ainsi que les moyens d'y parvenir. De manière un peu innocente, elle nous indique un but à atteindre fort louable presque universel, celui du bonheur. Là où cette logique se démarque, c'est dans la cause de ce bonheur, ce que le capitaliste doit rechercher afin de l'atteindre ; la richesse. L'enrichissement est la fin absolue, l'objectif en fonction de quoi tout doit être orienté.

Parmi les moyens mis en œuvre afin d'atteindre cette fin qu'est l'enrichissement se trouvent l'expansion constante ainsi que le machinisme. On n'est jamais assez heureux, et comme la richesse engendre le bonheur, on peut en déduire que l'on n'est jamais assez riche. Ce constat mène le capitaliste à une constante recherche d'expansion, de nouveau débouchés afin de financer de nouvelles usines qui nécessiteront à leur tour de nouveaux marchés. En parallèle avec cette extension, se déroule un autre combat, celui de l'intensification. De nouvelles usines, certes, mais chaque usine doit aussi produire davantage, plus rapidement, à moindre coût. Cet objectif est atteint principalement grâce à la machinisation. Comprendre cette logique, c'est remettre en question le discours d'entreprises fières de leur conscience sociale, de leur respect de l'environnement ou de leurs conditions de travail. C'est réaliser qu'aucune pressions sur les hommes et le milieu n'est épargné lorsqu'il s'agit de parvenir à l'enrichissement.

Croissance économique et pauvreté du peuple

Bien entendu, cet enrichissement est celui du bourgeoi, non celui de la masse prolétarienne. Une expression de Marx des plus percutante résume bien cette sombre situation : " Richesse de la nation, pauvreté du peuple " (MARX, 1867 : 172). Elle résulte de la démonstration que l'enrichissement de l'Angleterre suite à la révolution industrielle s'est principalement réalisé aux dépends des masses laborieuses. Ce constat est des plus pertinent afin de poser un regard critique sur la sacro-sainte croissance économique, omniprésente dans tous les débats économiques actuels. Avec une croissance soutenue depuis plusieurs années, la pauvreté ne semble pas avoir disparue de notre société, loin de là! Il convient donc de rechercher ceux qui ont réellement profité de cette croissance et mettre en doute les allégations selon lesquelles la croissance économique entraîne une amélioration du niveau de vie.

Construction sociale vs ordre naturel

Pour conclure cette démonstration des impacts favorables d'une lecture assidue et d'une bonne compréhension du Capital de Marx, il conviendrait de souligner que le mode de production capitaliste n'est pas un ordre naturel. Il s'agit d'une construction sociale, tout aussi arbitraire et volatile que les autres façons de produire qui l'ont précédé dans l'histoire de l'humanité. Certains capitalistes seraient certainement ravis d'un enracinement de l'idée que certains naissent pour vendre leur force de travail à d'autres qui sont nés afin de l'employer. Cette façon de nouer contrat n'est cependant en rien déterminée par quoi que ce soit, sinon que l'Homme est un animal social qui interagit avec son entourage. D'autres façons de régir la production économique ont historiquement précédé le capitalisme, et en toute logique bien d'autres lui survireront...