UN BOEING DE LOBBYISTES CHEZ LES SOVIETS

Michel Vastel
Le Soleil, 12/02/2002

Ce soir, les dirigeants de 261 entreprises canadiennes se lancent dans la plus vaste opération de lobbying qui puisse s'imaginer. Ils ont payé plus de 10 000 $ un siège sur le même Boeing 747 que Jean Chrétien et Bernard Landry. Et ils se serviront de leurs chefs de gouvernement pour accéder à, et tenter d'influencer Vladimir Poutine, Mikhaïl Kassianov, Gehrard Schröder, Edmund Stoiber, ou les hauts fonctionnaires de Russie, d'Allemagne et de Bavière...

Comme quoi le trafic d'influence peut prendre toutes sortes de voies détournées. La Fédération des femmes du Québec, les militants antitabac, les partis politiques eux-mêmes, sont des lobbies. Financés par nos impôts en plus !

Les vierges offensées de la presse québécoise oublient que leur propre Fédération ou le Conseil de presse font beaucoup de lobby auprès du gouvernement, pour influencer la concentration de la presse par exemple, ou mettre sur pied un fonds d'aide aux médias communautaires. La seule différence est que ces lobbies d'État - ils ne sont rien d'autre ! - n'ont pas besoin de payer un conseiller pour accéder aux ministres ou au premier ministre : ils font partie du pouvoir...

Enfin, quand Jean Charest prétend que, dans toute sa carrière politique, il n'a jamais vu de tels trafics d'influence comme ceux auxquels le ministre Sylvain Simard ou le directeur du parti, Raymond Bréard, se sont livré, il charrie un peu. Les cabinets des ministres à Ottawa - y compris celui de monsieur Charest - donnaient sur des portes tournantes qui conduisaient indifféremment au pouvoir politique, à l'administration publique et au secteur privé.

Dans le Parti conservateur de Brian Mulroney, quelques députés et ministres un peu moins scrupuleux - souvent des Québécois malheureusement - réclamaient même pourcentage sur la valeur brute des contrats qu'ils signaient avec le gouvernement du Canada. Même que l'on appelait cela du toll gating, un système de péage : les gens se faisaient verser leur commission avant de réaliser le contrat ! C'est bien pire que ce qu'ont fait le pauvre Raymond Bréard, ou le naïf Sylvain Simard.

Bref, banalisons un peu le lobbying. Ce qui ne veut pas dire que, puisque tout le monde y a recours...

Dans un de ces moments d'humeur dont il avait le secret, Lucien Bouchard avait déclaré, en 1996 : " Je ne laisserai pas les lobbyistes prendre le pouvoir ici ! " Le prédécesseur de Bernard Landry n'a pourtant pas fait grand-chose, sinon de présenter une Loi [131] sur le resserrement des règles d'éthique des administrateurs publics qui n'a pas de dents, puisque pas de règlements d'application.

Et quand un institut de recherche se servait de son frère, Gérard Bouchard, pour négocier une subvention, ce n'était pas tout à fait innocent non plus. Certes, le démographe de l'Université du Québec à Chicoutimi faisait cela gratuitement, mais il n'est pas nécessaire de présenter une facture et d'encaisser un chèque pour tirer un avantage matériel d'une telle situation...

Madame Pauline Marois, enfin, a prétendu jouer les modèles de vertu en fin de semaine. Au mépris de la loyauté envers son chef d'ailleurs. Mais elle n'est pas sans savoir que des gens d'affaires importants considèrent incestueuse la situation d'un gouvernement où le ministre le plus influent dans le domaine des politiques économiques, et le bras le plus puissant des interventions économiques de l'État, partagent la même chambre à coucher.

Il faut faire attention, dans une société tricotée aussi serré que celle du Québec. L'avertissement vaut aussi bien pour Jean Charest - le chef de l'opposition officielle -, que pour la vice-première ministre - la chef de l'opposition officieuse ! Le Québec est si petit qu'on n'y risque pas seulement le mariage consanguin. Le nombre d'entreprises faisant affaire avec le gouvernement, le nombre de bureaux professionnels conseillant les uns et les autres et le nombre d'organismes de l'État du Québec, tout cela est si serré que les situations de conflit d'intérêts - apparentes ou réelles - sont nombreuses.

Le lobby est un mal nécessaire, et plus répandu au Québec que partout ailleurs en Amérique du Nord puisque l'État prétend se mêler de tout ici ! En fait, le Parti québécois de René Lévesque, et celui de Lucien Bouchard en particulier, a fait du trafic d'influence une véritable religion. Ses grands messes en sont les fameux Sommets socioéconomiques. Et ses prêtres les Louis Laberge, les Marcel Pepin ou les Paul Desmarais dans les années 70, les André Bérard, les Jean Coutu ou les Gérald Larose dans les années 90.

Le lobby est le sous-produit naturel d'un État qui fonctionne mal. Et plus l'État dérape, plus le lobby prospère. Quand on reproche en effet à un lobbyiste de s'être fait payer pour accélérer le versement d'une subvention à laquelle le client aurait eu droit de toutes manières, on oublie de se demander pourquoi cette subvention tardait tant à être payée. Le lobby existe d'abord pour secouer des bureaucraties somnolentes, voire incompétentes.

Et au Québec, comme nous avons deux États qui se font concurrence l'un à l'autre, de soi-disant entreprises à but non lucratif, comme le Festival Juste pour rire, engagent deux lobbyistes : un pour Ottawa et un autre pour Québec. Quand une entreprise soi-disant culturelle comme celle-là embauche un ancien premier ministre péquiste (Pierre - Marc Johnson) pour diriger son conseil d'administration, et l'intime du premier ministre du Canada, Jean Carle, pour diriger ses opérations, on se demande vraiment qu'avait-elle besoin d'un lobbyiste. Il faut vraiment que les bureaucraties soient pourries pour que des entreprises aussi bien branchées aient encore besoin de lobbyistes !