Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE TROISIÈME

Première partie : Cronstadt (1921)

Chapitre V

Le dernier acte

L'attaque de Cronstadt. - Sa dernière lutte. - La fin de son indépendance. - Il nous reste à traiter le dernier acte de la tragédie : l'attaque de Cronstadt, sa défense héroïque, sa chute.

Dans le n° 5 des Izvestia, du 7 mars, nous trouvons les détails des pourparlers concernant l'envoi d'une délégation de Pétrograd à Cronstadt aux fins d'information. Voici ce que nous lisons :

Les pourparlers au sujet d'une délégation

Le Comité Révolutionnaire Provisoire a reçu de Pétrograd le radiotélégramme suivant :
« Faites savoir par radio à Pétrograd si l'on peut envoyer de Pétrograd à Cronstadt quelques délégués du Soviet pris parmi des sans-parti et des membres du parti, pour savoir de quoi il s'agit »
Le Comité Révolutionnaire Provisoire répondit immédiatement par radio :
Radiotélégramme au Soviet de Pétrograd. -- Ayant reçu la radio du Soviet de Pétrograd demandant « si l'on peut envoyer de Pétrograd à Cronstadt quelques délégués du Soviet pris parmi des sans-parti et des membres du parti, pour savoir de quoi il s'agit », nous vous informons que :
Nous n'avons pas confiance dans l'indépendance de vos sans-parti.
Nous proposons d'élire, en présence d'une délégation des nôtres, des délégués sans parti des usines, des unités rouges et des marins. Vous pouvez y ajouter quinze pour cent de communistes. Il est désirable d'avoir la réponse indiquant la date d'envoi des représentants de Cronstadt à Pétrograd et des délégués de Pétrograd à Cronstadt le 6 mars, à 18 heures. En cas d'impossibilité de répondre dans ce délai, nous demandons d'indiquer votre date et les motifs du retard.
Les moyens de déplacement devront être assurés à la délégation de Cronstadt.

Le Comité Révolutionnaire Provisoire.

Cependant à Pétrograd de persistantes rumeurs laissaient entendre que le gouvernement se préparait à des opérations militaires contre Cronstadt. Mais la population n'y croyait pas : la chose paraissait trop répugnante, invraisemblable.

Les ouvriers`de Pétrograd ne savaient rien de ce qui se passait à Cronstadt. Les seules informations étaient données par la presse communiste, et ses bulletins parlaient toujours du « général tsariste Kozlovsky qui avait organisé la rébellion contre-révolutionnaire à Cronstadt ».

La population attendait avec anxiété la session convoquée par le Soviet de Pétrograd, qui devait décider de l'attitude à adopter.

Le Soviet se réunit le 4 mars. Seuls, les membres convoqués pouvaient assister à cette réunion ; c'étaient, généralement, des communistes.

Voici en quels termes l'anarchiste Alexandre Berkman, qui put assister à cette réunion, la décrit dans son excellente étude sur la révolte de Cronstadt, étude dont il a puisé la documentation à la même source authentique que nous utilisons pour notre exposé : aux Izvestia du Comité Révolutionnaire Provisoire, aux documents soviétiques et aux témoignages contrôlés (1) :

En tant que président du Soviet de Pétrograd, Zinoviev déclara la session ouverte et prononça un long discours sur la situation à Cronstadt.
J'avoue que j'étais allé à cette réunion plutôt disposé en faveur du point de vue de Zinoviev : l'assemblée était alertée en raison des indices d'une tentative contre-révolutionnaire à Cronstadt.
Mais le discours de Zinoviev suffit pour me convaincre que les accusations communistes contre les marins étaient une pure invention, sans la moindre ombre de véracité. J'ai entendu parler Zinoviev en différentes occasions ; une fois ses prémisses acceptées, il avait le don de convaincre. Mais à cette réunion, son attitude, son argumentation, son ton, ses manières, tout reflétait la fausseté de ses assertions, le manque de sincérité. La protestation de sa propre conscience me paraissait patente.
L'unique « pièce à conviction » contre Cronstadt était la fameuse Résolution du 1er mars. Ses revendications étaient justes et même modérées. C'est en s'appuyant sur ce document et sur la dénonciation véhémente, presque hystérique, de Kalinine contre les marins, que le pas fatal fut décidé. La résolution contre Cronstadt, préparée à l'avance et présentée par Yevdokimoff - bras droit de Zinoviev - fut acceptée. Les délégués étaient surexcités par un excès d'intolérance et par une sorte de férocité sanguinaire. L'acceptation de la motion belliqueuse eut lieu dans un grand tumulte et au milieu des protestations de plusieurs délégués des fabriques de Pétrograd et du représentant des marins. La résolution déclarait Cronstadt coupable de sédition contre-révolutionnaire, elle exigeait sa reddition immédiate.
C'était une déclaration de guerre.
Beaucoup de communistes eux-mêmes se refusaient à croire qu'on exécuterait ladite résolution. Il paraissait monstrueux d'attaquer avec la force armée « l'orgueil et la gloire de la Révolution russe » pour employer le qualificatif que Trotsky avait décerné autrefois aux marins de Cronstadt. Dans les cercles d'amis intimes, beaucoup de communistes sensés menaçaient de se séparer du parti si un acte aussi sanguinaire se consommait ».

Le jour suivant, 5 mars, Trotsky publia son ultimatum à Cronstadt. L'ultimatum fut transmis à la population de Cronstadt par radio et parut dans le même n° 5 des Izvestia du 7 mars, à côté des deux radios sur l'envoi d'une délégation. Naturellement tous pourparlers au sujet de celle-ci furent rompus :

Voici le document :

Le gouvernement ouvrier et paysan a décrété que Cronstadt et les navires en rébellion doivent se soumettre immédiatement à l'autorité de la République Soviétique.
J'ordonne, par conséquent, à tous ceux qui levèrent la main contre la patrie socialiste de poser les armes sans délai. Les récalcitrants devront être désarmés et. remis aux autorités soviétiques. Les commissaires et les autres représentants du gouvernement qui sont arrêtés doivent être remis en liberté sur le champ.
Seuls ceux qui se seront rendus sans conditions pourront compter sur un acte de grâce de la République Soviétique.
Je donne simultanément l'ordre de préparer la répression de la révolte et la soumission des marins par la force armée. Toute la responsabilité des dommages que la population pacifique pourrait souffrir de ce fait retombera entièrement sur la tête des mutins blanc-gardistes.
Cet avertissement est définitif.
Signé : Trotsky, Président du Conseil militaire révolutionnaire de la République ; Kameneff, Commandant en chef.

Cet ultimatum fut suivi d'un ordre de Trotsky contenant la menace historique : « Je vous abattrai comme des perdrix ».

Quelques anarchistes de Pétrograd, encore en liberté tentèrent un dernier effort pour inciter les bolcheviks à renoncer à attaquer Cronstadt. Ils considéraient de leur devoir, devant la Révolution, de tenter cet ultime effort pour empêcher le massacre imminent de l'élite révolutionnaire de la Russie : les marins et les ouvriers de Cronstadt. Ils envoyèrent le 5 mars une protestation au Comité de Défense, soulignant les intentions pacifiques et les justes revendications de Cronstadt, rappe1ant aux communistes l'histoire révolutionnaire héroïque des marins et proposant un moyen de résoudre le conflit, moyen digne de camarades et de révolutionnaires.

Voici le document(2) :

Au comité du Travail et de Défense de Pétrograd.
Au président Zinoviev.
Garder maintenant le silence est impossible et même criminel. Les événements qui viennent de se produire nous obligent, comme anarchistes, à parler franchement et à préciser notre attitude devant la situation actuelle.
L'esprit de mécontentement et d'inquiétude chez les ouvriers et les marins est le résultat de faits qui exigent la plus sérieuse attention. Le froid et la faim ont engendré le mécontentement ; l'absence de la moindre possibilité de discussion et de critiqué oblige les marins et les ouvriers à déclarer formellement leurs griefs.
Les bandes de gardes-blancs voudront et pourront exploiter ce mécontentement dans leur propre intérêt de classe. Se cachant derrière les marins, ils réclament l'Assemblée constituante, le commerce libre et autres avantages du même genre.
Nous, anarchistes, avons fait connaître depuis longtemps le fond trompeur de ces revendications, et nous déclarons devant tous que nous lutterons les armes à la main contre toute tentative contre-révolutionnaire, avec tous les amis de la Révolution Sociale et aux côtés des bolcheviks.
En ce qui concerne le conflit entre le gouvernement soviétique et les ouvriers et marins, nous sommes d'avis qu'il devrait être liquidé non par les armes, mais au moyen d'un accord révo1utionnaire fraternel, dans un esprit de camaraderie. Recourir à l'effusion de sang de la part du gouvernement soviétique, dans la situation actuelle, n'intimiderait ni ne pacifierait les ouvriers ; au contraire, cela servirait seulement à augmenter la crise et à renforcer les œuvres de l'Entente et de la contre-révolution
Et, ce qui est le plus important, l'emploi de la force par le gouvernement ouvrier et paysan contre des ouvriers et paysans provoquera une répercussion désastreuse sur le mouvement révolutionnaire international. Il en résultera un dommage incalculable pour la Révolution Sociale.
Camarades bolcheviks, réfléchissez avant qu il soit trop tard ! Vous êtes à la veille de faire le pas décisif.
Nous vous soumettons la proposition suivante : élire une commission de cinq membres comprenant des anarchistes. Cette commission ira à Cronstadt pour résoudre le conflit par des moyens pacifiques. Dans la situation présente, c'est la méthode la plus radicale. Elle aura une importance révolutionnaire internationale.
Signé : Alexandre Berkman, Emma Goldman, Perkus, Pétrovsky.
Pétrograd, le 5 mars 1921.

« Zinoviev, dit A. Berkman, fut informé que ce document allait être soumis au Comité de Défense. Il envoya un représentant personnel le chercher. J'ignore si cet appel fut discuté au Comité. Ce qui est certain, c'est que rien ne fut décidé à ce sujet. »

Le 6 mars, Trotsky acheva les préparatifs pour l'attaque. Les divisions les plus fidèles prélevées sur tous les fronts, les régiments de « koursanti », les détachements de la Tchéka et les unités militaires composées de communistes, furent concentrés dans les forts de Sestroretsk, de Lissy Noss et de Krasnaïa Gorka(3), ainsi que dans les positions fortifiées du voisinage. Les meilleurs techniciens militaires furent envoyés sur le théâtre des opérations pour établir le plan de blocus et d'attaque de Cronstadt. Toukhatchevsky fut désigné comme commandant en chef des troupes.

Le 7 mars, à 6 h. 45 de l'après-midi, les batteries de Sestroretsk, de Lissy Noss et de Krasnaïa Gorka commencèrent à bombarder Cronstadt.

Une avalanche d'obus, de bombes et aussi de proclamations arrogantes, jetées par des avions, s'abattit sur la ville. A plusieurs reprises, « la bande de corbeaux » installée à Krasnaïa Gorka : Trotsky, Toukhatchevsky, Dybenko et autres, lança l'ordre de s'emparer de la forteresse assiégée, par un foudroyant assaut. Ces tentatives restèrent vaines. Les attaques les plus furieuses furent repoussées par les vaillants défenseurs. Le bombardement ne créa pas la moindre panique dans la Ville. Au contraire, il attisa la colère de la population et raffermit sa volonté de résister jusqu au bout.

Le n° 6 des Izvestia (8 mars) fait, pour la première fois, état de la nouvelle situation. Il porte en tête cette manchette : LE PREMIER COUP DE FEU DE TROTSKY EST LE SIGNAL DE DÉTRESSE DES COMMUNISTES.

Le Comité Révolutionnaire Provisoire publia ensuite son premier « communiqué » que voici :

A 6 h. 45 du soir, les batteries des communistes à Sestroretsk et à Lissy Noss ont, les premières, ouvert le feu contre les forts de Cronstadt.
Les forts relevèrent le défi et, rapidement réduisirent les batteries au silence.
Ce fut ensuite la « Krasnaïa Gorka » qui ouvrit le feu. Elle reçut une digne réponse du navire de ligne Sébastopol.
Une canonnade espacée continue.
De notre côte, deux soldats rouges ont été blessés et admis à l'hôpital.
Aucun dégât matériel.
Cronstadt, le 7 mars l921.

Ce communiqué fut suivi d'une note :

Le premier coup de feu

Ils ont commencé à bombarder Cronstadt. Eh bien, nous sommes prêts ! Mesurons nos forces !
Ils ont hâte d'agir. On le comprend ; malgré tous les mensonges des communistes, les travailleurs russes commencent à comprendre la grandeur de l'œuvre de libération, entamée par Cronstadt révolutionnaire après trois ans d'esclavage.
Les bourreaux sont inquiets. La Russie Soviétique, victime de leur terrible aberration, s'échappe de leur prison. Et, du même coup, ils sont obligés de renoncer à leur domination sur le peuple travailleur.
Le gouvernement des communistes lance le signal de détresse. Les huit jours d'existence de Cronstadt libre prouvent leur impuissance.
Encore un peu, et une digne réponse de nos glorieux navires et forts révolutionnaires fera couler le bateau des pirates soviétiques forcés d'accepter le combat avec Cronstadt révolutionnaire battant le pavillon : « Le pouvoir aux Soviets et non aux partis ».

Ensuite venait cet appel :

Que le monde sache !

Le Comité Révolutionnaire Provisoire a envoyé ce jour le radiogramme suivant :
A tous.. A tous... A tous
Le premier coup de canon vient d'être tiré. Le « feld-maréchal » Trotsky, taché du sang des ouvriers, fut le premier à tirer sur Cronstadt révolutionnaire qui se leva contre l'autocratie des communistes afin de rétablir le véritable pouvoir des Soviets.
Sans avoir répandu une seule goutte de sang, nous nous sommes libérés, nous soldats rouges, marins et ouvriers de Cronstadt, du joug des communistes. Nous avons laissé la vie à ceux des leurs qui étaient parmi nous. Ils veulent maintenant nous imposer à nouveau leur pouvoir, par la menace des canons.
Ne voulant aucune effusion de sang, nous avons demandé que fussent envoyés ici des délégués de sans-parti du prolétariat de Pétrograd pour qu'ils puissent se rendre compte que Cronstadt combat pour le pouvoir des Soviets. Mais les communistes cachèrent notre demande aux ouvriers de Pétrograd et ouvrirent le feu : réponse habituelle du prétendu gouvernement ouvrier et paysan aux demandes des masses laborieuses.
Que les ouvriers du monde entier sachent que nous, défenseurs du pouvoir des Soviets, veillerons aux conquêtes de la Révolution Sociale.
Nous vaincrons ou nous périrons sous les ruines de Cronstadt, en luttant pour la juste cause des masses ouvrières.
Les travailleurs du monde entier seront nos juges. Le sang des innocents retombera sur la tête des communistes, fous furieux enivrés par le pouvoir.
Vive le pouvoir des Soviets !

Le Comité Révolutionnaire Provisoire.

Détail touchant : le 7 mars était, en Russie soviétique, le jour de la fête des ouvrières. Cronstadt, assiégé et attaqué, ne l'oubliait pas. Sous le feu de nombreuses batteries les marins envoyèrent un radio de félicitations aux ouvrières du monde. Voici ce message (reproduit dans le même numéro ) :

Cronstadt libéré. - Aux ouvrières du monde.

Ce jour est un jour de fête universelle : le jour de l'ouvrière. Nous, ceux de Cronstadt, envoyons - au milieu du fracas des canons et des explosions des obus tirés par les communistes ennemis du peuple laborieux - nos fraternels saluts aux ouvrières du monde : saluts de Cronstadt Rouge révolutionnaire et libre...
Nous désirons que vous réalisiez bientôt votre émancipation libre de toute forme de violence et d'oppression.
Vivent les libres ouvrières révolutionnaires !
Vive la Révolution Sociale mondiale !

Le Comité Révolutionnaire Provisoire.

Enfin, le même numéro publie cet entrefilet :

Cronstadt est calme

Hier, le 7 mars, les ennemis des travailleurs - les communistes - ont ouvert le feu contre Cronstadt.
La population accueillit le bombardement vaillamment. Les ouvriers coururent aux armes avec un bel élan ! On voyait bien que la population laborieuse de la ville vivait en parfait accord avec son Comité Révolutionnaire Provisoire
Malgré l'ouverture des hostilités, le Comité jugea inutile de proclamer l'état de siège. En effet, qui aurait-il à craindre ? Certes pas ses propres soldats rouges, ni ses marins, ni ses ouvriers ou intellectuels !
Par contre, à Pétrograd, en raison de l'état de siège proclamé, on n'est autorisé à sortir seulement que jusqu'à 7 heures. Cela se comprend : les imposteurs ont à craindre leur propre population laborieuse.

Les premières attaques contre Cronstadt furent dirigées simultanément et du nord et du sud par l'élite des troupes communistes, vêtues de toile blanche dont la couleur se confondait avec la neige qui couvrait le golfe de Finlande pris par les glaces.

Terribles furent ces premières tentatives pour prendre d'assaut la forteresse au prix de sacrifices humains insensés. Les marins le déplorèrent profondément en termes émouvants adressés à leurs frères d'armes trompés, qui croyaient Cronstadt contre-révolutionnaire.

S'adressant aux soldats rouges qui combattaient pour les communistes, les Izvestia du 10 mars disaient (n° 8) :

Nous ne voulions pas verser le sang de nos frères et nous nous refusions à faire feu à moins qu'on ne nous y obligeât. Nous devions défendre la juste cause du peuple travailleur, et nous nous sommes vus obligés de tirer sur nos propres frères, envoyés à la mort certaine par les communistes qui se sont crée une vie de privilégiés aux dépens du peuple.
Malheureusement pour vous, nos frères, un terrible tourbillon de neige se produisit, et tout fut enveloppé dans les ténèbres d'une nuit obscure. Malgré cela, les bourreaux communistes vous poussèrent sur la glace en vous menaçant de mitrailleuses à l'arrière-garde, maniées par leurs formations communistes.
Beaucoup d'entre vous périrent, cette nuit-là, dans la vaste étendue glacée du golfe de Finlande. Et, lorsque vint l'aube, après que l'ouragan se fut calmé, seuls les restes misérables de vos détachements, épuisés, affamés, presque incapables de marcher, se traînèrent jusqu'à nous dans leurs suaires blancs.
Vous étiez un millier à l'aube ; mais au cours de la journée on ne pouvait même plus vous compter. Vous avez payé de votre sang cette aventure. Après votre déroute, Trotsky est allé à Pétrograd chercher de nouvelles victimes à envoyer à la boucherie : le sang de nos ouvriers et paysans lui coûte peu !

Cronstadt vivait dans la croyance profonde que le prolétariat de Pétrograd viendrait à son aide. Mais les ouvriers de la capitale furent terrorisés, et Cronstadt bloqué, isolé, de sorte qu'aucun secours ne fut possible.

La garnison de Cronstadt était composée de quelque 14.000 hommes dont environ 10.000 marins. Cette garnison devait défendre un front vaste et de nombreux forts et batteries, disséminés dans le golfe. Les continuelles attaques des bolcheviks qui recevaient sans cesse des renforts, le manque de vivres, les longues nuits de froid, tout contribuait à diminuer la vitalité de Cronstadt. Mais les marins furent d'une persévérance héroïque, espérant jusqu'au dernier moment que leur noble exemple serait suivi par le pays.

La lutte fut trop inégale.

Les soldats bolchevistes se rendaient pourtant par milliers ; d'autres se noyaient par centaines sous la glace devenue fragile pleine de crevasses et de fondrières à la suite du dégel, ou morcelée par les obus. Mais ces pertes ne diminuaient en rien l'intensité des attaques : des renforts frais arrivaient, arrivaient sans cesse.

Que pouvait la ville, seule, contre cette marée montante ?

Elle s'efforçait de tenir. Elle espérait obstinément une révolte générale imminente des ouvriers et des soldats rouges de Pétrograd et de Moscou, révolte qui signifierait le commencement de la « Troisième Révolution ». Et elle se battait héroïquement, jour et nuit, sur l'ensemble du front qui, tous les jours, se resserrait davantage.

Mais ni révolte ni secours n'apparaissaient ; chaque jour Cronstadt s'affaiblissait dans la résistance, et les assaillants obtenaient avantage sur avantage.

Au reste, Cronstadt n'avait point été conçu pour soutenir une attaque par l'arrière, et entre autres mensonges, les bolcheviks avaient répandu le bruit que les marins révolutionnaires voulaient bombarder Pétrograd, calomnie des plus odieuses. La fameuse forteresse avait été édifiée dans l'unique but de défendre la capitale du côté de la mer. En outre, pour le cas ou elle serait tombée aux mains de l'ennemi, les batteries des côtes du golfe et les forts de Krasnaïa Gorka avaient été édifiés pour répondre à une attaque combinée contre Cronstadt et non contre Pétrograd. Les constructeurs n'avaient pas renforcé spécialement la partie arrière de Cronstadt. Or, c'est de ce côté que la ville était assaillie .

Et, précisément, les bolcheviks renouvelaient sur ce point leurs attaques presque chaque nuit.

Pendant toute la journée du 10 mars, l'artillerie communiste balaya sans cesse l'île entière du sud au nord.

Dans la nuit du 12 au 13, les communistes attaquèrent par le sud, en utilisant à nouveau les « suaires » blancs. (« Le 11 mars, un brouillard épais empêcha le tir », dit le communiqué des Izvestia.) Dans cette attaque, des centaines de « koursanti » furent une fois de plus sacrifiés.

Les jours suivants, la lutte devint de plus en plus inégale. Les héroïques défenseurs étaient épuisés par la fatigue et les privations. On se battait maintenant aux abords immédiats de la ville. Les communiqués des opérations, publiés quotidiennement par le Comité Révolutionnaire, devenaient de plus en plus tragiques. Le nombre des victimes augmentait rapidement.

Enfin, le 16 mars, les bolcheviks, sentant le dénouement proche, déclenchèrent une foudroyante attaque concentrée, précédée d'une furieuse préparation d'artillerie. Il fallait en finir coûte que coûte. Chaque heure de résistance de plus, chaque coup de canon parti de Cronstadt étaient autant de défis aux communistes et pouvaient soulever à tout moment, contre eux, des millions d'hommes. Déjà ils se sentaient de plus en plus abandonnés à eux-mêmes. Déjà Trotsky était obligé de mettre en jeu des détachements de Chinois et de Bachkirs. Il fallait écraser Cronstadt sans délai, sinon c'était Cronstadt qui allait faire exploser le pouvoir bolcheviste.

Dès le matin, les gros canons de la Krasnaïa Gorka firent pleuvoir sur la ville, sans répit, des obus qui portaient ruines et incendies. Des avions lançaient des bombes dont l'une détruisit l'hôpital malgré son insigne visible de la Croix-Rouge.

Ce bombardement furieux fut suivi d'un assaut général : par le nord, le sud et l'est.

Le plan d'attaque, écrivit plus tard Dybenko, ex-commissaire bolcheviste de la Flotte et futur dictateur de Cronstadt, fut préparé dans ses plus minutieux détails selon les directives du commandant en chef, Toukhatchevsky, et de l'état-major de l'armée du Sud. L'attaque des forts débuta au crépuscule. « Les suaires blancs et la valeur des koursanti, a écrit Dybenko, donnèrent la possibilité d'avancer en colonnes. »

Néanmoins, en plusieurs endroits, après un combat acharné à la mitrailleuse, l'ennemi fut rejeté.

Çà et là, dans le fracas de la lutte sous les murs de la ville, les marins manoeuvraient habilement, s'élançaient vers les points les plus menacés, donnaient des ordres, lançaient des appels. Un véritable fanatisme de bravoure s'empara des défenseurs. Personne ne pensait ni au danger ni à la mort. « Camarades, entendait-on de temps à autre, camarades, armez vite les derniers détachements ouvriers ! Que tous ceux qui sont capables de tenir les armes viennent au secours ! » Et les derniers détachements se formaient, s'armaient arrivaient en hâte pour prendre immédiatement part au combat.

Les femmes du peuple firent preuve d'un courage et d'une activité surprenants ; dédaignant le danger, elles avançaient loin de la ville, porteuses de munitions ; elles ramassaient les blessés des deux camps les transportaient à l'hôpital sous un feu intense, organisaient les secours.

Vers la soirée du 16 mars, la bataille restait encore indécise.

Toutefois les miliciens parcoururent les rues à cheval en invitant les non-combattants à se réfugier dans des lieux sûrs.

Plusieurs forts avaient été pris.

Au cours de la nuit, des communistes laissés en liberté à l intérieur de la ville réussirent à indiquer aux assaillants l'endroit le plus faible de Cronstadt : la Porte de Pétrograd.

Vers 7 heures du matin, le 17 mars, les bolcheviks forcèrent celle-ci après un suprême assaut, et avancèrent en combattant jusqu'au centre de la ville : la fameuse place de l'Ancre.

Mais les marins ne se tinrent pas encore pour vaincus : ils continuaient à se battre « comme des lions », défendant chaque quartier, chaque rue, chaque maison. C'est au prix de gros sacrifices que les soldats rouges arrivèrent à prendre fermement pied dans quelques secteurs. Les membres du Comité Révolutionnaire passaient encore d'un endroit menacé à un autre, faisant manoeuvrer les combattants, organisant la lutte. L'imprimerie continuait encore à composer le n° 15 des Izvestia, qui ne parut jamais.

Toute la journée du 17 on se battit à l'intérieur de la ville. Les marins savaient que pour eux il n'y aurait pas de quartier ; ils préféraient mourir en combattant plutôt que d'être lâchement assassinés dans les sous-sols de la Tchéka.

Ce fut un massacre brutal, une véritable boucherie. De nombreux communistes de la ville, dont la vie avait été épargnée par les marins, les trahirent, s'armèrent et les attaquèrent dans le dos. Le commissaire de la flotte de la Baltique, Kouzmine, et le président du Soviet de Cronstadt Vassilieff, libérés de la prison par les communistes, participèrent à la liquidation de la révolte.

La lutte désespérée des marins et des soldats de Cronstadt continua jusqu'à une heure avancée de la nuit. La ville qui, pendant quinze jours de lutte, n'avait fait aucun mal aux communistes, devint maintenant un vaste théâtre de fusillades, de sauvages exécutions, de véritables assassinats par paquets.

Echappés à la boucherie, certains détachements reculèrent vers la Finlande. D'autres combattirent jusqu'au dernier homme.

Au petit matin, le 18 mars, on se battait encore - ou plutôt on faisait la chasse aux révoltés - dans certains quartiers de la ville.

Les deux projets suivants des révolutionnaires restèrent inexécutés :

D'une part, les marins avaient décidé de faire sauter, à la dernière minute, les deux gros navires de guerre qui, les premiers, avaient hissé la bannière de la « Troisième Révolution » : le Pétropavlovsk et le Sébastopol. Mais lorsqu'ils voulurent réaliser ce projet, ils trouvèrent les fils électriques coupés.

D'autre part, presque toute la population de Cronstadt avait pris la décision de quitter la ville pour la laisser aux bolcheviks « morte et vide ». L'absence totale de moyens de transport empêcha l'exécution de ce projet.



Nommé commissaire de Cronstadt, Dybenko fut nanti de pleins pouvoirs pour « nettoyer la ville rebelle ». Ce fut alors une orgie de massacres. Innombrables furent les victimes de la Tchéka, exécutées en masse dans les journées qui suivirent la chute de la forteresse.

Le 18 mars, le gouvernement bolcheviste et le parti communiste fêtaient publiquement la Commune de Paris de 1871, étouffée dans le sang des ouvriers par Galliffet et Thiers. Ils célébrèrent au même moment la victoire sur Cronstadt ! Le surnom de Trotsky : « Le Galliffet de Cronstadt » ; restera dans l'Histoire.

Pendant les semaines qui suivirent, les prisons de Pétrograd furent remplies de centaines de prisonniers de Cronstadt. Chaque nuit, de petits groupes de prisonniers étaient, sur l'ordre de la Tchéka, sortis des prisons et fusillés. Ainsi finit Pérépelkine, membre du Comité Révolutionnaire Provisoire de Cronstadt. Un autre membre du Comité, Verchinine, fut traîtreusement arrêté par les bolcheviks au début de la révolte. Voilà en quels termes les Izvestia racontent cet épisode dans le n° 7, du 9 mars, sous le titre : « Abus du drapeau blanc » :

Hier, le 8 mars, des soldats rouges sont sortis d'Oranienbaum et ont pris la direction de Cronstadt, porteurs d'un drapeau blancs. Deux de nos camarades, sans armes, sont partis à cheval à la rencontre des parlementaires. L'un des nôtres s'approcha du groupe ennemi ; l'autre s'arrêta à quelque distance. A peine notre camarade prononça-t-il quelques paroles, les communistes se jetèrent sur lui, le descendirent de cheval et l'emmenèrent. Le second camarade put retourner à Cronstadt.

Le parlementaire de Cronstadt ainsi emmené était Verchinine. Naturellement, on n'a plus jamais entendu parler de lui.

Le sort des autres membres du Comité Révolutionnaire nous est inconnu.



Dans les prisons, dans les camps de concentration de la région polaire d'Arkhangelsk, dans les déserts lointains du Turkestan, les hommes de Cronstadt qui se rebellèrent contre l'absolutisme bolcheviste pour « les vrais Soviets libres » achevèrent, pendant de longues années, une existence lamentable et moururent lentement. Il ne doit plus guère en rester en vie a l'heure actuelle.

Quelque temps après la révolte, le gouvernement bolcheviste annonça une amnistie générale pour ceux des rebelles qui, ayant pu s'échapper lors de la répression, se trouvant a l'étranger ou se cachant à l'intérieur du pays, se présenteraient spontanément aux autorités.

Tous ceux qui eurent la naïveté de croire à cette « amnistie » et de se présenter furent arrêtés sur-le-champ et partagèrent le sort de leurs camarades d'armes.

Cet ignoble guet-apens - parmi tant d'autres constitue l'une des pages les plus infâmes de la véritable histoire du bolchevisme.



La leçon de Cronstadt. - Lénine n'a rien compris - ou plutôt n'a rien voulu comprendre - au mouvement de Cronstadt.

L'essentiel pour lui et pour son parti était de se maintenir au pouvoir, coûte que coûte.

La victoire sur les rebelles le rassura pour l'instant. Mais il eut peur. Surtout pour l'avenir. Il avoua que les canons de Cronstadt obligèrent le parti « à réfléchir » et à réviser sa position.

La révisa-t-il dans le sens nettement indiqué par les troubles ouvriers et par les révoltes ? Nullement.

Le sens profond qui se dégageait de ces événements, était la nécessité pour le parti de réviser le principe de la dictature ; la nécessité pour la population laborieuse de jouir de la liberté de discussion et d'action ; la nécessité pour le pays de l'élection libre des Soviets.

Les bolcheviks se rendaient parfaitement compte que la moindre concession dans ce sens porterait un coup décisif à leur pouvoir. Or, pour eux, il s'agissait surtout et avant tout de conserver ce pouvoir en entier.

En tant que marxistes, autoritaires et étatistes, les bolcheviks ne pouvaient admettre la liberté des masses, leur indépendance d'action. Ils n'avaient aucune confiance dans les masses libres. Ils étaient persuadés que la chute de leur dictature signifierait la ruine de toute l'œuvre entreprise et la mise en péril de la Révolution avec laquelle ils se confondaient. Et inversement : ils étaient convaincus qu'en conservant leur dictature - les « leviers de commande » - ils pouvaient « reculer stratégiquement » jusqu'à renoncer, momentanément, à toute leur politique économique, sans que les buts de la Révolution soient définitivement compromis. Au pis-aller, se disaient-ils, la réalisation de ces buts serait retardée.

Leurs « réflexions » portèrent donc uniquement sur cette question : « Que faire pour conserver intacte notre domination ? »

Céder, momentanément, sur le terrain économique ; accorder des concessions dans tous les domaines, sauf celui du « pouvoir » : telle fut leur première solution. Tout ce qu'ils « comprirent » c'était qu'il fallait jeter un os à la population pour apaiser son mécontentement ; il fallait lui donner quelques satisfactions, ne fût-ce qu'en apparence.

Déterminer les concessions, fixer les limites du « recul », telle fut leur seconde préoccupation.

Ils finirent par établir « la liste » de ces concessions. Et alors, un des plus curieux sarcasmes historiques voulut que Lénine et son parti appliquassent exactement le « programme » économique qu'ils attribuaient faussement à ceux de Cronstadt, pour lequel, soi-disant, ils les combattirent et firent couler tant de sang.

Lénine proclama la fameuse « nouvelle politique économique » : la NEP.



On octroya a la population une certaine « liberté économique » : notamment, on rétablit, dans une certaine mesure, la liberté du commerce privé et de l'activité industrielle.

Ainsi le vrai sens de la « liberté » exigée par les révoltée de Cronstadt fut complètement dénaturé. Au lieu d'une libre activité créatrice et constructive des masses laborieuses, activité qui aurait permis de continuer et d'accélérer la marche vers leur émancipation totale (comme le réclamait Cronstadt), ce fut la « liberté » pour certains individus de faire du commerce, de faire des « affaires », de s'enrichir. C'est alors qu'apparut pour quelque temps ce type du nouveau riche soviétique : le « nepman » (homme de la NEP).

Les communistes russes et étrangers ont considéré et expliqué la NEP comme un « recul stratégique », qui permit à la dictature indispensable du parti de « respirer », de fortifier les positions acquises ébranlées par les événements de mars, comme une sorte de « répit économique », analogue au « répit militaire » à l'époque de Brest-Litovsk.

En effet, la NEP ne fut autre chose qu'une « halte » ; non pas pour mieux avancer par la suite, mais, au contraire pour mieux revenir au point de départ, à la même dictature féroce du parti, au même étatisme effréné, à la même domination et exploitation des masses laborieuses par le nouvel Etat capitaliste.

On recula pour mieux reprendre le chemin vers l'Etat capitaliste totalitaire, avec plus de garanties contre le danger d'une répétition éventuelle de « Cronstadt ».

Pendant la période de recul, cet Etat capitaliste naissant érigea, contre ce danger, sa « ligne Maginot ». Il employa les quelques années de la NEP à augmenter ses forces matérielles et militaires ; à créer en silence, son « appareil » politique, administratif, bureaucratique et policier, appareil néo-bourgeois ; à se sentir définitivement fort pour enserrer tout dans sa « poigne de fer » et transformer le pays entier en une caserne et en une prison « totalitaires ».

Si l'on veut parler d'un recul stratégique dans ce sens, c'est exact. Bientôt, après la mort de Lénine (en 1924) et l'avènement - après quelques luttes intestines au sein du parti - de Staline, la NEP fut supprimée, les « nepmen » furent arrêtés, déportés ou fusillés, leurs biens furent confisqués, et l'État, définitivement armé, blindé, bureaucratisé capitalisé, soutenu par 1' « appareil » et par une forte couché sociale privilégiée et avachie, établit résolument et définitivement son omnipotence.

Mais il est évident que toutes ces péripéties n'avaient plus rien de commun ni avec la Révolution Sociale, ni avec les aspirations des masses laborieuses, ni avec leur véritable émancipation.

* * *

Le gouvernement bolcheviste ne se borna pas à la NEP intérieure. L'ironie de l'Histoire a voulu qu'au moment même où les bolchevistes accusaient faussement ceux de Cronstadt d'être les « valets de l'Entente » et de « pactiser avec les capitalistes », eux-mêmes menassent exactement cette besogne.

Conformément aux directives de Lénine, ils s'engagèrent sur la voie des concessions aux capitalistes étrangers et des ententes avec ceux-là. Aux jours mêmes où ils fusillaient les marins de Cronstadt et où des monceaux de cadavres couvraient encore les glaces du golfe de Finlande, ils passèrent plusieurs contrats importants avec des capitalistes de divers pays suivant les désirs de la haute finance, du gros capitalisme de l'Entente, des impérialistes polonais.

Ils signèrent le traité commercial anglo-russe, qui ouvrit les portes du pays au capital anglais. Ils signèrent la paix de Riga en vertu de laquelle une population de 12 millions d'individus fut jetée en pâture à la Pologne réactionnaire. Ils aidèrent, par des ententes, le jeune impérialisme turc à étrangler le mouvement révolutionnaire du Caucase. Et ils s'apprêtaient à entrer en relations d'affaires avec la bourgeoisie de tous les pays, cherchant un appui de ce côté.

Nous l'avons dit ailleurs : « En étranglant la Révolution, le pouvoir (communiste) est obligé de s'assurer, de plus en plus nettement et fermement, l'aide et l'appui des éléments réactionnaires et bourgeois... Sentant le terrain se dérober sous ses pieds, se détachant de plus en plus des masses, ayant rompu ses derniers liens avec la Révolution et donné l'essor à toute une caste de privilégiés, de grands et de petits dictateurs de serviteurs, de flatteurs, d'arrivistes et de parasites, mais impuissant à créer quoi que ce soit de véritablement révolutionnaire et positif ; après avoir rejeté et rasé les forces nouvelles, le pouvoir se voit obligé, pour se consolider, de s'adresser aux forces anciennes. C'est leur concours qu'il cherche de plus en plus souvent et de plus en plus volontiers. C'est d'elles qu'il sollicite accord, alliance et union. C'est à elles qu'il cède des positions, n'ayant pas d'autre issue pour assurer sa vie. Ayant perdu l'amitié des masses, il cherche des amitiés ailleurs. Il compte pouvoir subsister à l'aide de ces amitiés nouvelles. Il espère les trahir un jour pour son propre profit. En attendant, il s'embourbe, tous les jours davantage, dans une action antirévolutionnaire et antisociale. »

Cronstadt tomba. Le socialisme (capitalisme) d'Etat triompha cette fois. Il triomphe encore à l'heure actuelle.

Mais l'implacable logique des événements le mène infailliblement à la débâcle.

Son triomphe porte en lui-même le germe de sa déroute finale. Il met de plus en plus en lumière le véritable caractère de la dictature communiste. De plus en plus, les « communistes », entraînés par la logique des choses, montrent qu'ils sont disposés à sacrifier le but, à renier tous leurs principes, à s'entendre avec n'importe qui, pour conserver leur domination et leurs privilèges.

Cronstadt fut la première tentative populaire entièrement indépendante pour se libérer de tout joug et réaliser la Révolution Sociale : tentative faite directement, résolument, hardiment par les masses laborieuses elles-mêmes, sans « bergers politiques », sans « chefs » ni tuteurs.

Ce fut le premier pas vers la Troisième Révolution Sociale.

Cronstadt tomba.

Mais le devoir fut accompli et ce fut l'essentiel.

Dans le labyrinthe compliqué et ténébreux des chemins qui s'offrent aux masses humaines en révolution, Cronstadt est un phare lumineux qui éclaire la bonne route.

Peu importe que, dans les circonstances qui furent leurs, les révoltés aient encore parlé d'un pouvoir (des Soviets) au lieu de bannir à tout jamais le mot et l'idée de « pouvoir», au lieu de parler de coordination, d'organisation. d'administration. C'est le dernier tribut payé au passé. Une fois l'entière liberté de discussion d'organisation et d'action définitivement acquise par les masses laborieuses elles-mêmes, une fois le vrai chemin de l'activité populaire indépendante entrepris, le reste viendra s'enchaîner obligatoirement, automatiquement.

Peu importe que le brouillard demeure encore épais et empêche de voir et le phare et la route par lui éclairée ! Une fois jaillie, la lumière ne s'éteindra plus ! Et le jour viendra - il n'est peut-être pas tellement éloigné - où des millions d'êtres humains la verront luire.

Le phare de Cronstadt reste allumé. Sa lumière deviendra de plus en plus éclatante. Et c'est l'essentiel !


Chapitre suivant

Table des matières


Notes :

1. Pour autant que je sache, cette étude a paru d'abord en anglais sous forme d'une forte brochure ; par la suite, elle a été reproduite dans la revue anarchiste espagnole Timon, lors des événements d'Espagne ; enfin, le journal anarchiste français Le Libertaire l'a publiée en feuilleton dans plusieurs numéros consécutifs, en janvier 1939. Retour

2. Pour que le lecteur ne s'étonne pas de voir des anarchistes encore en liberté à Pétrograd en 1921, remarquons que les signataires du papier en question n'étaient pas considérés par les bolcheviks comme dangereux. A. Berkman et E. Goldman ne militèrent pas en Russie ; Perkus et Pétrovsky étaient des anarchistes dits « soviétiques » (pro-bolchevistes). Par la suite Berkman et Emma Goldman furent, néanmoins, expulsés ; le sort de Perkus et de Pétrovsky nous est inconnu. Au demeurant, les derniers vestiges du mouvement anarchiste disparurent en 1921.

Quant au document lui-même, le lecteur remarquera qu'il a été, forcément conçu en des termes assez conciliants, vagues et même ambigus. Les auteurs nourrissaient un naïf et vain espoir de raisonner les bolcheviks en les incitant à agir « dans un esprit de camaraderie ». Mais les bolcheviks n'étaient pas des camarades. Et ils sentaient que la moindre concession dans leur conflit avec Cronstadt allait déclencher un mouvement général contre leur dictature. Pour eux il s'agissait de vie ou de mort. Retour

3. Voir la carte. Retour