Voline
La révolution inconnue
Russie 1917 - 1921
LIVRE TROISIÈME
Première partie : Cronstadt (1921)
Chapitre II
Cronstadt avant la Révolution
Le lecteur a dû remarquer qu'au cours de notre étude nous avons évoqué à plusieurs reprises les interventions décisives, un peu partout, des marins de Cronstadt dans les luttes révolutionnaires.
En effet, la flotte baltique et la garnison de Cronstadt ont joué dans la Révolution un rôle de tout premier plan.
De multiples raisons y ont contribué.
D'abord les marins se recrutaient nécessairement, de tout temps, plutôt parmi les ouvriers. Et, bien entendu, on préférait pour la marine les plus qualifiés, lettrés, « dégourdis ». Or, généralement, ces ouvriers étaient « politiquement » aussi plus avancés. Souvent, avant d'aller faire leur service dans la marine, c'étaient des révolutionnaires en herbe, parfois même des militants. Ils exerçaient naturellement, malgré la discipline et la surveillance, une forte influence sur leurs camarades d'équipage.
D'autre part, visitant, en raison même de leur service les pays étrangers, les marins se rendaient facilement compte de la différence entre les régimes relativement libres de ces pays et celui de la Russie tzariste. Ils s'assimilaient mieux que n'importe quelle autre fraction du peuple ou de l'armée les idées et les programmes des partis politiques. Plusieurs d'entre eux maintenaient des relations avec des émigrés et lisaient la littérature défendue, clandestine.
Ajoutons que la proximité de la capitale, avec son activité politique, intellectuelle et industrielle intense, était pour beaucoup dans l'éducation de ceux de Cronstadt. Ils se trouvaient au coeur même de tout ce qui se passait dans le pays. C'est à Saint-Pétersbourg que la vie « politique » battait son plein. C'est à Saint-Pétersbourg que grouillait une importante masse ouvrière. C'est là aussi que se remuait la nombreuse et turbulente jeunesse universitaire. L'activité pétulante des groupements révolutionnaires, plus tard les troubles et les manifestations de plus en plus fréquentes et imposantes, les bagarres qui parfois s'ensuivaient, également le contact rapide et direct avec tous les événements d'ordre politique et social : tout cela incitait la population de Cronstadt à prêter un intérêt vif et soutenu à la vie intérieure du pays, aux aspirations et aux luttes des masses, à tous les problèmes politiques et sociaux de l'heure.
Saint-Pétersbourg tenait Cronstadt constamment en haleine et parfois dans la fièvre.
Déjà en 1905-1906 et en 1910, les marins de Cronstadt esquissèrent quelques révoltes assez sérieuses, sévèrement réprimées. Leur esprit n'en devint que plus vif, plus farouche.
Enfin, dès le début de la Révolution de 1917, les courants d'extrême-gauche : les bolcheviks, les socialistes-révolutionnaires de gauche, les maximalistes, les syndicalistes, les anarchistes, créèrent à Cronstadt des centres actifs et bien organisés. Leur activité exerça vite une influence considérable sur la masse des marins.
Pour toutes ces raisons, Cronstadt prit rapidement le rôle d'avant-garde dans la Révolution de 1917.
La « phalange » de Cronstadt marchait en tête du peuple révolutionnaire. Par son énergie, par son degré de conscience, elle fut « l'orgueil et la gloire de la Révolution russe », dira d'elle Trotsky lorsqu'elle l'aura aidé à prendre le pouvoir. Ce qui ne l'empêchera pas de tourner les canons contre cette « gloire » devenue « canaille contre-révolutionnaire », aussitôt qu'elle se sera dressée contre la déviation et l'imposture du parti bolcheviste.