Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE DEUXIÈME

Cinquième partie : L'Etat bolcheviste

Chapitre VI

Vue d'ensemble



Pour achever le tableau que je viens de brosser, voici quelques derniers coups de pinceau.

Le système bolcheviste veut que l'Etat-patron soit aussi, pour chaque citoyen, le fourrier, le guide moral, le juge, le distributeur de récompenses et de punitions.

L'Etat fournit à ce citoyen du travail et lui désigne un emploi - l'Etat le nourrit et le paie ! l'Etat le surveille ; 1'Etat l'emploie et le manie à sa guise ; l'Etat l'éduque et le façonne ; l'Etat le juge ; l'Etat le récompense ou le châtie ; (em)ployeur(1), nourrisseur, protecteur, surveillant, éducateur, instructeur, juge, geôlier, bourreau - tout, absolument tout dans la même personne : celle d'un Etat qui, à l'aide de ses fonctionnaires, veut être omniprésent, omniscient, omnipotent. Malheur à celui qui chercherait à lui échapper !

Soulignons que l'Etat (le gouvernement) bolcheviste s'est emparé non seulement de tous les biens matériels et moraux existants, mais - ce qui est peut-être, le plus grave - il s'est fait aussi le détenteur perpétuel de toute vérité, dans tous les domaines : vérité historique, économique, politique, sociale, scientifique, philosophique ou autre. Dans tous les domaines le gouvernement bolcheviste se considère comme infaillible et appelé à mener l'humanité.

Lui seul possède la vérité. Lui seul sait où et comment se diriger. Lui seul est capable de mener à bien la Révolution Et alors, logiquement, fatalement, il prétend que les 175 millions d'hommes qui peuplent le pays doivent eux aussi le considérer comme seul porteur de la vérité : porteur infaillible, inattaquable, sacré. Et, logiquement, inévitablement, tout homme ou groupement osant, non pas combattre ce gouvernement, mais simplement douter de son infaillibilité, le critiquer, le contredire, le blâmer en quoi que ce soit, est considéré comme son ennemi et partant comme ennemi de la vérité, de la Révolution : le « contre-révolutionnaire » !

Il s'agit là d'un véritable monopole de l'opinion et de la pensée. Toute opinion, toute pensée autre que celle de l'Etat (ou gouvernement) est considérée comme une hérésie : hérésie dangereuse, inadmissible, criminelle. Et, logiquement, immanquablement, intervient le châtiment des hérétiques : la prison, l'exil, l'exécution.

Les syndicalistes et les anarchistes, farouchement persécutés uniquement parce qu'ils osent avoir une opinion indépendante sur la Révolution, en savent quelque chose.

Comme le lecteur le voit, ce système est bien celui d'un esclavage complet, absolu, du peuple : esclavage physique et moral. Si l'on veut, c'est une nouvelle et terrible Inquisition sur le plan social. Telle est l'œuvre accomplie par le Parti bolcheviste.

Chercha-t-il ce résultat ? Y alla-t-il sciemment ?

Certainement non. Indubitablement, ses meilleurs représentants aspiraient à un système qui aurait permis la construction du vrai socialisme et aurait ouvert la route au communisme intégral. Ils étaient convaincus que les méthodes préconisées par leurs grands idéologues allaient y mener infailliblement. D'autre part, ils croyaient que tous les moyens étaient bons et justifiés, du moment qu'ils devaient mener au but.

Ils s'étaient trompés, ces sincères. Ils ont fait fausse route.

C'est pour cela que certains d'entre eux, ayant compris l'erreur irréparable et ne voulant pas survivre à leurs espoirs évanouis, se suicidèrent.

Naturellement, les conformistes et les arrivistes s'adaptèrent.

Je tiens à enregistrer ici un aveu qui m'a été fait, il y a quelques années, par un bolchevik éminent et sincère, lors d'une discussion serrée, passionnée. « Certainement, me dit-il, nous nous sommes égarés et engouffrés là où nous ne voulions ni ne pensions arriver. Mais nous tâcherons de revenir sur nos erreurs, de sortir de l'impasse, de retrouver le bon chemin. Et nous y réussirons.»

On peut être absolument certain, au contraire, qu'ils ne réussiront pas, qu'ils n'en sortiront jamais. Car, la force logique des choses, la psychologie humaine générale, l'enchaînement des faits matériels, la suite déterminée des causes et des effets sont, en fin de compte, plus puissants que la volonté de quelques individus si forts et sincères qu'ils soient.

Ah, si des millions d'hommes libres s'étaient trompés, s'il s'agissait de puissantes collectivités agissant en toute liberté, en toute franchise et en accord complet, on aurait pu, par un effort commun de volonté, réparer les fautes et redresser la situation. Mais une tâche pareille est impossible pour un groupe d'individualités placées en dehors et au-dessus d'une masse humaine subjuguée et passive, face à des forces gigantesques qui les dominent.

Le parti bolcheviste cherche à construire le socialisme au moyen d'un Etat, d'un gouvernement, d'une action politique, centralisée et autoritaire. Il n'aboutit qu'à un capitalisme d'Etat monstrueux, meurtrier, basé sur une odieuse exploitation des masses « mécanisées », aveugles, inconscientes.

Plus il sera démontré que les chefs du parti furent sincères, énergiques, capables, et qu'ils étaient suivis par de vastes masses, mieux en ressortira la conclusion historique qui se dégage de leur œuvre Cette conclusion, la voici :

Toute tentative d'accomplir la Révolution Sociale à l'aide d'un Etat, d'un gouvernement et d'une action politique - même si cette tentative est très sincère, très énergique, favorisée par les circonstances et épaulée par les masses -- aboutira fatalement à un capitalisme d'Etat, le pire des capitalismes, et qui n'a absolument aucun rapport avec la marche de l'humanité vers la société socialiste.

Telle est la leçon mondiale de la formidable et décisive expérience bolcheviste : leçon qui fournit un puissant appui à la thèse libertaire et sera bientôt, à la lumière des événements, comprise par tous ceux qui peinent, souffrent, pensent et luttent.


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Notes :

1. Note des transcripteurs : La parenthèse est de nous. Dans l'édition que nous utilisons apparaît seulement les lettres « ployeur ». Le mot « employeur » rend mieux le sens du texte de Voline. Retour