Voline
La révolution inconnue
Russie 1917 - 1921
LIVRE DEUXIÈME
Cinquième partie : L'Etat bolcheviste
Chapitre V
La structure politique
Par notre analyse du rôle des fonctionnaires, nous touchons à la structure politique du pays.
Politiquement, l'U.R.S.S. est gouvernée par de hauts fonctionnaires d'Etat (comme la France, d'après la formule consacrée, est gouvernée par les « préfets ») et administrée, sous leurs ordres, par une innombrable armée de fonctionnaires subalternes.
Il nous reste à apporter à cette constatation certaines précisions indispensables,
Avant tout, il faut distinguer deux éléments absolument différents : l'un est constitué par les apparences, le décor, la mise en scène - seul héritage de la glorieuse Révolution d'octobre - l'autre est la réalité.
En apparence, l'U.R.S.S. est gouvernée par les Soviets. (« Les Soviets partout ! » clament les communistes français, sans savoir nullement à quoi s'en tenir sur les « Soviets », sans avoir la moindre notion de leur vraie histoire ni de leur véritable rôle.)
Rien n'est plus faux ! Les braves gens qui, à l'étranger, croient encore sincèrement en ce mythe se laissent magistralement « rouler ».
Sans nous perdre ici dans des détails, établissons les faits essentiels, soulignant surtout les traits peu ou pas connus.
Depuis très longtemps, les « Soviets » (conseils ouvriers) ne jouent plus aucun rôle important en U.R.S.S., ni politique, ni social. Leur emploi est tout à fait secondaire et même insignifiant : ce sont des organes purement administratifs et exécutifs, chargés de petites besognes locales sans importance, entièrement soumis aux « directives » des autorités centrales : gouvernement et organes dirigeants du parti, Les Soviets n'ont même pas l'ombre d'un pouvoir.
Un grand malentendu règne, hors de Russie, sur les Soviets. Pour nombre de travailleurs des autres pays, le terme Soviet a quelque chose de mystique. Une foule de sincères, de naïfs - de « poires » pour dire le mot - prenant des vessies pour des lanternes, prêtent foi au décor » socialiste » et « révolutionnaire » des nouveaux imposteurs. En Russie, les masses sont contraintes, par la violence et par d'autres méthodes à usage interne, de s'adapter à cette imposture (exactement comme elles le sont dans l'Allemagne de Hitler, dans l'Italie de Mussolini, etc.). Mais les millions de travailleurs des autres pays s'y laissent naïvement prendre, inconscients de la supercherie dont ils seront un jour les premières victimes.
Eclairons cette question des Soviets.
Deux faits essentiels sont à souligner :
Le premier. - La création des « Soviets » eut lieu en Russie uniquement à défaut d'autres organisations ouvrières, sous la nécessité pressante de former un organe d'information, de coordination et d'action commun à plusieurs usines. (Voir ici même, deuxième partie, chap. II.) Il est certain que si la Russie avait possédé en 1905 des syndicats ouvriers et un mouvement syndicaliste de classe, on n'aurait jamais eu l'idée de créer des « Soviets »; on n'aurait jamais eu recours à ces organismes vagues, tout à fait fortuits et purement représentatifs.
Le second. - Au fond, un « Soviet » n'est nullement un organisme de lutte de classe, d'action révolutionnaire. Il ne peut être, non plus, une cellule vivante, agissante, de la transformation sociale ou de la nouvelle société naissante. Par sa structure même, c'est une institution molle, passive, d'allure plutôt bureaucratique ou, dans le meilleur cas, administrative. Un Soviet peut s'occuper de certaines petites besognes locales, sans plus. C'est une sorte de conseil municipal ouvrier. Mais - et cela est grave - par sa structure et surtout par ses prétentions, il peut devenir, dans certaines circonstances, un instrument entre les mains d'un parti politique ou d'un gouvernement, comme ce fut le cas en Russie. Il est donc sujet à la « maladie politique » et, partant, représente un danger certain pour la Révolution.
Pour ces deux raisons, tout ce fameux système « des Soviets », produit des conditions spécifiques où se trouvait le mouvement ouvrier en Russie, ne représente aucun intérêt ni aucune utilité pour les travailleurs des pays où il existe des organismes syndicaux, un mouvement syndical, une lutte syndicaliste ; pour les pays où les ouvriers ont depuis longtemps leurs organisations de classe, de combat et de reconstruction sociale ; pour les pays où les masses laborieuses se préparent à une lutte finale directe, en dehors de l'Etat, des partis politiques et d'un gouvernement quel qu'il soit.
En apparence - avons-nous dit - la Russie est gouvernée par les Soviets (« libres émanations de la classe ouvrière », d'après le mythe répandu à l'étranger).
Théoriquement, c'est-à-dire selon la vieille constitution « soviétique » écrite, le pouvoir suprême en U.R.S.S. appartient au Congrès Panrusse des Soviets, convoqué périodiquement et ayant, en principe, le droit de nommer, d'éliminer et de remplacer le gouvernement. En principe, les Soviets détiennent le pouvoir législatif, et leurs « Exécutifs », le pouvoir exécutif.
En réalité, c'est le gouvernement lui-même : le Conseil des Commissaires du Peuple, émanation directe du parti communiste, qui détient, d'une façon absolue, toute la force et tout le pouvoir, aussi bien législatif qu'exécutif, dans le pays.
C'est le gouvernement qui est maître, non les Soviets.
C'est le gouvernement qui peut, s'il veut, écraser le Congrès des Soviets, ou tout Soviet pris séparément, ou tout membre d'un Soviet, en cas d'opposition ou de non-obéissance. Car c'est le gouvernement qui tient tous les « leviers de commande ».
Mais il y a mieux. Le véritable gouvernement du pays, ce n'est même pas le Conseil des Commissaires du Peuple qui, lui aussi, n'est qu'un décor, mais bien le Politbureau (Bureau politique), lequel comprend quelques sommités du parti, membres de son Comité central. Ce n'est pas tout. En fait, c'est le chef brutal et rusé du Politbureau, secrétaire et chef du parti et du Comité central, le « grand » et « génial » Staline (ou celui qui le remplacera), qui est le véritable pouvoir suprême : le dictateur, le « Vojde » (Duce ou Führer) du pays. Cet homme pourrait dire, avec beaucoup plus de raison que Louis XIV : « L'Etat (l'U.R.S.S.) c'est moi ! »
C'est Staline (ou son remplaçant éventuel) qui est soutenu par 1' « aréopage » (le Politbureau), le Conseil des Commissaires du Peuple, le parti tout entier, les « candidats » (aspirants) au parti, les couches privilégiées, la bureaucratie, l' « appareil », l'armée et la police. Car tout ce monde dépend de lui, matériellement et moralement, et n'existe que grâce à lui. Tout ce monde croit aveuglément en sa force et en son habileté pour sauvegarder le régime, constamment menacé par le sourd mécontentement et la colère - pour l'instant impuissante - des vastes masses populaires trompées subjuguées et exploitées.
C'est lui - le « grand Chef » - et ensuite le Politbureau, le Comité central du parti et le Conseil des Commissaires du Peuple, qui imposent leurs volontés aux Soviets et non l'inverse.
D'aucuns prétendent que Staline et toutes ces institutions règnent par 1e volonté du peuple : car, dit-on, tous les membres du gouvernement, des organes dirigeants et des Soviets sont élus, d'une façon libre et secrète.
Or, en examinant de près le mécanisme et les dispositions qui le régissent, il est facile de se rendre compte, même sans y participer, que ces élections « libres et discrètes » ne sont qu'une comédie (plus ou moins comme partout ailleurs ).
Si, tout au début, les élections aux Soviets, etc., étaient relativement libres et à peu près discrètes(1) - les vastes masses étant pour les Soviets, le gouvernement n'avait rien à craindre de ce côté et, d'autre part, il était impossible de décevoir ces masses immédiatement - cette liberté relative n'existe plus depuis fort longtemps. Depuis des années, les élections ne sont plus ni libres ni secrètes, et ceci de façon tout à fait officielle, n'en déplaise aux « suiveurs » ignorants des autres pays, qui ont toujours nié le fait. Il est notoire, en effet, que les prétendus « liberté » et « caractère secret » des élections furent « octroyés » au peuple récemment, par la fameuse « Constitution démocratique » de Staline. Le véritable but de ce geste fut d'apaiser le mécontentement grandissant en U.R.S.S. et, d'autre part, de jeter de la poudre aux yeux des travailleurs étrangers. Staline et son gouvernement avaient désormais la certitude de pouvoir rester maîtres de la situation, malgré la « liberté » et le « secret » des élections. L' « appareil » de l'Etat était suffisamment solide - et le peuple suffisamment dompté - pour que ce gouvernement eût à sa merci le troupeau votant, en dépit des « libéralités » accordées. Le texte même de la « Constitution » laisse percer ces calculs.
Aujourd'hui, malgré les apparences, les élections sont inspirées, voire imposées, menées, organisées et surveillées de près par les innombrables agents du gouvernement omnipotent. Les comités, les « cellules » et d'autres organes du Parti sur place « suggèrent » aux électeurs leurs « idées » et imposent leurs candidats. D'ailleurs, la liste de ces derniers est unique, présentée par le Parti Communiste. Il n'y a pas de concurrents. Qui oserait s'opposer à cette liste ou en présenter une autre ? Et dans quel but l'électeur « bouderait »-il, puisque ce geste ne pourrait rien changer à la situation, tout en pouvant mener le rétif en prison ?
Le vote est « libre » et « secret » dans ce sens que l'électeur peut manipuler la plume sans être surveillé par-dessus l'épaule. Mais quant à ce que sa plume peut coucher sur le papier, il n'a pas le choix. Son geste est « prédestiné », donc purement automatique.
Ainsi, la composition des Soviets et leur soumission au gouvernement sont assurées d'avance. Et le « bulletin de vote » ne constitue qu'une supercherie de plus.
Rappelons au lecteur que la « Constitution de Staline » est la troisième depuis la Révolution d'octobre. La première, adoptée par le Ve Congrès des Soviets en juillet 1918, sous Lénine, établit les bases de l'Etat bolcheviste. La deuxième fut adoptée en 1924, encore sous Lénine. Elle apporta certaines précisions et modifications qui consolidèrent la puissance de l'Etat, en supprimant les derniers vestiges de l'indépendance des Soviets, des comités d'usines, etc. Enfin, la troisième fut octroyée par Staline et adoptée en 1936. Cette dernière ne changea rien à l'état des choses. Quelques remaniements de détail sans importance ; quelques vagues promesses ; quelques articles rabâchant des formules « démocratiques » aussitôt contredites par les articles suivants et, enfin, le remplacement des Congrès annuels panrusses des Soviets par un Soviet Supérieur permanent, renouvelable tous les quatre ans. Ce fut tout.
Je devrais parler maintenant du niveau culturel de cet étrange Etat.
Mais puisque, au fond, la culture ne fait pas partie de la structure d'un Etat, je préfère m'en occuper plus loin, dans le chapitre des Réalisations.