Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE DEUXIÈME

Cinquième partie : L'Etat bolcheviste

Chapitre IV

Situation des fonctionnaires



La troisième couche sociale, dont l'importance devient énorme en U.R.S.S., est celle des bureaucrates, des fonctionnaires.

Du moment que les relations directes entre les diverses catégories de travailleurs sont supprimées, de même que leur initiative et leur liberté d'action, le fonctionnement de la machine d'Etat doit être nécessairement assuré par des intermédiaires dépendant de la direction centrale de la machine. Le nom que l'on donne à ces intermédiaires : fonctionnaires, désigne merveilleusement leur rôle qui consiste à faire fonctionner.

Dans les pays « libéraux » les fonctionnaires « font fonctionner » ce qui relève de l'Etat.

Dans un pays où l'Etat est tout, ils sont appelés à faire fonctionner le tout. Ce qui veut dire qu'ils sont chargés d'organiser, d'administrer, de coordonner, de surveiller, bref, de faire marcher la vie entière du pays : économique et autre.

Dans un pays aussi immense que l'U.R.S.S., cette « armée civile » de l'Etat-patron doit être extraordinairement nombreuse. Et en effet, la caste des fonctionnaires s'y élève à quelques millions. D'après E. Yourievsky, déjà cité, leur nombre global dépasse neuf millions. N'oublions pas qu'en U.R.S.S. il n'y a ni municipalités ni autres services ou organismes indépendants de l'Etat, ni entreprises privées quelles qu'elles soient.

Il va de soi qu'à part les petits employés subalternes, c'est la couche sociale la plus privilégiée. Sous ce rapport, seuls les cadres supérieurs militaires peuvent lui faire concurrence. Les services qu'elle rend au patron (Etat) sont inappréciables. A côté de l'armée et de la police, énormes aussi et bien dressées, la bureaucratie « soviétique » est une force de première importance. Au fond, tout repose sur elle. Non seulement elle sert l'Etat, l'organise, le régit, le fait marcher, le contrôle, etc., mais, ce qui est encore plus précieux, elle soutient fidèlement et activement le régime dont elle dépend entièrement. Au nom du gouvernement qu'elle représente, la haute bureaucratie commande, dicte, ordonne, prescrit, surveille, punit, sévit ; la moyenne et même la petite exécutent et commandent aussi, chaque fonctionnaire étant maître dans les limites qui lui sont assignées. Hiérarchiquement, tous sont responsables devant leurs supérieurs. Les plus hauts le sont devant le fonctionnaire-chef, le grand, le génial, l'infaillible Dictateur.

Les fonctionnaires se donnent corps et âme au gouvernement. Et ce dernier leur en sait gré : à l'exception du troupeau de petits employés dont la situation correspond à celle du troupeau ouvrier, les fonctionnaires « responsables » en U.R.S.S. sont l'objet de soins inlassables. Bonne rémunération et avancement sont garantis à tout fonctionnaire digne de ces faveurs. Tout fonctionnaire docile et appliqué est bien payé, choyé, félicité, décoré. Les plus dévoués et zélés avancent rapidement en grade et peuvent espérer arriver aux postes les plus élevés de l'Etat.

La médaille a pourtant son revers. Tout fonctionnaire est, au fond, un instrument et un jouet entre les mains de ses supérieurs. La moindre faute, erreur ou négligence peut lui coûter cher. Responsable uniquement devant ses chefs, tel un militaire, il est sanctionné par eux dans l'ordre administratif, suivant leur bonne volonté, sans autre forme de procès. C'est la destitution foudroyante, souvent la prison, parfois la mort. Le caprice personnel et l'arbitraire des chefs règnent sans appel. Le plus terrible est que, fréquemment, le fonctionnaire sanctionné n'est qu'un bouc émissaire, sa « faute » ou son échec étant imputable, soit aux dispositions défectueuses de ses supérieurs, soit aux conditions générales ou encore à la politique du gouvernement. « Staline a toujours raison » (comme Hitler en Allemagne). S'il y a maldonne, on trouve vite les coupables. Très souvent aussi - la chose est profondément ancrée dans les mœurs de la bureaucratie « soviétique » - le coupable tombe victime de la lutte pour l'existence ; la concurrence, la jalousie, les intrigues, ces éléments inséparables d'un arrivisme déchaîné, guettent le fonctionnaire à tous les instants de sa vie.

En revanche, certains écarts de la vie privée des hauts fonctionnaires, allant parfois jusqu'à la débauche, sont tolérés par le gouvernement, comme une sorte de délassement indispensable. Le Guépéou ferme les yeux. Ses chefs y participent. Le fameux Iagoda fut un gros noceur pervers. Et il y a encore des orgies à Moscou !

« Arriver » à tout prix et par tous les moyens, sans se faire prendre : tel est l'un des plus grands soucis et un des plus forts stimulants en U.R.S.S.

Aussitôt un peu au-dessus du niveau de l'immense troupeau des 150 millions d'ouvriers, paysans et petits employés tout fonctionnaire débutant peut, en se montrant dévotement et aveuglément soumis, en sachant flagorner et « jouer des coudes », arriver à la « belle vie ».

C'est cet espoir qui pousse aujourd'hui tout jeune citoyen en U.R.S.S. vers l'instruction et l'étude. Il aspire et espère, comme le « stakhanoviste », « sortir de la masse »qui se débat dans la misère. Il ambitionne un poste de chef, une voiture, une serviette en cuir, une paire de bonnes bottes, une bonne rémunération des décorations.

Sur ce chemin, il ne se gêne pas avec son prochain. Il sait à merveille se faufiler, bousculer, insinuer, intriguer, piétiner, écraser... Et, bien entendu, il sait aussi flatter, encenser, être obséquieux et servile.

Pour se rendre compte de tout cela, il suffit de suivre attentivement ce qui se passe dans le pays. Il suffit même de lire attentivement la presse « soviétique », si l'on connaît suffisamment la vie, la mentalité et les moeurs russes en général. Les discours et les harangues des chefs, les distributions périodiques de décorations, les déclarations et interventions des délégués aux Congrès, les reportages locaux et les « petites histoires » quotidiennes qui trouvent leur place et leurs échos dans les journaux, toute cette documentation met celui qui sait la lire et la comprendre au courant de la situation.

D'après Yourievsky, sur les 10 millions environ de fonctionnaires en U.R.S.S., 2 millions (20%) sont des privilégiés. Le reste mène une existence plus ou moins pénible, agrémentée par l'espoir d' « en sortir » et d' « arriver ».

Si nous groupons toutes nos données, nous obtiendrons le tableau suivant, bien entendu approximatif :
1.500.000 ouvriers privilégiés sur 18.000.000
2.000.000 de fonctionnaires privilégiés sur 10.000.000
4.000.000 de paysans aisés sur 142.000.000
2.500.000 privilégiés divers : membres du parti (indépendamment de leurs fonctions), spécialistes, militaires, policiers, etc...


10.000.000 de privilégiés toutes catégories sur 170.000.000

Ces 10 millions constituent la nouvelle classe privilégiée en U.R.S.S. et le soutien réel du régime.

Le reste le la population : 160 millions d'âmes, n'est qu'un troupeau plus ou moins obscur, soumis, exploité et misérable.


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