Voline
La révolution inconnue
Russie 1917 - 1921
LIVRE DEUXIÈME
Cinquième partie : L'Etat bolcheviste
Chapitre II
Situation des ouvriers
Tout comme dans d'autres pays, l'ouvrier en U.R.S.S. (U.R.C.E.) est un salarié. Mais il est un salarié de l'Etat. L'Etat est son unique patron. Au lieu d'en avoir des milliers « au choix », comme c'est le cas dans les pays du capitalisme privé, en U.R.S.S. (U.R.C.E.), l'ouvrier n'en a qu'un seul. Tout changement de patron y est impossible.
On prétend qu'étant « ouvrier », cet Etat n'est pas « patron » dans le sens habituel du mot : les bénéfices qu'il réalise dans la production ne vont pas dans les poches des capitalistes, mais servent, en dernier lieu, les intérêts des ouvriers, donc reviennent à eux, sous d'autres formes que l'argent.
Tout subtil qu'il soit, ce raisonnement est purement théorique. L'Etat « ouvrier » n'est pas dirigé(1) par les ouvriers eux-mêmes (les travailleurs ne pourraient diriger la production eux-mêmes que dans un tout autre système social, jamais dans un Etat centralisé moderne), mais par une très vaste couche de fonctionnaires à la solde du gouvernement qui, lui, forme au centre un groupe ferme, détaché des masses laborieuses et agissant à son gré. On dira qu'il est « responsable » devant les ouvriers. C'est une autre abstraction. La réalité n'a rien de commun avec ces formules.
Demandez à n'importe quel ouvrier en U.R.S.S.- mais que ce soit un simple et véritable ouvrier - sous quelle forme il tire profit des bénéfices réalisés par l'Etat sur ses salaires. Il ne vous comprendra même pas : il n'en sait rien. La seule chose qu'il sait, c'est qu'il touche son maigre salaire, bien insuffisant, et qu'il a toutes les peines du monde pour vivre. Il sait aussi qu'il y a beaucoup de gens, dans le pays, qui vivent « agréablement » (Staline dixit), grassement, même luxueusement.
Demandez-lui s'il peut exercer une pression sur les « responsables », s'il peut les critiquer, les rappeler à l'ordre, les éliminer, les remplacer. Il vous comprendra encore moins. Ce qu'il sait, c'est qu'il n'a qu'à exécuter les ordres de ses chefs, qui « savent ce qu'ils font », et que la moindre critique lui coûterait cher. Ces chefs lui sont imposés par le gouvernement et ne sont responsables que devant celui-ci. Et quant au gouvernement, il est infaillible et inattaquable : sa responsabilité est un mythe.
Voyons un peu quelle est la situation réelle de l'ouvrier en U.R.S.S. ? Diffère-t-elle essentiellement de celle des travailleurs dans les pays du capitalisme privé ?
Comme partout ailleurs, l'ouvrier en U.R.S.S. est obligé de se présenter, le jour de paye, au guichet de l'établissement pour toucher son salaire. Ce salaire lui est versé par un fonctionnaire, caissier de l'unique patron : l'Etat.
Le fonctionnaire fait son compte d'après le taux des salaires établi par le gouvernement. Il retient sur la paye ce que l'Etat-patron juge nécessaire de retenir : tant pour le Secours Rouge, tant pour l'emprunt (« libre, mais obligatoire : encore un sophisme soviétique), tant pour la propagande à l'étranger, tant pour la Loterie Nationale (un autre geste « libre », mais obligatoire), etc. Après quoi il verse la paye à l'ouvrier, exactement comme n'importe quel caissier employé de n'importe quelle « boîte », dans n'importe quel pays. Naturellement, l'ouvrier ne sait pas le moins du monde ce que « l'Etat » gagne sur son salaire ni ce que cet Etat fait de ce gain. « Ça, c'est l'affaire du gouvernement », et l'ouvrier n'aura même pas l'idée de se mêler tant soit peu de ce problème.
Mais, dans un pays à capitalisme privé, l'ouvrier, s'il est mécontent, peut quitter son patron et en chercher un autre. Il peut changer d'usine, aller où il veut, faire ce qu'il lui plaît. Tout cela est impossible en U.R.S.S. puisqu'il n'y existe qu'un seul patron, propriétaire de toutes les usines. Conformément aux dernières lois, l'ouvrier n'a même pas le droit de « demander son compte » et de quitter l'usine de son gré, sans motif plausible. Pour cela il lui faut une autorisation de la Direction. Notons, en passant, que cette Direction est formée également de fonctionnaires qui ont remplacé, depuis longtemps, les comités d'usines. L'ouvrier est donc attaché à son lieu de travail, à la manière d'un serf ou d'un esclave(2).
Si l'ouvrier quitte l'usine sans une autorisation spéciale inscrite sur sa carte d'identité obligatoire, ou s'il en est renvoyé comme fautif, il ne peut plus travailler nulle part, sauf réautorisation. Aucun directeur d'usine, fonctionnaire du même patron-Etat, ne l'embauchera, sous peine de sanctions très sévères.
Dans ces conditions, l'Etat-patron peut faire de l'ouvrier ce qu'il veut. I1 le traite en véritable esclave. L'ouvrier est obligé d'accepter tout : il n'a ni choix du patron, ni moyens de défense (les syndicats étant entre les mains du gouvernement-patron et prétendant ne pas comprendre que le syndiqué puisse se défendre « contre son propre gouvernement »), ni aucune possibilité d'exister autrement que rivé à sa chaîne. A moins qu'il ne se « débrouille » comme il peut. Il ne peut, non plus, se plaindre ni même se prononcer, la presse étant elle aussi entre les mains de son « gouvernement », la parole n'appartenant qu'à ce dernier et les réunions ne pouvant avoir lieu autrement que sur ordre officiel. Dans un pays aussi étendu que la Russie, le meilleur moyen de « se débrouiller » a toujours été le vagabondage. La pratique n'a pas changé depuis. Des milliers et des milliers d'ex-ouvriers russes, ayant quitté l'usine « irrégulièrement »et se trouvant en rupture de ban avec les autorités, reprennent la vieille tradition, empruntent la voie du vagabondage et forment une importante masse de chômeurs dont la presse soviétique ne parle naturellement pas.
Les lois concernant l'ouvrier en général et la main-d'œuvre dans les usines en particulier sont extrêmement dures. Des dizaines de milliers d'ouvriers languissent et périssent dans des prisons et lieux d'exil pour l'unique motif de les avoir enfreintes.
Le travail lui-même est pénible. D'abord, sauf dans les grands centres, les conditions hygiéniques dans les ateliers sont déplorables, l'ambiance générale est déprimante. Ensuite, le dur travail aux pièces et le système Taylor sont appliqués à peu près partout.
Le fameux « stakhanovisme »(3) en témoigne. (Le lecteur trouvera dans certains ouvrages d'autres témoignages et preuves irréfutables de ce que nous avançons.)
Naturellement, l'ouvrier « étatisé » en U.R.S.S. est, du moins en principe, un esclave moderne : à condition d'être docile et zélé, il est assez bien entretenu, assuré par son « seigneur » (Etat), gratifié d'un congé payé, etc.
Toutefois, il ne s'agit là, en réalité, que d'une partie assez restreinte de la classe ouvrière. Celle-ci est divisée en plusieurs catégories. La différence de leurs conditions de vie va de l'aisance à la misère, en passant par tous les stades intermédiaires. Les faveurs en question ne s'appliquent qu'à des ouvriers « dignes d'elles ». Pour être à l'aise, pour avoir des congés et d'autres avantages, il faut les mériter, se détacher du troupeau, savoir « grimper ».
L'écrasante majorité des travailleurs en U.R.S.S. traîne une existence misérable, surtout les ouvriers non-qualifiés, les manœuvres, les domestiques, les petits employés et, en général, la masse ouvrière moyenne, courante.
D'autres, qualifiés et spécialisés, esclaves privilégiés, ont une vie relativement « belle » et forment une sorte d' « aristocratie ouvrière ».
Le plus souvent, ces derniers méprisent et repoussent leurs malheureux compagnons de classe. La lutte pour l'existence est âpre en U.R.S.S. Tant pis pour les victimes ! Qu'elles se débrouillent ! Si l'on s'occupe d'elles, on devient vite victime soi-même. Or, l'ouvrier qualifié et privilégié, le vrai « stakhanoviste » - digne disciple du fameux Stakhanoff, premier ouvrier-arriviste et arrivé - ambitionne des situations de plus en plus élevées. Il a bon espoir de sortir un jour, des rangs des esclaves, de devenir lui-même fonctionnaire, chef quelconque, directeur peut-être... Il fait tout pour y arriver : il se démène ; il travaille pour quatre ; il façonne des jeunes qui le remplaceront à l'usine ; il se fait remarquer partout où il le peut ; il fait des études si possible ; il est toujours d'accord avec les autorités et il le souligne ; il est candidat au Parti. Il flatte et courtise ici ; il plastronne là. Mais, avant tout, il faut qu'il ne se gêne guère avec ceux qui sont en bas, ni avec ses concurrents. La lutte est dure en U.R.S.S..
Les ouvriers « stakhanovistes » sont surtout des « entraîneurs » dont le rôle est de démontrer par l'exemple à la masse des ouvriers, qu'il est possible d'intensifier la production. Ils sont grassement payés et obtiennent des avancements, en particulier les « super-stakhanovistes » qui sont les « as » du « stakhanovisme ». Leur rôle est aussi de faire voir aux ouvriers qu'à force de bien travailler on peut « arriver » à une vie « convenable et même agréable » (Staline dixit).
Dans la plupart des cas, une fois le nouveau « rendement-record » établi à l'usine, il est impossible à un « stakhanoviste » d'y rester : les ouvriers ne le laisseraient pas en vie. Généralement les autorités prennent soin de leur fidèle serviteur : le plus souvent il est envoyé, tout d'abord dans un sanatorium où il séjourne « convenablement » pendant quelques mois : après quoi il est appelé à un poste administratif à Moscou ou dans une autre grande ville où, souvent, on met à sa disposition une coquette villa et où il mène une vie « agréable », touchant des appointements et jouissant des prérogatives en rapport avec les services rendus. Sa carrière est faite. Il est fonctionnaire. Il est « arrivé », « sorti du troupeau ».
Par tous ces procédés « stakhanovisme », « super-stakhanovisme », classification en diverses catégories des salariés. etc., le gouvernement « communiste » arrive, lui, à diviser et à mieux commander la masse ouvrière. Il crée, en même temps, une couche privilégiée qui lui est servilement dévouée : elle tient en haleine « le troupeau » et sert de « tampon » entre les maîtres et les esclaves.
Ainsi, les procédés employés par les nouveaux maîtres - les « communistes » - vis-à-vis de la masse laborieuse demeurent ce qu'ils avaient été de tout temps : diviser et dominer. Et la parole consolatrice lancée par les maîtres dans le « troupeau » reste, elle aussi, éternelle : « Ouvriers ! Vous voulez « arriver » ? Maintenant, cela ne dépend que de vous-mêmes, car tout homme capable, appliqué et dévoué peut devenir « quelqu'un ». Ceux qui n'y réussissent pas, les « ratés », n'ont à s'en prendre qu'à eux-mêmes. »
D'après les calculs minutieux et objectifs de l'économiste E. Yourievsky, tirés des statistiques du gouvernement de l'U.R.S.S., sur les quelque 18 millions d'ouvriers en 1938, il y avait environ 1 million et demi (8 %) d'ex-ouvriers et ouvriers privilégiés : super-stakhanovistes et stakhanovistes, etc.
On comprend que le gouvernement encourage et favorise cet arrivisme dont il tire de si grands profits et que, d'ailleurs, il ne désigne jamais sous ce nom. On appelle cela : « noble émulation », « zèle honorable au service du prolétariat » et ainsi de suite. Il existe une décoration « pour le zèle ». Il existe même toute une couche de « porteurs de décorations » (« ordénonostsi »).
Avec les plus « dignes » de ces éléments le gouvernement crée une sorte de nouvelle noblesse « soviétique » et aussi une nouvelle bourgeoisie capitaliste-étatiste : soutiens décidés et solides du régime.
C'est à tous ces éléments que Staline, leur chef suprême, fait allusion lorsqu'il dit, dans certains de ses discours : « La vie chez nous devient toujours plus agréable, plus gaie... »
Le troupeau reste le troupeau, comme partout ailleurs. Et, comme partout, le gouvernement dispose d' « assez de moyens pour le maintenir à sa merci, tranquille et soumis. »
On prétend que de telles mœurs préparent le passage au « véritable communisme ».
Nous nous sommes demandé si le sort de l'ouvrier en U.R.S.S. est préférable à celui du travailleur en pays du capitalisme privé. Or, le vrai problème n'est pas là ; il est plus justement celui-ci : un tel état des choses contient-il du socialisme ou, du moins, en est-ce l'« aurore » ? Une telle organisation, une telle ambiance sociale, peuvent-elles y mener ?
Nous invitons le lecteur à répondre lui-même à ces questions - et à d'autres encore - lorsqu'il sera parvenu au terme de notre étude.
1. Naturellement, j'emploie le terme « diriger » dans le sens organiser, administrer (terme social) et non dans celui de gouverner (terme politique). Un gouvernement, même composé d'ouvriers (ce qui n'est pas le cas en U.R.S.S.), ne pourrait servir que les intérêts d'une couche privilégiée qui se formerait fatalement dans un système politique, étatique. Retour
2. Le lecteur ne me soupçonnera pas d'accorder une préférence au capitalisme privé. Je constate un fait, sans plus. Il est évident que la liberté de se choisir un exploiteur est peu de chose. Mais vivre et travailler sous l'éternelle menace de perdre l'unique exploiteur possible n'est pas plaisant non plus. Cette menace, constamment suspendue sur la tête de l'ouvrier en U.R.S.S., fait de lui un esclave achevé. C'est tout ce que je veux dire. Retour
3. Les dessous du « stakhanovisme » ne sont pas assez connus hors de Russie.
Le terme vient du nom d'un ouvrier mineur, Stakhanoff, choisi par le parti et les autorités bolchevistes en vue d'une vaste campagne pour l'intensification du rendement ouvrier. Il s'agissait, pour les magnats du néo-capitalisme « soviétique », d'appliquer en U.R.S.S. les principes du système Taylor, sans que le terme fût prononcé et, surtout, sans qu'on y vît la main instigatrice du gouvernement.
Un jour, Stakhanoff fait à ses chefs, soi-disant spontanément, une déclaration sensationnelle, affirmant qu'il a découvert un nouveau principe d'organisation du travail pour l'extraction du charbon, qui permettra d'augmenter la productivité de x fois. Le gouvernement « s'intéresse » à la découverte - il la trouve utile, en fait une grosse affaire, l'ébruite et entreprend une vaste campagne pour généraliser la nouvelle méthode.
En fait, Stakhanoff, inspiré et poussé par le parti, ne « découvrit » que l'Amérique : Sa « nouvelle » méthode n'était qu'une vieille connaissance qui fit jadis ses débuts outre-Atlantique, justement : le travail à la chaîne, adapté aux conditions russes. Mais la « mise en scène » et une publicité spécifique en firent une extraordinaire et géniale trouvaille Les nigauds et les gobe-mouches, à l'étranger, la prirent très au sérieux.
La « découverte » faisait bien l'affaire de l'Etat-patron : d'abord, elle permettait d'espérer une hausse générale du rendement ouvrier ; ensuite, elle donnait lieu à la formation rapide d'une couche de privilégiés parmi les ouvriers, formation très utile, ces privilégiés étant, généralement, d`excellents entraîneurs d'hommes, appelés à faciliter le maniement et l'exploitation de la masse ouvrière ; enfin, elle allait rehausser, dans certains milieux, le prestige du gouvernement-patron.
L' « affaire » fut donc « lancée », au moyen d'une intense publicité par voie de presse, par des affiches, par des meetings, etc. Stakhanoff fut proclamé « héros du travail », récompensé, décoré... Son système fut appliqué à d'autres branches de la production. Partout des jaloux - des « émules » - se mirent à l'imiter et même à le dépasser. Tous ces individus aspiraient à se distinguer, à « sortir des rangs » à « arriver », naturellement, au détriment de l'ensemble des ouvriers astreints à se soumettre à la nouvelle cadence, c'est-à-dire à une exploitation grandissante, sous la surveillance de tous ces « héros ». Ces derniers faisaient leur carrière sur le dos des autres. Ils obtenaient des avantages et des privilèges dans la mesure où ils réussissaient à appliquer le système et à entraîner les masses. L'« émulation » des « stakhanovistes » entre eux donna naissance au « super-stakhanovisme ».
La masse ouvrière comprit rapidement le véritable sens de l'innovation. Impuissante à s'opposer à cette « super-exploitation » par un mouvement général, elle manifesta son mécontentement par de nombreux actes de sabotage et de vengeance, allant parfois jusqu'à l'assassinat des « stakhanovistes » trop zélés. Il fallut recourir à des mesures extrêmement sévères pour réprimer le mouvement anti-stakhanoviste. D'ailleurs, l'entreprise se termina bientôt en queue de poisson. La part du bluff déduite, il en resta une sorte d'arrivisme ouvrier qui ne joue plus qu'un rôle très effacé dans la production. Retour