Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE DEUXIÈME

Cinquième partie : L'Etat bolcheviste



Fin 1921, le pouvoir communiste se sentit définitivement maître de la situation. Du moins, il pouvait se considérer a l'abri de tout danger immédiat. Ses ennemis et adversaires, aussi bien ceux de l'extérieur que ceux de l'intérieur, aussi bien ceux de droite que de gauche, étaient désormais hors d'état de le combattre.

Dès 1922, il pouvait se consacrer entièrement à la mise au point et à la consolidation de son Etat.

C'est ce qu'il fit, en effet. Et c'est ce qu'il continue à faire.

Parlant dès à présent de l'Etat bolcheviste et des années postérieures à 1921, je donne l'impression de rompre la suite chronologique du récit et de devancer le cours des événements. En effet, le soulèvement de Cronstadt (mars 1921 ) et les différents mouvements d'Ukraine (1919-1921 ) sont antérieurs à la formation définitive de cet Etat.

Cette rupture n'est qu'apparente. Elle ne troublera nullement la continuité de notre étude. Celle-ci, au contraire, en bénéficiera, en raison de son caractère plutôt explicatif et analytique que purement historique.

D'une part, l'Etat russe actuel n'est, dans ses traits essentiels, qu'un développement logique de ce qui fut fondé et établi en 1918-1921. Les modifications ultérieures ne furent que des remaniements ou compléments de détails. Nous les signalerons à l'occasion.

D'autre part, et c'est l'essentiel, le lecteur ne pourrait comprendre à fond ni les raisons, ni la portée, ni le déroulement des événements tels que le soulèvement de Cronstadt ou les mouvements d'Ukraine s'il ne possède pas, préalablement, des données suffisantes sur la véritable nature de cet Etat.

Voilà pourquoi nous sommes obligés, dans l'intérêt même de notre œuvre et du lecteur, de peindre d'abord cet Etat et de parler ensuite de Cronstadt et de l'Ukraine.



Chapitre I

La nature de l'État



L'U.R.S.S. inconnue. - L'Etat bolcheviste, monté dans ses grandes lignes en 1918-1921, existe depuis vingt ans.

Cet Etat, qu'est-il exactement ?

Quels sont ses bases, sa structure, ses éléments essentiels ?

Il s'appelle : Union des Républiques Soviétiques Socialistes (U.R.S.S.). Il prétend être un Etat « prolétarien »ou encore « ouvrier et paysan ». Il affirme exercer une « dictature du prolétariat ». Il se flatte d'être « la patrie des travailleurs », le rempart de la révolution et du socialisme.

Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela ? Les faits et les actes justifient-ils ces déclarations et ces prétentions ?

Un rapide examen nous permettra de répondre à ces questions.

J'ai dit : examen rapide. En effet, une étude détaillée et plus ou moins complète sur l'Etat russe actuel est un sujet particulier. Il ne fait pas l'objet du présent ouvrage. D'autre part, après ce qui précède, un coup d'œil général suffira. Complétons et assemblons ce que nous avons déjà laissé entrevoir.

Je profite de l'occasion pour faire savoir au lecteur non initié qu'il existe actuellement(1) en France une riche littérature en livres, brochures, articles de revues et de journaux, etc., permettant de se faire une idée assez exacte de la structure, du fonctionnement et de l`esprit de l'Etat « soviétique ». Depuis quelques années, de nombreux ouvrages ont paru qui mettent bien en relief le véritable caractère de cet Etat : la nature réelle de son gouvernement, la situation véritable de ses masses laborieuses, l'état exact de son économie, de sa culture, etc. Ces œuvres mettent à jour les coulisses et les « dessous » cachés du régime, ses égarements, ses « maladies secrètes ».

Certes, les auteurs ne cherchent pas à approfondir le problème pour établir les causes et les conséquences de la déchéance. Ils ne font non plus aucune allusion à cette « autre flamme » : l'idée libertaire, son rôle et son sort dans la Révolution russe. Pour eux, comme pour tant d'autres, c'est un terrain inconnu. Ils n'entrevoient aucune solution. Mais ils constatent sincèrement les faits. Ils font voir ainsi la fausse route prise par la Révolution et prouvent irréfutablement la faillite de celle-ci. Généralement, ces études fournissent une documentation abondante et précise.

Ici nous nous bornerons à une large « vue d'ensemble » qui suffira à notre but. Car c'est le caractère général de cet Etat qui nous intéresse, dans la mesure où il nous explique la suite des événements.



Nous avons dit plus haut que le souci primordial du parti bolcheviste au pouvoir était d'étatiser toute l'activité toute la vie du pays : tout ce qui pouvait en être étatisé. Il s'agissait de créer ce régime que la terminologie moderne qualifie de « totalitaire ».

Une fois en possession d'une force coercitive suffisante, le parti et le gouvernement bolchevistes s'employèrent de leur mieux à cette tâche.

C'est en la réalisant que le Pouvoir communiste créa son immense appareil bureaucratique. Il finit par façonner une nombreuse et puissante caste de fonctionnaires « responsables », qui forme aujourd`hui une couche hautement privilégiée de quelque deux millions d'individus. Maîtresse effective du pays, de l'armée et de la police, elle soutient, protège, vénère et flatte Staline : son idole, son « tzar », seul homme juge capable de maintenir « l'ordre » et de sauvegarder ses privilèges.

Peu a peu, les bolcheviks étatisèrent, monopolisèrent, « totalisèrent » aisément et rapidement : l'administration tout entière, les organisations ouvrières, paysannes et autres ; les finances ; les moyens de transport et de communication ; le sous-sol et la production minière ; le commerce extérieur et le grand commerce intérieur; la grosse industrie ; le sol et l'agriculture ; la culture, l'enseignement et l'éducation ; la presse et la littérature ; l'art, la science, les sports, les distractions, même la pensée ou, du moins, toutes ses manifestations.

L'étatisation des organismes ouvriers : Soviets, syndicats, comités d'usines, etc., fut la plus facile et la plus rapide. Leur indépendance fut abolie. Ils devinrent simples rouages administratifs et exécutifs du parti et du gouvernement.

La partie fut menée avec habileté. Les ouvriers ne s'aperçurent même pas qu'ils étaient en train d'être ligotés. Puisque l'Etat et le gouvernement étaient maintenant « les leurs », il leur parut naturel de ne pas s'en détacher. Ils trouvèrent normal que leurs organisations remplissent des fonctions dans l'Etat « ouvrier » et exécutent les décisions des « camarades commissaires ».

Bientôt, aucun acte autonome, aucun geste libre ne fut plus permis à ces organisations.

Elles finirent par se rendre compte de leur erreur. Mais c'était trop tard ! Lorsque certains organismes ouvriers, gênés dans leur action et inquiets, sentant que « quelque chose n'allait pas dans le royaume des Soviets », manifestèrent quelque mécontentement et voulurent reconquérir un peu d'indépendance, le gouvernement s'y opposa avec toute son énergie et toute sa ruse. D'autre part, il prit immédiatement des mesures et des sanctions. D'autre part, il chercha à raisonner. « Puisque - disait-il aux ouvriers, de l'air le plus naturel du monde - nous avons maintenant un Etat ouvrier où les travailleurs exercent leur dictature et où tout leur appartient, cet Etat et ses organes sont les vôtres. Alors, de quelle « indépendance » peut-il être question ? De telles réclamations sont maintenant un non-sens. Indépendance de quoi ? De qui ? De vous-mêmes ? Puisque l'Etat, maintenant, c'est vous !... Ne pas le comprendre, signifie ne pas comprendre la révolution accomplie. Se dresser contre cet état de choses signifie se dresser contre la Révolution elle-même. Des idées et des mouvements pareils ne sauraient être tolérés, car ils ne peuvent être inspirés que par les ennemis de la Révolution, de la classe ouvrière, de son Etat, de sa dictature et du pouvoir ouvrier. Ceux qui parmi vous sont encore assez inconscients pour écouter les chuchotements de ces ennemis et prêter l'oreille à leurs néfastes suggestions parce que tout ne va pas encore à merveille dans votre jeune Etat, ceux-là commettent un véritable acte contre-révolutionnaire. »

Il va de soi que tous ceux qui persistaient à protester et à réclamer étaient impitoyablement broyés.

La plus difficile à réaliser fut l'appropriation définitive du sol, la suppression du cultivateur individuel, l'étatisation de l'agriculture. Comme on sait, c'est Staline qui réalisa cette transformation, il y a quelques années. Mais périodiquement, la situation se complique et sérieusement. La lutte entre l'Etat et les masses paysannes reprend, sous d'autres formes.

Puisque tout ce qui est indispensable au travail et à l'activité de hommes - autrement dit tout ce qui est, dans le vaste sens du terme, capital - appartient en Russie à l'Etat, il s'agit, dans ce pays, d'un capitalisme d'Etat intégral.

Capitalisme d'Etat : tel est le système économique, financier, social et politique de l'U.R.S.S., avec toutes ses conséquences et manifestations logiques dans tous les domaines de la vie : matériel, moral, spirituel ou autre.

L'étiquette exacte de cet Etat serait, non pas U.R.S.S. mais U.R.C.E. : Union des Républiques Capitalistes Etatistes. (La consonance : URS et, hélas ! le fond, resteraient les mêmes. )

Economiquement, cela signifie que l'Etat est le propriétaire réel et unique de toutes les richesses du pays, de tout le « patrimoine national », de tout ce qui est indispensable à des millions d'hommes pour vivre, travailler, agir (y compris, soulignons-le, l'or et le capital-argent, national et étranger. )

C'est là la chose la plus importante : celle qu'il s'agit avant tout de comprendre. Le reste en découle fatalement.

Socialement, l'essentiel de ce système est le suivant :


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Notes:

1. Ecrit en 1939. Retour