Voline
La révolution inconnue
Russie 1917 - 1921
LIVRE DEUXIÈME
Quatrième partie : La répression
Chapitre IX
Le truc des « délégations »
Avant de terminer, je dois consacrer quelques lignes à un procède spécial de « bourrage de crâne », appliqué par les « Soviets » sur une vaste échelle : les « délégations étrangères » (ou « ouvrières »).
Le fait est connu. Un des « arguments-massues » des bolcheviks pour démentir les révélations défavorables, consiste à invoquer le témoignage des « délégations » envoyées en U.R.S.S. par telles ou telles organisations, usines ou institutions de divers pays. Après un séjour de quelques semaines dans « le pays du socialisme », les « délégués », à de rares exceptions près qualifient de « bobards », de « mensonges » et de « calomnies » tout ce qui se dit à l'étranger au désavantage des « Soviets ».
Au début, ce « truc des délégations » était infaillible. Plus tard, il perdit son efficacité. Depuis quelque temps, il est presque abandonné. D'une part, les événements se précipitent et ce petit jeu se trouve dépassé. D'autre part, on a fini par comprendre que, dans les conditions données, les « délégués » ne peuvent nullement saisir la réalité, même s'ils sont sincères et impartiaux. Un programme de séjour strict et rapide, bien réglé et calculé d'avance, leur est imposé dès leur arrivée. Ne connaissant ni la langue, ni les mœurs, ni la vie réelle de la population, ils sont aidés ou plutôt maniés par des guides et des interprètes gouvernementaux. On leur montre et on leur raconte ce qu'on veut. Ils n'ont, en somme, aucun moyen d'approcher la population pour étudier objectivement et longuement son existence
Tout cela est maintenant plus ou moins acquis.
Mais il existe un fait qui reste encore inconnu du public et qui, pourtant, en dit long sur l'état de choses en U.R.S.S.
Le « Comité de Secours » déjà cité, quelques organisations syndicales et aussi quelques militants connus individuellement : le regretté Erich Muhsam en Allemagne, Sébastien Faure en France, proposèrent au gouvernement bolcheviste, à plusieurs reprises, de laisser entrer en Russie une véritable délégation, constituée en toute indépendance et composée de militants de différentes tendances, y compris des « communistes ». On proposait au gouvernement « soviétique » les conditions suivantes : 1° séjour libre et illimité, jusqu'à ce que la délégation elle-même juge sa mission terminée ; 2° faculté de se rendre partout où la délégation le jugera indispensable dans l'intérêt de sa mission, y compris les prisons, les lieux d'exil, etc. ; 3° droit de publier les faits, les impressions et les conclusions dans la presse d'avant-garde à l'étranger ; 4° un interprète choisi par la délégation elle-même.
Il était tout à fait dans l'intérêt du gouvernement bolcheviste d'accepter une telle proposition - si, bien entendu, il était sincère, s'il n'avait rien à dissimuler, s'il ne cachait pas des réalités inavouables. Un rapport favorable et approbateur d'une telle délégation aurait mis fin à toute équivoque. Tout gouvernement socialiste, gouvernement « ouvrier et paysan » (supposons un instant que cela puisse exister) aurait dû accueillir une pareille délégation les bras ouverts. Il aurait même dû la souhaiter, la suggérer, la réclamer. Le témoignage et l'approbation d'une pareille délégation aurait été vraiment décisif, irrésistible, irréfutable.
Or, jamais cette offre ne fut acceptée. Le gouvernement « soviétique » fit chaque fois la sourde oreille.
Le lecteur devrait bien réfléchir sur ce fait. C'est que la désapprobation d'une telle délégation aurait été, elle aussi irrésistible, et définitive. Or, les résultats d'une pareille enquête eussent été foudroyants pour la renommée du gouvernement « soviétique », pour tout son système et pour toute sa cause.
Mais, personne ne bougeait à l'étranger. Les fossoyeurs de la Révolution pouvaient dormir sur les deux oreilles et dédaigner les tentatives de leur faire avouer la terrible vérité : la faillite de la Révolution à la suite de leurs méthodes. Les aveugles et les vendus de tous les pays marchaient avec eux.
Dévoilant ici la vérité, inconnue toujours - nous en sommes sûrs - de la presque totalité de nos lecteurs non anarchistes, nous remplissons un devoir impérieux. Ceci non seulement parce que la vérité doit apparaître un jour dans tout son éclat, mais aussi - et surtout - parce que cette vérité rendra un service inappréciable à tous ceux qui veulent être éclairés, qui sont las d'être les éternelles dupes d'imposteurs félons ; et qui, enfin, forts de cette vérité, pourront agir à l'avenir en pleine connaissance de cause.
L'histoire de la répression en U.R.S.S. est non seulement suggestive et révélatrice par elle-même : elle est encore un excellent moyen de faire comprendre le fond même, les « dessous » cachés, la véritable nature du communisme autoritaire.
Sous ce rapport, nous n'avons qu'un regret : celui de ne pouvoir relater ici cette « histoire » que d'une façon très incomplète.
Citons encore un exemple récent. Il souligne bien la façon dont les bolcheviks et leurs serviteurs trompent le monde.
Il s'agit de l'ouvrage d'un certain E. Yaroslavski, bolchevik notoire : L'Anarchisme en Russie, paru en 1937, en espagnol et en français, aux fins de contrecarrer les succès éventuels de l'idée libertaire en Espagne et ailleurs lors des événements connus.
Nous laisserons de côté les « renseignements s absolument fantaisistes sur les origines de l'anarchisme, sur Bakounine, sur l'anarchisme en Russie avant 1917 et sur l'attitude des anarchistes pendant la guerre de 1914. Une réponse à ces fables paraîtra, peut-être, un jour dans la presse spécifiquement anarchiste.
Ce qui nous intéresse ici, ce sont les dissertations de l'auteur sur le mouvement libertaire au cours de la Révolution de 1917.
Yaroslavski se garde bien de parler du véritable mouvement anarchiste. Il s'arrête abondamment sur des mouvements à côté qui n'avaient aucun rapport avec l'anarchisme. Il s'occupe beaucoup de groupes, de quelques journaux et d'activités anarchistes de second plan. Il marque soigneusement les points faibles et choisit malignement les lacunes pour alimenter sa mauvaise foi. Il s arrête surtout, longuement, aux « débris » du mouvement : à ces malheureux « restes » qui, au lendemain de la liquidation des vraies organisations libertaires, se débattaient désespérément et vainement pour conserver ne fût-ce qu'une ombre d'activité. C'était, vraiment, des déchets lamentables et impuissants de l'ancien mouvement anarchiste étouffé. Désormais, ils ne pouvaient plus faire quoi que ce fût de sérieux, de positif. Leur « activité », mi-clandestine, surveillée, gênée, n'était nullement caractéristique du mouvement libertaire en Russie. Dans tous les pays, et à toutes les époques, ces sortes de débris des organisations brisées par la force de l'Etat traînent par la suite, jusqu'à épuisement fatal et total, une existence maladive et stérile. Des déviations, des inconséquences, des scissions remplissent fatalement leur semblant de vie, sans qu'on puisse honnêtement leur en faire grief, toute possibilité d'une activité normale leur étant enlevée.
C'est de ces débris que Yaroslavski nous parle, tout en faisant mine de parler du véritable mouvement anarchiste.
Il ne cite l'« Union anarcho-syndicaliste de Pétrograd » et son journal (Goloss Trouda) qu'une seule fois, en passant, et uniquement parce qu'il y trouve quelque chose à falsifier. Il ne parle ni de la Fédération de Moscou, ni du journal l'Anarchie. Et s'il consacre quelques lignes au Nabate d'Ukraine, c'est encore pour dénaturer les faits.
S'il était honnête, il aurait dû s'arrêter surtout à ces trois organisations et citer leur presse. Mais il sait bien qu'une pareille impartialité ruinerait ses assertions, donc serait contraire au but même de son « ouvrage ». Et il élimine tout ce qui prouve incontestablement le fond sérieux, le sens positif et l'influence du mouvement anarchiste et anarcho-syndicaliste en Russie, au cours de la Révolution de 1917.
Il ne souffle mot, non plus, des persécutions, de la répression, de la suppression violente du mouvement. Car, s'il disait la vérité, il ruinerait sa thèse mensongère.
Selon lui, les anarchistes en 1917 « étaient contre la Révolution socialiste et prolétarienne ». Selon lui, le mouvement libertaire s'est éteint de lui-même, en raison de son impopularité et de son impuissance.
Le lecteur sait que cette version est exactement le contraire de la vérité. Précisément, parce que le mouvement évoluait et croissait vite, gagnant des sympathies et augmentant ses succès, les bolcheviks se hâtèrent de le supprimer dans le germe, au moyen de la plus banale violence : par l'intervention brutale de leurs soldats et de leur police.
Mais si Yaroslavski avouait cette vérité, elle bouleverserait tout son échafaudage ! Et il ment, sûr de l'ignorance de ses lecteurs et de l'absence d'un démenti.
Si je me suis permis de m'arrêter assez longuement à cet exemple, c'est parce que cette manière de présenter les choses est une manière-type. Tous les ouvrages bolchevistes sur l'anarchisme en Russie procèdent exactement de la même façon et se ressemblent comme gouttes d'eau. La consigne vient d'en haut. Les « historiens » et les « écrivains » bolchevistes n'ont qu'à la suivre. Il faut détruire l'idée libertaire par tous les moyens. C'est du travail fait sur commande et grassement payé. Il n'a rien à voir avec la vérité historique que nous sommes en train d'établir.