Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE DEUXIÈME

Quatrième partie : La répression

Chapitre VIII

L'étouffoir



Comment se fait-il que cette effarante « histoire » n'ait pas été connue à l'étranger ?

Le lecteur va le comprendre.

Dès le début, et pendant des années, le gouvernement bolcheviste fit son possible pour cacher son œuvre hideuse aux travailleurs et aux révolutionnaires des autres pays en les trompant méthodiquement et impudemment, au moyen classique du silence, du mensonge et de la calomnie.

Son procédé fondamental a été celui de tous les imposteurs de tous les siècles : après avoir étouffé l'idée et le mouvement, en étouffer aussi l'histoire. Jamais la presse « soviétique » ne parle des luttes que le bolchevisme a dû mener contre la liberté du peuple ni des moyens auxquels il a dû recourir pour en arriver à bout. Nulle part dans œuvres « soviétiques » le lecteur ne trouvera la relation de ces faits. Et lorsque la Littérature bolcheviste ne peut éviter d'en parler, elle se borne à noter, en quelques lignes, qu'il s'agissait de réprimer des mouvements contre-révolutionnaires ou des exploits de bandits. Qui donc irait vérifier les faits ?

Un autre procédé lui fut d'un grand secours : la fermeture effective des frontières. Les événements de la Révolution russe se déroulaient - et se déroulent encore - en vase clos. Il fut toujours difficile sinon impossible de savoir exactement ce qui s'y déroulait. La presse du pays, uniquement gouvernementale, se taisait sur tout ce qui avait trait à la répression.

Lorsque, dans les milieux avancés d'Europe, était évoquée la question des persécutions des anarchistes en Russie, quelques bribes de la vérité ayant transpiré en dépit de toutes les mesures, le gouvernement bolcheviste déclarait, chaque fois, par la bouche de ses représentants et avec un « culot » rare : « Allons donc ! Les anarchistes - les vrais - ont en U.R.S.S. la pleine liberté d'affirmer et de propager leurs idées. Ils ont même leurs clubs et leur presse ». Et puisque, en somme, on ne s'intéressait pas tellement aux anarchistes et à leurs idées, cette réponse suffisait. Il aurait fallu enquêtes sur enquêtes pour prouver le contraire. Qui donc y pensait ?

Quelques renégats de l'anarchisme, patronnés par le gouvernement bolcheviste, prêtèrent à ce dernier un précieux concours. En guise de témoignage, le gouvernement citait les fausses assertions de ces ex-anarchistes. Ayant renié leur passé et cherchant à se refaire une virginité, ils confirmaient et témoignaient tout ce qu'on voulait.

Les bolcheviks aimaient aussi citer les anarchistes « apprivoisés » dits « soviétiques ». Ceux-ci crurent sage et utile de s'adapter à la situation et au bolchevisme « afin de pouvoir faire quelque chose » - prudemment, sous le manteau, derrière la façade du « loyalisme ». Cette « tactique de couleur protectrice » ne put réussir avec les bolcheviks, rompus eux-mêmes à tous les procédés d'une lutte antigouvernementale. Surveillant de près ces anarchistes « camouflés », les talonnant sans répit, les menaçant et les « apprivoisant » adroitement, les autorités finirent par les acculer à justifier et même à approuver - « momentanément » - tous les exploits du bolchevisme. Les récalcitrants furent enfermés ou déportés. Et quant à ceux qui se soumirent vraiment, on les mit en vedette comme des « vrais anarchistes » qui « ont compris le bolchevisme », en les opposant à tous les autres, les « faux anarchistes ».

Ou encore, les bolcheviks parlaient des anarchistes qui restaient à peu près inactifs et ne touchaient jamais aux points « sensibles ». Pour créer un « trompe-l'œil », on leur permettait de conserver quelques organisations insignifiantes étroitement surveillées. On autorisa certaines d'elles à rééditer quelques anciennes œuvres anarchistes inoffensives : historiques ou théoriques. Et on désignait ces « maisons d'éditions anarchistes » pour affirmer qu'on ne touchait pas aux « vrais anarchistes ». Plus tard, toutes ces « organisations » furent également « liquidées ».

Enfin, on tolérait quelques « anarchistes » extravagants, « bouffons », qui défiguraient l'anarchisme jusqu'à en faire une caricature. Les écrivains bolchevistes ne manquaient pas de les citer pour ridiculiser l'idée.

Le gouvernement bolcheviste se créa ainsi une façade lui permettant de cacher la vérité aux masses et aux gens mal informés à l'étranger. Plus tard, ayant constaté l'indifférence, la naïveté et la lâcheté des milieux « avancés »des autres pays, les bolcheviks négligèrent même de cacher cette vérité. Puisque les gens « avancés » et les masses l'avalaient toute crue !

Cette façade trompeuse permit aux bolcheviks de recourir avec succès à une arme dont l'emploi est, hélas ! toujours efficace : la calomnie.

D'une part, ils confondaient sciemment les anarchistes avec les « contre-révolutionnaires », les « criminels », les « bandits ». etc.

D'autre part, ils affirmaient qu'en pleine révolution les anarchistes, même lorsqu'ils n'étaient pas des « bandits », savaient seulement bavarder, critiquer, « rouspéter », mettre des bâtons dans les roues de la Révolution, détruire, provoquer le désordre et mener leurs propres affaires. On prétendait que, même quand ils voulaient servir la Révolution, ils étaient incapables de réaliser quelque chose de correct ; qu'ils n'avaient aucun « programme positif », qu'ils ne proposaient jamais rien de réel, qu'ils étaient des rêveurs irresponsables, qu'ils ne savaient pas eux-mêmes ce qu'ils voulaient et que, pour toutes ces raisons, le gouvernement bolcheviste se vit dans l'obligation de sévir, car de tels éléments présentaient un grave danger au cours d'une difficile révolution.

Personne ne connaissant la vérité et n'étant à même de contrôler les faits, le procédé réussit.

Cette « tactique » servit le gouvernement bolcheviste merveilleusement, invariablement, durant des années. D'ailleurs, elle faisait partie de tout un système de duperie en lequel les bolcheviks étaient passés maîtres.

Toutes les révélations, (le plus en plus nombreuses et précises de la presse libertaire ou autre à l'étranger, étaient méthodiquement et cyniquement réfutées avec les mêmes arguments stéréotypés.

La masse des travailleurs, les intellectuels d'avant-garde de tous les pays, éblouis par le faux éclat de la « première république socialiste », acceptant toutes les niaiseries de leurs « chefs géniaux » et se laissant ainsi magistralement « rouler », se souciaient fort peu des révélations des anarchistes.

La vanité, la mode, le snobisme et d'autres facteurs secondaires jouèrent leur rôle dans cette indifférence générale.

Enfin, les plus prosaïques intérêts personnels y contribuèrent aussi. Entre autres, combien d'écrivains renommés dans tous les pays, fermaient sciemment les yeux sur la vérité qu'ils connaissaient, pourtant, suffisamment ! Le gouvernement « soviétique » avait besoin de leurs noms pour sa publicité. En revanche, il assurait à leurs œuvres un marché intéressant, parfois presque unique. Et les pauvres hommes concluaient ce marchandage tacite, berçant leur conscience avec des excuses et des justifications inspirées par leurs nouveaux mécènes.


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