Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE DEUXIÈME

Quatrième partie : La répression

Chapitre VII

L'accord final



Après tout ce que nous avons dit sur la nature du socialisme étatiste et sur son évolution fatale, le lecteur comprendra aisément les raisons qui amenèrent ce « socialisme » à un conflit irréductible avec l'idée libertaire.

Pour un homme averti il n'y a rien d'inattendu ni de surprenant dans le fait que le Pouvoir socialiste persécute l'anarchisme et les anarchistes. Ce fait a été prévu par les anarchistes eux-mêmes (entre autres, déjà, par Bakounine) longtemps avant la Révolution, pour le cas où celle-ci s'engagerait sur la voie autoritaire et étatiste.

La répression de l'idée libertaire, la persécution de ses adeptes, l'étouffement des mouvements indépendants des masses : telles sont les conséquences fatales de l'opposition entre la vraie Révolution prenant son élan et la pratique étatiste qui, momentanément triomphante, n'admet pas cet élan, ne comprend pas la vraie révolution et s'y oppose.

Le nouveau gouvernement (si la révolution a le malheur d'en former un), qu'il se dise « révolutionnaire », « démocratique », « socialiste », « prolétarien », « ouvrier et paysan », « léniniste », « trotskiste » ou autre, se heurte infailliblement aux forces vives de la vraie Révolution. Cet antagonisme entraîne le pouvoir, avec la même fatalité, dans une lutte de plus en plus implacable, qu'il devra justifier avec toujours plus d'hypocrisie, contre les forces révolutionnaires et, de ce fait même, contre les anarchistes, porte-parole, éclaireurs et défenseurs les plus fermes des forces de la vraie Révolution et de ses aspirations.

Le triomphe du Pouvoir dans cette lutte signifie, inévitablement, la défaite de la Révolution Sociale et par cela même, « automatiquement », l'écrasement des anarchistes.

Tant que la Révolution et les anarchistes résistent, l'autorité socialiste sévit, avec toujours plus de violence et d'effronterie. Une terreur sans limite et une tromperie monstrueuse : tels sont ses derniers arguments, telle est l'apothéose de sa défense désespérée.

Alors, tout ce qui est vraiment révolutionnaire finit par être impitoyablement balayé par l'imposture soi-disant « révolutionnaire », comme contraire aux « intérêts suprêmes de la Révolution » (ô ironie cruelle !), comme « criminel », comme « traître » !

Voilà ce qui était à prévoir - et fut prévu par certains - au cas où l'idée étatiste triompherait.

Voilà ce qui est entièrement et définitivement confirmé par l'expérience de la Révolution russe.

Et voilà ce que des millions d'hommes devraient enfin comprendre s'ils veulent éviter à la prochaine Révolution l'échec, l'épouvante et le désastre de la Révolution russe.

Actuellement - et depuis longtemps - aucune presse aucune propagande, aucun mouvement libertaire n'existent plus en Russie. L'anarchisme y est hors la loi. Les anarchistes y ont été exterminés jusqu'au dernier, par tous les moyens et procédés possibles et imaginables.

Quelques-uns se trouvent encore, çà et là, dans des prisons et lieux d'exil. La mort a fait parmi eux de tels ravages qu'il en reste aujourd'hui très peu en vie.

Un petit nombre d'anarchistes russes échappés au massacre, bannis de leur pays ou l'ayant fui, ,se trouvent dans différents pays d'Europe et d'Amérique.

Et s'il existe en Russie des partisans conscients de l'idée libertaire, ils sont obligés de garder leurs idées pour eux.

Depuis des années, comme au temps des tzars, il n'est plus question ni d'anarchistes ni d'anarchisme en Russie.

Le « Comité de Secours aux anarchistes emprisonnés et exilés en Russie », comité qui fonctionna durant de longues années en Allemagne, en France et aux Etats-Unis, publiant des Bulletins d'information sur la répression, ramassant des fonds et les expédiant aux victimes, ce comité dut, lui aussi, cesser toute activité, les relations avec les quelques victimes encore en vie étant devenues impossibles.

L'« épopée » d'extermination du mouvement libertaire en Russie au lendemain de la Révolution « communiste » est terminée. A l'heure actuelle, c'est déjà « de l'histoire ».

Le plus terrible est qu'au bout de cette répression unique, à côté des vrais anarchistes, des centaines de milliers de simples travailleurs - ouvriers, paysans et intellectuels - s'étant élevés contre l'imposture, furent également anéantis et que l'idée révolutionnaire elle-même ou, plutôt, toute pensée et action libres devinrent, elles aussi, « de l'histoire » au pays « du socialisme » naissant !...


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