Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE DEUXIÈME

Quatrième partie : La répression

Chapitre III

En pleine furie



E:n 1919-1920, les protestations et les mouvements des ouvriers et des paysans (déjà esquissés en 1918) s'accrurent contre les procédés monopolisateurs et terroristes du pouvoir « soviétique » à leur égard. Le gouvernement, de plus en plus implacable et cynique dans son despotisme, répondit par des représailles toujours plus accentuées.

Naturellement, les anarchistes étaient, de nouveau, corps et âme avec les masses trompées, opprimées, en lutte ouverte. Soutenant les ouvriers, ils exigeaient pour les travailleurs et leurs organisations le droit de guider la production eux-mêmes, librement, sans intervention des politiciens. Soutenant les paysans, ils revendiquaient pour ceux-ci l'indépendance, l'auto-administration, le droit de traiter librement et directement avec les ouvriers. Au nom des uns et des autres, ils réclamaient la restitution de ce que les travailleurs avaient conquis par la Révolution, de ce dont ils étaient « frustrés » par le pouvoir « communiste », notamment la restauration du « vrai régime soviétique libre », le rétablissement des « libertés politiques » pour tous les courants révolutionnaires, etc. Bref, ils exigeaient qu'on rendît les conquêtes d'octobre au peuple lui-même, aux organisations ouvrières et paysannes libres.

Naturellement ils démasquaient et combattaient au nom de ces principes, par écrit et par la parole, la politique du gouvernement.

Comme il était à prévoir, le gouvernement bolcheviste finit par leur faire aussi une guerre d'extermination.

Après la première grande opération du printemps 1918, les persécutions se succédèrent d'une façon presque ininterrompue, revêtant un caractère de plus en plus brutal et décisif.

Vers la fin de cette même année 1918, plusieurs organisations libertaires en province furent à nouveau saccagées. A celles qui, par hasard, y échappèrent, les autorités ne laissèrent p'us aucune possibilité de faire quoi que ce soit.

En 1919, en même temps que se poursuivait la répression en Grande Russie, les persécutions commencèrent en Ukraine. (Pour plusieurs raisons, la dictature bolcheviste s'y installa beaucoup plus tard qu'ailleurs.) Partout où les bolcheviks prenaient pied, les groupes libertaires étaient liquidés, les militants arrêtés, les journaux suspendus, les librairies détruites, les conférences interdites.

Inutile de dire que toutes ces mesures étaient prises par ordre purement policier, militaire ou administratif, totalement arbitraire, sans mise en accusation, instruction ou autre procédure judiciaire. Le modèle en fut donné, une fois pour toutes, par la « procédure » de Moscou instaurée par Trotsky lui-même au printemps 1918.

En été de la même année 1919, après la fameuse ordonnance n° 1824 de Trotsky, déclarant hors la loi le mouvement dit « makhnoviste » (voir cinquième partie, chapitre II), on arrêta un peu partout, en même temps que les partisans de Makhno, les anarchistes en général. Et, très souvent, on les fusilla aussitôt, sur le simple ordre d'un officier rouge.

Dans la plupart des cas, la suppression des organisations libertaires était accompagnée d'actes d'une sauvage violence, d'un vandalisme insensé, de la part des « tchékistes » (policiers communistes) et des soldats rouges trompés, énervés ou surexcités : on brutalisait les militants, hommes et femmes, comme des « criminels » ; on brûlait les livres, on démolissait les locaux, etc. C'était une véritable furie de répression,

A la fin de l'été 1919, une mise à sac générale des organisations anarchistes eut lieu en Ukraine.

Fin 1919, il ne restait plus du mouvement anarchiste en Russie que des débris.

Au début d'octobre 1920, le pouvoir « soviétique », ayant besoin du concours des partisans révolutionnaires « makhnovistes » pour combattre Wrangel, conclut une entente avec Makhno.

D'après l'une des clauses de l'accord, les anarchistes emprisonnés et exilés devaient recouvrer leur liberté et obtenir le droit de militer ouvertement en Russie et en Ukraine.

Tout en retardant, naturellement, l'exécution de cette clause, les bolcheviks durent cependant interrompre les persécutions et relâcher quelques militants.

Aussitôt Wrangel vaincu, le gouvernement « soviétique » attaqua traîtreusement Makhno et démolit, à nouveau, le mouvement libertaire en Ukraine.

Et voici comment :

Fin novembre 1920, à peine Wrangel battu, le gouvernement fit arrêter à Kharkow les anarchistes convoqués de partout à un Congrès légal. En même temps, il traqua à nouveau les libertaires à Kharkow et à travers toute l'Ukraine, leur livrant une véritable chasse, organisant des battues et des embuscades, saisissant les jeunes gens de 14 à 16 ans, prenant « en otages » des parents, des femmes, des enfants... comme s'il voulait se venger de la récente concession forcée et rattraper le temps perdu, cherchant, cette fois, à exterminer « la sale race anarchiste » jusqu'aux enfants !

Pour justifier cette ignoble « action », le gouvernement expliqua sa rupture avec Makhno par une soi-disant trahison de celui-ci, et inventa un fantastique « grand complot anarchiste contre le pouvoir soviétique ».



La petite histoire de ce complot est fort piquante et mérite d'être racontée. La voici :

Quelques jours avant la victoire décisive sur Wrangel, lorsque la défaite de ce dernier ne laissait plus aucun doute, la station centrale d'émissions radiophoniques de Moscou prescrivit à toutes les stations de province d'arrêter leurs appareils de réception, donc de ne pas prendre un télégramme urgent et absolument secret de Lénine, qui devait être capté exclusivement par les deux stations centrales : celle de Kharkow et celle de Crimée.

La consigne ne fut pas exécutée par un sympathisant libertaire au service de l'une des stations de province. Et qui capta le télégramme suivant :

« Etablir effectifs anarchistes Ukraine particulièrement région makhnoviste. - LÉNINE. »

Quelques jours après fut communiqué, dans les mêmes conditions, le télégramme suivant :

« Exercer surveillance active tous anarchistes. Préparer documents autant que possible de caractère criminel d'après lesquels on pourrait mettre en accusation. Tenir secrets ordre et documents. Envoyer partout instructions nécessaires. - LÉNINE. »

Et, quelques jours plus tard, fut lancé le troisième et dernier télégramme laconique ainsi conçu :

« Arrêter tous anarchistes et les incriminer. - LÉNINE. »

Tous ces télégrammes furent adressés à Rakovsky, alors Président du Conseil des Commissaires du Peuple de l'Ukraine, et à d'autres autorités civiles et militaires.

Au reçu du troisième télégramme, le radiotélégraphiste sympathisant alerta un camarade anarchiste. Ce dernier partit en toute hâte pour Kharkow afin de prévenir les anarchistes de la répression en préparation. Il arriva trop tard : l'acte était déjà consommé. Presque tous les anarchistes de Kharkow, et aussi ceux arrivés au Congrès, se trouvaient en prison. Leurs locaux étaient fermés.

Tel fut le « complot » des anarchistes ukrainiens contre le pouvoir soviétique

Notons qu'au moment de l'accord entre le gouvernement « des Soviets » et Makhno, la délégation makhnoviste avait fixé officiellement le nombre de personnes, emprisonnées ou exilées et devant être libérées, à plus de 200.000 : pour la plupart, des paysans appréhendés en masse comme sympathisant avec le mouvement makhnoviste. Nous ne savons pas combien d'anarchistes conscients se trouvaient parmi eux. Et nous ne saurons jamais combien de personnes, à cette époque, furent fusillées ou disparurent sans laisser de trace dans de nombreuses prisons locales, souvent secrètes et inconnues de la population.

Lors du mouvement de Cronstadt, en mars 1921 (voir Livre III), le gouvernement bolcheviste procéda à de nouvelles arrestations massives d'anarchistes et d'anarcho-syndicalistes. Il organisa à nouveau une véritable chasse à l'homme à travers le pays, cherchant à s'emparer des derniers militants qui osaient encore élever la voix. Car, contrairement à tous les mensonges répandus par le pouvoir « soviétique » à l'intérieur et ailleurs, la révolte de Cronstadt et les mouvements qui l'accompagnèrent furent fortement imprégnés d'esprit libertaire

Tout mouvement de masse : une grève ouvrière, protestations de paysans ou un mécontentement parmi les marins ou les soldats, se répercutait invariablement sur le sort des anarchistes.

Souvent, on jetait en prison des personnes n'ayant d'autres liens avec les libertaires qu'une communauté d'idées, une parenté ou de vagues relations d'amitié.

Admettre ouvertement le point de vue anarchiste - cela suffisait pour vous faire mener en prison d'où l'on ne sortait que difficilement ou, en général, jamais.

En 1919 et 1921, les cercles des Jeunesses Anarchistes furent brutalement supprimés. Cette jeunesse s'occupait uniquement de s'instruire et étudiait entre autres, en commun, la doctrine anarchiste avec laquelle elle sympathisait le plus. L'action bolcheviste fut provoquée uniquement par le désir de couper court à toute envie des jeunes de connaître les idées libertaires. Seul le dogme marxiste resta admis.

En l'été 1921, la presse soviétique elle-même (chose extrêmement rare, explicable uniquement par l'intention de mettre la jeunesse en garde et de lui enlever toute tentation de persévérer) communiqua qu'aux environs de Jmérinka (une petite ville d'Ukraine), avaient été « découverts et liquidés » - c'est-à-dire fusillés - 30 à 40 anarchistes établis dans cette localité et ayant des ramifications dans d'autres villes méridionales On ne put jamais connaître les noms de tous ceux qui périrent ainsi. Mais on peut établir que, parmi les fusillés, se trouvaient quelques-uns des meilleurs militants de la jeunesse libertaire.

Vers la même époque, et encore d'après la presse soviétique elle-même, furent emprisonnés et en partie fusillés, à Odessa, les membres d'un groupe anarchiste assez important et actif qui, entre autres, faisait de la propagande dans les milieux et institutions soviétiques (même dans le Soviet d'Odessa et dans le Comité local du parti). Cela constituait, selon la presse soviétique, un crime de « haute trahison ».

Selon les données officielles, il y eut, jusqu'à fin 1922, 92 anarchistes « tolstoïens » (pacifistes intégraux) fusillés, principalement pour refus de servir dans l'armée. Beaucoup de « tolstoïens » languissaient en prison.

Un de ces braves pacifistes se trouva un jour nez à nez avec Peters, le fameux exécuteur de la Tchéka (police communiste secrète), devant un guichet de cette dernière. Il venait, par miracle, d'être remis en liberté. En attendant son toux, il enlevait paisiblement des poux de sa barbe hirsute et les jetait par terre. (A cette époque, les poux étaient les amis les plus intimes des hommes ; dans le public, on les appelait tendrement « sémachki », du nom de M. Sémachko, Commissaire du Peuple à la Santé publique : ironie cruelle mais suggestive.)

« - Pourquoi donc les jetez-vous comme ça au lieu de les tuer ? demanda Peters, étonné.

« - Je ne tue jamais des êtres vivants, fut la réponse.

« - Oh ! fit Peters, très amusé. Que c'est drôle, tout de même ! Vous vous laissez bouffer par des poux, des punaises et des puces ? Mais vous êtes donc piqué, mon ami, c'est le cas de le dire. Moi, j'ai supprimé quelques centaines de bonshommes - des bandits, s'entend - et ça ne me fait rien du tout. Ah ça, par exemple ! »

Il n'en revenait pas et ne cessait de regarder curieusement le paisible « tolstoïen », le prenant certainement pour un fou plaisant.

Je pourrais poursuivre longtemps encore ce martyrologe.

Je pourrais citer des centaines de cas où l'on attirait les victimes dans des pièges pour les fusiller, soit après « interrogatoire » et tortures, soit même sur place, parfois dans un champ, à la lisière d'une forêt ou en les retirant d'un wagon en arrêt dans une gare perdue...

Je pourrais citer des centaines de cas de perquisitions et d'arrestations brutales et ignobles, accompagnées de violences et de vexations de toute sorte(1).

Je pourrais donner de longues séries de noms de libertaires, souvent de très jeunes gens, jetés en prison ou exilés dans des régions malsaines où ils périrent après de lentes et terribles souffrances.

Je pourrais raconter des cas révoltants de répression individuelle basée sur un mouchardage éhonté, sur une trahison cynique ou sur une provocation répugnante. Des cas où les victimes n'avaient, le plus souvent, d'autre tort que celui de vouloir penser librement et de ne pas cacher leur pensée.

On supprimait des hommes en tant que porteurs d'une idée, si celle-ci n'était pas exactement celle du gouvernement et de sa clique privilégiée. On cherchait à supprimer l'idée elle-même, à écraser toute pensée indépendante... Ou encore, très souvent aussi, on abattait des hommes qui savaient et pouvaient dévoiler certaines vérités(2)

Je me bornerai à quelques exemples individuels, particulièrement odieux. (Nous aurons l'occasion de revenir sur le sujet au chapitre premier du Livre III, sur la révolte de Cronstadt, et, au dernier chapitre du même livre, sur le mouvement « makhnoviste ».)


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Notes :

1. L'auteur de ces lignes fut du nombre des personnes violentées. Retour

2. Voir, pour cela, certaines publications libertaires : La Répression de l'anarchisme en Russie soviétique, le Bulletin du Comité de Secours, entre autres. Retour