Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE DEUXIÈME

Quatrième partie : La répression

Chapitre II

Le déclenchement



C'est au printemps de 1918 que les persécutions des anarchistes par le gouvernement « communiste » furent déclenchées d'une façon générale, méthodique et décisive.

La paix de Brest-Litovsk conclue, le gouvernement se sentit assez solide pour entreprendre une lutte à fond contre ses adversaires « de gauche » (socialistes-révolutionnaires de gauche et anarchistes).

Il lui fallait agir avec méthode et prudence.

Tout d'abord, la presse communiste, sur l'ordre du gouvernement, entreprit contre les anarchistes une campagne de calomnies et de fausses accusations, de jour en jour plus violente. En même temps on préparait activement le terrain dans les usines, à l'armée et dans le public, par des meetings et des conférences. On tâtait partout l'esprit des masses.

Bientôt, le gouvernement acquit la certitude qu'il pouvait compter sur ses troupes et que les masses resteraient plus ou moins indifférentes ou impuissantes.

Dans la nuit du 12 avril, sous un prétexte faux et absurde, toutes les organisations anarchistes de Moscou - principalement la « Fédération des Groupes Anarchistes de Moscou » - furent attaquées et saccagées par des forces policières et militaires. Pendant quelques heures, 1a capitale prit l'aspect d'une ville en état de siège. Même l'artillerie participa à 1' « action ».

Cette opération servit de signal à la mise à sac des organisations libertaires à peu près dans toutes les villes importantes du pays. Comme toujours les autorités provinciales dépassèrent en zèle celles de la capitale.

Trotsky qui, depuis deux semaines, préparait le coup et menait en personne, dans les régiments, une agitation déchaînée contre les « anarcho-bandits », eut la satisfaction de pouvoir faire sa fameuse déclaration : « Enfin, le pouvoir soviétique débarrasse, avec un balai de fer, la Russie de l'anarchisme ! »

Eternelle et cruelle ironie de l'histoire humaine : quinze ans après, Staline emploiera la même formule et appliquera le même « balai de fer » au... trotskysme, à la grande indignation de Trotsky.

J'avoue avoir éprouvé quelque sentiment de satisfaction devant cette sorte de justice immanente(1).



Cependant, cette première agression ne fut qu'un timide début, un « essai », une « ébauche ».

L'idée même de l'anarchisme ne fut pas encore déclarée hors la loi. Une certaine liberté de parole de presse, ou plutôt, de profession de foi très restreinte, il est vrai, subsista. Par-ci par-là un certain travail libertaire restait encore possible. Dans une mesure relative, des organisations libertaires - ombres pâles du passé - se remirent de la « catastrophe » et reprirent leur activité.

En attendant, le gouvernement bolcheviste foudroya le parti socialiste-révolutionnaire (de même que d'autres fractions de gauche, les « maximalistes », etc.). Nous nous en occuperons beaucoup moins, ces autres luttes n'ayant ni la même envergure ni le même intérêt que celle menée contre les anarchistes. On peut considérer le duel entre les bolcheviks et les socialistes-révolutionnaires de gauche comme une lutte entre deux partis politiques en vue de la prise du pouvoir, ce qui ne présente qu'un intérêt médiocre pour nous.

Notons, toutefois, qu'après s'être débarrassé, au sein du gouvernement, de quelques membres du parti socialiste-révolutionnaire, le parti communiste lui fit une guerre sans merci. A partir de l'été 1918, les socialistes-révolutionnaires de gauche se trouvèrent dans la situation de hors-la-loi. Bientôt, ils disparurent en tant que parti. Individuellement, leurs militants furent traqués à travers le pays et supprimés jusqu'au dernier. Le sort tragique de la malheureuse Marie Spiridonova représente une des pages les plus effarantes de cette répression inhumaine. Arrêtée, traînée de prison en prison, torturée moralement et, peut-être physiquement aussi, elle a dû finir ses jours dans quelque cellule infecte, sinon dans une cave, sous les balles des « tchékistes » (Je manque d'indications précises sur son sort). Et combien d'autres militants du parti, dont l'unique tort fut de concevoir autrement les tâches et les voies de la Révolution, ont dû subir le même sort !


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Notes

1. Ces lignes furent écrites avant l'assassinat de Trotsky. (Note de l'éditeur) Retour