Voline
La révolution inconnue
Russie 1917 - 1921
LIVRE DEUXIÈME
Quatrième partie : La répression
Chapitre X
La « justice » bolcheviste
Il nous reste à jeter un rapide coup d'œil sur les procédés administratifs et judiciaires des bolcheviks, à l'époque.
D'ailleurs, dans leur essence, ces procédés n'ont presque pas changé. Si, de nos jours, ils sont moins souvent appliqués, c'est que ceux qui les subissaient jadis sont exterminés. Mais tout récemment encore, les mêmes principes et mesures ont été appliqués à des « trotzkistes », à de vieux bolcheviks anti-staliniens, à des fonctionnaires tombés en disgrâce : policiers, officiers et autres.
Comme nous l'avons fait comprendre, il existe en Russie une police politique qui œuvre en secret, qui a le droit d'arrêter des gens en secret, sans autre forme de procès, de les « juger » secrètement, sans témoins ni avocat, de les « condamner » secrètement à des peines variées, y compris la peine de mort, ou de renouveler leur détention ou leur exil aussi longtemps que bon lui semble.
C'est là le point essentiel. Le régime odieux appliqué aux emprisonnés et exilés - nous maintenons cette affirmation en dépit de toutes les dénégations des « délégués » étrangers dupés ou achetés - n'est qu'une circonstance aggravante. Même si la vie dans les prisons russes avait le caractère humanitaire sous lequel la présentent les officiels et leurs thuriféraires, il n'en resterait pas moins vrai que d'honnêtes travailleurs peuvent être enlevés arbitrairement à leur classe, jetés en prison et privés du droit de lutter pour leur cause sur une simple décision de quelques fonctionnaires.
A l'époque dont il est question, cette police omnipotente s'appelait : la Tchéka: abrégé de son nom russe complet - Tchrezvytchaïnaïa Kommissia (Commission extraordinaire ).
La Tchéka fut constituée fin 1917, sur l'initiative de Lénine, par un noyau de militants communistes ayant fait leurs preuves dans la lutte contre le tzarisme et jouissant de la confiance illimitée du Comité Central du Parti Communiste russe.
A l'époque, les communistes justifiaient l'existence de cette institution et les particularités de son fonctionnement par la nécessité de réagir rapidement contre de nombreux complots qui menaçaient la Révolution. Plus tard, cette argumentation perdit sa valeur. La Tchéka n'en subsista pas moins. Maintenant, il s'agit de défendre le Pouvoir contre la Révolution !
La modification, en 1923, de son titre en celui de Guépéou (encore un abrégé ) ne modifia que peu de choses dans sa pratique. Et, depuis, rien n'a changé, sauf les figures des chefs. Les noms de : Djerzinsky, créateur et animateur de la Tchéka, mort subitement ou, selon d'aucuns, assassiné par ordre de Staline, en cours de fonction ; Iagoda, exécuté à l'issue du fameux « procès » ; Iéjoff, son remplaçant, disparu mystérieusement, etc., sont assez connus à l'étranger.
La Tchéka ne présentait jamais de rapports sur son activité : ni à l'ensemble des travailleurs ni à leurs « élus ». Ses activités se poursuivaient toujours dans le plus grand mystère. Le service des renseignements était alimenté surtout par un vaste réseau d'agents secrets dont une bonne partie fut recrutée dans l'ancienne police tzariste. La Tchéka profitait en outre de l'obligation imposée à tout communiste d'aider la police « révolutionnaire » par des indications, des dénonciations etc.
L'arbitraire, les abus, les crimes perpétrés dans les cachots de cette institution dépassent toute imagination. Naturellement, nous ne pouvons pas nous attarder à les énumérer : ce sujet spécial mériterait un volume à part. Le futur historien sera épouvanté lorsque des archives livrées à la publicité lu fourniront cette horrible documentation humaine. (Le lecteur trouvera quelques éléments édifiants dans certains ouvrages.)
A l'époque dont nous parlons, des tribunaux et des procès publics pour des affaires politiques n'existaient pas. D'ailleurs, même actuellement de tels procès sont exceptionnels. C'était exclusivement la Tchéka qui s'en occupait.
Les sentences n'étaient publiées nulle part. Plus tard, on donnait parfois, en quelques lignes, des extraits des procès-verbaux d'une séance policière. Ces extraits signalaient uniquement qu'un tel cas était porté à l'ordre du jour et que telle sentence était prononcée. On n'en exposait pas les motifs.
Comme règle, l'arrêt était sans appel.
C'est la Tchéka elle-même qui exécutait les sentences prononcées. Si c'était la mort, on extrayait le détenu de sa cellule et on l'exécutait généralement en lui tirant une balle de revolver dans la nuque au moment où, suivi d'un tchékiste bourreau, il descendait les dernières marches d'un escalier menant à la cave. Le corps était ensuite inhumé clandestinement. Jamais on ne le rendait aux parents. Fréquemment, ces derniers n'apprenaient l'exécution de leur proche qu'indirectement : par le refus de l'administration de la prison d'accepter les vivres apportés. La phrase classique était d'une simplicité lapidaire : « Un tel ne figure plus sur les registres de la prison ». Cela pouvait signifier le transfert dans une autre prison ou l'exil. Et quand c'était la mort, la formule était la même. Aucune autre explication n'était admise. C'était aux parents de se renseigner ailleurs et d'apprendre exactement à quoi s'en tenir.
L'exil, toujours administratif, signifiait la déportation aux endroits les plus éloignés et défavorisés de l'immense pays : soit dans les régions chaudes et marécageuses - malsaines à l'extrême - du Turkestan, soit dans l'extrême Nord, aux confins des terribles régions de Naryme et de Touroukhansk.
Assez souvent, le gouvernement « s'amusait » à envoyer des gens dans le Turkestan et à les faire transférer ensuite brusquement dans le Nord ou inversement. C'Était un moyen indirect mais sûr de les expédier tout simplement dans l'autre monde.
La correspondance échangée en son temps entre le Comité de Secours et les libertaires exilés dans le Nord, révèle toute l'horreur physique et morale de la « vie » de ces victimes. Arrivées au lieu de destination, elles étaient désormais isolées du monde. Dans plusieurs endroits - villages et bourgs oubliés dont les habitants vivaient de la chasse et de la pêche - on ne voyait arriver la poste que deux ou même une fois par an. Certaines de ces agglomérations ne comptaient que 4 ou 5 huttes perdues dans un désert de neige et de glace.
Les exilés y souffraient de toutes les maladies dues à la sous-alimentation, au froid, à l'inaction; du scorbut, de la tuberculose, des maladies du cœur et de l'estomac. La vie y était une lente torture et la mort apparaissait comme une délivrance.
Les prisons où l'on enfermait les libertaires, les syndicalistes, les « oppositionnels », les simples ouvriers, paysans ou autres citoyens rebelles ou uniquement suspects de ne pas être d'accord avec les autorités, n'ont jamais été visitées par les « délégations étrangères ». Celles-ci étaient généralement conduites à Sokolniki, à Lefortovo, dans certaines dépendances de Boutyrki, c'est-à-dire dans des prisons de Moscou où l'on gardait des contre-révolutionnaires, des spéculateurs et des prisonniers de droit commun. Parfois, on obligeait ceux-ci à se dire « prisonniers politiques » et à louer le régime de la prison, sous promesse de réduction de la peine. Quelques délégations purent visiter la prison des sociaux-démocrates à Tiflis, dans le Caucase. Mais jamais les prisons dont les noms suivent n'ont reçu la visite des délégués ou voyageurs étrangers. Citons surtout : le camp de Solovki, lieu d'emprisonnement souvent mentionné dans la presse étrangère, mais resté mystérieux ; la prison de Souzdal (ancien monastère transformé) ; l'« isolateur politique » de Verkhné-Ouralsk, celui de Tobolsk, celui de Iaroslaw. On pourrait y ajouter de nombreuses prisons et de multiples camps de concentration répartis sur toute l'étendue du pays. Tous restèrent totalement inconnus aux naïfs ou aux intéressés osant faire, au retour d'un voyage « d'études » dans le « premier pays socialiste », des rapports favorables sur « le nouveau régime pénitentiaire créé par l'U.R.S.S. »
Dire qu'un Romain Rolland affirma n'avoir pu établir l'existence d'une justice administrative en Russie !...
La répression déchaînée, la violence contre le peuple, la terreur : tel fut le couronnement de l'œuvre des bolcheviks, de leur régime dit « soviétique ».
Pour justifier cette horreur, ils invoquent les intérêts de la Révolution. Rien ne peut être plus faux, plus hypocrite que cette tentative de justification.
Les anarchistes ont été exterminés en Russie; ils ne peuvent plus y exister uniquement parce qu'ils défendaient les principes mêmes de la Révolution Sociale, parce qu'ils luttaient pour la véritable liberté économique, politique et sociale du peuple.
Les révolutionnaires en général et des centaines de milliers de travailleurs ont été anéantis en Russie par une nouvelle Autorité et une nouvelle couche privilégiée qui, comme toutes les autorités et toutes les couches privilégiées du monde n'ont plus rien de l'esprit révolutionnaire et ne se maintiennent au pouvoir que par la soif de dominer et d'exploiter à leur tour. Leur système s'appuie sur la ruse et la violence, comme dans n'importe quel système autoritaire et étatiste, nécessairement dominateur, exploiteur et oppresseur.
Le régime « communiste » étatiste n'est qu'une variété du régime fasciste. Il est grand temps que les travailleurs de tous les pays le comprennent, qu'ils y réfléchissent, qu'ils tirent de bonnes leçons de cette formidable expérience négative.
D'ailleurs, les événements en cours et à venir contribueront puissamment à ce résultat.
Au moment où j'écris ces lignes - en décembre 1939 - le bolchevisme est, enfin, en train de sortir de ses frontières, de sa « cage » russe. On le verra à l'œuvre, au grand jour. Je n'ai pas le moindre doute sur la nature du jugement définitif.
Ces événements contribueront également - je l'espère - à mieux comprendre l'esprit du présent ouvrage et ses révélations.
Et inversement, je l'espère aussi - cet ouvrage aidera à mieux comprendre certains faits.
Entre autres, c'est à la lumière de ces révélations qu'on pourra s'expliquer l'avènement d'un Staline.
En effet, Staline « n'est pas tombé de la lune ». Staline et le « stalinisme » ne sont que les conséquences logiques d'une évolution préalable et préparatoire, elle-même résultat d'un terrible égarement, d'une déviation néfaste de la Révolution.
Ce furent Lénine et Trotsky - c'est-à-dire leur système - qui préparèrent le terrain et engendrèrent Staline.
Avis à tous ceux qui, ayant soutenu Lénine, Trotsky et consorts, fulminent aujourd'hui contre Staline : ils moissonnent ce qu'ils ont semé !
Il est vrai que la logique n'est pas l'apanage de tout le monde.
Mais qu'ils rectifient, au moins, leur tir avant qu'il ne soit trop tard !
« Voici des faits qui démontrent l'éternelle monstruosité autoritaire. Puissent-ils faire reculer d'effroi ceux qui s'aventurent à l'aveuglette sur les voies de la Dictature, fût-ce au nom du plus sublime idéal ou de la plus logique formule de sociologie. Puissent-ils surtout, à la veille d'événements qui peuvent amener une situation révolutionnaire, inciter à prendre toutes précautions, non seulement pour éviter de tomber dans les pièges où se sont brisés et meurtris les anarchistes russes, mais encore pour être capables, aux heures révolutionnaires, d'opposer des conceptions pratiques de la production et de la répartition des biens à celles des dictateurs communistes. »
Ces paroles - belles, vigoureuses et justes - ont été écrites, il y a plus de quinze ans, par un anarchiste au courant des faits. Plus tard, un peu avant sa mort, ses convictions anarchistes ont fléchi. Dans un moment d'égarement il approuva le bolchevisme.
Heureusement, si les hommes - êtres généralement faibles et inconséquents - plient, se déforment et passent, les vérités qu'ils ont jadis proclamées demeurent !