Voline
La révolution inconnue
Russie 1917 - 1921
LIVRE DEUXIÈME
Quatrième partie : La répression
Chapitre I
Les préparatifs
Une tâche réussit pleinement au « pouvoir soviétique »: au printemps 1918, il avait déjà poussé assez loin l'organisation de ses cadres gouvernementaux et étatistes - cadres policiers, militaires et ceux de la bureaucratie « soviétique ». La base de la dictature était ainsi créée, suffisamment solide, entièrement soumise à ceux qui l'avaient établie et qui l'entretenaient. Il était possible de compter sur elle.
C'est avec ces forces de coercition, disciplinées et déjà aveuglément obéissantes, que le gouvernement bolcheviste brisa quelques tentatives d'action indépendante, esquissées çà et là.
C'est à l'aide de ses forces, rapidement accrues, qu'il finit par soumettre les masses à sa farouche dictature.
Et c'est avec les mêmes forces, dès qu'il fut sûr de l'obéissance sans réserve et de la passivité de la majeure partie de la population, qu'il se retourna contre les anarchistes.
Pendant les journées révolutionnaires d'octobre, la tactique des bolcheviks vis-à-vis des anarchistes se réduisait à ceci : utiliser au maximum ces derniers comme éléments de combat et de « destruction » en les aidant, dans la mesure nécessaire (en armements, etc ), mais en les surveillant de près.
Aussitôt la victoire acquise et le pouvoir conquis, le gouvernement bolcheviste changea de méthode.
Citons un exemple frappant.
Pendant les durs combats de Moscou en octobre 1917, l'état-major des « Dvintzi » (régiment de Dvinsk déjà cité), était installé dans les locaux du Soviet de Moscou. Au cours des événements, un « Comité révolutionnaire » bolcheviste s'établit aussi à Moscou et se proclama « pouvoir suprême ». Et aussitôt, l'état-major des « Dvintzi » (connu comme « anarchiste ») devint l'objet de la surveillance, des soupçons et de la méfiance du « Comité ».
Un filet d'espionnage fut tendu autour de lui. Une sorte de blocus entrava ses mouvements.
Gratchoff (anarchiste qui commandait le régiment) voyait bien que les bolcheviks étaient préoccupés, non pas de la vraie Révolution et des problèmes immédiats, mais uniquement des rivalités et de la prise du pouvoir. Il pressentait qu'ils allaient châtrer la Révolution et la mener à la ruine. Une profonde angoisse l'étreignait. Il se demandait en vain comment saisir et arrêter à temps la main criminelle du nouveau pouvoir, prête à placer un garrot autour de la Révolution. Il se concerta avec quelques camarades, hélas, impuissants comme lui !
A défaut de mieux, il eut l'idée d'armer les travailleurs le mieux possible. Il remit à plusieurs usines des fusils, des mitrailleuses, des cartouches. Il espérait ainsi pouvoir préparer les masses à une révolte éventuelle contre les nouveaux imposteurs.
Il périt bientôt, subitement. Appelé par les autorités bolchevistes à Nijni-Novgorod, « pour affaires d'ordre militaire », il y fut tué d'un coup de feu, dans des circonstances fort mystérieuses, soi-disant accidentelles, par un soldat ne sachant pas encore manier le fusil.
Certains indices nous permettent de supposer qu'il fut assassiné par un mercenaire à la solde du pouvoir « soviétique ».
(Les circonstances de la mort de l'anarchiste Durruti en Espagne, en 1936, rappellent étrangement le cas Gratchoff.)
Par la suite, tous les régiments révolutionnaires de Pétrograd et de Moscou ayant participé aux combats d'octobre furent désarmés par les autorités bolchevistes.
A Moscou, le premier régiment désarmé (de force) fut celui de Dvinsk.
Et un peu plus tard, sur toute l'étendue du pays, tous les citoyens sans exception, y compris les travailleurs et leurs organisations, furent sommés, sous peine de mort, de remettre leurs armes aux autorités militaires bolchevistes.