Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE DEUXIÈME

Troisième partie : Après octobre

Chapitre V

Quelques épisodes vécus



Quelques épisodes vécus, choisis entre mille autres semblables, me servirent d'illustration pour faire mieux comprendre le caractère particulier de cette époque.

Un soir, fin 1917, à Pétrograd, deux ou trois ouvriers de l'ancienne usine de pétrole Nobel (elle employait 4.000 ouvriers environ) se présentèrent au siège de notre « Union »et nous racontèrent ce qui suit :

L'usine étant abandonnée par les propriétaires, les ouvriers avaient décidé, après de multiples réunions et discussions, de la faire marcher collectivement. Ils commencèrent à faire des démarches en ce sens et s'adressèrent, entre autres, à « leur gouvernement » (bolcheviste), lui demandant de les aider dans la réalisation de leur projet.

Le Commissariat du Peuple au Travail leur déclara que, malheureusement, il ne pouvait rien faire pour eux dans les conditions du moment : il ne pouvait leur procurer ni combustible, ni matières premières, ni commandes ou clientèle, ni moyens de transport, ni fonds de roulement. Comme fiche de consolation, on leur dit que 90 % des usines se trouvaient dans le même cas et que le gouvernement prendrait sous peu des mesures générales en vue de leur remise en marche.

Les ouvriers s'apprêtèrent alors à faire rouler l'usine par leurs propres moyens, espérant trouver ce dont ils avaient besoin pour continuer la production et s'assurer un marché suffisant.

Or, le Comité ouvrier de l'usine fut avisé par le Commissariat du Travail que, le cas de celle-ci n'étant pas isolé et un grand nombre d'entreprises se trouvant dans une situation analogue, le gouvernement avait pris la décision de fermer tous ces établissements, d'en licencier les ouvriers en leur versant le montant de deux ou trois mois de salaire et d'attendre des temps meilleurs.

Les ouvriers de l'usine Nobel n'étaient nullement d'accord avec le gouvernement. Ils voulaient continuer le travail et la production. Ils avaient maintenant la certitude de réussir. Ils le firent savoir au gouvernement. Celui-ci répondit par un refus catégorique. Il déclara qu'en tant que gouvernement dirigeant l'ensemble du pays et responsable devant cet ensemble il ne pouvait admettre que chaque usine agisse à la fantaisie, ce qui eût abouti à un chaos inextricable ; qu'en tant que gouvernement, il était obligé de prendre des mesures générales, et qu'en ce qui concernait les entreprises dans le cas de celle de Nobel, cette mesure ne pouvait être que la fermeture.

Les ouvriers, réunis par le Comité de l'usine en une assemblée générale, s'élevèrent contre cette décision.

Alors le gouvernement leur proposa de faire une nouvelle réunion générale où ses représentants viendraient expliquer définitivement le véritable sens de la mesure prévue et la nécessité générale de son application.

Les ouvriers acceptèrent. Et c'est ainsi que quelques-uns d'entre-eux, en relation avec notre « Union », vinrent nous mettre au courant et nous demander de dépêcher à ladite réunion un orateur qui exposerait le point de vue des anarchistes. (A cette époque, de telles choses étaient encore possibles.) Les ouvriers de l'usine, disaient-ils, seraient certainement contents de connaître notre avis, de pouvoir comparer les deux thèses, de choisir la meilleure et d'agir en conséquence.

C'est moi qui fus délégué à la réunion.

J'étais arrivé le premier. Dans un immense atelier, la plupart des ouvriers de l'usine étaient réunis. Sur une sorte d'estrade, dressée au milieu, les membres du Comité étaient installés autour d'une table, attendant l'arrivée des membres du gouvernement. L'attitude de la masse était grave, réservée. Je pris place sur l'estrade.

Bientôt arrivèrent très « officiellement » (déjà !), très solennellement, serviettes luisantes sous le bras, les représentants du gouvernement. Ils étaient trois ou quatre, Chliapnikoff lui-même, Commissaire du Peuple au Travail à l'époque, en tête.

C'est lui qui parla le premier. D'un ton sec, officiel, il répéta les termes de la décision prise par le gouvernement et développa les motifs qui l'avaient amené à la prendre. Il conclut en déclarant que cette décision était ferme, irrévocable, sans appel, et qu'en s'y opposant les ouvriers commettraient un acte d'indiscipline dont les conséquences pourraient être graves pour eux et pour le pays.

Un silence glacial accueillit son discours, sauf quelques applaudissements nettement bolchevistes.

Alors le président déclara que certains ouvriers de l'usine désiraient connaître aussi le point de vue des anarchistes et qu'un représentant de l'Union anarcho-syndicaliste étant là, il lui donnait la parole.

Je me levai. Les « membres du gouvernement » stupéfaits (visiblement, ils ne s'attendaient pas à cela), me dévisagèrent avec une curiosité non dissimulée, mêlée d'ironie, d'inquiétude et de dépit.

Ce qui se passa par la suite resta fidèlement gravé dans ma mémoire tant ce fut typique, suggestif et encourageant pour mes convictions.

M'adressant aux ouvriers de l'usine, je leur dis à peu près ceci :

« - Camarades, vous travaillez depuis des années dans cette usine. Vous voulez continuer ici votre travail libre. C'est parfaitement votre droit. C'est, peut-être, même votre devoir. En tout cas, le devoir évident du gouvernement - qui se dit vôtre - est de vous faciliter la tâche, de vous soutenir dans votre résolution. Mais le gouvernement vient de vous répéter qu'il se voit impuissant à le faire et que pour cette raison, il va fermer l'usine et vous licencier, ceci au mépris de votre décision et de vos intérêts. Je tiens, avant tout, à vous dire qu'à notre sens - je parle au nom de l'« Union anarcho-syndicaliste » - l'impuissance du gouvernement (qui se dit vôtre) n'est pas une raison pour vous priver de votre morceau de pain honnêtement gagné. »

Une salve d'applaudissements m'interrompit.

« - Au contraire, repris-je, ces hommes-là (je désignai les « membres du gouvernement »), qu'ils s'appellent « gouvernement » ou autrement, auraient dû vous féliciter de votre initiative, vous encourager et vous dire comme nous vous disons, nous : Vu l'impuissance des autorités, il ne vous reste qu'une seule issue, c'est de vous débrouiller vous-mêmes et d'en sortir par vos propres forces et moyens. Votre gouvernement devrait y ajouter que, comme tel, il fera tout de même son possible pour vous venir en aide aussitôt qu'il le pourra. Moi, je ne suis pas membre du gouvernement ni ne veux l'être ; car aucun gouvernement, vous le voyez, n'est capable de faire le nécessaire pour vous ni organiser la vie humaine en général. J'ajouterai donc autre chose. Je vous pose une question : Avez-vous les forces et les moyens pour tâcher de continuer le travail ? Croyez-vous pouvoir réussir ? Pourriez-vous, par exemple, créer dans votre sein de petits organismes mobiles et actifs dont les uns s'occuperaient de la recherche du combustible ; d'autres, du problème des matières premières ; d'autres encore, de la question des livraisons par chemin de fer ; d'autres enfin, de celle des commandes et de la clientèle, etc. ? Tout dépend de cela, camarades. Si vous pouvez créer le nécessaire, si vous croyez pouvoir réussir, vous n'avez qu'à y aller et le gouvernement - « votre » gouvernement - ne devrait, certes y voir aucun inconvénient, au contraire... Quant à nous, les anarchistes, nous sommes sûrs que les ouvriers eux-mêmes, ayant des relations variées un peu partout dans le pays et connaissant à fond les éléments essentiels de leur travail, sauront - surtout étant 4.000 - résoudre le problème beaucoup plus simplement et rapidement que le gouvernement. Nous estimons donc que vous n'avez qu'à créer pour cela des organismes mobiles réunissant des hommes capables, par leurs relations, leurs connaissances et leurs aptitudes, d'agir énergiquement et avec succès. Leur mission terminée, ces organismes cesseraient d'exister et leurs membres rejoindraient la masse des ouvriers de l'usine. Que pensez-vous de cela ? »

Des applaudissements unanimes et prolongés me répondirent. Et, en même temps, plusieurs voix clamèrent :

« - Mais oui ! Mais oui ! Justement ! Nous avons préparé tout ce qu'il faut. Nous pouvons continuer. Nous sommes sur la question depuis des semaines...

« - Attention, camarades, dis-je, vous manquez de combustible. Le gouvernement renonce à vous en fournir. Sans combustible l'usine ne peut pas marcher. Pourrez-vous vous en procurer vous-mêmes, par vos propres moyens ?

- Oui, oui ! clamait-on. On est quinze à l'usine, déjà prêts et organisés pour aller dans une région ; chacun dans ses relations trouvera à volonté un combustible qui conviendra parfaitement à l'usine.

« - Et pour amener ce combustible ici ?

« - Nous sommes déjà en pourparlers avec des camarades des chemins de fer. Nous aurons des wagons et tout le nécessaire. Une autre équipe des nôtres s'en occupe.

« - Et pour le marché ?

« - Aucune difficulté, camarade ! Nous connaissons très bien la clientèle de l'usine et nous saurons écouler les produits puisque nous y sommes. »

Je jetai un coup d'oeil sur Chliapnikoff et les autres, Ils roulaient des yeux terribles et battaient nerveusement la table des doigts.

« - Eh bien ! mes amis, continuai-je, dans ces conditions, notre avis anarchiste est simple : agissez, produisez, allez-y ! Cependant, un mot encore. Il va de soi que vous n'agirez pas en patrons capitalistes, n'est-ce pas ? Vous n'allez pas embaucher des ouvriers pour les exploiter ? Vous n'allez pas vous constituer en une Compagnie anonyme par actions ? »

On rit. Et, tout de suite, quelques ouvriers prirent la parole pour déclarer que, bien entendu, tout le travail serait fait d'une manière collective, en parfaite camaraderie, uniquement pour pouvoir vivre. Le comité veillerait sur la bonne marche de l'entreprise. On répartirait l'encaisse d'une façon équitable et d'un commun accord. L'excédent des recettes, - s'il y en avait, formerait un fonds de roulement.

« - Et, conclut-on, si nous commettons des actes contraires à la solidarité des travailleurs, nous donnons carte blanche au gouvernement pour sévir. Dans le cas contraire, il n'a qu'à nous laisser faire et à avoir pleinement confiance en nous.

« - Donc, mes amis, terminai-je à mon tour, vous n'avez qu'à démarrer. Je vous souhaite bon courage et bonne chance ! »

Un tonnerre d'applaudissements me répondit. Une animation extraordinaire, remplaçant la torpeur de tout à l'heure, régnait dans l'atelier. De partout on acclamait cette conclusion et on ne s'occupait même plus des « représentants du gouvernement » qui restaient là immobiles, figés sur leurs sièges, les traits contractés.

Chliapnikoff chuchota alors à l'oreille du président. Celui-ci agita frénétiquement la sonnette. Enfin, le calme se rétablit.

Alors, Chliapnikoff reprit la parole.

Froidement, quoique visiblement en colère, scandant les mots et les accompagnant de gestes de commandant d'armée, il déclara qu'« en tant que membre du gouvernement » il n'avait rien à modifier - ni à ajouter ni à rétracter - de ce qu'il avait déjà dit. Il répéta que la décision du gouvernement était définitive.

« - C'est vous-mêmes, dit-il, qui nous avez placés au pouvoir. Vous nous avez volontairement, librement confié les destinées du pays. Vous avez donc confiance en nous et en nos actes. C'est vous, la classe ouvrière de ce pays, qui avez voulu que nous nous occupions de vos intérêts. Dès lors, c'est à nous de les connaître, de les comprendre et d'y veiller. Il va de soi que notre tâche est de nous préoccuper des vrais intérêts généraux de la classe laborieuse et non pas de telle ou telle autre petite fraction. Nous ne pouvons pas agir - un enfant le comprendrait - dans l'intérêt particulier de telle ou telle entreprise séparément. Il est logique et naturel que nous élaborions et établissions des plans d'action concernant l'ensemble du pays ouvrier et paysan. Ces plans doivent sauvegarder l'avenir de cet ensemble. Le contraire, c'est-à-dire prendre ou tolérer des mesures de faveur à l'égard de telle ou telle collectivité, serait ridicule, contraire aux intérêts généraux du peuple, criminel vis-à-vis de la classe ouvrière tout entière. Notre impuissance à résoudre tout de suite les divers problèmes compliqués de l'heure est passagère. Elle est explicable par les terribles conditions actuelles, après tous les malheurs vécus, après le ,chaos d'où nous sortons à peine. La classe ouvrière doit le comprendre et savoir patienter. La situation présente ne dépend pas de notre volonté. Elle n'a pas été créée par nous. Nous en subissons, tous, les conséquences pénibles et fatales. Elles le sont pour tout le monde, et pour quelque temps encore. Les ouvriers n'ont qu'à s'y faire comme tout le monde, au lieu de chercher à créer des situations privilégiées pour tel ou tel groupe de travailleurs. Une pareille attitude serait essentiellement bourgeoise, égoïste et désorganisatrice. Si certains ouvriers, poussés par des anarchistes, ces petits-bourgeois et désorganisateurs par excellence, ne veulent pas le comprendre, tant pis pour eux ! Nous n'avons pas de temps à perdre avec les éléments arriérés et leurs meneurs. »

Et, pour terminer, il déclara, d'un ton agressif, plein de menaces :

« - De toutes façons, je tiens à prévenir les ouvriers de cette usine et aussi messieurs les anarchistes, ces ratés et désorganisateurs professionnels, que le gouvernement ne peut rien changer dans ses décisions prises à bon escient et qu'il les fera respecter, d'une manière ou d'une autre. Si les ouvriers résistent, tant pis pour eux ! Ils seront tout simplement licenciés de force et sans indemnité. Les plus récalcitrants, les meneurs, ennemis de la cause générale prolétarienne, s'exposeront, de plus, à des conséquences infiniment plus graves. Et quant à messieurs les anarchistes, qu'ils prennent bien garde ! Le gouvernement ne pourra tolérer qu'ils se mêlent des affaires qui ne les regardent pas et qu'ils excitent les honnêtes ouvriers à la désobéissance... Le gouvernement saura sévir contre eux, et il n'hésitera pas. Qu'ils se le tiennent pour dit ! »

C'est avec une extrême réserve que ce dernier discours fut accueilli.

Après la réunion, des ouvriers m'entourèrent, outrés, indignés. Ils avaient parfaitement saisi la fausse note du discours de Chliapnikoff.

« - Son discours a été habile, mais faux, disaient-ils. Pour nous, il ne s'agit pas d'une situation privilégiée. Une pareille interprétation dénature notre vraie pensée Le gouvernement n'a qu'à permettre aux ouvriers et paysans d'agir librement dans tout le pays. Alors, il verra : les choses se réorganiseront vite d'elles-mêmes et on tombera d'accord pour la satisfaction de tous. Et il aura, lui, moins de soucis de boulot et aussi d'explications à fournir. »

Au fond, c'étaient toujours les même conceptions qui se manifestaient et s'opposaient dans un cas typique : la conception gouvernementale étatiste et la conception socialo-libertaire. Chacune avait ses arguments et ses raisons.

Ce qui indigna encore les ouvriers, ce furent les menaces proférées contre eux et contre nous.

« -Un gouvernement socialiste devrait recourir à d'autres méthodes pour que la vérité se dégage », disaient-ils.

Au demeurant, ils ne se faisaient plus aucune illusion sur l'issue du conflit.

Et, en effet quelques semaines après, l'usine fut fermée et les ouvriers licenciés, toute résistance étant impossible devant les mesures prises par le gouvernement « ouvrier »contre les ouvriers.



Un autre épisode :

En été 1918, après lm séjour sur le front de la Révolution contre l'invasion allemande (en Ukraine), je rejoignis la petite ville de Bobrow (département de Voronèje), où demeurait ma famille.

Les membres du Comité bolcheviste local, tous des jeunes, me connaissaient personnellement. Ils connaissaient aussi mes aptitudes en matière d'enseignement et d'éducation des adultes. Ils me proposèrent d'organiser le travail éducatif et culturel dans la région. (A l'époque, cette entreprise portait le nom de « Proletcult » : Culture prolétarienne. )

J'acceptai, à deux conditions toutefois : 1° Ne toucher aucune espèce de rémunération (pour conserver toute indépendance dans mes méthodes et mon action) ; 2° Précisément garder l'indépendance entière de mon activité d'éducateur.

Le Comité accepta. Le Soviet local, naturellement, confirma.

Je me rappelle la première réunion du nouvel organisme ainsi créé.

J'avais envoyé un grand nombre de convocations et d'invitations à des organisations ouvrières de la ville, aux villages environnants, à des intellectuels, etc. Le soir, je me trouvai devant une trentaine de personnes réservées, méfiantes, presque hostiles. Je compris aussitôt : ces gens s'attendaient à une réunion-type, un « commissaire » bolchevik aux gestes de dictateur, revolver à la ceinture, donnant des ordres et des commandements à exécuter à la lettre.

Cette fois, les braves gens trouvèrent devant eux quelque chose de tout à fait différent.

Leur parlant en ami, je leur fis comprendre tout de suite qu'il s'agissait, dans notre œuvre, de leur propre initiative, de leur élan, de leur volonté et de leur énergie. Je leur fis ressortir que toute intention de commander, de dicter ou d'imposer quoi que ce fût m'était absolument étrangère. Et je les invitai à oeuvrer eux-mêmes, dans la mesure de leurs forces et de leurs responsabilités, pour accomplir dans la région un bon travail éducatif et culturel.

M'adressant ainsi à leur bonne volonté et à leurs capacités naturelles, je précisai, en même temps, mon propre rôle : aide amicale et efficace dans l'établissement des plans et des programmes ; constitution du corps enseignant ; suggestions et conseils basés sur mon expérience et mes connaissances, etc.

Je leur traçai un tableau sommaire sur ce que nous pourrions réaliser dans notre région si nous nous y mettions en bonne collaboration et avec tout notre cœur.

Un échange de vues, tout à fait libre, suivit mon expose. Et je pus constater qu'un certain intérêt s'éveilla chez les assistants.

La réunion suivante rassembla une centaine de personnes. L'atmosphère en fut beaucoup plus confiante et amicale.

Il fallut, toutefois, trois ou quatre réunions pour que la glace fût définitivement rompue et la confiance mutuelle entièrement acquise. Dès que ma profonde sincérité fut hors de doute et que la tâche parut à tout le monde intéressante et réalisable, une grande sympathie naquit parmi nous tous et un véritable enthousiasme apparut chez certains.

Et alors commença une activité fiévreuse dont l'ampleur et les effets dépassèrent rapidement toutes mes prévisions. Des dizaines d'hommes, sortis du sein du peuple, souvent à peine instruits eux-mêmes, s'enthousiasmèrent pour la tâche et se mirent à travailler avec une ardeur et aussi avec une dextérité, une richesse d'idées et de réalisations telles que, bientôt, il ne me restait plus qu'à combiner et coordonner leurs efforts ou à préparer des réalisations plus importantes et plus vastes.

Nos réunions, toujours publiques et où tout assistant pouvait apporter son brin d'idée ou d'effort, commencèrent à attirer des paysans et même des paysannes de sillages assez éloignés de la ville. On parla de notre œuvre dars toute la région. Les jours de marché, nos réunions rassemblaient une véritable foule, fort pittoresque.

Bientôt, une excellente troupe de théâtre populaire fut prête et se prépara à donner des spectacles ambulants, choisis avec goût et méthode.

Des locaux furent vite trouvés et aménagés pour tous nos besoins.

Meubles réparés et remis à neuf ; vitres brisées remplacées; fournitures d'écoles (cahiers, crayons, plumes, encre, etc. ) dénichées en un rien de temps, alors qu'auparavant leur absence constituait un obstacle grave : tels furent les premiers pas réalisés dans le domaine de l'enseignement.

Une bibliothèque fut fondée, et les premiers dons en livres affluèrent.

Des cours du soir pour adultes commencèrent à fonctionner.

Mais les autorités locales envoyèrent leurs rapports au Centre, à Moscou. Là on comprit tout de suite que j'agissais d'après mon libre entendement, sans me soucier des « instructions » et « prescriptions » d'en haut ; que tous, nous œuvrions librement, sans nous soumettre aux décrets et aux ordres de Moscou lesquels, pour la plupart, n'étaient nullement applicables dans notre région ou même se révélaient totalement ineptes.

Un beau jour, je commençai à recevoir « de là-bas », par l'intermédiaire du Soviet local, de gros paquets bourrés de décrets, de prescriptions, de règlements, d'ordres formels et aussi de programmes, projets, plans, etc., tous plus fantastiques et absurdes les uns que les autres. On me sommait de m'en tenir strictement aux textes de toute cette paperasserie stupide, de ces ordres impossibles, irréalisables.

Je parcourus toute cette « littérature » et continuai mon activité, sans plus y penser.

Cela se termina par un ultimatum : ou me soumettre ou me démettre. Naturellement, je pris cette dernière solution, sachant d'avance qu'une soumission et une application des instructions de Moscou allaient fatalement tuer l'oeuvre entreprise. (Je prie le lecteur de croire que, l'œuvre m'intéressant en elle-même, je me tenais, très loyalement, à mes devoirs professionnels, sans faire jamais allusion à mes idées anarchistes. Il ne s'agissait là nullement d'une propagande « subversive » quelconque et il n'en fut jamais question dans les sommations qu'on m'adressa. Tout simplement, le « Centre » n'admettait pas qu'on pût ne pas suivre aveuglément ses prescriptions.)

C'était fini. Après une émouvante réunion d'adieu où tout le monde sentait bien que l'œuvre naissante était déjà compromise, je démissionnai.

Mon successeur, fidèle serviteur de Moscou, appliqua à la lettre les instructions du « Centre ». Quelque temps après, tout le monde déserta. L'organisme qui, récemment encore, était plein de vie, dépérit rapidement et disparut.

Ajoutons que, quelques mois plus tards cette entreprise de « culture prolétarienne » échoua lamentablement sur toute l'étendue du pays.



Encore un épisode :

Tout comme les ouvriers de l'usine N'obel à Pétrograd les travailleurs de différentes entreprises, dans plusieurs villes ou régions industrielle, voulaient prendre de leur chef certaines mesures, soit pour faire marcher les usines menacées d'arrêt, soit pour assurer et organiser l'échange avec la campagne, soit enfin pour faire face à telle ou telle autre difficulté : améliorer un service défectueux, redresser une situation chancelante, réparer les erreurs, combler des lacunes, etc. Systématiquement et partout, les autorités bolchevistes interdirent aux masses toute action indépendante, tout en étant elles-mêmes, le plus souvent, incapables d'agir utilement et en temps opportun.

Ainsi, par exemple, le Soviet de la ville d'Elisabethgrad (dans le Midi) s'avérant impuissant à résoudre certains problèmes économiques locaux de grande urgence, et ses procédés bureaucratiques ne laissant aucun espoir d'aboutir, les ouvriers de plusieurs usines (en 1918-1919 une pareille tentative était encore possible) demandèrent à la présidence de ce Soviet l'autorisation de s'occuper eux-mêmes lesdits problèmes, de créer les organismes appropriés, de grouper autour d'eux tous les ouvriers de la ville pour assurer la réussite, bref, d'agir sous le contrôle du Soviet.

Comme partout ailleurs, ils furent sévèrement réprimandés et menacés de sanctions pour leur geste « désorganisateur ».



Autre fait :

A l'approche de l'hiver, plusieurs villes manquaient de combustibles non seulement pour les entreprises, mais aussi pour le chauffage des habitations.

En Russie, ces dernières étaient toujours chauffées au bois. Dans les contrées boisées, très nombreuses, s'approvisionner en combustibles en temps opportun - vers la fin de l'été généralement - était fort simple. Avant la Révolution, les propriétaires des grands dépôts de bois de chauffage engageaient souvent les paysans des villages environnants pour abattre les arbres et les entreposer, soit en gare, soit au dépôt même. En Sibérie et dans d'autres régions du Nord, pays boisés par excellence, cette coutume était générale. La récolte terminée, les paysans, libres de toute besogne des champs, se chargeaient volontiers de cette tâche, pour des salaires très réduits.

Après la Révolution, les Soviets des villes, transformés en organes administratifs par la volonté du gouvernement étaient formellement chargés de l'approvisionnement nécessaire. C'était donc à eux de traiter avec les paysans. Et ce moyen s'imposait d'autant plus que les propriétaires des forêts et des dépôts étaient introuvables et que les chemins de fer fonctionnaient mal.

Or, à cause de leur lenteur bureaucratique - maladie générale de toutes les administrations officielles - les Soviets n'arrivaient presque nulle part à s'acquitter de la tâche en temps opportun.

Le moment propice venu, les ouvriers et les habitants des villes s'offraient bénévolement pour aller s'entendre avec les paysans et assurer la livraison du bois. Naturellement, les Soviets refusaient, qualifiant ce geste, invariablement, d' « arbitraire », de « désorganisateur », et prétendant que l'approvisionnement en question devait être fait par les organes officiels de l'Etat, les Soviets, suivant un plan général établi par le gouvernement central.

Comme résultat : ou bien les villes restaient sans combustible, ou bien ce dernier était payé fantastiquement cher, le travail devenant très pénible et les routes étant à peu près impraticables après le mois de septembre, à cause des pluies et de la boue.

Souvent, les paysans refusant net de se prêter à cette besogne en cette saison, même pour des prix élevés (au fond, les roubles-papiers bolchevistes les tentaient peu), on les y obligeait par ordre militaire.



Je pourrais remplir des dizaines de pages d'exemples analogues, puisés au hasard dans tous les domaines. Le lecteur n'a qu'à varier et à multiplier lui-même ceux que je viens de citer : il ne dépassera jamais la réalité !

Partout et en toutes choses, le même phénomène apparaissait : production, transports, échanges, commerce, etc., tombaient dans un chaos inconcevable. Les masses n'avaient aucun droit d'agir de leur propre initiative. Et les « administrations » (Soviets ou autres) se trouvaient constamment en faillite.

Les villes manquaient de pain, de viande, de lait, de légumes. La campagne manquait de sel, de sucre, de produits industriels.

Des vêtements pourrissaient dans les stocks des grandes villes. Et la province n'avait pas de quoi s'habiller.

Désordre, incurie, impuissance régnaient partout et en tout. Mais quand les intéressés eux-mêmes voulaient intervenir pour résoudre énergiquement tous ces problèmes, on ne voulait rien savoir. Le gouvernement entendait « gouverner ». I1 ne tolérait aucune « concurrence ». La moindre manifestation d'un esprit d'indépendance et d'initiative était taxée d'« indiscipline » et menacée de sévères sanctions.



Les plus belles conquêtes, les plus beaux espoirs de la Révolution étaient en train de s'évanouir. Et le plus tragique était que le peuple, dans son ensemble, ne s'en rendait pas compte. Il « laissait faire », confiant dans son « gouvernement » et dans l'avenir. Le gouvernement prenait son temps pour mettre sur pied une force coercitive imposante, aveuglément obéissante. Et quand le peuple comprit, il était trop tard.

Après tout ce qui a été dit, je crois pouvoir me passer de commentaires. Il suffit de noter que ces « choses vécues » confirmaient par les faits notre idée fondamentale : la véritable Révolution ne peut s'accomplir autrement qu'au moyen d'une activité libre des millions d'intéressés eux-mêmes, du peuple travailleur. Dès qu'un gouvernement s'en mêle et se substitue au peuple, la vie quitte la Révolution : tout s'arrête, tout recule, tout est à recommencer.

Et qu'on ne nous dise pas que le peuple « ne veut pas agir », qu' « il faut l'y obliger par la force » pour « faire son bonheur malgré lui » etc. Tout ceci est pure invention. Lors d'une grande Révolution, le peuple ne demande pas mieux que d'agir. Ce dont il a besoin, c'est une aide désintéressée des révolutionnaires accomplis, des hommes instruits, des spécialistes, des techniciens. La vérité est que les castes, les groupes et les hommes avides du pouvoir et des privilèges, bourrés de fausses doctrines et méprisant le peuple en qui ils n'ont aucune confiance, empêchent ce peuple d'agir et, au lieu de l'aider, cherchent à le gouverner, à le mener et, en fin de compte, à l'exploiter, sous une autre forme. Et, pour se justifier, ils créent la légende de son « impuissance ». Tant que les peuples, c'est-à-dire les masses laborieuses de tous les pays, ne l'auront pas compris et n'auront pas mis leur veto aux aspirations réactionnaires de tous ces éléments, toutes les révolutions finiront en queue de poisson, et l'émancipation effective du Travail restera un rêve sans lendemain.



Nous venons de dire que les masses ne se rendaient pas exactement compte du péril mortel qui se dressait ainsi sur le chemin de la Révolution.

Il était naturel, toutefois, que, dans les nouvelles conditions créées par le gouvernement bolcheviste, les critiques et les idées des anarchistes, tendant à ce que les masses laborieuses obtiennent une liberté d'initiative et d'action pour elles-mêmes, trouvassent un écho de plus en plus profond dans la population.

Ce fut alors que le mouvement libertaire commença à remporter de rapides succès. Et ce fut alors que le gouvernement bolcheviste, de plus en plus inquiet de ces succès, se décida à recourir, contre l'anarchisme menaçant, au moyen éprouvé de tous les gouvernements : à une répression implacable, doublée de ruse et de violence.


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