Voline
La révolution inconnue
Russie 1917 - 1921
LIVRE DEUXIÈME
Troisième partie : Après octobre
Chapitre II
La pente fatale
Pour voir ce qu'est devenue par la suite la Révolution russe, comprendre le véritable rôle du bolchevisme et discerner les raisons qui - une fois de plus dans l'histoire humaine - transformèrent une magnifique et victorieuse révolte populaire en un lamentable échec, il faut, justement et avant tout, bien se pénétrer de deux vérités qui, malheureusement, ne sont pas encore assez répandues et dont la méconnaissance prive la plupart des intéressés du vrai moyen de compréhension.
Première vérité :
Il y a contradiction formelle et irréconciliable, il y a opposition entre la vraie Révolution qui tend à s'épanouir - et doit pouvoir s'épanouir d'une façon illimitée pour vaincre définitivement - d'une part, et la théorie de même que la pratique autoritaires et étatistes, d'autre part.
Il y a contradiction formelle et irréconciliable, il y a lutte entre l'essence même du pouvoir socialiste étatiste (s'il triomphe), et celle du véritable processus socialiste-révolutionnaire.
La substance même de la véritable Révolution Sociale est la reconnaissance et la réalisation d'un vaste et libre mouvement créateur des masses laborieuses libérées de tout travail subordonné. C'est l'affirmation et l'épanouissement d'un immense processus de construction, basé sur le travail émancipé, sur la coordination naturelle et sur l'égalité élémentaire.
Au fond, la vraie Révolution Sociale est le début de la vraie évolution humaine, c'est-à-dire d'une libre ascension créatrice des masses humaines, basée sur la vaste et franche initiative de millions d'hommes dans toutes les branches d'activités.
Cette essence de la Révolution est instinctivement sentie par le peuple révolutionnaire. Elle est plus ou moins nettement comprise et formulée par les anarchistes.
Ce qui résulte « automatiquement » de cette définition de la Révolution Sociale (définition qu'on ne saurait réfuter), ce n'est pas l'idée d'une direction autoritaire (dictatoriale ou autre des masses) - idée appartenant entièrement au vieux monde bourgeois, capitaliste, exploiteur mais celle d'une collaboration à leur apporter dans leur évolution. Il en découle aussi la nécessité d'une circulation absolument libre de toutes les idées révolutionnaires et, enfin, le besoin des vérités sans fard, de leur recherche libre et générale, de leur découverte, de leur expérimentation et de leur mise en application comme conditions essentielles d'une action féconde des masses et du triomphe définitif de la Révolution.
Or, à la base du socialisme étatiste et du pouvoir dérivé, il y a la non-reconnaissance formelle de ces principes de la Révolution Sociale.
Les traits caractéristiques de l'idéologie et de la pratique socialistes (autorité, pouvoir, Etat, dictature) n'appartiennent nullement à l'avenir, mais font partie totalement du passé bourgeois. La conception « statique » de la révolution, l'idée d'une limite, d'un « achèvement » du processus révolutionnaire, la tendance à endiguer, à « pétrifier » ce processus et surtout - au lieu de réserver aux masses laborieuses toutes les possibilités d'un mouvement et d'une action amples et autonomes - de concentrer à nouveau entre les mains d'un Etat et d'une poignée de nouveaux maîtres toute l'évolution future, tout cela repose sur de vieilles traditions, sur une routine périmée, sur un modèle usé, qui n'ont rien de commun avec la véritable Révolution.
Une fois ce modèle appliqué, les vrais principes de la Révolution sont fatalement abandonnés. Et c'est alors, fatalement, la renaissance - sous une autre forme - de l'exploitation des masses laborieuses, avec toutes ses conséquences.
Il est donc hors de doute que la marche en avant des masses révolutionnaires vers leur émancipation réelle, vers la création des formes nouvelles de la vie sociale, est incompatible avec le principe même du pouvoir étatiste.
Il est clair que le principe autoritaire et celui de la Révolution sont diamétralement opposés et s'excluent réciproquement : que le principe révolutionnaire est essentiellement tourné vers l'avenir, tandis que l'autre tient par toutes ses racines au passé (donc est réactionnaire).
La révolution socialiste autoritaire et la Révolution Sociale suivent deux processus inverses. Fatalement, l'une doit vaincre et l'autre périr. Ou bien c'est la vraie Révolution, avec son flux énorme, libre et créateur qui, s'arrachant définitivement aux racines du passé, triomphe sur les ruines du principe autoritaire, ou bien c'est le principe autoritaire qui l'emporte, et alors les racines du passé « accrochent » la vraie Révolution qui ne peut se réaliser.
Le pouvoir socialiste et la Révolution Sociale sont des éléments contradictoires. Impossible de les réconcilier, encore moins de les unir. Le triomphe de l'un signifie la mise en péril de l'autre, avec toutes les conséquences logiques, dans l'un comme dans l'autre cas.
Une révolution qui s'inspire du socialisme étatiste et lui confie son sort, ne serait-ce qu'à titre « provisoire » et « transitoire », est perdue : elle s'engage sur une fausse route, sur une pente de plus en plus accentuée. Elle court droit à l'abîme .
La seconde vérité - qui est plutôt un ensemble logique de vérités - complète la première en lui apportant quelques précisions :
1° Tout pouvoir politique crée, inévitablement, une situation privilégiée pour les hommes qui l'exercent. Il viole ainsi, dès le début, le principe égalitaire et frappe déjà au cœur la Révolution Sociale, mue, en grande partie, par ce principe.
2° Tout pouvoir politique devient inévitablement une source d'autres privilèges, même s'il ne dépend pas de la bourgeoisie. S'étant emparé de la Révolution, l'ayant maîtrisée, bridée, le pouvoir est obligé de créer son appareil bureaucratique et coercitif, indispensable pour toute autorité qui veut se maintenir, commander, ordonner, en un mot - « gouverner ». Rapidement, il attire et groupe autour de lui toutes sortes d'éléments aspirant à dominer et à exploiter. Il forme ainsi une nouvelle caste de privilégiés, d'abord politiquement et par la suite économiquement : dirigeants, fonctionnaires, militaires, policiers, membres du parti au pouvoir (une sorte de nouvelle noblesse), etc., individus dépendant de lui, donc prêts à le soutenir et le défendre contre tout et contre tous, sans se soucier le moins du monde des « principes » ou de la « justice ». Il répand partout le germe de l'inégalité et en infecte bientôt l'organisme social tout entier qui, de plus en plus passif au fur et à mesure qu il sent l'impossibilité de combattre l'infection, finit par devenir lui-même favorable au retour aux principes bourgeois, sous une nouvelle présentation.
3° Tout pouvoir cherche plus ou moins à prendre entre ses mains les rênes de la vie sociale. Il prédispose les masses à la passivité, tout esprit d'initiative étant étouffé par l'existence même du pouvoir et dans la mesure où celui-ci s'exerce.
Le pouvoir « communiste » qui, par principe, concentre tout entre ses mains, est, sous ce rapport, un véritable assommoir. Gonflé de son « autorité », imbu de sa prétendue « responsabilité » (dont, au fond, il se charge lui-même), il a peur de tout acte indépendant. Toute initiative autonome lui apparaît aussitôt suspecte, menaçante ; il s'en trouve diminué et gêné. Car il veut tenir le gouvernail, et il veut le tenir seul. Toute autre initiative lui paraît être une ingérence dans son domaine et dans ses prérogatives. Elle lui est insupportable. Et elle est méprisée, rejetée, piétinée ou bien surveillée et frappée, avec une « logique » et une persistance impitoyables, abominables.
Les immenses forces créatrices nouvelles qui couvent dans les masses restent ainsi inutilisées. Ceci se rapporte aussi bien au domaine de l'action qu'à celui de la pensée. Sous ce dernier rapport, le pouvoir « communiste » se distingue surtout par une intolérance exceptionnelle, absolue, qui ne trouve un équivalent que dans celle de la feue Inquisition. Car, sur un autre plan, ce pouvoir se considère aussi comme l'unique porteur de la vérité et du salut, n'admettant ni ne tolérant aucune contradiction, aucune manière de voir ou de penser autre que la sienne
4° Aucun pouvoir politique n'est capable de résoudre effectivement les gigantesques problèmes. constructifs de la Révolution. Le pouvoir « communiste » qui s'empare de cette énorme tâche et prétend la réaliser se montre, sous ce rapport, particulièrement piteux.
En effet, sa prétention consiste à vouloir et à pouvoir « diriger » toute la formidable activité, infiniment variée et mobile, de millions d'êtres humains. Pour s'en acquitter avec succès, il doit pouvoir embrasser, à tout instant, l'immensité incommensurable et mouvante de la vie : pouvoir tout connaître, tout comprendre, tout entreprendre, tout surveiller, tout pénétrer, tout voir, tout prévoir, tout saisir, tout arranger, tout organiser, tout mener. Or, il s'agit là d'un nombre incalculable de besoins, d'intérêts, d'activités, de situations, de combinaisons, de transformations, donc de problèrnes de toute sorte et de toute heure, en mouvemcnt continu.
Bientôt, ne sachant plus où donner de la tête, le pouvoir finit par ne plus rien saisir, rien arranger, rien « diriger »du tout. Et, en premier lieu, il se nmontre absolumcnt impuissant à réorganiser efficacement la vie économique du pays. Celle-ci se désagrège vite. Bientôt, complètement désorientée, elle se débat, d'une facon désordonnée, entre les débris du régime déchu et l'impuissance du nouveau système annoncé.
L'incompétence du pouvoir entraîne bientôt, dans les conditions ainsi créées, une véritable débâcle économique. C'est l'arrêt de l'activité industrielle, la ruine de l'agriculture, la destruction de tous liens entre les diversrs branches de l'économie et la rupture de tout équilibre économique et social.
Il en résulte tout d'abord, fatalement, une politinue de contrainte, surtout vis-à-vis des paysans pour les obliger à continuer malgré tout à nourrir les villes.
Ce procédé étant peu efficace, surtout au début, et les paysans recourant à une sorte de « résistance passive », la misère s'installe en maîtresse dans le pays. Travail, production, transports, échanges, etc., se désorganisent et tombent dans un état chaotique.
5° Pour maintenir la vie économique du pays à un niveau supportable, il ne reste au Pouvoir, en définitive, que la contrainte, la violence, la terreur. Il y recourt de plus en plus largement et méthodiquement. Mais le pays continue à se débattre dans une misère effrayante, allant jusqu'à la famine.
6° L'impuissance flagrante du pouvoir à doter le pays d'une vie économique normale, la stérilité manifeste de la Révolution, 1es souffrances physiques et morales créées par cette situation pour des millions d'individus, une violence qui augmente tous les jours en arbitraire et en intensité : tels sont les facteurs essentiels qui bientôt lassent et écœurent la population, la dressent contre la Révolution et favorisent ainsi la recrudescence d'un esprit et de mouvements antirévolutionnaires. Cette situation incite les très nombreux éléments neutres et inconscients - jusqu'alors hésitants et plutôt favorables à la Révolution - à prendre nettement position contre celle-ci et tue, finalement, la foi chez beaucoup de ses propres partisans.
7° Un tel état de choses fait non seulement dévier la marche de la Révolution, mais compromet aussi l'œuvre de sa détense.
Au lieu d'avoir des organismes sociaux (syndicats, coopératives, associations, fédérations, etc.), actifs, vivants, normalement coordonnés, capables d'assurer le développement économique du pays et d'organiser, en même temps, la défense de la Révolution par les masses elles-mêmes contre le danger de la réaction (relativement anodin dans ces conditions), on a, à nouveau, quelques mois après les débuts de la désastreuse pratique étatiste, une poignée d'affairistes et d'aventuriers au pouvoir, incapables de « justifier » et de fortifier normalement la Révolution qu'ils ont horriblement mutilée et stérilisée. Maintenant, ils sont obligés de se défendre eux-mêmes (et leurs partisans ) contre les ennemis de plus en plus nombreux, dont l'apparition et l'activité croissante sont surtout la conséquence de leur propre faillite.
Ainsi, au lieu d'une défense naturelle et aisée de la Révolution Sociale celle-ci s'affirmant graduellement, on assiste, une fois de plus à ce spectacle déconcertant : le Pouvoir en faillite, défendant par tous les moyens, souvent les plus féroces, sa propre vie.
Cette fausse détense est, naturellement, organisée par en haut, à l'aide des anciennes et monstrueuses méthodes politiques et militaires qui « ont fait leurs preuves » : mainmise absolue du gouvernement sur la population tout entière, formation d'une armée régulière aveuglément disciplinée, création d'institutions policières professionnelles et de corps spéciaux farouchement dévoués, suppression des libertés de parole, de presse, de réunion et surtout d'action, instauration d'un régime de répression, de terreur, etc. Il s'agit là, à nouveau, du dressage et de l'abrutissement des individus en vue d'obtenir une force entièrement soumise. Dans les conditions anormales où se déroulent les événements, tous ces procédés acquièrent rapidement un degré de violence et d'arbitraire. La décrépitude de la Révolution avance à grands pas.
8° Le « pouvoir révolutionnaire » en faillite se heurte inévitablement, non seulement aux ennemis « de droite », mais aussi aux adversaires de gauche, à tous ceux qui se sentent porteurs de la véritable idée révolutionnaire foulée aux pieds, ceux qui luttent pour elle et se dressent pour sa défense. Ceux-ci attaquent le pouvoir dans l'intérêt de la « vraie Révolution ».
Or, ayant goûté au poison de la domination, de l'autorité et de ses prérogatives, persuadé lui-même et cherchant à persuader le monde qu'il est l'unique force véritablement révolutionnaire appelée à agir au nom du « prolétariat », se croyant « obligé » et « responsable » devant la Révolution, confondant par une aberration fatale le sort de celle-ci avec le sien et trouvant pour tous ses actes de prétendues explications et justifications, le Pouvoir ne peut ni ne veut avouer son fiasco et disparaître. Au contraire, plus il se sent fautif et menacé, plus il met d'acharnement à se défendre. Il veut rester à tout prix maître de la situation. Il espère même, encore et toujours, « en sortir » et « arranger » les choses.
Comprenant parfaitement qu'il s'agit là, d'une façon ou autre, de son existence même, le Pouvoir finit par ne plus discerner ses adversaires ; il ne distingue plus ses ennemis de ceux de la Révolution. De plus en plus guidé par un simple instinct de conservation, de moins en moins capable de reculer, il commence à frapper, avec un crescendo d'aveuglement et d'impudence, à tort et à travers, à droite comme à gauche. Il frappe sans distinction tous ceux qui ne sont pas avec lui. Tremblant pour son propre sort, il aneantit les meilleures forces de l'avenir.
Il étouffe les mouvements révolutionnaires qui, inévitablement, surgissent à nouveau. Il supprime en masse les révolutionnaires et les simples travailleurs coupables de vouloir relever l'étendard de la Révolution Sociale.
Agissant ainsi, impuissant au fond, fort uniquement par la terreur, il est obligé de cacher son jeu, de ruser, de mentir, de calomnier, tant qu'il juge bon de ne pas rompre ouvertement avec la Révolution et de garder intact son prestige, du moins à l'étranger.
9° Mais en foudroyant la Révolution, il n'est pas possible de s'appuyer sur elle. Il n'est pas possible non plus de rester suspendu dans le vide, soutenu par la force précaire des baïonnettes et des circonstances.
Donc, en étranglant la Révolution, le Pouvoir est obligé de s'assurer, de plus en plus nettement et fermement, l'aide et l'appui des éléments réactionnaires et bourgeois, disposés, par calcul, à se mettre à son service et à pactiser avec lui. Sentant le terrain se dérober sous ses pieds, se détachant de plus en plus des masses, ayant rompu ses derniers liens avec la Révolution et créé toute une caste de privilégiés, de grands et de petits dictateurs, de serviteurs, de flatteurs, d'arrivistes et de parasites, mais impuissant à réaliser quoi que ce soit de véritablement révolutionnaire et positif, après avoir rejeté et écrasé les forces nouvelles, le Pouvoir se voit obligé, pour se consolider, de s'adresser aux forces anciennes. C'est leur concours qu'il cherche de plus en plus souvent et de plus en plus volontiers. C'est d'elles qu'il sollicite accords, alliances et union. C'est à elles qu'il cède ses positions, n'ayant pas d'autre issue pour assurer sa vie. Ayant perdu l'amitié des masses, il cherche de nouvelles sympathies. Il espère bien les trahir un jour. Mais, en attendant il s'embourbe tous les jours davantage dans une action antirévolutionnaire et antisociale.
La Révolution l'en attaque de plus en plus énergiquement. Et le Pouvoir, avec un acharnement d'autant plus farouche, s'aidant des armes qu'il a forgées et des forces qu'il a dressées, combat la Révolution.
Bientôt celle-ci est définitivement vaincue dans cette lutte inégale. Elle agonise et se désagrège. L'agonie s'achève dans une immobilité cadavérique. La pente est descendue. C'est l'abîme. La Révolution a vécu. La réaction s'installe triomphalement - hideusement maquillée, impudente, brutale, bestiale.
Ceux qui n'ont pas encore compris ces quelques vérités et leur implacable logique n'ont rien compris à la Révolution russe. Et voilà pourquoi tous ces aveugles, les « léninistes »les « trotskistes » et tutti quanti, sont incapables d'expliquer convenablement la banqueroute de la Révolution russe et du bolchevisme - la banqueroute qu'ils sont forcés d'avouer. (Ne parlons pas des « communistes » occidentaux : ceux-là veulent rester aveugles.) N'ayant rien compris à la Révolution russe, n'ayant rien appris d'elle, ils sont prêts à recommencer la même suite d'erreurs néfastes : parti politique, conquête du pouvoir, gouvernement (« ouvrier et paysan » !), Etat (« socialiste »), dictature (« du prolétariat »)... Plates stupidités, criminelles, contradictions, écœurants non-sens !
Malheur à la prochaine Révolution si elle s'amuse à ranimer ces puants cadavres, si une fois de plus elle réussit à entraîner les masses laborieuses dans ce jeu macabre ! Elle ne pourra engendrer que d'autres Hitlers qui s'épanouiront sur la pourriture de ses ruines. Et, de nouveau, « sa lumière s'éteindra pour le monde ».
Récapitulons.
Le gouvernement « révolutionnaire » (« socialiste » ou « communiste ») s'installe. Naturellement, il veut pour lui une autorité pleine et entière. C'est lui qui commandera. (Autrement, à quoi servirait-il ?)
Tôt ou tard vient le premier désaccord entre les gouvernants et les gouvernés. Ce désaccord surgit d'autant plus fatalement qu'un gouvernement, quel qu'il soit, est impuissant à résoudre les problèmes d'une Grande Révolution et que, malgré cela, il veut avoir raison, tout accaparer, garder pour lui l'initiative, la vérité, la responsabilité, l'action.
Ce désaccord tourne toujours à l'avantage des gouvernants qui apprennent vite à s'imposer par tous les moyens. Et, par la suite, toute initiative passe fatalement à ces gouvernants qui deviennent peu à peu maîtres des millions de gouvernés.
Ce fait acquis, les « maîtres » se cramponnent au pouvoir, en dépit de leur incapacité, de leur insuffisance, de leur malfaisance. Ils se croient, au contraire, seuls porteurs de la Révolution. « Lénine (ou Staline), comme Hitler, a toujours raison. » « Ouvriers, obéissez à vos chefs ! Ils savent ce qu'ils font et ils travaillent pour vous. » - « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » (...« pour que nous puissions mieux vous commander... » Mais ce bout de phrase n'est jamais prononcé par les « chefs géniaux » des « partis ouvriers ».)
Ainsi, peu à peu, les gouvernants deviennent les maîtres absolus du pays. Ils créent des couches privilégiées sur lesquelles ils s'appuient. Ils organisent les forces capables de les soutenir. Ils se défendent farouchement contre toute opposition, contre toute contradiction, contre toute initiative indépendante. Ils monopolisent tout. Ils s'emparent de la vie et de l'activité de tout le pays.
N'ayant pas d'autres moyens d'action, ils oppriment, ils subjuguent, ils asservissent, ils exploitent...
Ils répriment toute résistance. Ils persécutent et écrasent, au nom de la Révolution, tout ce qui ne veut pas se plier à leur volonté.
Pour se justifier, ils mentent, ils trompent, ils calomnient.
Pour étouffer la vérité, ils sévissent : ils remplissent les prisons et les lieux d'exil, ils exécutent, ils torturent, tuent, assassinent.
Voici ce qui arriva, exactement et fatalement, à la Révolution russe.
L'essentiel.-- Une fois bien assis au pouvoir, ayant organisé sa bureaucratie, son armée et sa police, ayant trouvé de l'argent et bâti un nouvel Etat dit « ouvrier », le gouvernement bolcheviste, maître absolu, prit en mains, définitivement les destinées de la Révolution. Progressivement - au fur et à mesure qu'augmentaient ses forces de propagande démagogique, de coercition et de répression -le gouvernement étatisa et monopolisa tout, absolument tout, jusqu'a la parole, jusqu'à la pensée.
Ce fut l'Etat - donc le gouvernement - qui s'empara du sol, de l'ensemble des terres. Il en devint le vrai propriétaire. Les paysans, dans leur masse, furent peu à peu transformés : d'abord en fermiers de l'Etat ; ensuite, comme on le verra, en véritables serfs.
Ce fut le gouvernement qui s'appropria les usines, les fabriques, les mines - bref, tous les moyens de production de communications, d'échanges, etc.
Ce fut le gouvernement qui usurpa le droit d'initiative, d'organisation, d'administration, de direction, dans tous les domaines de l'activité humaine.
Ce fut, enfin, le gouvernement qui devint le maître unique de la presse du pays et de tous les autres moyens de diffusion des idées. Toutes les éditions, toutes les publications, en U.R.S.S. - jusqu'aux cartes de visite - sont faites ou, au moins, rigoureusement contrôlées par l'État.
Bref, l'Etat - donc , le gouvernement - devint, finalement, seul détenteur de toutes les vérités, seul propriétaire de tous les biens matériels et spirituels, seul initiateur, organisateur, animateur de toute la vie du pays, dans toutes ses ramifications.
Les 150 millions d' « habitants » se transformèrent. progressivement, en simples exécuteurs des ordres gouvernementaux, en véritables esclaves du gouvernement et de ses innombrables agents. « Ouvriers, obéissez à vos chefs ! »
Tous les organismes économiques, sociaux ou autres, sans exception aucune, en commençant par les Soviets et en finissant par les plus petites cellules, devinrent de simples filiales administratives de l'entreprise d'Etat sorte de « Société anonyme d'exploitation par l'Etat » : filiales subordonnées totalement à son « conseil d'administration central » (le gouvernement), surveillées de près par les agents de ce dernier (la police officielle et secrète), privées de tout semblant d'indépendance.
L'histoire authentique et détaillée de cette évolution, achevée il y a quelques douze ans - histoire extraordinaire, unique au monde - exigerait à elle seule un volume à part. Nous y reviendrons pour y apporter quelques précisions indispensables.
Activité croissante des anarchistes. -- Leurs rapides succès. -- Le lecteur sait déjà que cet étouffement de la Révolution, avec ses conséquences logiques désastreuses, provoqua, fatalement. une réaction de plus en plus vive et soutenue par les éléments de gauche qui n'envisageaient pas la Révolution de la même façon et se dressèrent pour la défendre et la faire progresser.
Les plus importants do ces mouvements réfractaires naquirent dans les rangs du parti socialiste-révolutionnaire de gauche et chez les anarchistes.
La rébellion du parti socialiste-révolutionnaire de gauche fut celle d'un parti politique et étatiste concurrent.
Ses différends avec le parti communiste et sa déception devant les résultats désastreux de la Révolution bolcheviste l'obligèrent finalement à se dresser contre les bolcheviks. Forcés de quitter le gouvernement, où ils avaient collaboré pendant quelque temps avec eux, ils entreprirent contre eux une lutte de plus en plus violente. Propagande antibolcheviste, tentatives de soulèvements, actes terroristes, rien n'y manqua.
Les socialistes-révolutionnaires de gauche participèrent au fameux attentat de la ruelle Leontievsky (nous en parlerons plus loin). Ils organisèrent l'assassinat du général allemand Eichhorn (en Ukraine) et de l'ambassadeur allemand Mirbach (à Moscou) : deux manifestations violentes protestant contre les accointances du gouvernement bolcheviste avec celui d'Allemagne. Plus tard, ils inspirèrent quelques troubles locaux, rapidement étouffés.
Ils sacrifièrent dans cette lutte leurs meilleures forces. Leurs leaders : Marie Spiridonova, B. Kamkoff, Kareline et autres, de même que nombre de militants anonymes, se comportèrent dans ces circonstances avec beaucoup de courage.
Cependant, si les socialistes-révolutionnaires de gauche étaient arrivés au pouvoir, leurs actes eussent été par la suite fatalement et exactement semblables à ceux du parti bolcheviste. Le même système politique eût entraîné immanquablement les mêmes effets.
Au fond, les socialistes-révolutionnaires de gauche s'insurgèrent surtout contre le monopole et l'hégémonie du parti communiste. Ils prétendaient que si le pouvoir appartenait à droit égal, à deux ou à plusieurs partis, au lieu d'être monopolisé par un seul, tout irait pour le mieux. Naturellement c'était là une profonde erreur.
Les éléments actifs des masses laborieuses qui, ayant compris les raisons de la faillite du bolchevisme, entreprirent une lutte contre lui, le sentaient bien. Ils ne soutinrent le parti socialiste-révolutionnaire de gauche que dans une mesure très restreinte. Sa résistance fut rapidement brisée et ses luttes ne furent pas de longue durée. Elles n'eurent pas grand écho dans le pays.
La résistance des anarchistes fut, par endroits, beaucoup plus vaste et soutenue, malgré une répression rapide et terrible.
Ayant eu pour objet la réalisation de l'autre idée de la Révolution, ayant surtout pris, au cours des événements. une place importante, cette lutte et ses péripéties méritent toute l'attention du lecteur.
Ajoutons que, sciemment défigurée et ensuite étouffée par les bolcheviks, d'une part, dépassée par les événements ultérieurs d'autre part, cette épopée est restée absolument inconnue (réserve fait des milieux intéressés) non seulement du grand public, mais même de ceux qui ont plus ou moins étudié la Révolution russe. Malgré son importance, elle resta en marge de leur documentation et de leurs investigations.
Rarement, au cours de l'Histoire humaine, une idée a été aussi défigurée et calomniée que l'a été l'anarchisme.
Généralement d'ailleurs on ne s'occupait même pas d'anarchisme : on s'attaquait exclusivement aux « anarchistes », considérés par tous les gouvernements comme les « ennemis publics n° 1 » et présentés partout sous un jour exceptionnellement défavorable. Dans les meilleurs cas, on les taxait d' « illuminés », de « demi-fous », même de « fous »tout court. Plus souvent encore on les faisait passer pour des « bandits », des « criminels », des terroristes insensés, lanceurs de bombes en toutes occasions.
Certes, il y a eu - et il y a - des terroristes parmi les anarchistes, comme il en existe parmi les adeptes d'autres courants d'idées et organisations politiques ou sociales. Mais, précisément, considérant l'idée anarchiste comme trop séduisante et dangereuse pour tolérer que les masses s'y intéressent et la connaissent, les gouvernements de tous les pays et de toutes les tendances mettent à profit certains attentats commis par des anarchistes-terroristes pour compromettre l'idée elle-même et salir, non seulement ces terroristes, mais aussi tous les militants quelles que soient leurs méthodes.
Quant aux penseurs et théoriciens anarchistes, on les traite, le plus souvent, d' « utopistes », de « rêveurs irresponsables », de « philosophes abstraits » ou « extravagants », dont les doctrines sont dangereusement interprétées par leurs « suiveurs », de « mystiques » dont l'idée, même si elle est belle, n'a rien de commun avec la vie réelle, ni avec les hommes tels qu'ils sont. (On prétend, du côté bourgeois, que le système capitaliste, lui, est stable et « réel », et, du côte socialiste, que l'idée socialiste autoritaire n'est pas utopique : ceci, malgré le chaos inextricable et les calamités sociales immenses, accumulés depuis des siècles par le premier, et en dépit des faillites retentissantes, « réalisées », en un demi-siècle d'applications, par la seconde.)
Très souvent, on cherche tout simplement à ridiculiser l'idée. Ne fait-on pas croire à la masse ignorante que l'anarchisme est un système « reniant toute société et toute organisation », d'après lequel « chacun peut faire ce qu'il veut » ?
Ne dit-on pas au public que l'anarchie est synonyme de désordre, ceci en face de la vraie et inconcevable pagaïe de tous les systèmes non-anarchistes appliqués jusqu'à présent ?
Cette « politique » vis-à-vis de l'anarchisme, due surtout à son intégrité et à l'impossibilité de l'apprivoiser (chose qui a si bien réussi avec le socialisme), vu qu'il se dérobe à toute activité « politique », porta ses fruits : une méfiance, voire une peur et une hostilité générales - ou, au moins, une indifférence, une ignorance et une incompréhension enracinées - l'accueillaient partout où il apparaissait.
Cette situation le rendit, pour longtemps, isolé et impuissant.
(Depuis quelque temps, lentement, sous la poussée des événements et de la propagande, l'opinion publique évolue à l'égard de l'anarchisme et des anarchistes. On commence à se rendre compte de la duperie et à voir clair. Peut-être le jour n'est-il plus éloigné où de vastes masses, ayant compris l'idée anarchiste, se tourneront contre les « bourreurs » - j'ai failli écrire : « bourreaux » - en accentuant l'intérêt pour l'idée-martyre et en provoquant une réaction psychologique naturelle.
(Certains aveux et vérités que la presse fut obligée de publier lors des événements d'Espagne, ainsi que certains faits plus ou moins connus, ont déjà produit un effet salutaire et fait gagner du terrain à l'idée libertaire.)
Quant à la Révolution russe, l'attitude du gouvernement bolcheviste à l'égard des anarchistes dépassa de loin, comme « bourrage de crânes », calomnie et répression, celle de tous les gouvernements anciens et actuels.
Le rôle que l'idée libertaire a joué dans la Révolution et le sort qu'elle y a subi, seront tôt ou tard largement connus, en dépit de l'étouffement traditionnel. Car, pendant assez longtemps, ce rôle fut considérable.
Les révélations, qui s'accumuleront peu à peu, jetteront non seulement un jour nouveau sur les événements passés et en cours, mais aussi une vive lumière sur la route à prendre : elles permettront de prévoir et de mieux comprendre certains phénomènes importants qui, sans aucun doute, se produiront aux cours des événements d'un proche avenir.
Pour toutes ces raisons, le lecteur a le droit - et surtout le devoir - de connaître les faits qui seront exposés ici.
Quelle a été l'activité des anarchistes dans la Révolution russe ? Quels furent exactement leur rôle et leur sort ? Quel a été le véritable « poids » et quelle a été la destinée de cette « autre idée de la Révolution » représentée et détendue par les anarchistes ?
Notre étude répondra à ces questions en même temps qu'elle apportera les précisions indispensables sur le véritable rôle, l'action et le système bolcheviste. Nous voulons espérer que cet exposé aidera le lecteur à s'orienter dans les graves événements actuels et futurs.
Malgré leur retard irréparable et leur extrême faiblesse, en dépit aussi de toutes sortes d'obstacles et de difficultés et, enfin, nonobstant la répression expéditive et implacable dont ils furent l'objet, les anarchistes surent gagner çà et là, surtout après octobre, de vives et profondes sympathies.
Leurs idées remportèrent de prompts succès dans certaines régions.
Leur nombre augmenta vite, malgré les lourds sacrifices en hommes, qui leur furent imposés par les événements.
Leur activité exerça, au cours de la Révolution, une forte influence ; elle eut des effets marqués d'abord parce qu'ils furent les seuls qui apportèrent une idée nouvelle de la Révolution Sociale à la thèse et à l'action bolchevistes, de plus en plus discréditées aux yeux des masses, ensuite, parce qu'ils propagèrent et défendirent cette idée, dans la mesure de leurs forces et en dépit des persécutions inhumaines, avec un désintéressement et un dévouement sublimes, jusqu'au bout, jusqu'au moment où le nombre écrasant, la démagogie effrénée, la fourberie et la violence inouïe de leurs adversaires les firent succomber.
Ne nous étonnons nullement de ces succès, ni de leur non-aboutissement.
D'une part, grâce à leur attitude intègre, courageuse et pleine d'abnégation, grâce aussi à leur présence et action constantes au sein même des masses, et non pas dans les « ministères » et les bureaux ; grâce, enfin, à la vitalité éclatante de leurs idées face à la pratique devenue vite douteuse des bolcheviks, les anarchistes trouvaient - partout où ils pouvaient agir - des amitiés et des adeptes. (On est en droit de supposer que si les bolcheviks, parfaitement conscients du danger que ces succès représentaient pour eux, n'avaient pas mis fin, d'urgence, à la propagande et à l'action libertaires, la Révolution aurait pu prendre une autre tournure et aboutir à d'autres résultats.)
Mais, d'autre part, leur retard sur les événements, le nombre très restreint de leurs militants capables de mener une vaste propagande verbale et écrite dans l'immense pays, la non-préparation des masses, les conditions générales défavorables, les persécutions, les pertes considérables en hommes, etc., tout cela limita beaucoup l'étendue et la continuité de leur œuvre, facilitant l'action répressive du gouvernement bolcheviste.
Passons aux faits.
En Russie, les anarchistes ont toujours été les seuls qui propagèrent dans les masses l'idée de la véritable Révolution Sociale populaire, intégrale, émancipatrice.
La Révolution de 1905, à l'exception du courant anarchiste, marchait sur les mots d'ordre de la « démocratie » (bourgeoise) : « A bas le tzarisme ! » « Vive la République démocratique ! » Le bolchevisme lui-même n'allait pas plus loin, à cette époque. L'anarchisme était alors la seule doctrine qui allait au fond du problème et avertissait les masses du péril d'une solution politique.
Si faibles que fussent alors les forces libertaires par rapport aux partis démocratiques, l'idée rassembla déjà autour d'elle une petite fraction d'ouvriers et d'intellectuels qui élevèrent, çà et là, leurs protestations contre le leurre de la « démocratie ».
Certes, leur voix clamait dans le désert. Mais cela ne les décourageait nullement. Et, bientôt, quelques sympathies et un certain mouvement naquirent autour d'eux.
La Révolution de 1917 se développa, au début, semblable à une crue. Il était difficile d'en prévoir les limites. Ayant renversé l'absolutisme, le peuple « fit son entrée dans l'arène de l'action historique ».
En vain les partis politiques s'efforçaient de stabiliser leurs positions en s'adaptant au mouvement révolutionnaire : le peuple laborieux allait toujours de l'avant contre ses ennemis, laissant derrière lui, l'un après l'autre, les différents partis, avec leurs « programmes ». Les bolcheviks eux-mêmes - le parti le mieux organisé, le plus décidé et aspirant ardemment au pouvoir - furent obligés de modifier à plusieurs reprises leurs mots d'ordre pour pouvoir suivre l'évolution rapide des événements et des masses.
(Rappelons-nous leurs premiers slogans : « Vive l'Assemblée Constituante ! » « Vive le contrôle ouvrier de la production ! », etc.)
De même qu'en 1905, les anarchistes furent, en 1917, les seuls défenseurs de la Révolution Sociale véritable et intégrale. Ils se tenaient constamment et opiniâtrement sur cette voie, en dépit de leur nombre restreint, de leur faiblesse en moyens et de leur manque d'organisation.
En été 1917, ils soutenaient, en paroles et en actes, les mouvements agraires des paysans. Ils étaient aussi, invariablement, avec les ouvriers lorsque, longtemps avant le « coup d'octobre », ceux-ci s'emparèrent, en différents endroits, d'entreprises industrielles et s'efforçaient d'y organiser la production sur une base d'autonomie et de collectivité ouvrière.
C'est au premier rang que les anarchistes luttèrent dans le mouvement des ouvriers et marins de Cronstadt et de Pétrograd, les 3-5 juillet. A Pétrograd les libertaires donnèrent l'exemple de 1a mainmise sur les imprimeries afin d'y faire paraître des journaux ouvriers et révolutionnaires.
Lorsque, en été 1917, les bolcheviks prirent vis-à-vis de la bourgeoisie une attitude plus audacieuse que les autres partis politiques, les anarchistes les approuvèrent et considérèrent comme leur devoir révolutionnaire de combattre le mensonge des gouvernements bourgeois et socialistes qui désignaient Lénine et d'autres bolcheviks comme des « agents du gouvernement allemand ».
C'est également à l'avant garde que les anarchistes luttèrent à Pétrograd, à Moscou et ailleurs, en octobre 1917, contre le gouvernement de coalition (de Kérensky). Il va de soi qu'ils marchaient, non pas au nom d'un autre pouvoir quelconque, mais exclusivement au nom de la conquête par les masses laborieuses du droit de construire elles-mêmes, sur des bases vraiment nouvelles, leur vie économique et sociale. Pour de multiples raisons que le lecteur connaît, cette idée ne fut pas mise en pratique, mais les anarchistes luttèrent seuls et jusqu'au bout pour cette juste cause. Si, à cet égard, il y a lieu de leur adresser un reproche, c'est seulement celui de ne pas s'être pris à temps pour s'accorder entre eux et de ne pas avoir présenté, dans une mesure satisfaisante, les éléments d'une libre organisation au sein des masses laborieuses. Mais nous savons qu'il faut tenir rigoureusement compte de leur petit nombre, de leur concentration très tardive et, surtout, de l'absence de toute éducation syndicaliste et libertaire des masses elles-mêmes. Il fallait quelque temps pour remédier à cet état de choses. Or, précisément et sciemment, les bolcheviks ne laissèrent ni aux anarchistes ni aux masses le temps de rattraper tous ces retards.
A Pétrograd, ce furent encore les marins de Cronstadt qui, arrivés dans la capitale pour la lutte décisive d'octobre, jouèrent un rôle particulièrement important. Parmi eux les anarchistes se trouvaient en assez grand nombre.
A Moscou, la tâche la plus périlleuse et la plus décisive, pendant les durs combats d'octobre, incomba aux fameux « Dvintsi » (régiment de Dvinsk). Sous Kérensky, ce régiment fut emprisonné en entier pour refus de prendre part à l'offensive sur le front austro-allemand, en juin 1917. C'étaient toujours les « Dvintsi » qui agissaient lorsqu'il fallait déloger les « blancs » (les « cadets », disait-on à l'époque) du Kremlin, du « Métropole » ou d'autres recoins de Moscou, aux endroits les plus dangereux. Quand les « cadets », renforcés, reprenaient l'offensive, c'étaient toujours les « Dvintsi » qui s'employaient à fond pour parer le coup, durant les dix jours de lutte. Tous se disaient anarchistes et marchaient sous la conduite de deux vieux libertaires : Gratchoff et Fedotoff.
La Fédération anarchiste de Moscou, avec une partie du régiment de Dvinsk, marcha la première, en ordre de combat, contre les forces du gouvernement de Kérensky. Les ouvriers de Presnia, de Sokolniki, de Zamoskvoretchié et d'autres quartiers de Moscou marchèrent au combat ayant en avant-garde des groupes libertaires. Les ouvriers de Presnia perdirent un combattant de grande valeur : Nikitine, ouvrier anarchiste, luttant toujours au premier rang et frappé à mort, vers la fin de la bataille, au centre de la ville.
Quelques dizaines d'ouvriers anarchistes laissèrent leur vie dans ces luttes et reposent dans la fosse commune de la Place Rouge à Moscou.
Après la Révolution d'octobre, les anarchistes, malgré les divergences d'idées et de méthodes qui les séparaient du nouveau Pouvoir « communiste », continuèrent à servir la cause de la Révolution Sociale avec le même dévouement et la même persévérance. Rappelons-nous qu'ils étaient les seuls qui niaient le principe même de la « Constituante » et que lorsque celle-ci devint un obstacle à la Révolution, comme ils l'avaient prévu et prédit, ils accomplirent le premier pas vers sa dissolution.
Par la suite, ils luttèrent avec une énergie et une abnégation reconnues par leurs adversaires mêmes, sur tous les fronts, contre les offensives répétées de la réaction.
Dans la défense de Pétrograd contre le général Korniloff (août 1917), dans la lutte contre le général Kalédine au sud (1918), etc., les anarchistes jouèrent un rôle marquant.
De nombreux détachements de partisans, grands et petits, formés par les anarchistes ou conduits par eux (détachement de Mokroussoff, de Tcherniak, de Marie Nikiforova et autres, sans parler pour l'instant de l'armée des partisans de Makhno), et comptant dans leurs rangs un grand nombre de libertaires, luttèrent dans le Sud, sans trêve, contre les armées réactionnaires, de 1918 à 1920. Des anarchistes isolés se trouvaient sur tous les fronts comme simples combattants, perdus dans les masses ouvrières et paysannes insurgées.
Par endroits, les effectifs anarchistes grossissaient vite. Mais l'anarchisme dépensa beaucoup de ses meilleures forces dans ces luttes atroces. Ce sacrifice sublime, qui contribua puissamment à la victoire finale de la Révolution, affaiblit très gravement le mouvement libertaire, à peine formé. Et, malheureusement, ses forces étant employées sur les multiples fronts de la lutte contre la contre-révolution, le reste du pays en fut privé. La propagande et l'activité anarchistes en souffrirent considérablement.
En 1919 surtout, la contre-révolution conduite par le général Dénikine et, plus tard, par le général Wrangel, fit encore de grosses trouées dans les rangs libertaires. Car ce furent surtout les libertaires qui contribuèrent à la défaite de l'armée « blanche ». Celle-ci fut mise en déroute non pas par l'Armée Rouge du Nord, mais bien au Sud, en Ukraine, par la masse paysanne insurgée dont la principale force était l'armée de partisans, dite « makhnoviste », fortement imprégnée d'idées libertaires et conduite par l'anarchiste Nestor Makhno. En tant qu'organisations révolutionnaires, les groupes libertaires du Sud furent les seuls qui combattirent dans les rangs « makhnovistes » contre Dénikine et Wrangel. (Le lecteur trouvera des précisions sur ces luttes héroïques dans le livre troisième de cet ouvrage.)
Détail piquant : pendant que dans le Sud les anarchistes, momentanément libres d'agir, défendaient héroïquement la Révolution, payant de leur personne, le gouvernement « soviétique », véritablement sauvé par cette action, réprimait farouchement le mouvement libertaire dans le reste du pays. Comme le lecteur verra, aussitôt le danger conjure, la répression s'abattit aussi sur les anarchistes dans le Sud.
Les anarchistes prirent également une grande part dans les luttes contre l'amiral Koltchak dans l'Est, à des combats en Sibérie, etc. Ils y perdirent encore des militants et des sympathisants. Partout, les forces de partisans, comptant dans leurs rangs un certain nombre de libertaires, firent plus de besogne que l'Armée Rouge régulière. Et partout les anarchistes défendirent le principe fondamental de la Révolution Sociale : l'indépendance et la liberté d'action des travailleurs en marche vers leur véritable émancipation.