Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE DEUXIÈME

Troisième partie : Après octobre

Chapitre I

Les bolcheviks au pouvoir
Les différends entre eux et les anarchistes



Premiers tâtonnements. -- Premiers compromis. - Premières impostures. -- Leurs conséquences fatales. -- La lutte entre les deux conceptions de la Révolution Sociale : étatiste-centraliste et libertaire-fédéraliste, était inégale dans cette Russie de 1917.

La conception étatiste l'emporta. Le gouvernement bolcheviste s'installa sur le trône vacant. Lénine fut son chef incontesté. C'est à ce dernier et à son parti qu'incomba la tâche de liquider la guerre, de faire face à tous les problèmes de la Révolution et d'amener celle-ci dans la voie de la véritable Révolution Sociale.

L'idée politique prit le dessus. C'est elle qui allait faire ses preuves. Nous allons voir maintenant comment elle les a faites.

Le nouveau gouvernement - bolcheviste - était en fait un gouvernement d'intellectuels, de doctrinaires marxistes. Installés au pouvoir, prétendant y représenter les travailleurs et connaître, seuls, le véritable moyen de les mener vers le socialisme, ils entendaient gouverner, avant tout, au moyen de décrets et de lois que les masses laborieuses étaient tenues d'approuver et d'appliquer.

Au début, le gouvernement et son chef, Lénine, firent mine d'être les fidèles exécuteurs de la volonté du peuple travailleur; en tout cas, de justifier devant ce peuple leurs décisions, leurs gestes et leurs activités. Ainsi, par exemple, leurs toutes premières mesures, à savoir le premier pas officiel vers la paix immédiate (décret du 28 octobre 1917) et le décret remettant la terre aux paysans (le 26 octobre) furent adoptées par le Congrès des Soviets qui approuva le gouvernement. D'ailleurs, Lénine savait d'avance que ces lois seraient accueillies avec satisfaction et par le peuple et par les milieux révolutionnaires. Au fond, elles ne faisaient que sanctionner l'état de choses existant.

De même Lénine jugea encore nécessaire de justifier devant l'Exécutif des Soviets la dissolution de la Constituante (en janvier 1918).

Cet acte de la Révolution - un des premiers - mérite quelques précisions.



La dissolution de l'Assemblée Constituante. -- Le lecteur sait que les anarchistes, en parfait accord avec l'ensemble de leur conception sociale et révolutionnaire, étaient opposés à la convocation de la Constituante.

Voici en quels termes ils développèfent leur point de vue dans l'éditorial de leur hebdomadaire de Pétrograd (Goloss Trouda, n° 19 du 18 novembre-1er décembre 1917) :

Camarades ouvriers, paysans, soldats, marins, et tous les travailleurs.
Nous voilà en pleine élection pour l'Assemblée Constituante.
Il est très probable que, bientôt, celle-ci se réunira et commencera à siéger.
Tous les partis politiques - y compris les bolcheviks - remettent le sort ultérieur de la Révolution, du pays et du peuple travailleur entre les mains de cet organe central.
Dans ces conditions, nous avons le devoir de vous mettre en garde contre deux dangers éventuels.
Premier danger : les bolcheviks n'auront pas dans la Constituante une forte majorité (ou même s'y trouveront en minorité).
Dans ce cas, la Constituante formera encore une institution politique inutile, bigarrée, socialo-bourgeoise. Ce sera encore une parlote absurde, a la manière de la « Conférence d'Etat » de Moscou, de la « Conférence démocratique » de Pétrograd, du « Conseil provisoire de la République », etc. Elle s'embourbera dans des discussions et disputes vaines. Elle freinera la véritable Révolution .
Si nous ne voulons pas exagérer ce danger, c'est uniquement parce que nous espérons que, dans ce cas, les masses sauront, une fois de plus, sauver la Révolution les armes à la main et la pousser en avant, sur le vrai chemin.
Mais nous devons dire, à propos de ce danger, que les masses laborieuses n'ont nullement besoin d'un nouveau remue-ménage de ce genre. Les masses pourraient et devraient s'en passer. A quoi bon gaspiller l'énergie et l'argent à créer et à entretenir une institution inepte ? (Et, en attendant, la Révolution des travailleurs s'arrêtera, une fois de plus !) A quoi bon sacrifier de nouveau des forces et du sang pour combattre plus tard cette institution stupide et stérile afin de « sauver (combien de fois encore ?) la Révolution » et la sortir d'un « point mort » ? Ces forces et ces efforts pourraient être employés, au grand profit de la Révolution, du peuple et du pays, à organiser les masses laborieuses d'une manière directe et à la base même : dans les villages, dans les villes, dans les entreprises, etc., à relier ces organisations, par en bas, en communes et en fédérations de villages et de villes libres, d'une façon naturelle et immédiate, sur la base du travail et non sur celle de la politique ou de l'adhésion à tel ou tel parti, à aboutir, par la suite, à des uniflcations régionales, ete. Ces forces et ces efforts devraient et pourraient être employés à organiser immédiatement et énergiquement l'approvisionnement des entreprises en matières premières et en combustibles, à améliorer les voies de communications, à organiser les échanges et toute l'économie nouvelle en général ; enfin, à mener une lutte directe contre les restes de la réaction (surtout contre le mouvement très gênant de Kalédine dans le Midi).
Second danger : les bolcheviks seront à l'Assemblée Constituante en forte majorité.
Dans ce cas, venus facilement à bout de 1' « opposition > et l'ayant écrasée sans difficulté, ils deviendront, d'une façon ferme et solide, les maîtres légaux du pays et de toute la situation : maîtres reconnus manifestement par la « majorité de la population ». C'est précisément ce que les bolcheviks cherchent à obtenir de l'Assemblée Constituante. C'est pour cela qu'ils en ont besoin. La Constituante doit consolider et « légaliser » leur pouvoir.
Camarades, ce danger est beaucoup plus important, plus grave que le premier.
Soyez sur vos gardes !
Une fois leur pouvoir consolidé et « légalisé », les bolcheviks - qui sont des sociaux-démocrates, politiciens et étatistes, c'est-à-dire des hommes d'action centraliste et autoritaire - commenceront à arranger la vie du pays et du peuple avec des moyens gouvernementaux et dictatoriaux, imposés par le centre. Leur siège à Pétrograd dictera les volontés du parti à toute la Russie, disposera de tout le pays. Vos Soviets et vos autres organisations locales deviendront peu à peu de simples organes exécutifs de la volonté du gouvernement central. Au lieu d'un travail constructeur normal des masses laborieuses, au lieu d'une libre unification par en bas, on assistera à la mise en place d'un appareil autoritaire, politique et étatique qui agira par en haut et se mettra à écraser tout avec sa poigne de fer. Les Soviets et les autres organes devront obéir et s'exécuter. Cela sera appelé « discipline ». Malheur à celui qui ne sera pas d'accord avec le pouvoir central et ne jugera pas utile de lui obéir ! Fort de « l'approbation générale » de la population, ce pouvoir le forcera à se soumettre.
Soyez sur vos gardes, camarades !
Observez bien et souvenez-vous.
Plus le succès des bolcheviks deviendra formel et leur situation solide, plus leur action prendra l'allure autoritaire, c'est-à-dire plus la réalisation et la défense de leur pouvoir politique et central deviendront nettes et précises. Ils commenceront à donner des ordres de plus en plus catégoriques aux organisations et aux Soviets locaux. Ils se mettront à faire par en haut la politique qu'ils voudront, sans reculer devant l'emploi de la force armée en cas de résistance.
Plus leur succès s'affirmera, plus ce danger se précisera, car leur action en deviendra d'autant plus sûre et ferme. Chaque nouveau succès - vous allez le voir ! - leur fera tourner la tête davantage. Chaque jour de plus de leur succès approchera la véritable Révolution de ce grand danger. L'accumulation de leurs succès signifiera l'aggravation du danger.
Vous pouvez, d'ailleurs, vous en apercevoir dès maintenant.
Observez attentivement les derniers ordres et dispositions de la nouvelle autorité. Présentement déjà, vous pouvez vous rendre nettement compte de la tendance des sommités bolchevistes d'arranger la vie du peuple à la manière politique et autoritaire, au moyen du centre qui s'impose. Présentement déjà, des sommités donnent des ordres formels au pays. Présentement déjà, on voit clairement qu'elles comprennent le mot d'ordre « Pouvoir aux Soviets » comme pouvoir de l'autorité centrale à Pétrograd, autorité à laquelle les Soviets et les autres organes locaux doivent être soumis à titre de simples organes exécutifs.
Cela se passe maintenant que les sommités bolchevistes sentent encore fortement leur dépendance des masses et, naturellement, craignent de provoquer des désillusions ; maintenant que leur succès n'est pas encore totalement assuré et dépend entièrement de l'attitude des masses à leur égard.
Que sera-ce donc lorsque leur succès deviendra un fait accompli et que les masses les auront entourées d'une confiance enthousiaste et solide ?
Camarades ouvriers, paysans et soldats !
Ne perdez jamais de vue ce danger !
Soyez prêts à défendre la véritable Révolution et la vraie liberté de vos organisations et de votre action - partout où vous êtes - contre la violence et le joug de la nouvelle Autorité, du nouveau maître : l'Etat centralisé, et des nouveaux imposteurs : les chefs des partis politiques.
Soyez prêts à agir de façon que les succès des bolcheviks - si ces succès leur font tourner la tête et les transforment en imposteurs - deviennent leur tombeau.
Soyez prêts à arracher la Révolution à une nouvelle prison.
N'oubliez pas que seuls, vous-mêmes, devez et pouvez construire et créer votre vie nouvelle au moyen de vos libres organisations locales et de leurs fédérations. Sinon, vous ne la verrez jamais !
Les bolcheviks vous disent souvent la même chose.
Tant mieux, naturellement, si, en fin de compte, ils agissent conformément à ce qu'ils disent.
Mais, camarades, tous les nouveaux maîtres, dont la situation dépend de la sympathie et de la confiance des masses, parlent au début un langage doucereux. Les premiers jours, Kérensky avait, lui aussi, une bouche de miel ; le cœur de fiel s'est révélé plus tard.
Tenez compte et prenez note, non pas des paroles et des discours, mais des gestes et des actes. Et dès que vous aurez découvert la moindre contradiction entre ce que ces gens vous disent et ce qu'ils font, soyez sur vos gardes !
Ne vous fiez pas aux paroles, camarades !
Fiez-vous uniquement aux actes et aux faits !
Ne vous fiez pas à l'Assemblée Constituante, aux partis, ni aux chefs.
Ayez uniquement confiance en vous-mêmes et dans la Révolution .
Seuls vous-mêmes, c'est-à-dire vos organismes locaux de base, organismes des travailleurs et non des partis, et ensuite votre unification directe et naturelle (régionale, etc.) - seuls vous-mêmes devez être les constructeurs et les maîtres de la vie nouvelle, et non pas l'Assemblée Constituante, non pas un gouvernement central, non pas les partis ni les chefs !

Et dans un autre article du même hebdomadaire (n° 21 du 2-15 décembre 1917, éditorial : « A la place de l'Assemblée Constituante »), les anarchistes disaient ceci :

Il est notoire que nous, les anarchistes, renions l'Assemblée Constituante, l'estimant non seulement inutile, mais franchement nuisible à la cause de la Révolution.
Cependant, peu nombreux sont encore ceux qui se rendent compte des raisons qui déterminent notre point de vue.
Or, justement, ce qui est essentiel, ce n'est pas tant le fait de nous dresser contre la Constituante ; ce sont les raisons qui nous amènent à le faire.
Ce n'est pas par caprice, par obstination ou par esprit de contradiction que nous rejetons l'Assemblée Constituante. Nous ne nous bornons pas, d'ailleurs, à la rejeter « purement et simplement » nous arrivons à ce reniement d'une façon parfaitement logique.
Nous estimons, en effet, qu'en période de Révolution Sociale, ce qui importe aux travailleurs c'est qu'ils puissent organiser la vie nouvelle eux-mêmes, par en bas, et à l'aide de leurs organismes économiques immédiats, et non par en haut, au moyen d'un centre politique autoritaire.
Nous rejetons l'Assemblée Constituante, car nous mettons à sa place une tout autre institution « constituante » un organisme de travail, unifié par en bas, d'une façon naturelle.
Nous repoussons donc l'Assemblée Constituante, car nous proposons a sa place quelque chose d'autre. Et nous ne voulons pas que cette autre chose soit gênée par l'Assemblée Constituante.
Les bolcheviks reconnaissent, d'une part, l'organisation des travailleurs, directe et de classe (les Soviets, etc.) ; mais, d'autre part, ils conservent l'Assemblée Constituante, cet organisme inepte et hors d'utilité.
Nous estimons cette dualité contradictoire, nuisible, très dangereuse. Elle est le résultat fatal du fait que les bolcheviks, en vrais sociaux-démocrates, pataugent généralement dans les questions de la « politique » et de « l'économie », de « l'autorité »et de la non-autorité, du « parti » et de la « classe ». Ils n'osent pas renoncer définitivement et totalement aux préjugés morts, car cela signifierait pour eux se jeter à l'eau sans savoir nager.
Patauger dans des contradictions est inévitable pour des gens qui, lors d'une Révolution prolétarienne, considèrent comme leur tâche principale l'organisation du pouvoir !
Nous renions cette « organisation du pouvoir », car précisément, nous lui substituons « l'organisation de la Révolution ».
« L'organisation du Pouvoir » aboutit logiquement à l'Assemblée Constituante.
« L'organisation de la Révolution » aboutit, logiquement aussi, à une autre édification où, tout simplement, il n'y a pas de place pour la Constituante, ou cette dernière est carrément gênante.
Voilà pourquoi nous renions l'Assemblée Constituante.

Les bolcheviks préférèrent convoquer l'Assemblée, décidés d'avance à la dominer ou à la dissoudre si sa majorité n'était pas bolcheviste (chose possible dans l'ambiance du moment ) .

La Constituante fut donc convoquée, en janvier 1918. En dépit de tous les efforts du parti bolcheviste, au pouvoir depuis trois mois, la majorité de l'Assemblée s'avéra anti-bolcheviste. Ce résultat confirma pleinement les appréhensions des anarchistes. « Si les travailleurs, disaient-ils, pour suivaient tranquillement leur œuvre de construction économique et sociale, sans se soucier des comédies politiques, la grande majorité de la population les aurait suivis finalement, sans autre cérémonie. Tandis que maintenant on a sur le dos ce souci inutile... »

Toutefois, et en dépit de l'inutilité flagrante de cette Assemblée dont les « travaux » se poursuivaient dans une atmosphère d'indifférence morne et générale (tout le monde sentait, en effet, l'inutilité et la fragilité de cette institution), le gouvernement bolcheviste hésitait à la dissoudre.

Il fallut l'intervention quasi fortuite d'un anarchiste pour que l'Assemblée Constituante fût, enfin, dissoute. Tel fut le fait historique peu connu.

Le hasard voulut, en effet, qu'un anarchiste, marin de Cronstadt, Anatole Jélezniakoff, fût nommé par le gouvernement bolcheviste à la tête du détachement de garde au siège de l'Assemblée(1) .

Depuis plusieurs jours déjà, les discours interminables des leaders des partis politiques à l'Assemblée - discours qui se prolongeaient, sans aucune utilité, fort tard dans la nuit - fatiguaient et désespéraient le corps de garde obligé, chaque fois, d'attendre la fin des discours de la veille.

Une nuit - les bolcheviks et les socialistes-révolutionnaires de gauche ayant quitté la séance après une déclaration comminatoire à l'adresse des représentants de la droite, et les discours allant leur petit train - Jélezniakoff, à la tête de son détachement, entra dans la salle des délibérations, s'approcha du fauteuil présidentiel et dit au président (V. Tchernoff, socialiste-révolutionnaire de droite) : « Levez la séance, s'il vous plaît, mes hommes sont fatigués ! »

Décontenancé, indigné, le président protesta. « Je vous dis que le corps de garde est fatigué, insista Jélezniakoff, menaçant. Je sous prie de quitter la salle des séances. Et d'ailleurs, on en a assez de cette parlote ! Vous avez suffisamment bavardé ! Partez ! »

L'Assemblée s'exécuta.

Le gouvernement bolcheviste mit à profit cet incident pour occuper militairement le siège de la Constituante et publier, le lendemain, le décret de dissolution.

Le pays resta indifférent.

Plus tard, le gouvernement justifia cet acte devant l'Exécutif des Soviets.

Tout marcha donc « convenablement » - jusqu'au jour où la volonté du « gouvernement » entre, pour la première fois, en conflit arec celle des « gouvernés », du « peuple ».

Et alors, tout changea.

Ce fut à l'occasion de l'offensive allemande, en février 1918.



La paix de Brest-Litovsk. -- Au lendemain de la Révolution d'octobre, l'armée allemande qui opérait contre la Russie resta quelque temps inactive. Le commandement allemand hésitait, attendait les événements et manœuvrait en vue de tirer le plus grand profit possible de la situation créée.

En février 1918, se considérant prêt, il se décida et déclencha une offensive contre la Russie révolutionnaire.

Il fallait prendre position. Toute résistance était impossible, l'armée russe ne pouvant combattre. I1 fallait trouver une solution à la situation. Cette solution devait résoudre, en même temps, le premier problème de la Révolution : celui de la guerre.

La situation ne présentait que deux solutions possibles :

a) Abandonner le front : laisser l'armée allemande s'aventurer dans l'immense pays en révolution ; l'entraîner dans les profondeurs du pays afin de provoquer son isolement, la séparer de ses bases d'approvisionnement, lui faire une guerre de partisans, la démoraliser, la décomposer, etc., défendant ainsi la Révolution Sociale ; solution qui fut déjà utilisée avec succès en 1812 et qui reste toujours réalisable dans un pays tel que l'immense Russie.

b) Entrer en pourparlers avec le commandement allemand. Lui proposer la paix, traiter et accepter celle-ci, quelles qu'en fussent les conditions.

La première solution fut celle de la quasi-totalité des organisations ouvrières consultées, ainsi que des socialistes-révolutionnaires de gauche, des maximalistes, des anarchistes. On était d'avis que, seule, cette façon d'agir était digne de la Révolution Sociale ; seule, elle permettait de traiter avec le peuple allemand, par-dessus la tête de ses généraux et gouvernants ; seule, elle garantissait un élan prodigieux de la Révolution en Russie et permettait d'espérer, comme conséquence, un déclenchement de la révolution en Allemagne et ailleurs. Bref, nous l'avons déjà dit, on estimait que cette solution - une sorte d'action directe vraiment impressionnante - constituait, dans les conditions données et dans un pays tel que la Russie, la seule bonne méthode de défense de la Révolution.

Voici ce qu'écrivait à ce sujet le Goloss Trouda (n° 27, du 24 février 1918), dans un article intitulé : De l'esprit révolutionnaire :

Nous voici à un tournant décisif de la Révolution. Une crise est là qui peut être fatale. L'heure qui sonne est d'une netteté frappante et d'un tragique exceptionnel. La situation est enfin claire. La question est à trancher séance tenante. Dans quelques heures nous saurons si le gouvernement signe ou non la paix avec l'Allemagne. Tout l'avenir de la Révolution russe et la suite des événements mondiaux dépendent de cette journée de cette minute.
Les conditions proposées par l'Allemagne sont sans ambages ni réserves.
D'ores et déjà, on connaît les idées de plusieurs membres éminents des partis politiques et aussi celles des membres du gouvernement. Il n'y a d'unité de vues nulle part. Désaccord chez les bolcheviks. Désaccord chez les socialistes-révolutionnaires de gauche. Désaccord au Conseil des Commissaires du Peuple. Désaccord au Soviet de Pétrograd et à l'Exécutif. Désaccord dans les masses, dans les fabriques, usines et casernes. L'opinion de la province n'est pas encore suffisamment connue...

(Nous l'avons dit plus haut: l'opinion des socialistes-révolutionnaires de gauche, et aussi celle des masses travailleuses à Pétrograd et en province, se précisa, par la suite, comme hostile à la signature du traité de paix avec les généraux allemands. )

Le délai de l'ultimatum allemand est de 48 heures. Dans ces conditions, qu'on le veuille ou non, la question sera discutée, la décision sera prise en hâte, dans les milieux strictement gouvernementaux. Et c'est ce qui est le plus terrible...
Quant à notre propre opinion, nos lecteurs la connaissent. Dès le début, nous étions contre les « pourparlers de paix ». Nous nous dressons aujourd'hui contre la signature du traité. Nous sommes pour l'organisation immédiate et active d'une résistance de corps de partisans. Nous estimons que le télégramme du gouvernement demandant la paix doit être annulé ; le défi doit être accepté et le sort de la Révolution remis directement, franchement, entre les mains des prolétaires du monde entier.
Lénine insiste pour la signature de la paix. Et, si nos informations sont exactes, une grande majorité finira par le suivre. Le traité sera signé.
Seule la conviction intime de l'invincibilité finale de cette Révolution nous permet de ne pas prendre cette éventualité trop au tragique. Mais cette façon de conclure la paix portera un coup très dur à la Révolution, en l'infirmant, en l'abaissant, en la déformant pour longtemps, nous en sommes absolument persuadés.
Nous connaissons l'argumentation de Lénine, surtout d'après son article : De la phrase révolutionnaire (Pravda, n° 31). Celte argumentation ne nous a pas convaincus.

L'auteur fait, ensuite, une critique serrée de l'argumentation de Lénine et lui en oppose une autre pour terminer comme suit :

Nous avons la conviction ferme que l'acceptation de la pais offerte ralentira la Révolution, l'abaissera, la rendra pour longtemps débile, anémique incolore... L'acceptation de la paix fera courber la Révolution, la mettra à genoux, lui coupera les ailes, l'obligera à ramper... Car l'esprit révolutionnaire, le grand enthousiasme de la lutte, cette envolée magnifique de la grandiose idée de l'affranchissement du monde - lui seront enlevés.
Et - pour le monde - sa lumière s'éteindra.

La majorité du Comité Central du parti communiste se prononça d'abord en faveur de la première solution. Mais Lénine eut peur de cette décision hardie En véritable dictateur, il n'avait aucune confiance en une action des masses si celles-ci n'étaient pas menées par des chefs et des politiciens, au moyen d'ordres formels et de machinations de coulisse. Il invoqua le danger de mort pour la Révolution si la paix offerte par les Allemands était rejetée. Il proclama la nécessité d'un « répit » qui permettrait de créer une armée régulière.

Pour la première fois depuis la Révolution, il allait braver l'opinion des masses et même celle de ses propres camarades. I1 menaça ces derniers de décliner toute responsabilité pour ce qui suivrait et de se retirer séance tenante si sa volonté n'était pas exécutée. Les camarades, à leur tour, eurent peur de perdre « le grand chef de la Révolution ». Ils cédèrent. L'opinion des masses fut délibérément piétinée. La paix fut signée.

Ainsi, pour la première fois, la « dictature du prolétariat » l'emporta sur le prolétariat. Pour la première fois, le pouvoir bolcheviste réussit à terroriser les masses, à substituer sa volonté à la leur, à agir de son chef, faisant fi de l'opinion des autres.

La paix de Brest-Litovsk fut imposée au peuple laborieux par le gouvernement bolcheviste. Le peuple pensait terminer la guerre d'une tout autre manière. Mais le gouvernement se chargea, lui, d'arranger tout. Il précipita les choses, força les événements et brima ainsi la résistance des masses. Il arriva à les faire taire, à obtenir leur obéissance, 1eur passivité forcée.

Je me souviens d'avoir rencontré incidemment, en ces heures de fièvre, le bolchevik connu N. Boukharine (exécuté, depuis, lors du fameux procès de Moscou). J'avais fait sa connaissance jadis, à New-York. Nous ne nous étions jamais revus en Russie. Passant rapidement par un couloir de Smolny (siège du gouvernement bolcheviste à Pétrograd à cette époque) où je m'étais rendu pour une affaire concernant notre organisation, je remarquai Boukharine en train de discuter et de gesticuler dans un recoin du couloir, au milieu d'un groupe de bolcheviks. Il me reconnut et me fit signe. Je m'approchai. Sans préambule, au comble de l'émotion, il se mit à se plaindre de l'attitude de Lénine dans la question de la paix. Il se lamentait de se trouver en désaccord complet avec Lénine. Il souligna que, sur ce point, il était entièrement d'accord avec les socialistes-révolutionnaires de gauche, les anarchistes et les masses en général. Et il affirmait, avec effroi, que Lénine ne voulait rien entendre, que Lénine « se fichait pas mal de l'avis des autres », qu'il « cherchait à imposer sa volonté et son erreur à tout le monde et terrorisait le parti, menaçant de lâcher le pouvoir ». D'après Boukharine, l'erreur de Lénine était fatale pour la Révolution. Et c'est ce qui l'effrayait.

- Mais, lui dis-je, si vous êtes en désaccord avec Lénine, vous n'avez qu'à l'affirmer et insister. Ceci d'autant que vous n'êtes pas seul. Et d'ailleurs, même si vous étiez seul, vous avez, je suppose, le même droit que Lénine d'avoir une opinion, de la faire valoir, de la répandre et la défendre.

- Oh, coupa-t-il, vous n'y pensez pas : vous imaginez-vous ce que cela signifie : lutter contre Lénine ? Ce serait terrible. Cela entraînerait automatiquement mon exclusion du parti. Cela signifierait une révolte contre tout notre passé, contre notre discipline, contre des camarades de lutte. Je me verrais dans l'obligation de provoquer une scission dans le parti, d'entraîner avec moi d'autres réfractaires, de créer un parti à part pour lutter contre celui de Lénine. Voyons, mon vieux, vous me connaissez assez : suis-je de taille à devenir chef de parti et à déclarer la guerre à Lénine et au parti bolcheviste ? Non, ne nous leurrons pas ! Je n'ai pas l'étoffe d'un chef, moi. Et même si je l'avais... Non, non, je ne peux pas, je ne peux pas faire cela.

Il était très ému. Il se mit la tête entre les mains. Il pleurait presque.

Pressé et sentant l'inutilité de prolonger le débat, je l'abandonnai à son désespoir.

Comme on sait, il s'est rallié plus tard - peut-être en apparence seulement - à la thèse de Lénine.

Tel fut le premier différend sérieux entre le nouveau gouvernement et le peuple gouverné. Il se résolut à l'avantage du pouvoir qui s'imposa.

Ce fut la première imposture. Et ce ne fut que le premier pas - mais le plus difficile. Dorénavant, les choses devaient aller « toutes seules ». Ayant une première fois enjambé impunément la volonté des masses laborieuses, s'étant une première fois emparé de l'initiative de l'action, le nouveau pouvoir lança, pour ainsi dire, un lasso autour de la Révolution. Par la suite, il n'avait plus qu'à le serrer pour obliger et, finalement, habituer les masses à se traîner à sa remorque, pour leur faire abandonner entre ses mains toute initiative, les soumettre entièrement à son autorité et réduire toute la Révolution aux proportions d'une dictature.

C'est ce qui arriva, en effet. Car, telle est, fatalement, l'attitude de tout gouvernement. Tel est, fatalement, le chemin de toute Révolution qui laisse intact le principe étatiste, centraliste, politique, gouvernemental.

Ce chemin est une pente. Une fois cette pente prise, le glissement se fait tout seul. Rien ne peut plus s'arrêter. Tout d'abord, ni les gouvernants, ni les gouvernés ne s'en aperçoivent. Les premiers (tant qu'ils sont sincères) croient remplir leur rôle et poursuivre une œuvre indispensable, salutaire. Les seconds, fascinés, serrés de près, dominés, suivent... Et quand, enfin, les uns et surtout les autres commencent à comprendre l'erreur, il est trop tard. Impossible de reculer. Impossible même de modifier quoi que ce soit. On est trop engagé sur la pente fatale. Et même si les gouvernés crient casse-cou et se dressent contre les gouvernants pour leur faire remonter cette pente menaçante, il est trop tard !


Chapitre suivant

Table des matières


Notes :

1. Comme dans maintes autres circonstances, les bolcheviks s'efforcent depuis longtemps, de défigurer les faits. Ils affirment, dans leur presse que Jélezniakoff était devenu - ou même fut toujours - bolchevik. On comprend que le contraire les gêne. Au moment de la mort de Jélezniakoff (il fut mortellement blessé lors d'un combat contre les « blancs » dans le Midi), les bolcheviks ont raconté dans une note, parue dans les Izvestia, que Jélezniakoff sur son lit de mort aurait déclaré être d'accord avec le bolchevisme. Depuis, ils disent carrément qu'il a toujours été bolchevik. Tout cela est faux. L'auteur de ces lignes et d'autres camarades d'idées ont connu Jélezniakoff intimement. En quittant Pétrograd pour le front, prenant congé de moi et sachant qu'en tant qu'anarchiste il pouvait s'attendre à tout de la part des bolcheviks, il me déclara textuellement ceci : « Quoi qu'il advienne et quoi qu'on puisse raconter sur moi, sache bien que je suis anarchiste que je me battrai comme tel et que si tel est mon sort, je mourrai en anarchiste. » Et il me légua le devoir de démolir le cas échéant les mensonges bolchevistes. J'accomplis ici ce devoir. Retour