Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE DEUXIÈME

Deuxième partie : Autour de la Révolution d'Octobre

Chapitre I

L'attitude des bolcheviks et des anarchistes avant Octobre



L'attitude du parti bolcheviste à la veille de la Révolution d'octobre fut très typique (dans le sens que nous venons d'examiner).

Il convient de rappeler ici que l'idéologie de Lénine et la position du parti bolcheviste avaient beaucoup évolué depuis 1900. Se rendant compte que les masses laborieuses russes, une fois lancées dans la Révolution, iraient très loin et ne s'arrêteraient pas à une solution bourgeoise - surtout dans un pays où la bourgeoisie existait à peine comme classe - Lénine et son parti, dans leur désir de devancer et de dominer les masses pour les mener, finirent par établir un programme révolutionnaire extrêmement avancé. Ils envisageaient maintenant une révolution nettement socialiste. Ils arrivèrent à une conception presque libertaire de la révolution, à des mots d'ordre d'un esprit presque anarchiste - sauf, bien entendu, les points de démarcation fondamentaux : la prise du pouvoir et le problème de l'Etat.

Lorsque je lisais les écrits de Lénine, surtout ceux postérieurs à 1914, je constatais le parallélisme parfait de ses idées avec celles des anarchistes, exception faite de l'idée de l'Etat et du Pouvoir. Cette identité d'appréciation, de compréhension et de prédication me paraissait, déjà, très dangereuse pour la vraie cause de la Révolution. Car - je ne m'y trompais pas - sous la plume, dans la bouche et dans l'action des bolcheviks, toutes ces belles idées étaient sans vie réelle, sans lendemain. Ces écrits et ces paroles, fascinantes, entraînantes, devaient rester sans conséquences sérieuses puisque les actes ultérieurs n'allaient certainement pas correspondre aux théories. Or, j'avais la certitude que, d'une part, les masses, vu la faiblesse de l'anarchisme, allaient suivre aveuglément les bolcheviks, et que, d'autre part, ces derniers allaient, fatalement, tromper les masses, les égarer sur une voie néfaste. Car, inévitablement, la voie étatiste allait fausser et dénaturer les principes proclamés.

C'est ce qui se produisit, en effet.

Afin de frapper l'esprit des masses, gagner leur confiance et leurs sympathies, le parti bolcheviste lança, avec toute la puissance de son appareil d'agitation et de propagande, des mots d'ordre qui, jusqu'alors, caractérisaient, précisément, l'anarchisme :

Vive la Révolution Sociale !

A bas la guerre ! Vive la paix immédiate !

Et, surtout :

La terre aux paysans ! Les usines aux ouvriers !

Les masses laborieuses se saisirent vite de ces « slogans »qui exprimaient parfaitement leurs véritables aspirations.

Or, dans la bouche et sous la plume des anarchistes, ces mots d'ordre étaient sincères et concrets, car ils correspondaient à leurs principes et, surtout, à une action envisagée comme entièrement conforme à ces principes. Tandis que chez les bolcheviks les mêmes mots d'ordre signifiaient des solutions pratiques totalement différentes de celles des libertaires et ne correspondaient nullement aux idées que les mots prétendaient exprimer. Ce n'était justement que des « slogans ».

« Révolution sociale » signifiait pour les anarchistes un acte vraiment social : une transformation qui allait se produire en dehors de toute organisation ou activité politique et étatiste, de tout système social périmé - gouvernemental et autoritaire.

Or, les bolcheviks prétendaient faire la Révolution Sociale précisément à l'aide d'un Etat omnipotent, d'un gouvernement tout-puissant, d'un pouvoir dictatorial.

Tant qu'une révolution n'a pas aboli l'Etat, le gouvernement et la politique, les anarchistes ne la considèrent pas comme une Révolution Sociale, mais simplement comme une révolution politique (qui, bien entendu, peut être plus ou moins teintée d'éléments sociaux).

Or, l'arrivée au pouvoir, l'organisation de « leur » gouvernement et de « leur » Etat suffisent aux « communistes» pour parler d'une Révolution Sociale.

Dans l'esprit des anarchistes, « Révolution Sociale » voulait dire : la destruction de l'Etat en méme temps que du capitalisme, et la naissance d'une société basée sur un autre mode d'organisation sociale.

Pour les bolchéviks, « Révolution Sociale » signifiait, au contraire, la résurrection de l'Etat après l'abolition de l'Etat bourgeois, c'est-à-dire la création d'un nouvel Etat puissant appelé à « construire le socialisme ».

Les anarchistes tenaient pour impossible d'instaurer le socialisme par l'Etat.

Les bolchevik prétendaient ne pouvoir y parvenir autrement que par l'Etat.

La différence d'interprétation était, on le voit, fondamentale.

(Je me rappelle ces grandes affiches collées aux murs, au moment de la Révolution d'octobre, annonçant des conférences de Trotsky sur l'Organisation du Pouvoir. « Erreur typique et fatale, disais-je aux camarades, car s'il s'agit d'une Révolution Sociale, il faut se préoccuper de l'organisation de la Révolution et non pas de l'organisation du Pouvoir» .)

L'interprétation de l'appel à la paix immédiate était aussi très différente.

Les anarchistes entendaient par là une action directe des masses armées elles-mêmes, par-dessus la tête des gouvernants, des politiciens et des généraux. D'après les anarchistes, ces masses devaient quitter le front et rentrer dans le pays, proclamant ainsi hautement, à travers le monde, leur refus de se battre stupidement pour les intérêts des capitalistess leur dégoût de l'ignoble boucherie. Les anarchistes étaient d'avis que, précisément, un tel geste - franc, intègre, décisif - aurait produit un effet foudroyant sur les soldats des autres pays et aurait pu amener, en fin de compte, la fin de la guerre, peut-être même sa transformation en une révolution mondiale. Ils pensaient qu'il fallait au besoin, profitant de l'immensité du pays, y entraîner l'ennemi, le couper de ses bases, le décomposer et le mettre hors d'état de combattre.

Les bolcheviks avaient peur d'une telle action directe. Politiciens et étatistes, ils songeaient, eux, à une paix par la voie diplomatique et politique, fruit de pourparlers avec les généraux et les « plénipotentiaires » allemands.

La terre aux paysans, les usines aux ouvriers ! Les anarchistes entendaient par là que, sans être propriété de qui que ce fût, le sol serait mis à la disposition de tous ceux qui désiraient le cultiver (sans exploiter personne), de leurs associations et fédérations, et que, de même, les usines, fabriques, mines, machines, etc., seraient également à la disposition de toutes les associations ouvrières productrices et de leurs fédérations. Le mode et les détails de cette activité seraient réglés par ces associations et fédérations elles-mêmes, suivant un libre accord.

Or, les bolcheviks entendaient par le même mot d'ordre l'étatisation de tous ces éléments. Pour eux, la terre, les usines, les fabriques, les mines, les machines, les moyens de transport, etc., devaient être propriété de l'Etat qui les remettrait en usufruit aux travailleurs.

Une fois de plus, la différence de l'interprétation était fondamentale.

Quant aux masses elles-même, intuitivement, elles comprenaient tous ces mots d'ordre plutôt dans le sens libertaire. Mais, comme nous l'avons déjà dit, la voix anarchiste était relativement si faible que les vastes masses ne l'entendaient pas. I1 leur semblait que seuls les bolcheviks osaient lancer et défendre ces beaux et justes principes. Ceci d'autant plus que le parti bolcheviste se proclamait tous les jours et à tous les coins de rues le seul parti luttant pour les intérêts des ouvriers et des paysans ; le seul qui, une fois au pouvoir, saurait accomplir la Révolution Sociale. « Ouvriers et paysans ! Le parti bolcheviste est le seul qui vous défend. Aucun autre parti ne saura vous mener à la victoire. Ouvriers et paysans ! Le parti bolcheviste est votre parti à vous. Il est l'unique parti qui est réellement vôtre. Aidez-le à prendre le pouvoir, et vous triompherez. » Ce leitmotiv de la propagande bolcheviste devint finalement une véritable obsession. Même le parti des socialistes-révolutionnaires de gauche - parti politique autrement fort que les petits groupements anarchistes - ne put rivaliser avec les bolcheviks. Pourtant, il était alors puissant au point que les bolcheviks durent compter avec lui et lui offrir, pour quelque temps, des sièges au gouvernement.



Les bolcheviks, les anarchistes et les soviets. -- Il est, enfin, intéressant de comparer la position des bolcheviks à celle des anarchistes, à la veille de la Révolution d'octobre, en face de la question des Soviets ouvriers.

Le parti bolcheviste comptait accomplir la Révolution, d'une part, par l'insurrection de ces Soviets qui exigeraient « tout le pouvoir » pour eux et, d'autre part, par l'insurrection militaire qui soutiendrait l'action des Soviets (le tout, bien entendu, sous la direction immédiate et effective du parti). Les masses ouvrières avaient mission d'appuyer vigoureusement cette action. En parfait accord avec sa façon de voir et sa « tactique », le parti bolcheviste lança le mot d'ordre général de la Révolution : « Tout le pouvoir aux Soviets ! »

Quant aux anarchistes, ce mot d'ordre leur était suspect, et pour cause ; ils savaient bien que cette formule ne correspondait nullement aux véritables desseins du parti. Ils savaient qu'en fin de compte celui-ci cherchait le pouvoir politique, bien centralisé, pour lui-même (c'est-à-dire pour son comité central et, en dernier lieu, pour son chef Lénine qui, comme on sait, dirigeait tous les préparatifs de la prise du pouvoir, aidé par Trotsky).

« Tout le pouvoir aux Soviets ! » n'était donc au fond, selon les anarchistes, qu'une formule creuse, pouvant recouvrir plus tard n'importe quel contenu. Elle était même une formule fausse, hypocrite, trompeuse, « car, disaient les anarchistes, si le « pouvoir » doit appartenir réellement aux Soviets, il ne peut pas être au parti; et s'il doit être au parti, comme les bolcheviks l'envisagent, il ne peut appartenir aux Soviets ». C'est pourquoi les anarchistes, tout en admettant que les Soviets pouvaient remplir certaines fonctions dans l'édification de la nouvelle société, n'admettaient pas la formule sans réserve. Pour eux, le mot pouvoir la rendait ambiguë, suspecte, illogique et démagogique. Ils savaient que, par sa nature même, le pouvoir politique ne saurait être réellement exercé que par un groupe d'hommes très restreint, au centre. Donc, ce pouvoir - le vrai - e pourrait appartenir aux Soviets. Il serait, en réalité, entre les mains du parti. Mais alors, quel sens avait la formule : « Tout le pouvoir aux Soviets » ?

Voici comment les anarcho-syndicalistes exprimèrent leurs doutes et leur pensée à ce sujet (trad. du russe, cit. du Goloss Trouda, hebdomadaire anarcho-syndicaliste de Pétrograd, no 11, du 20 octobre 1917, éditorial : « Est-ce la fin ? ») :

La réalisation éventuelle de la formule : Tout le pouvoir aux Soviets -- ou, plutôt, la prise éventuelle du pouvoir politique-- serait-ce la fin ? Serait-ce tout ? Cet acte achèvera-t-il l'œuvre destructive de la Révolution ? Déblayera-t-il définitivement le terrain pour la grande édification sociale, pour l'élan créateur du peuple en révolution ?

La victoire des « Soviets » - si elle devient un fait accompli - et, une fois de plus, « l'organisation du pouvoir» qui la suivra, signifiera-t-elle effectivement la victoire du Travail, des forces organisées des travailleurs, le début de la véritable construction socialiste ? Cette victoire et ce nouveau « pouvoir » réussiront-ils à sortir la Révolution de l'impasse où elle s'est engagée ? Arriveront-ils à ouvrir de nouveaux horizons créateurs à la Révolution, aux masses, à tous ? Vont-ils désigner à la Révolution le vrai chemin d'un travail constructif, la solution effective de tous les problèmes brûlants de l'époque ?

Tout dépendra de l'interprétation que les vainqueurs prêteront au mot « pouvoir » et à leur notion d'« organisation du pouvoir ». Tout dépendra de la façon dont la victoire sera utilisée ensuite par les éléments qui tiendront, au lendemain de la victoire, ledit « pouvoir ».

Si par « pouvoir » on veut dire que tout travail créateur et toute activité organisatrice, sur toute l'étendue du pays, passeront aux mains des organismes ouvriers et paysans soutenus par les masses en armes ;

Si l'on entend par « pouvoir » le plein droit de ces organismes d'exercer cette activité et de se fédérer dans ce but d'une façon naturelle et libre, commençant ainsi la nouvelle construction économique et sociale qui mènera la Révolution vers de nouveaux horizons de paix, d'égalité économique et de vraie liberté ;

Si le mot d'ordre « pouvoir aux Soviets » ne signifie pas l'installation de foyers d'un pouvoir politique foyers subordonnés à un centre politique et autoritaire général de l'Etat ;

Si, enfin, le parti politique aspirant au pouvoir et à là domination s'élimine après`ta victoire et cède effectivement sa place à une libre auto-organisation des travailleurs ;

Si le « pouvoir des Soviets » ne devient pas, en réalité, un pouvoir étatiste d'un nouveau parti politique,

Alors, et alors seulement, la nouvelle crise pourra devenir la dernière, pourra signifier le début d'une ère nouvelle.

Mais si l'on veut entendre par « pouvoir » une activité de foyers politiques et autoritaires du parti, foyers dirigés par son centre politique et autoritaire principal (pouvoir central du parti et de l'Etat) si la « prise du pouvoir par les Soviets » signifie, en réalité, l'usurpation du pouvoir par un nouveau parti politique, dans le but de reconstruire, à l'aide de ce pouvoir, par en haut et par le « centre » toute la vie économique et sociale du pays et de résoudre ainsi les problèmes compliqués du moment et de l'époque - alors cette nouvelle étape de la Révolution ne sera pas, elle non plus, une étape définitive. Nous ne doutons pas un instant que ce « nouveau pouvoir » ne saurait ni commencer la vraie construction socialiste ni même satisfaire les besoins et les intérêts essentiels et immédiats de la population. Nous ne doutons pas que les masses seront vite déçues de leurs nouvelles idoles et obligées de se tourner vers d'autres solutions, après avoir désavoué leurs derniers dieux. Alors, après un intervalle - plus ou moins long - la lutte recommencera nécessairement. Ce sera le début de la troisième et dernière étape de la Révolution russe : étape qui fera d'elle, effectivement, une Grand e Révolution.

Ce sera une lutte entre les forces vives déployées par l'élan créateur des masses, d'une part, et le pouvoir social-démocrate à esprit centraliste se défendant âprement, d'autre part. Autrement dit : lutte entre les organismes ouvriers et paysans agissant directement et de leur propre chef, s'emparant de la terre et de tous les moyens de production, de transport, de distribution, pour établir, en toute indépendance, une vie humaine vraiment nouvelle, d'une part, et l'autorité marxiste politique, d'autre part; lutte entre les systèmes autoritaire et libertaire; lutte entre les deux principes qui se disputent depuis longtemps la prééminence : le principe marxiste et le principe anarchiste.

Et seule la victoire complète, définitive du principe anarchiste, principe d'une auto-organisation libre et naturelle des masses, signifiera la véritable victoire de la Grande Révolution.

Nous ne croyons pas à la possibilité d'accomplir la Révolution Sociale par le procédé politique. Nous ne croyons pas que l'œuvre de la construction sociale nouvelle, que la solution des problèmes si vastes, variés et compliqués de notre temps, puissent être réalisés par un acte politique, par la prise du pouvoir, par le haut, par le centre...

Qui vivra verra !


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