Voline
La révolution inconnue
Russie 1917 - 1921
LIVRE DEUXIÈME
Première partie : Les deux idées de la Révolution
Chapitre II
| Les causes et les conséquences |
| de la conception bolcheviste |
Quelques appréciations. -- Ce fut, on le sait, la conception politique, gouvernementale, étatiste et centraliste qui l'emporta.
Ici se pose préalablement une question qu'il importe d'éclaircir avant de revenir aux événements et sur d'autres questions.
Quelles furent les raisons fondamentales qui permirent au bolchevisme de l'emporter sur l'anarchisme dans la Révolution russe ? Comment apprécier ce triomphe ?
La différence numérique et la mauvaise organisation des anarchistes ne suffisent pas pour expliquer leur insuccès : au cours des événements, leur nombre aurait pu s'élever et leur organisation s'améliorer.
La violence seule n'est pas non plus une explication suffisante : si de vastes masses avaient pu être saisies à temps par les idées anarehistes, la violence n'eût pu s'exercer.
D'autre part, on le verra, l'échec n'est imputable ni àl'idee anarchiste comme telle ni à l'attitude des libertaires : il fut la conséquence presque inéluctable d'un ensemble de faits indépendants de leur volonté.
Cherchons donc à établir les causes essentielles de la défaite de l'idée anarchiste. Elles sont multiples. Enumérons-les, par ordre d'importance, et tâchons de les juger à leur juste valeur.
1° L'état d'esprit général des masses populaires (et aussi des couches cultivées ).
En Russie, comme partout ailleurs, l'Etat et le gouvernement apparaissaient aux masses comme des éléments indispensables, naturels historiquement fondés une fois pour toutes. Les gens ne se demandaient même pas si l'Etat, si le Gouvernement(1) représentaient des institutions « normales », utiles, acceptables. Une pareille question ne leur venait pas à l'esprit. Et si quelqu'un la formulait, il commençait - et très souvent aussi il finissait - par ne pas être compris.
(Au cours de la Révolution, les masses devenaient, intuitivement, de plus en plus « anarchisantes ». Mais il leur manquait la conscience et les connaissances anarchistes. Et le temps pour s'en pénétrer leur manqua aussi.)
2° Ce préjugé étatiste, presque inné, dû à une évolution et à une ambiance millénaires, donc devenu une « seconde nature », fut raffermi ensuite - surtout en Russie où la littérature anarchiste n'existait à peu près pas, sauf quelques brochures et tracts clandestins - par la presse tout entière, y compris celle des partis socialistes.
N'oublions pas que la jeunesse russe avancée lisait une littérature qui, invariablement, présentait le socialisme sous un jour étatiste. Les marxistes et les antimarxistes se disputaient entre eux, mais pour les uns comme pour les autres l'Etat restait la base indiscutable de toute société moderne.
Jamais les jeunes générations russes ne se représentaient le socialisme autrement que dans un cadre étatiste. A part quelques rares exceptions individuelles, la conception anarchiste leur resta inconnue jusqu'aux événements de l917. Non seulement la presse, mais toute l'éducation - et de tout temps - eurent un caractère étatiste.
3° C'est pour les raisons exposées ci-dessus que les partis socialistes, y compris les bolcheviks, purent disposer, au début même de la Révolution, de cadres importants de militants prêts à l'action.
Les membres des partis socialistes modérés étaient, à ce moment déjà, relativement nombreux en Russie, ce qui fut une des causes du succès des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires de droite.
Quant aux cadres bolchevistes, ils se trouvaient alors surtout à l'étranger. Mais tous ces hommes regagnèrent rapidemcnt leur pays et se mirent aussitôt à l'oeuvre.
Comparativement aux forces socialistes et bolchévistes, qui agissaient ainsi en Russie dès le début de la Révolution sur une vaste échelle et d'une façon massive, organisée, serrée, les anarchistes n'étaient alors qu'une petite poignée d'hommes sans influence.
(Il ne s'agit pas seulement du nombre. Reniant les moyens et les buts politiques, les anarchistes, logiquement, ne forment pas de parti politique artificiellement discipliné en vue de la conquête du pouvoir. Ils s'organisent en groupes de propagande ou d'action sociale et ensuite en associations ou en fédérations, suivant une discipline libre. Ce mode d'organisation et d'action contribue à les mettre, provisoirement, dans un état d'infériorité vis-à-vis des partis politiques. Cela, d'ailleurs, ne les décourage nullement, car ils travaillent pour le jour où les vastes masses ayant compris - par la force des choses, doublée d'une propagande explicative et éducative - la vérité vitale de leur conception, ils voudront réaliser celle-ci. )
Je me rappelle que, rentré de l'étranger en Russie et arrivé à Pétrograd dans les premiers jours de juillet 1917, je fus frappé par le nombre impressionnant d'affiches bolchevistes annonçant des meetings et des conférences dans tous les coins de la capitale et de la banlieue, dans les salles publiques dans les usines, etc. Je ne voyais pas une seule affiche anarchiste. J'appris aussi que le parti bolcheviste publiait, dans la capitale et ailleurs, des journaux quotidiens à gros tirage et qu'il possédait un peu partout - dans les usines, dans les administrations, dans l'armée, etc., - des noyaux importants et influents. Et je constatai en même temps, avec une amère déception, l'absence à Pétrograd d'un journal anarchiste ainsi que de toute propagande orale. Certes, il y existait quelques groupements libertaires, très primitifs. Il y avait aussi à Cronstadt (voir livre III, chapitre premier) quelques anarchistes actifs dont l'influence se faisait sentir. Mais ces « cadres » étaient insuffisants pour unc propagande efficace, appelée non seulement à prêcher une idée quasi inconnue, mais aussi à contrecarrer la puissante propagande et l 'action bolchevistes. Au cinquième mois d'une formidable révolution, aucun journal, aucune voix anarchiste dans la capitale du pays ! Ceci, face à une activité déchaînée du parti bolcheviste. Telle fut ma constatation. Ce n'est qu'au mois d'août, et avec de très grandes difficultés, que le petit groupe anarcho syndicaliste, composé surtout de camarades rentrés de l'étranger, réussit enfin à mettre sur pied un journal hebdomadaire (Goloss Trouda, « la Voix du Travail »). Et quant à la propagande par la parole, on ne comptait guère à Pétrograd que trois ou quatre camarades capables de la mener. A Moscou, la situation était plus favorable, car il y existait déjà un quotidien libertaire, publié par une assez vaste Fédération, sous le titre : « L'Anarchie ». En province, les forces et la propagande anarchistes étaient insignifiantes.
Il faut s'étonner de ce que, en dépit de cette carence et d'une situation aussi défavorable, les anarchistes aient su gagner un peu plus tard - et un peu partout - une certaine influence, obligeant les bolcheviks à les combattre les armes à la main et, par endroits, pendant assez longtemps, avant de les écraser. Ce succès rapide et spontané de l'idée anarchiste est très significatif. (Nous verrons plus loin comment tous ces faits s'enchaînent et s'expliquent.)
Lorsque, à mon arrivée, quelques camarades voulurent connaître mes premières impressions, je leur dis ceci : « Notre retard est irréparable. C'est comme si nous avions à rattraper à pied un train express qui, en possession des bolcheviks, se trouve à 100 kilomètres devant nous et file à 100 kilomètres à l'heure. Nous devons non seulement le rattraper, mais nous y cramponner en pleine marche, y grimper, y pénétrer, y combattre les bolcheviks, les en déloger et, enfin, non pas nous emparer du train, mais - ce qui est beaucoup plus délicat - le mettre à la disposition des masses en les aidant à le faire marcher. Il faut un miracle pour que tout cela réussisse. Notre devoir est de croire à ce miracle et de travailler à sa réalisation. »
J'ajoute que ce « miracle » faillit se produire au moins deux fois au cours de la Révolution : la première, à Cronstadt, lors du soulèvement de mars 1921 ; la seconde, en Ukraine, lors du mouvement de masses dit « makhnoviste ».
Ces deux événements sont, nous l'avons dit, passés sous silence ou défigurés dans les ouvrages dus à la plume d'auteurs ignorants ou intéressés. Ils restent, généralement, inconnus du public. Nous nous en occuperons de prés dans la dernière partie de notre ouvrage.
4° Certains événements de la Révolution (voir plus loin) nous prouvent qu'en dépit des circonstances défavorables et de l'insuffisance des cadres anarchistes, l'idée eût pu se frayer un chemin, et même l'emporter, si les masses ouvrières russes avaient eu à leur disposition, au moment même de la Révolution, des organismes de classe de vieille date, expérimentés, éprouvés, prêts à agir de leur chef et à mettre cette idée en pratique. Or, la réalité fut tout autre. Les organisations ouvrières ne surgirent qu'au cours de la Révolution. Certes, elles prirent aussitôt, numériquement, un élan prodigieux. Rapidement, le pays entier se couvrit d'un vaste réseau de syndicats, de comités d'usines, de Soviets, etc. Mais ces organismes naissaient sans préparation ni stage d'activité préalable, sans expérience acquise, sans idéologie nette, sans initiative indépendante. Ils n'avaient encore jamais vécu des luttes d'idées ou autres. Ils n'avaient aucune tradition historique, aucune compétence, aucune notion de leur rôle, de leur tâche, de leur véritable mission. L'idée libertaire leur était inconnue. Dans ces conditions, ils étaient condamnés à se traîner, dès leurs débuts, à la remorque des partis politiques. (Et par la suite - les bolcheviks, justement, s'en chargèrent - le temps leur manqua pour que les faibles forces anarchistes pussent les éclairer dans la mesure nécessaire.)
Les groupements libertaires comme tels ne peuvent être que des « postes émetteurs » d'idées. Pour que ces idées soient appliquées à la vie, il faut des « postes récepteurs » : des organismes ouvriers prêts à se saisir de ces idées-ondes, à les « capter » et à les mettre à exécution. (Si de tels organismes existent, les anarchistes du corps de métier correspondant y adhèrent, y apportant leur aide éclairée, leurs conseils, leur exemple, etc.) Or, en Russie, ces « postes récepteurs » manquaient, les organisations surgies pendant la révolution ne pouvant pas remplir ce rôle tout de suite. Les idées anarchistes, tout en étant lancées très énergiquement par quelques « postes émetteurs » - peu nombreux d'ailleurs - se perdaient « dans l'air » sans être utilement « captées », donc sans résultats pratiques, voire presque sans résonance effective. Pour que, dans ces conditions, l'idée anarchiste pût se frayer un chemin et l'emporter, il aurait fallu, soit que le bolchevisme n'existât pas (ou que les bolcheviks agissent en anarchistes), soit que la Révolution réservât aux libertaires et aux masses laborieuses le temps nécessaire pour permettre aux organismes ouvriers de « capter » l'idée et de devenir aptes à la réaliser, avant d'être accaparés et subjugués par l'Etat bolcheviste. Cette dernière éventualité ne se produisit pas, les bolcheviks ayant accaparé les organisations ouvrières (et barré la route aux anarchistes) avant que celles-ci pussent se familiariser avec l'idée anarchiste, s'opposer à cette mainmise et orienter la Révolution dans le sens libertaire.
L'absence de « postes récepteurs », c'est-à-dire d'organismes ouvriers socialement prêts à saisir et à réaliser, dès le début, l'idée anarchiste (et, ensuite, le manque de temps nécessaire pour que de tels « postes récepteurs » se formassent), cette absence fut, à mon avis, l'une des raisons principales de l'échec de l'anarchisme dans la Révolution russe de 1917.
5° Un autre facteur que nous venons d'effleurer et dont l'importance ne fut pas moindre, en dépit de son caractère subjectif, vint s'ajouter au précèdent, Il l'aggrava, il le rendit définitivement fatal pour la Révolution.
Il y avait un moyen simple et rapide d'éliminer les effets du retard des masses, de rattraper le temps perdu, de combler les lacunes : c'était de laisser le champ libre à la propagande et au mouvement libertaires dès que, le dernier gouvernement de Kérensky tombé, la liberté de parole, d'organisation et d'action serait définitivement conquise par la Révolution.
L'absence d'organisation de classe, d'une vaste propagande libertaire et de connaissances anarchistes avant la Révolution nous fait comprendre pourquoi les masses confièrent le sort de celle-ci à un parti politique et à un Pouvoir, rééditant ainsi l'erreur fondamentale des révolutions antérieures. Dans les conditions données, ce début devenait objectivement inévitable. Mais la suite ne l'était nullement.
Je m'explique.
La vraie révolution ne peut prendre son essor, évoluer, atteindre ses buts, que si elle a pour climat une libre circulation des idées révolutionnaires sur la voie à suivre et sur les problèmes à résoudre. Cette liberté est indispensable à la révolution comme l'air l'est à la respiration(2). C'est pourquoi, entre autres, la dictature d'un parti, dictature qui aboutit fatalement à la suppression de toute liberté de parole, de presse, d'organisation et d'action - même pour les courants révolutionnaires, sauf pour le parti au pouvoir - est mortelle pour la vraie Révolution. En matière sociale, personne ne peut prétendre posséder la vérité entière, ne pas se tromper de route. Ceux qui le prétendent - qu'ils s'appellent « socialistes », « communistes », « anarchistes » ou autrement encore - et qui, devenus puissants, écrasent, forts de cette prétention, d'autres idées, ceux-là établissent fatalement une sorte d'Inquisition sociale qui, comme toute Inquisition, étouffe toute vérité, toute justice, tout progrès la vie, l'homme, le souffle même de la Révolution. Seuls, le libre échange d'idées révolutionnaires la multiforme pensée collective, avec sa loi naturelle de sélection, peuvent nous éviter les erreurs et nous empêcher de nous égarer. Ceux qui ne le reconnaissent pas sont, tout simplement, de mauvais individualistes, tout en se prétendant « socialistes »« collectivistes », « communistes », etc. De nos jours ces vérités sont tellement claires, naturelles - je dis même « évidentes » - qu'on est vraiment gêné d'y insister. Il faut être sourd et aveugle, ou de mauvaise foi, pour les méconnaître. Et pourtant, Lénine et d'autres avec lui, indubitablement sincères, les abjurèrent. Faillibilité de la pensée humaine ! Et quant à ceux qui suivirent aveuglément les « Chefs », ils comprirent l'erreur trop tard : l'Inquisition fonctionnait à plein rendement, elle possédait son « appareil » et ses forces coercitives ; les masses « obéissaient », comme elles en avaient pris l'habitude, ou étaient, de nouveau, impuissantes à changer la situation. . La Révolution était viciée, détournée de son chemin, et la bonne route était perdue. « Tout me dégoûte à un tel point que, indépendamment de ma maladie, je voudrais lâcher tout et m'enfuir », avoua Lénine, un jour, à ses camarades, voyant ce qui se passait autour de lui. Avait-il compris ?
Si, une fois au pouvoir, le parti bolcheviste avait, ne disons pas encouragé (c'eût été trop lui demander), mais seulement admis la parole et le mouvement libertaires, le retard eut été vite rattrapé et les lacunes comblées. Les faits nous le verrons, le prouvent irréfutablement. Rien que la lutte longue et difficile que les bolcheviks ont dû mener contre l'anarchisme, malgré sa faiblesse, permet d'entrevoir les succès que ce dernier aurait remportés s'il avait obtenu le liberté de parole et d'action.
Or, précisément en raison des premiers succès du mouvement libertaire, et parce que la libre activité anarchiste allait susciter infailliblement l'idée de l'inutilité (au moins !) de tout parti politique et de tout Pouvoir, ce qui eût abouti fatalement à son élimination, l'autorité bolcheviste ne pouvait admettre cette liberté. Tolérer la propagande anarchiste équivalait pour elle au suicide. Elle fit son possible pour empêcher d'abord, interdire ensuite et supprimer finalement, par la force brutale, toute manifestation des idées libertaires.
On prétend souvent que les masses laborieuses sont incapables d'accomplir leur révolution elles-mêmes, librement. Cette thèse est particulièrement chère aux « communistes », car elle leur permet d'invoquer une situation « objective » aboutissant nécessairement à la répression des « néfastes utopies anarchistes ». (Avec les masses incapables, disent-ils, une « révolution anarchiste » signifierait la mort de la Révolution.) Or, cette thèse est absolument gratuite. Qu'on veuille bien fournir des preuves de cette prétendue incapacité des masses ! On aura beau fouiller l'Histoire, on n'y trouvera pas un seul exemple où l'on a vraiment laissé les masses laborieuses agir librement (en les aidant, naturellement), ce qui serait l'unique moyen de prouver leur incapacité. Pour des raisons faciles à comprendre, on ne tentera jamais une telle expérience. (Elle serait, pourtant, aisée.) Car on sait parfaitement que la thèse est fausse et que l'expérience mettrait fin à l'exploitation du peuple et à l'autorité, basées, quelle que soit leur forme, non sur l'incapacité des masses, mais uniquement sur la violence et la ruse. C'est pour cela, d'ailleurs, que tôt ou tard les masses travailleuses seront historiquement acculées à prendre leur liberté d'action par la Révolution, la vraie ; car jamais les dominateurs (ils sont toujours, en même temps, exploiteurs ou se trouvent au service d'une couche d'exploiteurs) ne la « donneront », quelle que soit leur étiquette.
Le fait d'avoir toujours confié leur sort, jusqu'à présent, à des partis, à des gouvernements et à des « chefs » - faits que tous les dominateurs et exploiteurs en herbe mettent à profit pour subjuguer les masses - s'explique par plusieurs raisons que nous n'avons pas à analyser ici et qui n'ont rien à voir avec la capacité ou l'incapacité des masses. Ce fait prouve, si l'on veut, la crédulité, l'insouciance des masses, l'ignorance de leur force, mais nullement leur incapacité, c'est-à-dire l'absence de cette force. « Incapacité des masses ! » Quelle trouvaille pour tous les exploiteurs et dominateurs passés, présents et futurs et surtout pour les modernes aspirants esclavagistes, quelle que soit leur enseigne : « nazisme » ou « bolchevisme », « fascisme » ou « communisme » ! « Incapacité des masses » ! Voilà un point sur lequel les réactionnaires de tout poil sont parfaitement d'accord avec les « communistes ». Et cet accord est très significatif.
Que les candidats chefs de nos jours, seuls infaillibles et « capables », permettent donc aux masses laborieuses, au lendemain de la Révolution qui vient, d'agir librement, en les aidant, tout simplement, là où il le faudra ! Ils verront bien si les masses sont « incapables » d'agir sans tuteurs politiques. Nous pouvons les assurer que la Révolution aboutira alors à un résultat autre que celui de 1917 : le « fascisme » et la guerre en permanence !
Hélas, nous le savons d'avance : ils n'oseront jamais une pareille expérience. Et les masses auront de nouveau une tâche particulière à remplir : celle d'éliminer en toute connaissance de cause, et en temps opportun, tous les « aspirants », pour prendre l'œuvre en leurs mains propres et la mener en toute indépendance. Espérons que, cette fois, la tâche sera menée jusqu'au bout.
Le lecteur comprend ainsi pourquoi la propagande des idées anarchistes, tendant à briser la crédulité des masses et à leur insuffler la conscience de leur force et la confiance en elles-mêmes, fut considérée, de tout temps et dans tous les pays, comme la plus dangereuse. Elle était réprimée, et ses serviteurs étaient poursuivis, avec une promptitude et une sévérité exceptionnelles, par tous les gouvernements réactionnaires.
En Russie, cette répression sauvage rendit la diffusion des idées libertaires - déjà si difficile dans l'ambiance donnée - quasi impossible, jusqu'aux approches mêmes de la Révolution. Certes, celle-ci laissa aux anarchistes une certaine liberté d'action. Mais nous l'avons vu sous les gouvernements « provisoires » (de février à octobre 1917), le mouvement ne put encore en tirer grand profit. Et quant aux bolcheviks, ils ne firent pas exception à la règle. Sitôt arrivés au pouvoir, ils envisagèrent la suppression du mouvement libertaire par tous les moyens à leur disposition : campagnes de presse et de meetings, calomnies, pièges et embûches, interdictions, perquisitions, arrestations, actes de violence, mises à sac des sièges, assassinats - tout leur était bon. Et lorsqu'ils sentirent leur pouvoir suffisamment consolidé, ils déclenchèrent contre les anarchistes une répression générale et décisive. Elle commença en avril 1918 et ne se ralentit plus, jusqu'à nos jours. (Le lecteur trouvera plus loin des précisions sur cette « prouesse » des bolcheviks presque inconnue hors du pays.)
Ainsi, l'activité anarchiste ne put s'exercer en Russie à peu près librement que pendant quelque six mois. Rien d'étonnant que le mouvement libertaire n'eût pas le temps de s'organiser, de s'épanouir, de se débarrasser, en croissant, de ses faiblesses et de ses défauts. A plus forte raison, le temps lui manqua pour atteindre les masses et se faire connaître d'elles. Il resta jusqu'au bout enfermé « en vase clos ». Il fut étouffé dans l'œuf, sans être parvenu à briser 1'étreinte (ce qui, objectivement, n'était pas impossible).
Telle fut la seconde raison principale de son échec.
Il faut souligner ici même l'importance capitale - pour la Révolution - de ce que nous venons de constater.
Les bolcheviks écrasèrent l'anarchisme sciemment, volontairement. Et hâtivement. Mettant à profit l'ambiance, leurs avantages et leur emprise sur les masses, ils supprimèrent sauvagement l'idée libertaire et les mouvements qui s'y ralliaient. Ils ne permirent pas à l'anarchisme d'exister, encore moins d'aller aux masses. (Plus tard, ils eurent l'impudence d'affirmer, pour les besoins de la cause, que l'anarchisme échoua « idéologiquement », les « masses » ayant compris et rejeté sa doctrine antiprolétarienne ». A l'étranger, tous ceux qui aiment à être dupes, les crurent sur parole. Les « communistes » prétendent aussi, nous l'avons dit, que puisque l'anarchisme, en se dressant contre les bolcheviks, n'avait « objectivement » aucune chance d'entraîner la Révolution dans son sillage, il mettait celle-ci en péril et s'avérait « objectivement » contre-révolutionnaire et, partant, devait être combattu sans faiblesse. (Ils se gardent bien de spécifier que ce furent eux précisément qui, très « subjectivement », enlevèrent aux anarchistes - et aux masses - les dernières et vigoureuses chances les très réels moyens et les possibilités concrètes et objectives de la réussite.)
En écrasant l'idée et le mouvement libertaires, en brisant les libres mouvements des masses, les bolcheviks, ipso facto, arrêtaient et étouffaient la Révolution.
Ne pouvant plus avancer vers l'émancipation réelle des masses laborieuses, à laquelle venait se substituer l'étatisme dominateur, fatalement bureaucratique et exploiteur, « néocapitaliste », la Révolution, la vraie, allait infailliblement reculer. Car toute révolution inachevée - c'est-à-dire qui n'aboutit pas à l'émancipation véritable et totale du Travail - est condamnée au recul sous une forme ou sous une autre. L'Histoire nous l'enseigne. La Révolution russe nous le confirme. Mais les hommes qui ne veulent ni entendre ni voir tardent à le comprendre : les uns s'obstinent à croire en une révolution autoritaire ; d'autres finissent par désespérer de toute évolution, au lieu de rechercher le « pourquoi » des faillites, d'autres encore - et ce sont, hélas, les plus nombreux - ne veulent ni écouter ni regarder ; ils s'imaginent pouvoir « vivre leur vie » en marge et à l'abri des gigantesques remous sociaux, ils se désintéressent de l'ensemble social et, cherchent à se retrancher dans leur misérable existence individuelle, inconscients de l'énorme obstacle qu'ils dressent, par leur attitude, sur la route du progrès humain et de leur propre vrai bonheur individuel. Ceux-là croient n'importe quoi et suivent n'importe qui, pourvu « qu'on les laisse tranquilles ». Ils espèrent pouvoir « se sauver » ainsi en plein cataclysme : erreur et illusion fondamentales et fatales ! Pourtant, la vérité est simple : tant que le travail de l'homme, ne sera pas libéré de toute exploitation par l'homme, personne ne pourra parler ni d'une vraie vie, ni d'un véritable progrès, ni d'un vrai bonheur personnel.
Depuis des millénaires, trois conditions principales empêchaient le travail libre, donc la « fraternité » et le bonheur des hommes : 1° l'état de la technique (l'homme ne possédait pas les immenses forces de la nature dont il est maître actuellement) ; 2° l'état de choses économique qui en résultait (l'insuffisance de produits du travail humain et, comme conséquence, l'économie « échangiste »(3), I'argent, le profit, bref, le système capitaliste de la production et de la répartition, basé sur la rareté des produits travaillés) ; 3° le facteur moral qui, à son tour, suivait les deux premiers (l''ignorance, l'abrutissement, la soumission, la résignation des masses humaines). Or, depuis quelques dizaines d'années les deux premières conditions se sont totalement modifiées : techniquement et économiquement, le travail libre est en ce moment non seulement possible, mais indispensable à la vie et à l'évolution normale des hommes ; le système capitaliste et autoritaire ne peut plus assurer ni l'une ni l'autre ; il ne peut engendrer que des guerres. Seule la condition morale est en retard : habitués depuis des millénaires à la résignation et à la soumission, l'immense majorité des humains ne voit pas encore la vraie voie qui s'ouvre devant elle ; elle ne conçoit pas encore l'action que l'Histoire lui impose. Comme auparavant, elle « suit » et « subit », prêtant son énorme énergie à des œuvres de guerre et de destruction insensées, au lieu de comprendre que, dans les conditions actuelles, son activité librement créatrice serait couronnée de succès. Il aura fallu que la force des choses : des guerres, des calamités de toutes sortes et des révolutions avortées et réitérées, la secoue sans désemparer, lui enlevant toute possibilité de vivre, pour que ses yeux s'ouvrent enfin à la vérité et que son énergie se consacre à la véritable action humaine : libre, constructrice et bienfaisante.
Ajoutons, en passant, qu'à notre époque la Révolution et la Réaction seront, par leurs conséquences, fatalement mondiales. (D'ailleurs, en 1789 déjà, la Révolution et la Réaction qui la suivit eurent des échos retentissants et provoquèrent des mouvements importants dans plusieurs pays.) Si la Révolution russe, continuant sa marche en avant, était devenue la grande Révolution émancipatrice, d'autres pays l'auraient suivie à bref délai et dans le même sens. Dans ce cas, elle eût été, de fait et non seulement sur papier, un flambeau puissant éclairant la vraie route à l'Humanité. Par contre, dénaturée, arrêtée en plein recul, elle allait servir admirablement la réaction mondiale qui attendait son heure. (Les grands manitous de la réaction sont bien plus perspicaces que les révolutionnaires.) L'illusion, le mythe, les slogans, le décor et la paperasse restaient, mais la vie réelle, qui se moque des illusions, du décor et de la paperasserie, allait s'engager sur un tout autre chemin. Désormais, la Réaction et ses vastes conséquences : le « fascisme », de nouvelles guerres et catastrophes économiques et sociales, devenaient presque inévitables.
Dans cet ordre d'idées, l'erreur fondamentale - et fort connue - de Lénine est très curieuse et suggestive. Comme on le sait, Lénine s'attendait à une extension rapide de la Révolution « communiste » à d'autres pays. Ses espoirs furent déçus. Et cependant, dans le fond, il ne se trompait pas : la vraie Révolution « incendiera le monde ». Une vraie Révolution eût incendié le monde. Seulement, voilà : « sa » révolution n'était pas la vraie. Et cela, il ne le voyait pas. C'est là qu'il s'était trompé. Aveuglé par sa doctrine étatiste, fasciné par la « victoire », il lui était impossible de concevoir que c'était une révolution ratée, égarée ; qu'elle allait rester stérile ; qu'elle ne pouvait rien « incendier », car elle avait cessé elle-même de « brûler » ; qu'elle allait perdre cette puissance communicative, propre aux grandes causes, car elle cessait d'être une grande cause. Pouvait-il prévoir, dans son aveuglement, que cette Révolution allait s'arrêter, reculer, dégénérer, engendrer dans d'autres pays une réaction victorieuse après quelques secousses sans lendemain ? Certes non ! Et il commit une seconde erreur : il croyait que le sort ultérieur de la Révolution russe dépendait de son extension à d'autres pays. C'est exactement le contraire qui était vrai : l'extension de la Révolution à d'autres pays dépendait des résultats de la Révolution russe. Ceux-ci étant vagues, incertains, les masses laborieuses à l'étranger hésitaient, attendaient des précisions, enquêtaient. Or, les informations et d'autres éléments indicateurs devenaient de plus en plus flous et contradictoires. Les enquêtes et les délégations elles-mêmes n'apportaient rien de net. En attendant, les témoignages négatifs s'accumulaient. Les masses européennes temporisaient, n'osaient pas, se méfiaient ou se désintéressaient. L'élan nécessaire leur manquait, la cause restant douteuse. Ensuite vinrent les désaccords et les scissions. Tout cela faisait parfaitement le jeu de la Réaction. Elle se prépara, s'organisa et passa à l'action.
Les successeurs de Lénine durent se rendre à l'évidence. Sans peut-être en avoir perçu la vraie cause, ils comprirent intuitivement que l'état de choses prédisposait non pas à une extension de la Révolution « communiste », mais, au contraire, à une vaste réaction contre celle-ci. Ils comprirent que cette réaction serait dangereuse pour eux, car leur Révolution, telle qu'elle avait été faite, ne pouvait pas s'imposer au monde. Ils se mirent fébrilement à l'œuvre de préparation de guerres futures, désormais inévitables. Dorénavant, il ne leur restait plus que cette voie. Et à l'Histoire aussi !...
Il est curieux de constater que, par la suite, les « communistes » s'efforcèrent d'expliquer l'inachèvement et les écarts de leur Révolution en invoquant « l'entourage capitaliste », l'inaction du prolétariat des autres pays et la force de la réaction mondiale. Ils ne se doutaient pas - ou n'avouaient pas - que la mollesse des travailleurs étrangers et la réaction étaient, pour une bonne part, les conséquences naturelles de la fausse route où ils avaient eux-mêmes engagé la Révolution ; qu'en détournant celle-ci, ils avaient eux-mêmes préparé le chemin à la réaction, au « fascisme » et aux guerres(4) .
Telle est la tragique vérité sur la Révolution bolcheviste. Tel est son fait capital pour les « travailleurs de tous les pays ». Dans le fond, il est fort simple, clair, indiscutable. Cependant, il n'est encore ni fixé ni même connu. Il le deviendra au fur et à mesure que les événements et l'étude libre de la Révolution russe évolueront. Le lecteur me comprendra mieux quand il sera parvenu au terme de cet ouvrage.
6° Mentionnons enfin un élément qui, sans avoir eu l'importance des facteurs cités, joua cependant son rôle dans la tragédie. Il s'agit de « bruit », de « réclame », de démagogie. Comme tous les partis politiques, le parti bolcheviste (« communiste ») en use et en abuse. Pour impressionner les masses, pour les « conquérir », il lui faut du « tapage », de la « publicité », du bluff. De plus, il se place, en quelque sorte, au sommet d'une montagne pour que la foule puisse le voir, l'entendre, l'admirer. Tout cela fait, momentanément, sa force. Or, tout cela est étranger au mouvement libertaire qui en raison même de son essence, est plus anonyme, discret, modeste, silencieux. Cela augmente sa faiblesse provisoire. Se refusant à mener les masses, travaillant à réveiller leur conscience et comptant sur leur action libre et directe, il est obligé de renoncer à la démagogie et d'œuvrer dans l'ombre, préparant l'avenir, sans chercher à s'imposer d'autorité.
Telle fut aussi sa situation en Russie.
Qu'il me soit permis d'abandonner, pour quelques instants, le domaine des faits concrets et d'entreprendre une brève incursion sur un terrain « philosophique », d'aller un peu au fond des choses.
L'idée maîtresse de l'anarchisme est simple : aucun parti, groupement politique où idéologique, se plaçant au-dessus ou en dehors des masses laborieuses pour les « gouverner » ou les « guider », ne réussira jamais à les émanciper, même s'il le désire sincèrement. L'émancipation effective ne pourrait être réalisée que par une activité directe, vaste et indépendante des intéressés, des travailleurs eux-mêmes, groupés, non pas sous la bannière d'un parti politique ou d'une formation idéologique, mais dans leurs propres organismes de classe (syndicats de production, comités d'usines, coopératives, etc.), sur la base d'une action concrète et d'une « auto-administration » (self-government), aidés, mais non gouvernés, par les révolutionnaires œuvrant au sein même, et non au-dessus de la masse et des organes professionnels, techniques, défensifs ou autres. Tout groupement politique ou idéologique qui chercherait à « guider »les masses vers leur émancipation par la voie politique et gouvernementale ferait fausse route, aboutirait à un échec et finirait fatalement par instaurer un nouveau système de privilèges économiques et sociaux, provoquant ainsi le retour, sous un autre aspect, à un régime d'oppression et d'exploitation des travailleurs : donc à une autre variété du capitalisme, au lieu d'aider la Révolution à les acheminer vers leur émancipation.
Cette thèse en amène nécessairement une autre : l'idée anarchiste et la véritable Révolution émancipatrice ne pourraient être réalisées par les anarchistes comme tels, mais uniquement par les vastes masses intéressées elles mêmes, les anarchistes, ou plutôt les révolutionnaires en général, n'étant appelés qu'à éclairer et à aider celles-ci dans certains cas. Si les anarchistes prétendaient pouvoir accomplir la Révolution Sociale en « guidant » les masses, une pareille prétention serait illusoire, comme le fut celle des bolcheviks, et pour les même raisons.
Ce n'est pas tout. Vu l'immensité - on devrait dire l'universalité - et la nature même de la tâche la classe ouvrière seule ne pourrait, elle non plus, mener à bon port la véritable Révolution Sociale émancipatrice. Si elle avait la prétention d'agir seule, en s'imposant à d'autres éléments de la population par la dictature et en les entraînant derrière elle de force, elle subirait le même échec. Il faut ne rien comprendre aux phénomènes sociaux ni à la nature des hommes et des choses pour croire le contraire.
Aussi, aux approches des luttes pour l'émancipation effective, lI'Histoire prend nécessairement un tout autre chemin.
Trois conditions sont indispensables - dans cet ordre d'idées - pour qu'une révolution réussisse jusqu'au bout :
1° Il faut que de très vastes masses - des millions d'hommes, dans plusieurs pays - poussées par la nécessité impérieuse, y participent de plein gré ;
2° Que, de ce fait même, les éléments les plus avancés et les plus actifs : les révolutionnaires, une partie de la classe ouvrière, etc., n'aient pas à recourir à des mesures de coercition d'allure politique ;
3° Que, pour ces deux raisons, l'immense masse « neutre », emportée sans contrainte par le vaste courant, par le libre élan de millions d'hommes et par les premiers résultats positifs de ce gigantesque mouvement, accepte de bon gré le fait accompli et se range de plus en plus du côté de la vraie Révolution.
Ainsi, la réalisation de la véritable Révolution émancipatrice exige la participation active, la collaboration étroite, consciente et sans réserve de millions d'hommes de toutes conditions sociales, déclasses, désœuvrés, nivelés et jetés dans la Révolution par la force des choses.
Or, pour que ces millions d'hommes y soient acculés, il faut avant tout que cette force les déloge de l'ornière battue de leur existence quotidienne. Et, pour que cela se produise il faut que cette existence, donc la société actuelle elle-même, devienne impossible : qu'elle soit ruinée de fond en comble, avec son économie, son régime social, sa politique, ses mœurs, ses coutumes et ses préjugés.
Telle est la voie où l'Histoire s'engage quand les temps sont mûrs pour la véritable Révolution, pour la vraie émancipation.
C'est ici que nous touchons le fond du problème.
J'estime qu'en Russie cette destruction n'est pas allée assez loin. Ainsi, l'idée politique n'a pas été détruite, ce qui a permis aux bolceviks de s'emparer du pouvoir, d'imposer leur dictature et de la consolider. D'autres faux principes et préjugés sont également restés debout.
La destruction qui précéda la Révolution de 1917 fut suffisante pour faire cesser la guerre et modifier les formes du pouvoir et du capitalisme. Mais elle ne fut pas assez complète pour les détruire dans leur essence même, pour obliger des millions d'hommes à abandonner tous les faux principes sociaux modernes (Etat, Politique, Pouvoir, Gouvernement, etc.), à agir eux-mêmes sur des bases entièrement nouvelles et à en finir, à tout jamais, avec le capitalisme et avec le Pouvoir, sous toutes leurs formes.
Cette insuffisance de la destruction fut, à mon avis, la cause fondamentale de l'arrêt de la Révolution russe et de sa déformation par les bolcheviks.(5)
C'est ici que se pose la question « philosophique ».
Le raisonnement suivant paraît tout à fait plausible :
« Si, vraiment, L'insuffisance de la destruction préalable empêchait les masses de réaliser leur Révolution, ce facteur, en effet, primait, entraînait et expliquait tout. Dans ce cas, les bolcheviks n'eurent-ils pas raison de s'emparer du pouvoir et de pousser la Révolution le plus loin possible, barrant ainsi la route à la Réaction ? Leur acte ne serait-il pas historiquement justifié, avec ses moyens et ses conséquences ? »
A cela, je réponds :
1° Avant tout, il faut situer le problème. Dans le fond, les masses laborieuses étaient-elles, oui ou non, capables de continuer la Révolution et de construire la société nouvelle elles-mêmes, au moyen de leurs organismes de classe, créés par la Révolution et avec l'aide des révolutionnaires ?
Le vrai problème est là.
Si c'est non, alors on pourrait comprendre qu'on essaie de justifier les bolcheviks(6) (toutefois, sans pouvoir prétendre pour cela que leur révolution fût la vraie, ni que leurs procédés seraient justifiés là où les masses seraient capables d'agir elles-mêmes). Si c'est oui, ils sont condamnés irrévocablement et « sans circonstances atténuantes », quels que fussent les circonstances et les égarements momentanés des masses.
En parlant de l'insuffisance de la destruction, nous entendons par là, surtout, la survivance néfaste de l'idée politique. Celle-ci n'ayant pas été infirmée préalablement, les masses, victorieuses en février 1917, confièrent le sort de la Révolution, par la suite, à un parti, c'est-à-dire à de nouveaux maîtres, au lieu de se débarrasser de tous les prétendants, quelles que fussent leurs étiquettes, et de prendre la Révolution entièrement en leurs mains. Elles répétèrent ainsi l'erreur fondamentale des révolutions précédentes.
Mais ce geste erroné n'a rien à voir avec la capacité ou l'incapacité des masses. Supposons un instant qu'il n'y ait pas eu de « profiteurs de l'erreur ». Les masses auraient-elles été capables de mener la Révolution vers son but final : l'émancipation effective, complète ? A cette question je réponds catégoriquement oui. J'affirme même que les masses laborieuses elles-mêmes étaient seules capables d'y aboutir. J'espère que le lecteur en trouvera des preuves irréfutables dans cet ouvrage. Or, si cette affirmation est exacte, alors le facteur politique n'était nullement nécessaire pour empêcher la réaction, pour continuer la Révolution et pour la faire aboutir.
2° Signalons d'ores et déjà - on le verra plus loin - qu'un fait capital confirme notre thèse. En cours de Révolution, d'assez vastes masses comprirent leur erreur. (Le principe politique commençait à s'évanouir.) Elles voulurent la réparer, agir elles-mêmes, se dégager de la tutelle prétentieuse et inefficace du parti au pouvoir. Par-ci par-là elles mirent même la main à l'œuvre. Au lieu de s'en réjouir, de les encourager, de les aider dans cette voie, comme ce serait normal pour de vrais révolutionnaires, les bolcheviks s'y opposèrent avec une ruse, une violence et un luxe d'exploits militaires et terroristes sans précédent. Ainsi, ayant compris leur erreur, les masses révolutionnaires voulurent et se sentirent capables d'agir elles-mêmes. Les bolcheviks brisèrent leur élan par la force.
3° Il s'ensuit, irréfutablement, que les bolcheviks n'ont nullement « poussé la Révolution le plus loin possible » détenteurs du pouvoir, de ses fortes et de ses avantages, ils ont, au contraire, enrayé celle-ci. Et par la suite, s'emparant du capital, ils ont réussi, après une lutte acharnée contre la Révolution populaire et totale, à tourner celle-ci à leur profit, renouvelant, sous une autre forme, l'exploitation capitaliste des masses. (Si les hommes ne travaillent pas librement, le système est nécessairement capitaliste. Seule la forme varie.)
4° Il est donc clair qu'il ne s'agit nullement d'une justification, mais uniquement d'une explication historique du triomphe du bolchevisme, face à la conception libertaire, dans la Révolution russe de l9I7.
5° Il s'ensuit aussi que le véritable « sens historique » du bolchevisme est purement négatif, il est une leçon expérimentale de plus, démontrant aux masses laborieuses comment il ne faut pas faire une révolution : leçon qui condamne définitivement l'idée politique. Dans les conditions données, une telle leçon était presque inévitable, mais nullement indispensable. Agissant d'une autre façon (ce qui, théoriquement, n'était pas impossible), les bolcheviks auraient pu l'éviter. Ils n'ont donc pas à s'en enorgueillir ni à se poser en sauveurs.
6° Cette leçon souligne d'autres points importants :
a) L'évolution historique de l'humanité est parvenue à un degré où la continuité du progrès présuppose un travail libre, exempt de toute soumission, de toute contrainte, de toute exploitation de l'homme par l'homme. Economiquement, techniquement, socialement, même moralement, un tel travail est désormais non seulement possible, mais historiquement indispensable. Le « levier » de cette immense transformation sociale (dont nous vivons. depuis quelques dizaines d'années, les tragiques convulsions) est la Révolution. Pour être vraiment progressive et « justifiée », cette Révolution doit donc nécessairement aboutir à un système où le travail humain sera effectivement et totalement émancipé.
b) Pour que les masses laborieuses soient en mesure de passer du travail esclave au travail libre, elles doivent, dès le début de la Révolution, conduire celle-ci elles-mêmes, en tout liberté, en toute indépendance. Ce n'est qu'à cette condition qu'elles pourront, concrètement et immédiatement, prendre en mains la tâche qui maintenant, leur est imposée par l'Histoire : l'édification d'une société basée sur le Travail émancipé.
En conclusion, toute révolution moderne qui ne sera pas conduite par les masses elles-mêmes n'aboutira pas au résultat historiquement indiqué. Donc elle ne sera ni progressive ni « justifiée », mais faussée, détournée de son véritable chemin et finalement échouera. Menées par de nouveaux maîtres et tuteurs, écartées de nouveau de toute initiative et de toute activité essentielle librement responsable, astreintes comme par le passé à suivre docilement tel « chef » ou tel « guide » qui aura su s'imposer, les masses laborieuses reprendront leur habitude séculaire de « suivre » et resteront un « troupeau amorphe », soumis et tondu. Et la vraie Révolution, tout simplement, ne sera pas accomplie.
7° On peut me dire encore ceci :
« Supposons, un instant, que vous ayez raison sur certains points. Il n'en reste pas moins que la destruction préalable ayant été, de votre propre avis, insuffisante, la Révolution totale, au sens libertaire du terme, était objectivement impossible. Par conséquent, ce qui arriva fut, historiquement au moins, inévitable, et l'idée libertaire ne pouvait être qu'un rêve utopique. Son utopisme aurait mis en péril toute la Révolution. Les bolcheviks l'ont compris et ils ont agi en conséquence. Là est leur justification.
Le lecteur a pu remarquer que je dis toujours : « presque inévitable ». C'est à bon escient que j'emploie ce « presque ». Sous ma plume ce petit mot acquiert une certaine importance.
Naturellement, en principe, les facteurs généraux et objectifs priment les autres. Dans le cas qui nous intéresse, l'insuffisance de la destruction préalable - la survivance du principe politique - devait, objectivement, aboutir à l'avènement du bolchevisme. Mais dans le monde humain le problème des « facteurs » devient très délicat. Les facteurs objectifs y dominent, non d'une façon absolue, mais seulement dans une certaine mesure, et les facteurs subjectifs y jouent un rôle important. Quels sont exactement ce rôle et cette mesure ? Nous ne le savons pas, l'état rudimentaire des sciences humaines ne nous permettant pas de les préciser. Et la tâche est d'autant plus ardue que ni l'un ni l'autre ne sont fixés une fois pour toutes, mais sont, au contraire, infiniment mobiles et variables. (Ge problème est apparenté à celui du « libre arbitre ». Comment et dans quelle mesure le « déterminisme » prime-t-il le « libre arbitre » de l'homme ? Inversement : dans quel sens et dans quelle mesure le « libre arbitre » existe-t-il et se dégage-t-il de l'emprise du « déterminisme » ? Malgré les recherches de nombreux penseurs, nous ne le savons pas encore.)
Mais ce que nous savons parfaitement, c'est que les facteurs subjectifs tiennent, chez les hommes, une place importante : à tel point que, parfois, ils dominent les effets apparemment « inévitables » des facteurs objectifs, surtout quand les premiers s'enchaînent d'une certaine manière.
Citons un exemple récent, frappant et universellement connu.
Dans la guerre de 1914, l'Allemagne, objectivement, devait écraser la France. Et, en effet, un mois à peine après le début des hostilités, l'armée allemande est sous les murs de Paris. L'une après l'autre, les batailles sont perdues par les Français. La France va être vaincue « presque » inévitablement. (Si elle l'avait été, il eût été très facile de dire plus tard, avec un air « scientifique », que c'était « historiquement et objectivement indispensable ».) Alors se produit une série de faits purement subjectifs. Ils s'enchaînent et détruisent les effets des facteurs objectifs.
Trop confiant en la supériorité écrasante de ses forces et entraîné par l'élan de ses troupes victorieuses, le général von Kluck, qui commande l'armée allemande, néglige de couvrir sérieusement son aile droite : premier fait purement subjectif. (Un autre général - ou même von Kluck à un autre moment - aurait peut-être mieux couvert son aile.
Le général Galliéni, commandant militaire de Paris, s'aperçoit de la faute de von Kluck et propose au généralissime Joffre d'attaquer cette aile avec toutes les forces disponibles notamment avec celles de la garnison de Paris : deuxième fait subjectif, car il a fallu la perspicacité et l'esprit de Galliéni pour prendre une telle résolution et encourir une telle responsabilité. (Un autre général - ou même Galliéni à un autre moment - eût pu ne pas être aussi perspicace ni aussi déterminé.)
Le généralissime Joffre accepte le plan de Galliéni et ordonne l'attaque : troisième fait subjectif, car il a fallu la bonhomie et d'autres qualités morales de Joffre pour accepter la proposition. (Un autre généralissime, plus hautain et plus jaloux de ses prérogatives, aurait pu répondre à Galliéni : Vous êtes commandant de Paris, occupez-vous donc de vos affaires et ne vous mêlez pas de ce qui n'est pas de votre compétence.)
Enfin, le fait étrange que les pourparlers entre Galliéni et Joffre aient échappé au commandement allemand, généralement bien informé de ce qui se passait du côté français, est aussi à ajouter à cet enchaînement de facteurs subjectifs enchaînement qui aboutit à la victoire française et fut décisif pour l'issue de la guerre.
Se rendant compte eux-mêmes de l'invraisemblance objective de cette victoire, les Français la baptisèrent « le miracle de la Marne ». Naturellement, ce ne fut pas un « miracle ». Ce fut, tout simplement, un événement plutôt rare, imprévu et « impondérable », un ensemble de faits d'ordre subjectif qui l'emporta sur les facteurs objectifs.
C'est dans le même sens que je disais à mes camarades de 1917, en Russie : « Il faut un « miracle » pour que l'idée libertaire l'emporte sur le bolchevisme dans cette Révolution. Nous devons croire à ce miracle et travailler à sa réalisation. » Je voulais dire par là que, seul, un jeu imprévu et impondérable de facteurs subjectifs pouvait l'emporter sur l'écrasant poids objectif du bolchevisme. Ce « jeu » ne s'est pas présenté. Mais ce qui importe, c'est qu'il aurait pu se produire. D'ailleurs, rappelons-le, il a failli se réaliser deux fois au moins : lors du soulèvement de Cronstadt, en mars ; 1921, et au cours des luttes sévères entre la nouvelle Autorité et les masses anarchistes en Ukraine (1919 à 1921).
Ainsi, dans le monde humain, « l'inévitabilité objective absolue » n'existe pas. A tout moment, des facteurs purement humains, subjectifs, peuvent intervenir et l'emporter.
La conception anarchiste, aussi solidement et « scientifiquement » établie que celle des bolcheviks (cette dernière fut aussi traitée d'« utopique » par des adversaires, à la veille même de la Révolution) existe. Son sort, au cours de la Révolution prochaine, dépendra d'un jeu très compliqué de toutes sortes de facteurs, objectifs et subjectifs, ces derniers surtout infiniment variés, mobiles, changeants, imprévisibles et insaisissables : jeu dont le résultat n'est à aucun moment « objectivement inévitable ».
Concluant sur ce point, je dis que l'insuffisance de la destruction fut la cause fondamentale du triomphe du bolchevisme sur l'anarchisme dans la Révolution russe de 1917. Il va de soi qu'il en fut ainsi, et qu'il en est question ici, parce que le jeu des divers autres facteurs n'a effacé ni la cause ni l'effet. Mais il eût pu en être autrement. (Qui sait, d'ailleurs, quelle fut la part des facteurs subjectifs dans le triomphe du bolchevisme ?)
Certes, le discrédit préalable de la néfaste chimère politique du « communisme » autoritaire aurait assuré, facilité et accéléré la réalisation du principe libertaire. Mais, d'une façon générale, l'insuffisance de ce discrédit au début de la Révolution ne signifiait nullement l'écrasement inévitable de l'anarchisme.
Le jeu compliqué de divers facteurs peut avoir des résultats imprévus. Il peut finir par supprimer la cause et l'effet. L'idée politique et autoritaire, la conception étatiste peuvent être détruites au cours de la Révolution, ce qui laisserait le champ libre à la réalisation de la conception anarchiste.
De même que toute Révolution, celle de 1917 avait deux voies devant elle :
1° Celle de la vraie Révolution de masses, menant droit à leur affranchissement total. Si cette voie avait été prise, l'immense élan et le résultat définitif d'une telle Révolution aurait, effectivement, « ébranlé le monde ». Vraisemblablement, toute réaction aurait été dès lors impossible ; tout dissentiment au sein du mouvement social aurait été écarté d'avance par la force du fait accompli ; enfin, l'effervescence qui, ,en Europe, suivit la Révolution russe, aurait abouti, vraisemblablement, au même résultat définitif.
2° Celle de la Révolution inachevée. Dans ce cas, I'Histoire n'aurait qu'un moyen de continuer : recul vers une réaction mondiale, catastrophe mondiale (guerre), destruction totale de la forme de la société actuelle, et, en fin de compte, reprise de la Révolution par les masses elles-mêmes, réalisant leur véritable émancipation.
En principe, les deux voies étaient possibles. Mais, I'ensemble des facteurs en présence rendait la deuxième infiniment plus probable.
C'est la deuxième, en effet, qui fut suivie par la Révolution de 1917.
C'est la première qui devra être prise par la Révolution prochaine.
Et maintenant, notre parenthèse « philosophique »fermée, revenons aux événements.
1. Pour éviter toute confusion, je tiens à donner ici-même quelques précisions.
J'emploie partout le terme Etat dans son sens actuel, courant et concret : sens qu'il a acquis au bout d'une longue évolution historique, sens qui est parfaitement et uniformément accepté par tout le monde ; sens, enfin, qui justement constitue l'objet de toute la controverse.
Etat signifie un organisme politique figé, « mécaniquement » centralisé ou dirigé par un Gouvernement politique s'appuyant sur un ensemble de lois et d'institutions coercitives.
Certains auteurs et contradicteurs bourgeois, socialistes et communistes, prenant le terme « Etat » dans un autre sens, vaste et général, déclarent que tout ensemble social organisé, de grande envergure, représente un « Etat ». Et ils en déduisent que toute Société nouvelle, quelle qu'elle soit, sera « forcément » un « Etat ». D'après eux, nous discutons vainement sur un mot.
D'après nous, ils jouent ainsi sur les mots. A une notion concrète, généralement admise et historiquement donnée, ils en substituent une autre, et ils combattent, au nom de celle-ci, l'idée anti-étatiste (libertaire, anarchiste). De plus, ils confondent ainsi - inconsciemment ou volontairement - deux notions essentiellement différentes : Etat et Société.
Il va de soi que la société future - la vraie - sera une « société ». Que les « sociétaires » d'alors l'appellent « Etat » ou différemment, est secondaire. Il ne s'agit pas du mot, mais de l'essence. (Il est à supposer qu'ils abandonneront un terme qui désigne une forme de société déterminée et périmée. De toute façon, si la société future - la bonne - est appelée « Etat », ce sera donc en lui donnant un sens tout autre que celui qui est controversé.) Ce qui importe - et ce que les anarchistes affirment - c'est que cette société future sera incompatible avec ce qu'on appelle « Etat » présentement.
Je profite de l'occasion pour faire remarquer que de nombreux auteurs ont tort d'admettre seulement deux définitions jusqu'ici acceptées : ou bien l'Etat (qu'ils confondent avec la Société) ou bien la libre concurrence désordonnée et la lutte chaotique entre individus ou groupes d'individus. Consciemment ou inconsciemment, ils omettent une troisième éventualité qui ne serait ni un « Etat » (dans le sens concret indiqué), ni une agglomération quelconque d'individus, mais une société basée sur des rapports libres et naturels entre toutes sortes d'associations et de fédérations : consommateurs, producteurs...
Il existe donc, non pas un, mais deux anti-étatismes essentiellement différents : l'un, déraisonnable et, partant, facilement attaquable, prétendument basé sur le « libre caprice des individus » (qui donc a prêché une pareille absurdité ? ne serait-ce pas là une pure invention, lancée pour les besoins de la cause ?), l'autre apolitique, mais basé raisonnablement sur quelque chose de parfaitement organisé : sur des rapports de coopération entre diverses associations. C'est au nom de ce dernier anti-étatisme que l'anarchisme combat l'Etat.
Une observation analogue doit être faite pour le terme gouvernement. Nombreux sont ceux qui déclarent : « On ne pourra jamais se passer d'hommes qui organisent, administrent, dirigent, etc. » Eh bien, ceux qui le font pour un vaste ensemble social - pour un « Etat » - forment un « Gouvernement », qu'on le veuille ou non. Et ils prétendent encore qu'on discute sur des mots ! On tombe ici dans la même erreur : le gouvernement politique et coercitif d'un Etat politique est une chose ; un corps d'animateurs, d'organisateurs, d'administrateurs ou de directeurs techniques, professionnels ou autres, indispensables au fonctionnement coordonné des associations, des fédérations, etc., en est une autre.
Ne jouons donc pas sur les mots, pour ne pas avoir l'air de discuter sur des mots ! Soyons nets et francs. Admet-on, oui ou non qu'un « Etat » politique, dirigé par un « Gouvernement » représentatif, politique ou autre, puisse servir de cadre à une vraie société future ? Si oui, on n'est pas anarchiste. Si non, on l'est déjà pour une bonne part. Admet-on, oui ou non, qu'un « Etat » politique, etc., puisse servir de société « transitoire » vers le véritablement socialisme ? Si oui, on n'est pas anarchiste. Si non, on l'est. Retour
2. Certains prétendent que la liberté d'idées est un danger pour la Révolution. Mais du moment que, dès le début, la force armée est avec le peuple révolutionnaire (autrement, la Révolution n'aurait pu avoir lieu) et que ce peuple lui-même le contrôle, quel danger pourrait avoir une opinion ? Et puis, si les travailleurs eux-mêmes veillent sur la Révolution, ils sauront parer à tout danger réel mieux que n'importe quel « étouffoir ». Retour
3. Le lecteur qui désirerait s'initier au problème de l'évolution économique moderne devrait consulter surtout les œuvres de Jacques DUBOIN. Retour
4. Qu'on ne se trompe pas sur le sort de la Révolution qui vient ! Elle n'aura devant elle que deux voies : ou bien celle de la véritable et totale Révolution Sociale qui aboutira à l'émancipation réelle des travailleurs (ce qui est objectivement possible), ou bien, une fois de plus celle de l'impasse politique et étatiste et autoritaire, aboutissant fatalement à une nouvelle réaction, à des guerres et à des catastrophes de toutes sortes. L'évolution humaine ne s'arrête pas. Elle se fraie un passage à travers n'importe quel obstacle et de n'importe quelle manière. De nos jours, la société capitaliste, autoritaire et politique lui interdit définitivement toute avance. Cette société doit donc disparaître maintenant d'une façon ou d'une autre. Si, cette fois encore les hommes ne savent pas la transformer réellement et au moment même de la révolution, les conséquences inéluctables en seront une nouvelle réaction, une nouvelle guerre des cataclysmes économiques et sociaux épouvantables, bref, la continuation d'une destruction totale, jusqu'a ce que les hommes comprennent et agissent en conséquence. Car, dans ce cas, l'évolution humaine n'aura pas d'autre moyen de se frayer le chemin. (Voir, à ce propos, mes Choses vécues, première étude sommaire de la Révolution russe : La Revue anarchiste de Sébastien FAURE, de 1922 à 1924.) Retour
5. Toutes ces idées sont développées d'une façon plus complète dans mon étude citée plus haut : Choses vécues. Retour
6. Comme le lecteur le voit, je ne dis pas que, dans ce cas, les bolcheviks soient justifiés. Celui qui voudrait affirmer cela devrait prouver qu'ils n'avaient aucun moyen d'agir autrement pour préparer les masses, progressivement, à accomplir quand même une révolution libre et totale. Je suis, justement, d'avis qu'ils auraient pu trouver d'autres procédés. Mais je ne m'attarde pas à cet aspect de la question : considérant la thèse de « l'incapacité des masses » comme absolument fausse, estimant que les faits accumulés dans cet ouvrage le prouvent abondamment, je n'ai aucune raison d'envisager un cas qui, pour moi est tout simplement inexistant. Retour