Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE DEUXIÈME

Première partie : Les deux idées de la Révolution

Chapitre I

Deux conceptions opposées de la Révolution sociale

Notre principale tâche est de fixer et d'examiner, dans la mesure de nos moyens, ce que la Révolution russe comporte d'inconnu ou de peu connu.

Soulignons un fait qui, sans être ignoré, n'est pas pris en considération ou, plutôt, ne l'est que superficiellement dans les pays occidentaux

À partir d'octobre 1917, la Révolution russe s'engage sur un terrain tout à fait nouveau : celui de la grande Révolution Sociale. Elle avance ainsi sur un chemin très particulier, totalement inexploré.

Il s'ensuit que la marche ultérieure de la Révolution revêt un caractère également nouveau, original.

(Notre exposé ne ressemblera donc plus, désormais, à ce qu'il a été jusqu'à présent. Son allure générale, les éléments qui le composent, son langage même, changeront, prenant un aspect inaccoutumé, spécial. Ce changement ne devra pas étonner le lecteur.)

Passons à un autre fait qui est moins connu et, pour beaucoup de lecteurs, sera inattendu. Nous l'avons, cependant, laissé entrevoir.

Au cours des crises et des faillites qui se succédèrent jusqu'à la Révolution d'octobre 1917, il n'y eut pas que le bolchevisme comme conception de la Révolution Sociale à accomplir. Sans parler de la doctrine socialiste-révolutionnaire (de gauche), apparentée au bolchevisme par son caractère politique, autoritaire, étatiste et centraliste, ni de quelques autres petits courants similaires, une seconde idée fondamentale, envisageant également une franche et intégrale Révolution Sociale, se précisa et se répandit dans les milieux révolutionnaires et aussi au sein des masses laborieuses : ce fut l'idée anarchiste.

Son influence, très faible au début, augmenta au fur et à mesure que les événements prirent de l'ampleur. Fin 1918, cette influence devint telle que les bolcheviks qui n'admettaient aucune critique - et encore moins une contradiction ou une opposition - s'inquiétèrent sérieusement. A partir de 1919 et jusqu'à fin 1921 ils durent soutenir une lutte très sévère contre les progrès de cette idée : lutte au moins aussi longue et âpre que le fut celle contre la réaction.

Soulignons, à ce propos, un troisième fait qui n'est pas assez connu : le bolchevisme au pouvoir combattit l'idée et le mouvement anarchistes et anarcho-syndicalistes, non pas sur le terrain des expériences idéologiques ou concrètes, non pas au moyen d'une lutte franche et loyale, mais avec les mêmes méthodes de répression qu'il employa contre la réaction : méthodes de pure violence. Il commença par fermer brutalement les sièges des organisations libertaires, par interdire aux anarchistes toute propagande ou activité. Il condamna les masses à ne pas entendre la voix anarchiste, à la méconnaître. Et puisque, en dépit de cette contrainte l'idée gagnait du terrain, les bolcheviks passèrent rapidement à des mesures plus violentes : la prison, la mise hors la loi, la mise à mort. Alors, la lutte inégale entre les deux tendances -- l'une au pouvoir, l'autre face au pouvoir -- s'aggrava, s'amplifia et aboutit, dans certaines régions, à une véritable guerre civile. En Ukraine, notamment, cet état de guerre dura plus de deux ans, obligeant les bolcheviks à mobiliser toutes leurs forces pour étouffer l'idée anarchiste et pour écraser les mouvements populaires inspirés par elle. Ainsi, la lutte entre les deux conceptions de la Révolution Sociale et, du même coup, entre le Pouvoir bolcheviste et certains mouvements des masses laborieuses tint une place très importante dans les événements de la période 1919-1921.

Cependant, pour des raisons faciles à comprendre, tous les auteurs sans exception, de l'extrême-droite à l'extrême-gauche - nous ne parlons pas de la littérature libertaire - passent ce fait sous silence. Nous sommes donc obligé de le fixer, d'y apporter toutes les précisions, d'y attirer l'attention du lecteur.

D'autre part, une double question surgit :

1° Puisque, à la veille de la Révolution d'octobre, le bolchevisme rallia la majorité écrasante des suffrages populaires, quelle fut la cause de l'importante et rapide ascension de l'idée anarchiste ?

2° Quelle fut, exactement, la position des anarchistes vis-à-vis des bolcheviks, et pourquoi ces derniers durent-ils combattre - et combattre violemment - l'idée et le mouvement libertaires ?

C est en répondant à ces deux questions qu'il nous sera le plus facile de révéler au lecteur le vrai visage du bolchevisme.

C'est aussi en confrontant les deux idées en présence et les deux mouvements en action qu'on arrivera le mieux à les connaître, à les apprécier à leur juste valeur, à comprendre le pourquoi de cet état de guerre entre les deux camps et, enfin, à « tâter le pouls » de la Révolution après le bouleversement bolcheviste d'octobre.



Comparons donc, grosso modo, les deux idées en présence :

L'idée bolcheviste était d'édifier, sur les ruines de l'Etat bourgeois, un nouvel « Etat ouvrier », de constituer un « gouvernement ouvrier et paysan », d'établir la « dictature du prolétariat » .

L'idée anarchiste était de transformer les bases économiques et sociales de la société sans avoir recours à un Etat politique, à un gouvernement, à une « dictature », quels qu'ils fussent, c'est-à-dire de réaliser la Révolution et de résoudre ses problèmes non par le moyen politique et étatique, mais par celui d'une activité naturelle et libre, économique et sociale, des associations des travailleurs eux-mêmes, après avoir renversé le dernier gouvernement capitaliste.

Pour coordonner l'action, la première conception envisageait un pouvoir politique central, organisant la vie de l'Etat à l'aide du gouvernement et de ses agents, et d'après les directives formelles du « centre ».

L'autre conception supposait : l'abandon définitif de l'organisation politique et étatique ; une entente et une collaboration directes et fédératives des organismes économiques, sociaux, techniques ou autres (syndicats, coopératives, associations diverses, etc.), localement, régionalement, nationalement, internationalement ; donc, une centralisation, non pas politique et étatiste allant du centre gouvernemental à la périphérie commandée par lui, mais économique et technique, suivant les besoins et les intérêts réels, allant de la périphérie aux centres, établie d'une façon naturelle et logique, selon les nécessités concrètes, sans domination ni commandement.

Il est à noter combien absurde - ou intéressé - est le reproche fait aux anarchistes de ne savoir « que détruire », de n'avoir aucune idée « positive », constructrice, surtout lorsque ce reproche leur est lancé par les « gauches ». Les discussions entre les partis politiques d'extrême-gauche et les anarchistes avaient toujours pour objet la tâche positive et constructrice à accomplir après la destruction de l'Etat bourgeois (au sujet de laquelle tout le monde était d'accord). Quel devait être alors le mode d'édification de la société nouvelle : étatiste, centraliste et politique, ou fédéralistes apolitique et simplement sociale ? Tel fut toujours le sujet des controverses entre les uns et les autres : preuve irréfutable que la préoccupation essentielle des anarchistes fut toujours, précisément, la construction future.

A la thèse des partis : Etat « transitoire », politique et centralisé, les anarchistes opposent la leur : passage progressif mais immédiat à la vraie communauté, économique et fédérative. Les partis politiques s'appuient sur la structure sociale léguée par les siècles et les régimes révolus, et ils prétendent que ce modèle comporte des idées constructrices. Les anarchistes estiment qu'une construction nouvelle exige, dès le début, des méthodes nouvelles, et ils préconisent ces méthodes. Que leur thèse soit juste ou fausse, elle prouve, de toute façon, qu'ils savent parfaitement ce qu'ils veulent et qu'ils ont des idées constructrices nettes.

De façon générale, une interprétation erronée - ou, le plus souvent, sciemment inexacte - prétend que la conception libertaire signifie l'absence de toute organisation. Rien n'est plus faux. Il s'agit, non pas d' « organisation » ou de « non-organisation », mais de deux principes différents d'organisation.

Toute révolution commence, nécessairement, d'une manière plus ou moins spontanée, donc confuse, chaotique. Il va de soi - et les libertaires le comprennent aussi bien que les autres - que si une révolution en reste là, à ce stade primitif, elle échoue. Aussitôt après l'élan spontané, le principe d'organisation doit intervenir dans une révolution, comme dans toute autre activité humaine. Et c'est alors que surgit la grave question : quels doivent être le mode et la base de cette organisation ?

Les uns prétendent qu'un groupe dirigeant central - groupe « d'élite » - doit se former pour prendre en main l'œuvre entière, la mener d'après sa conception, imposer cette dernière à toute la collectivité, établir un gouvernement et organiser un Etat, dicter sa volonté à la population, imposer ses « lois » par la force et la violence, combattre, éliminer et même supprimer ceux qui ne sont pas d'accord avec lui.

Les autres estiment qu'une pareille conception est absurde, contraire aux tendances fondamentales de l'évolution humaine et, en fin de compte, plus que stérile : néfaste à l'œuvre entreprise. Naturellement, disent les anarchistes, il faut que la société soit organisée. Mais cette organisation nouvelle, normale et désormais possible doit se faire librement, socialement et, avant tout, en partant de la base. Le principe d'organisation doit sortir, non d'un centre créé d'avance pour accaparer l'ensemble et s'imposer à lui, mais - ce qui est exactement le contraire - de tous les points, pour aboutir à des nœuds de coordination, centres naturels destinés à desservir tous ces points. Bien entendu, il faut que l'esprit organisateur, que les hommes capables d'organiser - les « élites » - interviennent. Mais, en tout lieu et en toute cirvonstance, toutes ces valeurs humaines doivent librement participer à l'œuvre commune, en vrais collaborateurs, et non en dictateurs. Il faut que, partout, ils donnent l'exemple et s'emploient à grouper, à coordonner, à organiser les bonnes volontés, les initiatives, les connaissances, les capacités et les aptitudes, sans les dominer, les subjuguer ou les opprimer. Pareils hommes seraient de vrais organisateurs et leur œuvre constituerait la véritable organisation, féconde et solide, parce que naturelle, humaine, effectivement progressive. Tandis que l'autre « organisation », calquée sur celle d'une vieille société d'oppression et d'exploitation -- donc adaptée à ces deux buts -- serait stérile et instable parce que non conforme aux buts nouveaux, donc nullement progressive. En effet, elle ne comporterait aucun élément d'une société nouvelle ; au contraire, elle porterait à leur paroxysme toutes les tares de la vieille société, puisque n'ayant modifié que leur aspect. Appartenant à une société périmée, dépassée sous tous les rapports, donc impossible en tant qu'institution naturelle, libre et vraiment humaine, elle ne pourrait se maintenir autrement qu'à l'aide d'un nouvel artifice, d'une nouvelle tromperie, d'une nouvelle violence, de nouvelles oppressions et exploitations. Ce qui, fatalement, détournerait, fausserait et mettrait en péril toute la révolution. Il est évident qu'une pareille organisation resterait improductive en tant que moteur de la Révolution Sociale. Elle ne pourrait aucunement servir comme « société de transition » (ce que prétendent les « communistes »), car une teIle société devrait nécessairement posséder au moins quelques-uns des germes de celle vers laquelle elle évoluerait ; or, toute société autoritaire et étatiste ne posséderait que des résidus de la société déchue.

D'après la thèse libertaire, c'étaient les masses laborieuses elles-mémes qui, au moyen de leurs divers organismes de classe (comités d'usines, syndicats indutriels et agricoles, coopératives, etc.), fédérés et centralisés selon les besoins réels, devaient s'appliquer, partout sur place, à la solution des problèmes constructifs de la Révolution. Par leur action puissante et féconde, parce que libre et consciente, elles devaient coordonner leurs efforts sur toute l'étendue du pays. Et quant aux « élites », leur rôle, tel que le concevaient les libertaires, était d'aider les masses : les éclairer, les instruire, leur donner les conseils nécessaires, les pousser vers telle ou telle initiative, leur montrer l'exemple, les soutenir dans leur action, mais non pas les diriger gouvernementalement.

D'après les libertaires, la solution heureuse des problèmes de la Révolution Sociale ne pouvait résulter que de l'œuvre librement et consciemment collective et solidaire de millions d'hommes y apportant et y harmonisant toute la variété de leurs besoins et de leurs intérêts ainsi que celle de leurs idées, de leurs forces et capacités, de leurs dons, aptitudes, dispositions, connaissances professionnelles, savoir-faire, etc. Par le jeu naturel de leurs organismes économiques, techniques et sociaux, avec l'aide des « élites » et, au besoin, sous la protection de leurs forces armées librement organisées, les masses laborieuses devaient, d'après les libertaires, pouvoir effectivement pousser en avant la Révolution Sociale et arriver progressivement à la réalisation pratique de toutes ses tâches.

La thèse bolcheviste était diamétralement opposée. Selon les bolcheviks, c'était l'élite - leur élite - qui, formant un gouvernement (dit « ouvrier » et exerçant la soi-disant « dictature du prolétariat »), devait poursuivre la transformation sociale et résoudre ses immenses problèmes. Les masses devaient aider cette élite (thèse inverse de celle des libertaires : l'élite devant aider les masses) en exécutant fidèlement, aveuglément, « mécaniquement », ses desseins, ses décisions, ses ordres et ses « lois ». Et la force armée, calquée elle aussi sur celle des pays capitalistes, devait obéir aveuglément à « l'élite ».

Telle fut - et telle est - la différence essentielle entre les deux idées.

Telles furent aussi les deux conceptions opposées de la Révolution Sociale au moment du bouleversement russe de 1917.

Les bolcheviks, nous l'avons dit, ne voulurent même pas entendre les anarchistes, encore moins les laisser exposer leur thèse devant les masses. Se croyant en possession d'une vérité absolue, indiscutable, « scientifique », prétendant devoir l'imposer et l'appliquer d'urgence, ils combattirent et éliminèrent le mouvement libertaire par la violence, dès que celui-ci commença à intéresser les masses ; procédé habituel de tous les dominateurs, exploiteurs et inquisiteurs.

Dès octobre 1917, les deux conceptions entrèrent en conflit d'une manière de plus en plus aiguë et sans compromis possible.

Quatre ans durant, ce conflit tiendra en haleine le pouvoir bolcheviste, jouant un rôle de plus en plus marquant dans les péripéties de la Révolution, jusqu'à l'écrasement définitif du courant libertaire « manu militari » (fin 1921).

Nous avons déjà dit qu'en dépit, ou plutôt justement, en raison de l'importance de ce fait et de l'enseignement qu'il apporte, il est soigneusement tu par la presse « politique »tout entière.


Chapitre suivant

Table des matières