Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE PREMIER

Troisième partie : L'explosion (1917)

Chapitre V

La révolution bolcheviste



La chute du gouvernement Kérensky. -- La victoire du parti bolcheviste.-- A partir d'octobre, le dénouement approche. Les masses sont prêtes à une nouvelle révolution. Quelques soulèvements spontanés depuis juillet (celui déjà cité de Pétrograd, celui de Kalouga, celui de Kazan ) et d'autres mouvements de masses et de troupes, çà et là, le prouvent suffisamment.

Le parti bolcheviste se voit, d'ores et déjà, en mesure de s'appuyer sur deux forces réelles : la confiance des vastes masses et une forte majorité de l'armée. Il passe à l'action et prépare fébrilement la bataille décisive qu'il veut mener pour son compte. Son agitation fait rage. Il met la dernière main à la formation des cadres ouvriers et militaires pour le combat décisif. Il organise aussi, définitivement, ses propres cadres et dresse, pour le cas de succès, la liste éventuelle du nouveau gouvernement bolcheviste, Lénine en tête. Ce dernier surveille les événements de près et passe ses dernières instructions. Trotsky, bras droit très actif de Lénine, rentré depuis plusieurs mois des Etats-Unis, où il séjournait en dernier lieu après son évasion de la Sibérie, participera au pouvoir en bonne place.

Les socialistes-révolutionnaires de gauche agissent d'accord avec les bolcheviks.

Les anarcho-syndicalistes et les anarchistes, peu nombreux et mal organisés, mais très actifs aussi, font, de leur côté, tout ce qu'ils peuvent pour soutenir et encourager l'action des masses contre Kérensky. Toutefois, ils s'efforcent d'orienter la nouvelle Révolution non pas sur la voie politique, vers la conquête du pouvoir par un parti, mais sur le chemin véritablement social : vers une organisation et une collaboration libres, d'esprit libertaire.

La suite des événements est à peu près connue. Citons les faits, brièvement.

La faiblesse extrême du gouvernement Kérensky une fois constatée, la sympathie d'une majorité écrasante des masses laborieuses acquise, le soutien actif de la flotte de Cronstadt - toujours à l'avant-garde de la Révolution - et de la majorité des troupes de Pétrograd assuré, le Comité Central du parti bolcheviste fixa l'insurrection au 25 octobre (7 novembre, nouveau style). Le Congrès panrusse des Soviets fut convoqué à la même date.

Dans l'esprit des membres du Comité Central, ce Congrès - l'écrasante majorité des délégués étant bolcheviste et suivant aveuglément les directives du parti - devait, au besoin, proclamer et appuyer la Révolution, rallier toutes les forces révolutionnaires du pays, faire face à la résistance éventuelle de Kérensky, etc.

L'insurrection se produisit, effectivement, le 26 octobre au soir. Le Congrès des Soviets se réunit à Pétrograd le même jour. Mais il n'eut pas à intervenir.

Il n'y eut, non plus, ni combats de rues, ni barricades : aucune lutte de vaste envergure.

Tout se passa d'une façon simple et rapide.

Abandonné par tout le monde, le gouvernement Kérensky, se cramponnant à des chimères, siégeait au Palais d'Hiver. Ce dernier était défendu par un bataillon « d'élite », un bataillon de femmes et une poignée de jeunes officiers aspirants.

Des détachements de troupes acquises aux bolcheviks, agissant d'après un plan établi en liaison étroite avec le Congrès des Soviets et le Comité Central du parti, cernèrent le Palais et attaquèrent ses défenseurs. L'action des troupes fut soutenue par des navires de guerre de la flotte baltique, venus de Cronstadt et alignés sur la Néva, face au Palais. Il y avait notamment le croiseur Avrora.

Après une courte escarmouche et quelques coups de canon tirés du croiseur, les troupes bolchévistes s'emparèrent du Palais.

Entre temps, Kérensky réussit à fuir. Les autres membres de son gouvernement furent arrêtés.

Ainsi, à Pétrograd, l' « insurrection » se limita à une petite opération militaire, menée par le parti bolcheviste. Le siège du gouvernement devenu vide, le Comité Central du parti s'y installa en vainqueur. Ce fut presque une révolution de palais.

Une tentative de Kerensky de marcher sur Pétrograd avec quelques troupes prélevées sur le front (des cosaques et, encore, la division caucasienne) échoua - grâce à une vigoureuse intervention armée des masses ouvrières de la capitale et surtout, à nouveau, des marins de Cronstadt, venus en hâte à la rescousse. Dans une bataille près de Gatchina, aux environs de Pétrograd, une partie des troupes de Kérensky fut battue ; une autre passa au camp révolutionnaire. Kérensky se sauva et gagna l'étranger.

A Moscou et ailleurs, la prise du pouvoir par le parti bolcheviste s'effectua avec moins de facilité.

Moscou vécut dix jours de combats acharnés entre les forces révolutionnaires et celles de la réaction. Il y eut beaucoup de victimes. Plusieurs quartiers de la ville furent fortement endommagés par le feu de l'artillerie. Finalement, la Révolution l'emporta.

Dans certaines autres villes, également, la victoire fut arrachée de haute lutte.

La campagne, d'une façon générale, resta calme ou plutôt indifférente. Les paysans étaient trop absorbés par leurs préoccupations locales : depuis longtemps, ils étaient en train de résoudre eux-mêmes « le problème agraire ». Au demeurant, ils ne voyaient aucun inconvénient à ce que les bolcheviks prissent le pouvoir. Du moment qu'ils avaient la terre et ne redoutaient pas le retour du « pomestchik », ils étaient à peu près satisfaits et se souciaient peu des tenants du trône. Ils ne s'attendaient à rien de mauvais de la part des bolcheviks. Et ils avaient entendu dire que ceux-ci voulaient faire cesser la guerre, ce qui leur paraissait parfaitement juste et concevable. Ils n'avaient donc aucune raison de combattre la nouvelle révolution.

La façon dont cette révolution fut accomplie illustre on ne peut mieux l'inutilité d'une lutte autour du « pouvoir politique ». Si, pour telle ou telle raison, celui-ci est soutenu par une forte partie de la population et surtout par l'armée il est impossible de l'abattre ; donc, ce n'est pas la peine de s'y attaquer. Si, au contraire, il est abandonné par la majorité et par l'armée - ce qui se produit lors d'une véritable révolution - alors ce n'est pas la peine de s'en occuper spécialement : au moindre geste du peuple en armes, il tombe comme un château de cartes. Il faut s'occuper, non pas du pouvoir « politique », mais du pouvoir réel de la révolution, de ses inépuisables forces spontanées, potentielles, de son irrésistible élan, des immenses horizons qu'elle ouvre, en bref, de toutes les énormes possibilités qu'elle porte dans son sein.



Cependant, comme on sait, dans plusieurs régions - notamment à l'Est et dans le Midi - la victoire des bolcheviks ne fut pas complète. Des mouvements contre-révolutionnaires se dessinèrent bientôt ; ils se précisèrent, prirent de l'importance et aboutirent à une véritable guerre civile qui dura jusqu'à la fin de l'année 1921.

L'un de ces mouvements, dirigé par le général Dénikine (1919), prit les proportions d'un soulèvement très dangereux pour le pouvoir bolcheviste. Parti des profondeurs de la Russie méridionale (région du Don et du Kouban, Ukraine, Crimée, Caucase), l'armée de Dénikine arriva, en été 1919, presque aux portes de Moscou. (Le lecteur apprendra par ailleurs les raisons qui firent la force de ce mouvement ainsi que la façon dont ce danger imminent put être écarté, une fois de plus en dehors du « pouvoir politique » bolcheviste, prêt à lâcher pied.)

Très dangereux fut, également, le soulèvement déclenché plus tard par le général Wrangel, dans les mêmes parages.

Assez menaçant fut, auparavant, le mouvement commandé militairement par l'amiral Koltchak, dans l'Est.

D'autres rebellions contre-révolutionnaires, par-ci par-là, furent de moindre importance.

La plupart de ces mouvements ont été, dans une certaine mesure, soutenus et alimentés par des interventions étrangères. Certains ont été épaulés et même politiquement dirigés par les socialistes modérés : les socialistes-révolutionnaires de droite et les mencheviks.

D'autre part, le pouvoir bolcheviste dut soutenir une lutte, longue et difficile : 1° contre ses ex-partenaires, les socialistes-révolutionnaires de gauche ; 2° contre les tendances et le mouvement anarchistes. Naturellement, ces mouvements de gauche combattirent les bolcheviks, non pas du côté contre-révolutionnaire, mais, au contraire, au nom de la « véritable Révolution sociale » trahie, à leur sens, par le parti bolcheviste au pouvoir.

Nous reparlerons de tous ces mouvements, d'une manière plus détaillée, dans la dernière partie de notre ouvrage. Mais, notons ici même que la naissance, et, surtout, l'ampleur et la vigueur de ces mouvements contre-révolutionnaires furent le résultat fatal de la carence du pouvoir bolcheviste, de son impuissance à organiser la vie économique et sociale nouvelle. Le lecteur verra par la suite quelle a été l'évolution réelle de la Révolution d'octobre, et aussi quels furent les moyens par lesquels le nouveau pouvoir sut, finalement, s'imposer, se maintenir, maîtriser la tempête et « résoudre » à sa façon les problèmes de la Révolution.

En somme, c'est à partir de l'année 1922 seulement que le parti bolcheviste au pouvoir put se sentir définitivement - au moins pour un moment historique donné - maître de la situation.

L'explosion et ses effets immédiats prirent fin. Sur les ruines du tzarisme et du système féodalo-bourgeois, il fallait maintenant commencer à édifier la société nouvelle.


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