Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE PREMIER

Troisième partie : L'explosion (1917)

Chapitre IV

Vers un gouvernement socialiste ?
La misère du socialisme



Le premier « gouvernement provisoire », essentiellement bourgeois, fut donc fatalement et rapidement réduit à une impuissance manifeste, ridicule, mortelle. Le pauvre faisait ce qu'il pouvait pour se maintenir : il louvoyait, il tergiversait, il « traînait »... En attendant, tous les problèmes brûlants « traînaient » aussi. La critique et ensuite la colère générale contre ce gouvernement fantôme prenaient tous les jours de l'ampleur. Bientôt, on lui rendit l'existence impossible. A peine soixante jours après sa solennelle installation, il dut, sans lutte, céder la place, le 6 mai, à un gouvernement dit « de coalition » (avec une participation socialiste) dont le membre le plus influent était A. Kérensky, socialiste-révolutionnaire (ou, plutôt, socialiste « indépendant ») très modéré.

Ce gouvernement socialo-bourgeois pouvait-il espérer arriver à de meilleurs résultats ? Certes non. Car les conditions de son existence et l'impuissance de son action devaient être fatalement les mêmes que celles du premier gouvernement provisoire. Obligé de s'appuyer sur la bourgeoisie impuissante, forcé de continuer la guerre, incapable d'apporter une solution réelle aux problèmes de plus en plus urgents, attaqué vigoureusement par les gauches et se débattant parmi les difficultés de toutes sortes et de toute heure ce deuxième gouvernement provisoire périt sans gloire, de même que le premier, et à peu près dans le même délai (le 2 juillet), pour céder sa place à un troisième gouvernement non moins « provisoire », composé essentiellement de socialistes, avec quelques éléments bourgeois.

C'est à ce moment que Kérensky, maître et chef suprême de ce troisième puis, enfin, d'un quatrième gouvernement (à peu près pareil au précédent) devint, pour quelque temps, une sorte de duce du pays, et que le parti socialiste-révolutionnaire, en collaboration étroite avec les menchéviks, parut devoir l'emporter définitivement, comme maître de la Révolution. Encore un pas - et le pays aurait eu un gouvernement socialiste pouvant s'appuyer sur des forces très réelles : la paysannerie, la masse ouvrière, une grande partie de la couche intellectuelle, les Soviets, l'armée, etc.

Pourtant, il n'en fut rien.

A son arrivée au pouvoir, le dernier gouvernement de Kérensky paraissait très fort. Et, en effet, il pouvait le devenir.

Kérensky lui-même, avocat et député de tendance socialiste, jouissait d'une très grande popularité, même auprès de vastes masses et à l'armée. Ses discours à la Douma, à la veille de la Révolution, remportaient des succès retentissants. Son avènement au pouvoir suscita d'immenses espoirs dans le pays. Il pouvait s'appuyer, sans réserve, sur les Soviets - donc, sur toute la classe laborieuse - car, à ce moment, l'écrasante majorité des délégués était socialiste et les Soviets se trouvaient entièrement entre les mains des socialistes-révolutionnaires de droite et des social-démocrates menchéviks.

Dans les premières semaines du ministère Kerensky, il était dangereux de critiquer son chef publiquement, tant il avait la confiance du pays. Quelques agitateurs d'extrême gauche l'apprirent à leurs dépens, en voulant parler contre Kérensky sur des places publiques. Il y eut même des cas de lynchage.

Pour mettre à profit tous ces remarquables avantages il fallait que Kérensky remplît - mais remplît effectivement en actes - une seule condition : celle préconisée jadis par Danton. Il lui fallait de l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace.

Eh bien, c'était justement la qualité qui lui manquait totalement !

Dans la situation donnée, « de l'audace » signifiait pour lui : 1° l'abandon immédiat de la guerre (sous une forme qu'il avait à trouver) ; 2° la rupture décisive avec le régime capitaliste et bourgeois (donc, formation d'un gouvernement entièrement socialiste) ; 3° l'orientation immédiate de toute la vie économique et sociale du pays vers un système franchement socialiste.

Tout cela eût été, d'ailleurs, parfaitement logique et « indiqué » pour un gouvernement à tendance socialiste, avec une majorité socialiste, avec un chef socialiste... Eh bien, non ! Comme toujours, comme partout ailleurs, les socialistes russes et Kérensky lui-même, au lieu de comprendre la nécessité historique, de saisir le moment propice, d'aller de l'avant et de remplir, enfin, leur véritable programme, restèrent prisonniers de leur « programme » bâtard (dit « minimum ») qui leur prescrivait immuablement la lutte pour une république démocratique bourgeoise.

Au lieu de se mettre franchement au service des masses laborieuses et de leur émancipation, les socialistes et Kérensky, prisonniers de leur molle idéologie, ne trouvèrent rien de mieux que de faire le jeu du capitalisme russe et international.

Kérensky n'osa ni abandonner la guerre, ni, tournant le dos à la bourgeoisie, s'appuyer fermement sur les classes travailleuses, ni même, simplement, continuer la Révolution ! (Il n'osa même pas hâter la convocation de l'Assemblée Constituante.)

Il voulait, lui, continuer la guerre ! A tout prix et par tous les moyens !

Ce qu'il osa, ce fut, d'abord, un ensemble de reformes à rebours : rétablissement de la peine de mort et des conseils de guerre sur le front ; mesures répressives à l'arrière ; ce fut, ensuite, une longue série de promenades sur le front pour y prononcer des discours et des harangues enflammées qui devaient, d'après lui, faire renaître chez les soldats l'enthousiasme guerrier des premiers jours. Il se rendait compte que la guerre continuait uniquement par la force de l'inertie Et il voulait lui donner une impulsion nouvelle avec des paroles et des punitions, ne tenant aucun compte des réalités.

Il discourait tant, que son titre de « commandant en chef » (il l'était en même temps que président du conseil des ministres) fut vite modifié par le public en celui de « harangueur en chef».

Environ deux mois suffirent pour que sa popularité tombât au plus ; bas, surtout parmi les travailleurs et les soldats qui finirent par se moquer de ses discours. Ils voulaient des actes, eux, des actes de paix et de Révolution sociale. Ils voulaient aussi la convocation rapide de la Constituante. (L'obstination avec laquelle tous les gouvernements retardèrent cette convocation fut l'une des raisons de leur impopularité. Les bolchéviks surent bien en profiter, promettant, entre autres, la convocation de l'Assemblée Constituante aussitôt qu'ils seraient au pouvoir.)

En somme, les raisons de la faillite du gouvernement Kérensky furent les mêmes qui provoquèrent l'échec des gouvernements précédents : l'impossibilité pour les socialistes modérés de cesser la guerre ; l'impuissance lamentable de ce quatrième gouvernement à résoudre les problèmes du moment ; son intention d'emprisonner la Révolution dans les limites d'un régime bourgeois.

Plusieurs circonstances et événements - suites logiques de ces insuffisances fatales - vinrent aggraver la situation et précipiter la chute de Kérensky.

D'abord, le parti bolchéviste, ayant rassemblé à cette époque ses meilleures forces et possédant ainsi un puissant organisme de propagande et d'action, déversait quotidiennement à travers le pays, par des milliers de voix et d'articles, des critiques, adroites, substantielles, vigoureuses, contre la politique, l'attitude et toute l'activité du gouvernement (et aussi de tous les socialistes modérés ) . Il prêchait la cessation immédiate de la guerre, la démobilisation, la continuation de la Révolution. Il diffusait, avec la dernière énergie, ses idées sociales et révolutionnaires. Il répétait tous les jours ses promesses de convoquer immédiatement la Constituante et de résoudre enfin, rapidement et avec succès, tous les problèmes de l'heure s'il arrivait au pouvoir. Il « tapait » journellement, sans se lasser ni se laisser intimider, sur le même clou : le Pouvoir ! « Tout le Pouvoir aux Soviets ! » clamait-il du matin au soir et du soir au matin. Le pouvoir politique au pouvoir bolchéviste, et tout sera arrangé, résolu, réalisé.

De plus en plus écouté et suivi par les travailleurs intellectuels, par les masses ouvrières et par l'armée ; multipliant, avec une rapidité vertigineuse, le nombre de ses adhérents et pénétrant ainsi dans toutes les usines et entreprises, le parti bolchéviste disposait déjà en juin, de cadres imposants de militants, d'agitateurs, de propagandistes, d'écrivains, d'organisateurs et d'hommes d'action. Il disposait aussi de fonds considérables. Et il avait à sa tête un comité central valeureux, dirigé par Lénine. Il déploya une activité farouche, fébrile, foudroyante et se sentit bientôt, au moins moralement, maître de la situation. Ceci d'autant plus qu'il n'avait pas de rivaux à l'extrême-gauche : le Parti « socialiste-révolutionnaire de gauche », beaucoup plus faible, ne pouvait faire que figure de satellite ; le mouvement anarchiste était à peine à ses débuts ; et quant au mouvement syndicaliste révolutionnaire, il était, nous le savons, inexistant.

Kérensky, se sentant de moins en moins solide, n'osait attaquer les bolchéviks résolument, de front. Il recourait, d'une manière décousue, à des demi-mesures qui, insuffisantes pour abattre l'adversaire, lui faisaient, au contraire, de la publicité, attirant sur lui l'attention, l'estime et enfin la confiance des masses. En fin de compte, ces timides réactions renforçaient l'ennemi au lieu de l'affaiblir. Et puis, comme tant d'autres, Kérensky ne voyait pas le danger. A ce moment-là, presque personne ne croyait à une victoire bolchéviste. (Il est notoire qu'au sein même du parti, Lénine avait à peu près seul la certitude de vaincre et insistait presque seul sur l'opportunité de préparer l'insurrection.)

Ensuite Kérensky, poussé par les alliés, fasciné par ses rêves guerriers et, probablement, par ses propres harangues, eut le malheur de déclencher, le 18 juin, sa fameuse offensive sur le front allemand : offensive qui échoua lamentablement et porta un coup terrible à sa popularité. Déjà le 3 juillet éclata à Pétrograd une émeute armée contre le gouvernement, avec participation des troupes (particulièrement des marins de Cronstadt), aux cris de : « A bas Kérensky ! Vive la Révolution sociale ! Tout le pouvoir aux Soviets ! » Cette fois, Kérensky put encore - mais difficilement - maîtriser la tempête. Toutefois il perdit l'ombre même de son influence de jadis.

Enfin, un événement particulier lui porta le coup de grâce. Désespéré par la marche ascendante de la Révolution et l'indécision de Kérensky, un général « blanc >, Korniloff, préleva sur le front quelques milliers de soldats (appartenant pour la plupart à des troupes caucasiennes, sortes de troupes coloniales, plus facilement maniables et « dupables »), les trompa sur ce qui se passait dans la capitale et les envoya sur Pétrograd, sous la conduite d'un général dévoué, soi-disant « pour en finir avec les bandes de criminels armés, et défendre le gouvernement impuissant à les exterminer ».

Pour des raisons qu'on saura peut-être un jour exactement, Kérensky ne livra à Korniloff qu'une résistance molle, de pure apparence. La capitale fut sauvée uniquement grâce à un élan fougueux, à un effort prodigieux et à un esprit de sacrifice sublime des ouvriers eux-mêmes. Avec l'aide de la gauche du Soviet de Pétrograd, quelques milliers d'ouvriers s'armèrent en toute hâte et partirent de leur propre initiative « sur le front », contre Korniloff. Une bataille, à proximité de Pétrograd déjà, resta indécise. Les ouvriers ne cédèrent pas un pouce de terrain. Mais ils y laissèrent de nombreux cadavres et ils n'étaient pas sûrs d'avoir le lendemain assez d'hommes et de munitions. Cependant, grâce à une action rapide et énergique des cheminots et des employés du télégraphe, aidés vigoureusement par des comités de soldats au front, le quartier général de Korniloff fut isolé du front et du pays. D'autre part, la nuit, les soldats de Korniloff, surpris de la résistance héroïque des « bandits », des « criminels » et des « fainéants », et flairant la duperie, voulurent examiner les corps. Ils constatèrent que les cadavres avaient, tous, les mains calleuses de travailleurs authentiques. Enfin, quelques groupements socialistes du Caucase à Pétrograd réussirent à faire passer une délégation au camp des troupes de Korniloff. La délégation s'aboucha avec les soldats, les mit au courant de la véritable situation, détruisit définitivement la fable des « bandits » et les persuada d'abandonner la lutte fratricide. Le lendemain matin les soldats de Korniloff déclarèrent qu'ils avaient été trompés, refusèrent de se battre contre leurs frères ouvriers et retournèrent au front. L'aventure échoua.

Dès le lendemain, l'opinion publique accusa Kérensky d'avoir été secrètement de connivence avec Korniloff. Vraie ou non, cette version s'accrédita. Moralement, c'en était fait du gouvernement Kérensky et, en général, des socialistes modérés. Le chemin était déblayé pour une offensive résolue du parti bolchéviste.

Alors se produisit encore un fait dont le rôle fut capital dans la suite des événements. Aux nouvelles élections des délégués (aux Soviets, aux Comités d'usines, aux cellules de l'armée etc.), les bolchéviks remportèrent une victoire écrasante sur les socialistes modérés. Ainsi, le parti bolchéviste s'empara définitivement de toute l'action ouvrière et révolutionnaire. Avec le concours des socialistes-révolutionnaires de gauche, il gagna ainsi de vastes sympathies chez les paysans. D'excellentes positions stratégiques pour une attaque décisive étaient maintenant entre ses mains.

Dés ce moment, Lénine envisagea la convocation d'un Congrès panrusse des Soviets qui devait s'insurger contre le pouvoir de Kérensky, le renverser avec l'aide de l'armée et inaugurer celui du parti bolchéviste.

Les préparatifs pour l'exécution de ce plan commencèrent tout de suite, en partie ouvertement, en partie sous le manteau. Lénine, obligé de se cacher, dirigeait les opérations à distance. Kérensky, tout en flairant le danger, était impuissant à le conjurer. Les événements se précipitaient Le dernier acte du drame allait se jouer.



Résumons.

Tous les gouvernements conservateurs ou modérés qui se suivirent, de février à octobre 1917, prouvèrent leur impuissance à résoudre, dans les conditions données, les problèmes d'une gravité et d'une acuité exceptionnelles, posés devant le pays par la Révolution : telle fut la raison principale pour laquelle ce pays jeta successivement à terre, dans le court espace de huit mois, le gouvernement bourgeois conservateur d'allure constitutionnelle, la démocratie bourgeoise et, enfin, le pouvoir socialiste modéré.

Deux faits, surtout, marquèrent cette impuissance : 1° l'impossibilité pour le pays de continuer la guerre, et, pour les gouvernements en question, de la cesser ; 2° l'urgence que le pays prêtait à la convocation de l'Assemblée Constituante et l'impossibilité où se trouvaient ces gouvernements de la convoquer.

La propagande vigoureuse de l'extrême-gauche pour l'arrêt immédiat de la guerre, pour la convocation rapide de la Constituante et pour la Révolution sociale intégrale comme seul moyen de salut, avec d'autres facteurs de moindre importance, animèrent cette marche foudroyante de la Révolution.

Ainsi la Révolution russe, déclenchée fin février 1917 contre le tzarisme, brûla rapidement les étapes d'une révolution politique bourgeoise : démocratique et socialiste modérée.

En octobre, le chemin étant déblayé de tous les obstacles, la Révolution se plaça, effectivement et définitivement, sur le terrain de la Révolution sociale. Et il fut tout à fait logique et naturel que, après la faillite de tous les gouvernements et partis politiques modérés, les masses laborieuses se tournassent vers le dernier parti existant, le seul qui restât debout, le seul qui envisageât sans crainte la Révolution sociale, le seul qui promît, à condition d'arriver au pouvoir, la solution rapide et heureuse de tous les problèmes : le parti bolchéviste.

Le mouvement anarchiste, répétons-le, était encore bien trop faible pour avoir une influence immédiate et concrète sur les événements. Et le mouvement syndicaliste n'existait pas.



Du point de vue social, la situation était la suivante :

Trois éléments fondamentaux se trouvaient en présence : 1° la bourgeoisie ; 2° la classe ouvrière ; 3° le parti bolchéviste, figurant comme idéologue et « avant-garde ».

La bourgeoisie, le lecteur le sait, était faible. Le parti bolchéviste n'eut pas trop de difficulté à l'écraser.

La classe ouvrière, elle aussi, était faible. Non organisée (dans le vrai sens du terme), inexpérimentée et, au fond, inconsciente de sa véritable tâche, elle ne sut agir aussitôt elle-même, pour son propre compte. Elle s'en remit au parti bolchéviste, qui s'empara de l'action.

Ajoutons-y une note qui, certes, anticipera quelque peu sur les faits, mais qui permettra au lecteur de mieux les suivre, de mieux les comprendre.

Cette insuffisance de la classe ouvrière russe au début de la Révolution sera fatale pour la suite des événements et aussi pour la Révolution tout entière. (Nous avons parlé de ce néfaste « Passif » de la Révolution avortée de 1905-06 : la classe ouvrière ne conquit pas le droit de s'organiser ; elle resta éparpillée. En 1917 elle s'en ressentira.)

Le parti bolchéviste, disons-nous, s'empara de l'action. Et, au lieu de prêter simplement main-forte aux travailleurs, dans leurs efforts pour achever la Révolution et pour s'émanciper; au lieu de les aider dans leur lutte, rôle que dans leur pensée les ouvriers lui assignaient, rôle qui, normalement devrait être celui de tous les idéologues révolutionnaires et qui n'exige nullement la prise ni l'exercice du « pouvoir politique »(1) , au lieu de remplir ce rôle, le parti bolchéviste, une fois au pouvoir, s'y installa naturellement, en maître absolu ; il s'y corrompit vite ; il s'organisa en une caste privilégiée et, par la suite, il écrasa et subjugua la classe ouvrière pour l'exploiter, sous des formes nouvelles, dans ses propres intérêts.

De ce fait, toute la Révolution sera faussée, déviée, égarée. Car, lorsque les masses populaires se seront rendu compte de l'erreur et du péril, il sera trop tard : après une lutte entre elles et les nouveaux maîtres, solidement organisés et disposant de forces matérielles, administratives, militaires et policières suffisantes, - lutte âpre, mais inégale, qui durera quelque trois ans et restera longtemps quasi ignorée hors de Russie - le peuple succombera. La véritable Révolution émancipatrice sera une fois de plus étouffée, par les « révolutionnaires » eux-mêmes.


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Table des matières


Notes

1. Le « pouvoir politique » n'est pas une force « en soi ». Il est « fort » tant qu'il peut s'appuyer sur le capital, sur l'armature de l'Etat, sur l'armée, sur la police. Faute de ces appuis, il reste « suspendu dans le vide », impuissant et inopérant. La Révolution russe nous en donne la preuve formelle : la bourgeoisie russe, tout en ayant eu mains le « pouvoir politique » après février 1917, fut impuissante, et son « pouvoir » tomba de lui-même deux mois plus tard ; car, à la suite de sa carence, elle ne disposait plus d'aucune force réelle : ni d'un capital productif, ni d'une masse confiante, ni d'un solide appareil d'Etat, ni d'une armée à elle. Le deuxième et le troisième « gouvernements provisoires » tombèrent de même et pour la même raison. Et il est fort probable que si les bolcheviks n'avaient pas précipité les événements, le gouvernement de Kerensky aurait subi le même sort un peu plus tard.

Il s'ensuit que, si la Révolution sociale est en passe de l'emporter (de sorte que le capital - sol, sous-sol, usines, moyens de communication, argent, etc. - commence à passer au peuple, et l'armée fait cause commune avec ce dernier), il n'y a pas lieu de se préoccuper du « pouvoir politique ». Si les classes battues tentaient, par tradition, d'en former un, quelle importance cela pourrait-il avoir ? Même si elles réussissaient, ce serait un gouvernement fantôme, inefficace et facilement supprimable par le moindre effort du peuple armé. Et quant à la révolution, quel besoin aurait-elle d'un « gouvernement » d'un « pouvoir politique »? Elle n'aurait qu'une seule tâche à remplir : celle d'avancer par la même route populaire, de s'organiser, de se consolider, de se perfectionner économiquement, de se défendre si besoin était, de s'étendre, de construire la vie sociale nouvelle des vastes masses, etc. Tout ceci n'a rien à faire avec un « pouvoir politique ». Car, tout ceci est fonction normale du peuple révolutionnaire lui-même, de ses multiples organismes économiques ou sociaux et de leurs fédérations coordinatrices, de ses formations de défense, etc.

Qu'est-ce, au fond, qu'un « pouvoir politique » ? Qu'est-ce qu'une activité « politique » ? Combien de fois posai-je cette question aux membres des partis politiques de gauche sans jamais pouvoir obtenir une réponse ni une définition intelligibles ! Comment pourrait-on définir l'activité politique en tant qu'une activité « en soi » , spécifique et utile pour la communauté, ayant à desservir un rayon déterminé ? On peut se représenter et définir, plus ou moins nettement, l'activité sociale, économique, administrative, juridique, diplomatique, culturelle... Mais une activité « politique » ? Qu'est-ce ? On prétend désigner sous ce nom, précisément, une activité administrative centrale, indispensable pour un ensemble de vaste étendue : un pays. Mais alors, « pouvoir politique » signifierait « pouvoir administratif »? Il est aisé de voir que ces deux notions ne sont nullement identiques. Sciemment ou inconsciemment, on confond ainsi pouvoir et administration (de même qu'on confond couramment Etat et Société). De fait l'activité « administrative » n'est pas séparée - ni à séparer - de n'importe quelle branche de l'activité humaine : elle en est partie intégrante ; elle fonctionne pour toute activité, en tant que principe d'organisation, de coordination, de centralisation normale (dans la mesure du besoin, fédérativement : de la périphérie au centre). Pour certaines branches de l'activité humaine, on peut concevoir une administration générale. Dans chaque domaine - ou dans un ensemble de domaines - des hommes possédant le don et le savoir d'organisation doivent exercer normalement la fonction d'organisateurs, d'« administrateurs »: fonction qui, simplement, fait partie de toute l'activité dans le domaine en question. Ces hommes, travailleurs comme les autres, doivent assurer ainsi 1'« administration des choses » (liaison cohésion, équilibre, etc.), sans qu'il soit nécessaire pour cela d'ériger un « pouvoir politique » rigide en soi. Et le « pouvoir politique »comme tel comme « chose à part », reste indéfinissable, car il ne correspond à aucune activité humaine normale, réelle, concrète. Et voilà pourquoi un « pouvoir politique » se vide et tombe de lui-même quand les fonctions réelles sont remplies normalement, par les services correspondants. « Comme tel », il ne peut exister, car il n'y a pas de fonction « politique » spécifique dans une communauté humaine.

M. Goldenweiser, juriste russe raconte dans ses souvenirs (Archives de la Révolution russe, revue des émigrés réfugiés avant la guerre à Berlin) qu'il habitait, lors de la Révolution, une ville d'Ukraine, dans une zone très mouvementée. Par le jeu des événements, la ville resta quelque temps sans « pouvoir » (ni blanc, ni rouge). Et, avec étonnement M. Goldenweiser constate que, durant toute cette période, la population vivait, travaillait et vaquait à ses besoins aussi bien - et même mieux - que lorsque le « pouvoir » y était. M. Goldenweiser n'est pas le seul à constater ce fait. Ce qui est étonnant, c'est que M. Goldenweiser en soit surpris. Serait-ce le « pouvoir » qui ferait vivre, agir et s'entendre les hommes pour satisfaire leurs besoins ? Y eut-il, au cours de l'histoire humaine, un « pouvoir » qui aurait rendu la société bien organisée, harmonieuse, heureuse ? C'est le contraire que l'histoire nous enseigne : les sociétés humaines se trouvaient - dans la mesure où c'était historiquement possible - heureuses, harmonieuses et progressives toujours aux époques où le « pouvoir politique » était faible (ancienne Grèce, certaines périodes du Moyen-Age, etc.) et où la population se trouvait plus ou moins abandonnée à elle-même. Et vice versa : un « pouvoir politique »fort, vrai, n'apportait jamais aux peuples autre chose que malheurs guerres, misère, stagnation et absence de progrès. Le pouvoir « politique » prit pied dans l'évolution des sociétés humaines pour des raisons historiques déterminées qui, de nos jours, n'existent plus. Nous ne pouvons pas nous en occuper ici, cela nous éloignerait trop de notre sujet. Bornons-nous à constater qu'au fond, depuis des millénaires, le « pouvoir » ne sut jamais rien faire d'autre que des guerres. Les manuels scolaires en font foi. Et l'époque actuelle en témoigne d'une façon éclatante

On prétend que, pour pouvoir « administrer », il faut pouvoir imposer, commander, recourir à des mesures coercitives. Un « pouvoir politique » serait donc une administration centrale d'un vaste ensemble (pays), disposant de moyens coercitifs. Mais, au besoin, un service administratif populaire peut recourir, comme tel, à des mesures de ce genre sans qu'il soit nécessaire d'installer, pour cela, un « pouvoir politique » spécifique permanent, et même plus efficacement que ce dernier.

On prétend encore que les masses populaires sont incapables de s'organiser et de créer elles-mêmes une administration efficace. Au cours de cet ouvrage le lecteur trouvera, je l'espère, des preuves suffisantes du contraire.

Si, en pleine Révolution sociale, les divers partis politiques veulent s'amuser à « organiser le pouvoir », le peuple n'a qu'à poursuivre sa besogne révolutionnaire, laissant ces partis dans l'isolement : ce jeu inutile les lassera vite Si, après février, et surtout après octobre 1917, les travailleurs russes, au lieu de se créer de nouveaux maîtres, avaient tout simplement continué leur tâche, aidés par tous les révolutionnaires, défendus par leur armée, soutenus par le pays entier, l'idée même d'un « pouvoir politique » aurait bientôt disparu à tout jamais.

Au cours de cet ouvrage, le lecteur trouvera de nombreux faits, jusqu'à présent inconnus, qui confirment ces thèses.

Espérons que la prochaine révolution pourra entrevoir le vrai chemin et ne se laissera pas égarer par des « révolutionnaires en chambre » politique. Retour