Voline
La révolution inconnue
Russie 1917 - 1921
LIVRE PREMIER
Troisième partie : L'explosion (1917)
Chapitre III
Vers la Révolution sociale
Le Gouvernement Provisoire et les problèmes de la Révolution. -- Le gouvernement provisoire formé par la Douma était, bien entendu, nettement bourgeois et conservateur. Ses membres : Prince Lvoff, Goutchkoff, Milioukov et autres, appartenaient presque tous (sauf Kérensky, vaguement socialiste), politiquement au parti constitutionnel démocrate, socialement aux classes privilégiées. Pour eux, une fois l'absolutisme par terre, la Révolution était terminée. (En réalité, elle ne faisait que commencer. Maintenant, il s'agissait de « rétablir l'ordre », d'améliorer peu à peu la situation générale à l'intérieur du pays sur le front, de « pousser » la guerre plus activement que jamais, lui insufflant un nouvel élan, et surtout de préparer tranquillement la convocation de l'Assemblée Constituante, laquelle devrait établir les nouvelles lois fondamentales du pays, le nouveau régime politique, le nouveau mode de gouvernement, etc. D'ici là, le peuple n'avait qu'à attendre patiemment, sagement, en bon enfant qu'il était, les faveurs que ses nouveaux maîtres voudraient bien lui octroyer.)
Ces nouveaux maîtres, le gouvernement provisoire se les représentait, naturellement, comme de bons bourgeois modérés dont le pouvoir n'aurait rien à envier à ceux des autres pays « civilisés ».
Les visées politiques du gouvernement provisoire ne dépassaient guère une bonne monarchie constitutionnelle. A la rigueur, certains de ses membres prévoyaient peut-être, timidement, une république bourgeoise très modérée.
Le problème agraire, la question ouvrière, etc., devaient être résolus, par le futur gouvernement définitif, d'après les modèles occidentaux, lesquels « avaient fait leurs preuves ».
En fin de compte, le gouvernement provisoire était plus ou moins sûr de pouvoir utiliser la période préparatoire, en l'allongeant au besoin, pour réduire au calme, à la discipline et à l'obéissance les masses populaires, au cas où ces dernières auraient manifesté trop violemment leur désir de dépasser les limites ainsi prévues. Il s'agissait ensuite d'assurer, par des manœuvres de coulisse, des élections « normales », pour aboutir, au moment voulu, à une Assemblée Constituante sage et droite, bourgeoise bien entendu.
Il est plaisant de constater à quel point les « réalistes », les hommes politiques « éprouvés », les érudits, les économistes et les sociologues s'étaient trompés dans leurs prévisions et calculs. La réalité leur échappa complètement.
Je me rappelle avoir assisté à New-York, en avril ou mai 1917, à une grande conférence russe d'un honorable professeur qui fit une copieuse analyse de la composition et de l'action probables de la prochaine Assemblée Constituante. Je posai au respectable professeur une seule question : Que prévoyait-il pour le cas où la Révolution russe se passerait d'une Assemblée Constituante ? Assez dédaigneusement, assez ironiquement, l'éminent professeur dit, pour toute réponse, qu'il était, lui, « réaliste », et que son contradicteur était certainement « un anarchiste dont l'hypothèse fantaisiste ne l'intéressait pas ». L'avenir démontra bientôt que le docte professeur se trompait magistralement et que ce fut précisément lui le « fantaisiste ». Dans son exposé de deux heures, il n'avait omis d'analyser qu'une seule éventualité : celle, précisément, qui devint réalité quelques mois après !...
Qu'il me soit permis de formuler, à ce propos. ici même, quelques appréciations personnelles.
En 1917, MM. les « réalistes », les hommes politiques, les écrivains, les professeurs - russes et étrangers - ont, à de très rares exceptions près, dédaigneusement et magistralement omis de prévoir le triomphe du bolchévisme dans la Révolution russe. De nos jours, ce bolchévisme triomphant étant - momentanément et pour un bref délai, historiquement parlant - un fait accompli, beaucoup de ces messieurs veulent bien l'admettre, s'y intéressent et s'en occupent. Ils admettent même - se trompant à nouveau magistralement - sa « grande importance positive » et « son triomphe mondial définitif ».
Je suis absolument sûr qu'avec le même « réalisme », la même « clairvoyance », le même dédain d'abord, et le même savoir-faire ensuite, ces mêmes messieurs manqueront de prévoir à temps, pour l'accepter après coup, le triomphe -- véritable et définitif -- de l'idée libertaire dans la Révolution Sociale mondiale.
Le gouvernement provisoire ne se rendait certainement pas compte des obstacles insurmontables qui fatalement allaient se dresser devant lui.
L'obstacle le plus sérieux était le caractère même des problèmes dont le gouvernement provisoire avait à se préoccuper avant la convocation de l'Assemblée Constituante. (D'ailleurs, il n'envisageait nullement que le peuple travailleur pourrait ne pas vouloir attendre cette convocation et que c'était parfaitement son droit.)
D'abord, le problème de la guerre.
Le peuple, désabusé, épuisé, continuait la guerre à contre-cœur ou, du moins, s'en désintéressait complètement. Et quant à l'armée, elle était à bout, physiquement et moralement. D'une part, l'état misérable où se trouvait le pays d'autre part la Révolution, l'ébranlèrent définitivement.
Deux solutions se présentaient à l'esprit : soit cesser la guerre, conclure une paix séparée, démobiliser l'armée et se consacrer entièrement aux problèmes intérieurs ; soit faire l'impossible pour maintenir le front, sauvegarder la discipline, « remonter » le moral de l'armée et continuer la guerre coûte que coûte, au moins jusqu'à la convocation de l'Assemblée Constituante.
La première solution était, évidemment, inadmissible pour un gouvernement bourgeois, « patriotique », allié à d'autres belligérants et considérant comme un « déshonneur national » la rupture éventuelle de cette alliance. De plus, en tant que gouvernement « provisoire », il se voyait obligé de suivre strictement la formule : pas de changement important avant la convocation de l'Assemblée Constituante qui aura pleins droits pour prendre toute décision.
Le gouvernement provisoire adopta donc la seconde solution. Or, dans les conditions existantes, celle-ci était irréalisable.
Il faut insister sur ce point qu'on ne met généralement pas assez en relief.
Ni physiquement ni moralement la Russie ne pouvait continuer la guerre. L'obstination du gouvernement tzariste à ne pas comprendre ce fait fut la cause immédiate de la Révolution. Et puisque cette impossibilité persistait, tout gouvernement qui n'en tiendrait pas compte serait, en toute logique, renversé comme le fut le tzar.
Certes, le gouvernement provisoire espérait pouvoir changer l'état de choses : faire cesser le chaos, réorganiser le pays, lui inspirer un nouveau souffle, etc. C'étaient là des illusions : ni le temps disponible, ni la situation générale, ni l'état d'esprit des masses ne le permettaient.
La machine qui s'appelle « Etat bourgeois » fut brisée, en Russie, en février 1917. Ses buts et son activité furent toujours contraires aux intérêts et aux aspirations du peuple. Celui-ci étant devenu, pour l'instant, maître de ses destinées, elle ne pouvait plus être réparée et remise en fonctionnement. Car c'est le peuple qui - sous contrainte ou librement - fait fonctionner « la machine », et non pas les gouvernants. L'appareil cassé ne pouvait ni exercer ni rétablir la contrainte. Or, librement, le peuple ne « marchait » plus pour des buts qui n'étaient pas les siens.
Il fallait remplacer l'appareil cassé par un autre, adapté à la nouvelle situation, au lieu de perdre du temps et des forces en de vaines tentatives pour le remettre en marche et le faire servir de nouveau.
Le gouvernement bourgeois et nationaliste ne pouvait comprendre cela. Il insistait pour maintenir et « la machine » et le maudit héritage du régime déchu : la guerre. De ce côté déjà, il se rendait de plus en plus impopulaire. Et, la machine étant brisée, il se trouva impuissant à passer outre, à imposer sa volonté guerrière.
Ce premier problème de l'heure - le plus grave, le plus immédiat - était ainsi fatalement voué à rester sans solution possible pour le gouvernement provisoire.
Le deuxième probleme épineux était le problème agraire.
Les paysans - 85 pour 100 de la population - aspiraient à la possession de la terre. La Révolution donna à ces aspirations un élan irrésistible. Réduites à l'impuissance, exploitées et dupées depuis des siècles, les masses paysannes ne voulaient plus rien savoir, plus rien entendre. Il leur fallait la terre, coûte que coûte, et tout de suite, sans procédure ni cérémonie.
Déjà en novembre 1905, au Congrès paysan convoqué quelque peu après le Manifeste du 17 octobre (lorsque les « libertés » existaient encore), en prévision de la convocation de la Douma, nombreux furent les délégués porte-parole de ces aspirations.
« Toute allusion à un rachat des terres, disait à ce Congrès le délégué des paysans de la région de Moscou, me révolte. On propose de dédommager les esclavagistes d'hier qui, même encore de nos jours, aidés des fonctionnaires, font de notre vie une course d'obstacles ! Ne les avons-nous pas déjà richement dédommagés par le fermage ? Impossible de compter les tonneaux de notre sang avec lequel nous avons arrosé la terre. Il y a mieux : c'est avec le lait de leurs seins que nos grand'mères élevaient des chiens de chasse pour ces messieurs. Ne serait-ce pas du rachat, ça ? Durant des siècles, nous n'étions que des grains de sable, jouets du vent. Et le vent, c'était eux. Et maintenant il faut les payer à nouveau ? Ah, non ! Pas besoin de pour-parlers diplomatiques : une seule voie est bonne - la voie révolutionnaire. Sinon, on nous trompera une fois de plus. Rien que parler d'un « rachat » est un compromis. Camarades, ne répétez pas l'erreur de vos pères ! En 1861 on a été plus malin que nous, et on nous a eus : on nous donna un petit peu pour que le peupIe ne prît pas tout. »
« Nous ne leur avons jamais vendu la terre, disaient les paysans de la région d'Orel : nous n'avons donc pas à la racheter. Nous leur avons déjà assez payé en travaillant pour un prix inhumainement bas. Non ! en aucun cas, pas de rachat ! Monsieur n'a pas amené ses terres de la lune, ses grands-pères s'en étaient emparés »
« Un rachat serait une injustice flagrante vis-à-vis du peuple, disaient les paysans de la région de Kazan : il faudrait même rendre au peuple, en même temps que la terre les redevanees payées. Car, au fond, ces messieurs n'ont jamais acheté la terre : ils ont su s'en saisir pour la vendre plus tard. C'est du vol ».
« Comment - disaient des paysans à l'éminent savant N. Roubakine, entre 1897 et 1906 - comment, tous ces messieurs : Orloff, Demidoff, Balachoff, ont reçu leurs terres gratuitement des tzars et des tzarines en guise de cadeaux. Et il nous faut les racheter maintenant à de semblables prix ? Ce n''est pas seulement de l'injustice, c'est une franche volerie. »
Voilà pourquoi les paysans ne voulaient plus attendre. Un peu partout, ils s'emparaient carrément des terres, chassant les propriétaires qui ne s'étaient pas déjà enfuis. Ils résolvaient ainsi « le problème agraire » à leur façon et de leur chef, sans se soucier des délibérations, des machinations et des décisions du gouvernement ou de la Constituante.
L'armée, composée surtout de paysans, était certainement prête à soutenir cette action directe.
Le gouvernement provisoire se vit acculé, soit à s'incliner devant cet état de choses, soit à résister, c'est-à-dire lutter contre les paysans en révolte et aussi, presque certainement, contre l'armée. Naturellement, il adopta la tactique de l'attente, espérant, comme pour le problème de la guerre, pouvoir arranger les choses en manœuvrant avec intelligence et habileté. Il adjurait les paysans d'attendre patiemment la Constituante qui, disait-il, aurait le droit d'établir toute loi et donnerait certainement toute satisfaction aux paysans. Mais il n'y avait rien à faire. Ces appels restaient plus ou moins vains, et cette tactique n'avait aucune chance de succès. Le paysan n'avait pas la moindre confiance dans les paroles des « seigneurs » au pouvoir. Il avait été assez trompé pour ne plus croire ! Il se sentait maintenant assez fort pour pouvoir prendre la terre. Pour lui, ce n'était que justice. Et si, parfois, il hésitait encore, c'était uniquement par peur d'être puni en proportion des actes commis.
Le problème ouvrier était aussi insoluble pour un gouvernement bourgeois que celui des paysans. Les masses ouvrières cherchaient à obtenir de la Révolution le maximum de bien-être et de droits. Or, le gouvernement s'évertuait, naturellement, à réduire ces droits au minimum. Des luttes immédiates et très graves étaient également à prévoir sur ce champ de bataille. Et par quels moyens le gouvernement provisoire pouvait-il faire prévaloir ses thèses ?
Le problème purement économique était, lui aussi, des plus redoutables, parce que étroitement lié aux autres problèmes, d'une part, et ne pouvant souffrir aucun délai, d'autre part. En pleine guerre et en pleine révolution, dans une situation chaotique et dans un pays bouleversé, il fallait organiser à nouveau la production, les transports, les échanges, les finances, etc.
Restait, enfin, le problème politique. Dans les conditions données, il ne présentait lui non plus aucune solution valable. Le gouvernement provisoire se chargeait, bien entendu, de convoquer au plus tôt l'Assemblée Constituante. Mais, pour mille raisons, cette tâche ne pouvait réussir. Et, avant tout, il devait nécessairement redouter cette Assemblée. Contrairement à ses promesses, son désir intime était de reculer la convocation le plus loin possible et de chercher à installer en attendant, par un coup de main heureux, une monarchie « constitutionnelle ». Or, « en attendant », d'autres obstacles périlleux se dressèrent devant lui.
Le plus sérieux fut la résurrection des Soviets ouvriers, notamment de celui de Pétrograd. Celui-ci fut remis sur pied dans les tout premiers jours de la Révolution - par tradition et aussi, comme en 1905, à défaut d'autres organismes ouvriers. Certes, à ce moment-là, les ouvriers y déléguèrent des socialistes modérés (menchéviks et socialistes-révolutionnaires de droite). Mais, tout de même, son idéologie et son programme étaient absolument contraires aux projets du gouvernement provisoire, et, naturellement, l'influence morale et l'activité du Soviet de Pétrograd parvinrent rapidement à rivaliser avec celles du gouvernement, au désavantage de ce dernier.
Le Soviet de Pétrograd fut pour le pays une sorte de second gouvernement. Il donnait le ton à tout le vaste réseau des Soviets de la province et coordonnait leur action. S'appuyant ainsi sur toute la masse laborieuse du pays, il devint vite puissant. Il en imposait aussi de plus en plus à l'armée. Bientôt, les ordres et les instructions des Soviets commencèrent à l`emporter, et de loin, sur ceux du gouvernement provisoire. Dans ces conditions, ce dernier était bien obligé de compter avec les Soviets.
Il va de soi que le gouvernement aurait préféré leur faire la guerre. Mais, entreprendre pareille action contre les ouvriers organisés au lendemain d'une révolution qui proclamait hautement la liberté absolue de parole, de toute organisation et de toute action sociale, était chose impossible. Et puis, sur quelle force réelle pouvait-il s'appuyer pour mener cette lutte ? Il n'en avait point.
Le gouvernement fut donc contraint de faire bonne mine à mauvais jeu, de tolérer son redoutable concurrent et même de « flirter » avec lui. Il sentait bien, lui gouvernement officiel, la fragilité des sympathies qui montaient vers lui de la masse travailleuse et de l'armée. Il se rendait bien compte qu'au premier conflit social sérieux, ces deux forces décisives se rangeraient infailliblement du côté des Soviets.
Il « espérait », comme par ailleurs. Il cherchait à gagner du temps. Mais la présence de ce second « directoire », non officiel, si gênant, et avec lequel il fallait traiter, formait pour le « gouvernement provisoire » - officiel mais impuissant - un des plus gros obstacles à surmonter.
La critique violente, la propagande vigoureuse de tous les partis socialistes et surtout des éléments d'extrême gauche (socialistes-révolutionnaires de gauche, bolchéviks, anarchistes) n'étaient pas non plus à dédaigner. Car, naturellement, le gouvernement ne pouvait songer à recourir à des mesures répressives contre la liberté de parole. Et s'il l'osait, quelles seraient les forces qui exécuteraient ses ordres ? Il n'en avait aucune à sa disposition !
Même une bourgeoisie puissante, organisée et fortement trempée, ayant déjà soutenu plus d'un combat contre les éléments adverses et possédant une grande force matérielle (armée, police, argent, etc.), aurait eu du fil à retordre pour arriver à une solution satisfaisante d'un tel ensemble de problèmes et imposer sa volonté, son pouvoir et son « programme » dans de telles conditions. Or, une pareille bourgeoisie faisait défaut en Russie. En tant que classe ayant conscience d'elle-même, la classe capitaliste russe était à peine à ses débuts. Faible, non organisée, sans tradition ni expérience historique, elle ne pouvait espérer aucun succès. Aussi n'exerçait-elle aucune activité.
Devant représenter « en principe » une bourgeoisie à peu près inexistante et inopérante, le gouvernement provisoire était fatalement condamné à œuvrer dans le vide. Et ce fut sans doute la cause primordiale de sa faillite.