Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE PREMIER

Troisième partie : L'explosion (1917)

Chapitre II

Le triomphe de la révolution



L'action décisive se joua le 27 février.

Dès le matin, des régiments entiers de la garnison cessant toute hésitation, se mutinèrent, sortirent de leurs casernes, armes à la main, et occupèrent en ville certains points stratégiques, après de brèves escarmouches avec la police. La Révolution gagnait du terrain.

A un moment donné, une masse épaisse de manifestants, particulièrement menaçante, décidée et partiellement armée, se rassembla sur la place dite « Znamenskaïa » et aux abords de la gare « Nicolaïevsky ». Le gouvernement envoya deux régiments de cavalerie de la Garde Impériale, les seuls dont il pouvait encore disposer, ainsi que de forts détachements de police à pied et à cheval. Les troupes devaient appuyer et achever l'action des policiers.

Après les sommations d'usage, l'officier de la police donna l'ordre de charger. Mais alors se produisit ce nouveau et dernier « miracle » : l'officier commandant les régiments de la Garde leva son sabre et, au cri de : « Chargeons la police, en avant ! », lança les deux régiments contre les forces policières. En un clin d'œil celles-ci furent culbutées, renversées, écrasées.

Bientôt, la dernière résistance de la police fut brisée. Les troupes révolutionnaires s'emparèrent de l'arsenal et occupèrent tous les points vitaux de la ville. Entourés d'une foule en délire, des régiments se rendirent, drapeaux déployés, au Palais de Tauride où siégeait la Douma - la pauvre « quatrième Douma » - et se mirent à sa disposition.

Un peu plus tard, les derniers régiments de la garnison de Pétrograd et de la banlieue se joignirent au mouvement. Le tzarisme n'avait plus de force armée à lui dans la région de la capitale. La population était libre. La Révolution triomphait.



Les événements qui suivirent sont suffisamment connus.

Un gouvernement provisoire, comprenant des membres influents de la Douma, fut formé et acclamé frénétiquement par le peuple.

La province se joignit avec enthousiasme à la Révolution.

Quelques troupes prélevées en hâte sur le front, et envoyées sur l'ordre du tzar contre la capitale rebelle, ne purent y parvenir : d'une part, les cheminots, à l'approche de la ville, refusèrent de les transporter ; d'autre part, les soldats cessèrent toute obéissance aux officiers et passèrent à la Révolution. Les uns retournèrent au front, d'autres se dispersèrent, tout simplement, à travers le pays.

Le tzar lui-même, qui se rendait à la capitale par chemin de fer, vit son train s'arrêter à la station de Dno et rebrousser chemin jusqu'à Pskov. Là il fut rejoint par une délégation de la Douma et par des personnages militaires ralliés à la Révolution. Il fallait se rendre à l'évidence. Après quelques péripéties de détail, Nicolas-II signa son abdication, pour lui-même et pour son fils Alexis (le 2 mars).

Un moment, le gouvernement provisoire songea à faire monter sur le trône le frère de l'ex-empereur : le grand-duc Michel. Mais celui-ci déclina l'offre. Il déclara que le sort du pays et de la dynastie devait être remis entre les mains d'une Assemblée Constituante régulièrement convoquée.

Le front acclama la Révolution accomplie.

Le tzarisme était tombé. L'Assemblée Constituante fut inscrite à l'ordre du jour. En attendant sa convocation, le gouvernement provisoire devenait l'autorité officielle, « reconnue et responsable ». Le premier acte de la Révolution victorieuse était terminé.

Si nous avons raconté les faits de cette Révolution de février d'une façon assez détaillée, c'est pour en faire ressortir le point capital que voici :

Une fois de plus, l'action des masses fut une action spontanée qui couronna logiquement, fatalement, une longue période d'expériences vécues et de préparation morale. Cette action ne fut ni organisée ni guidée par aucun parti politique. Soutenue par le peuple en armes - l'armée - elle fut victorieuse. L'élément d'organisation devait intervenir - et intervint - immédiatement après.

(Du reste, à cause de la répression, tous les organismes centraux des partis politiques de gauche, ainsi que leur leaders, se trouvaient, au moment de la Révolution, loin de Russie. Martoff, du parti social-démocrate ; Tchernoff, du parti socialiste-révolutionnaire ; Lénine, Trotsky, Lounatcharsky, Losovsky, Rykoff, Boukharine, etc., tous ces hommes vivaient à l'étranger. Ce ne fut qu'après la Révolution de février qu'ils regagnèrent leur pays.)

Un autre point important est à dégager des événements :

Une fois de plus, l'impulsion immédiate et concrète fut donnée à la Révolution par l'impossibilité absolue pour le pays de continuer la guerre : impossibilité qui, naturellement, se heurta à l'obstination du gouvernement. Cette impossibilité résulta de la désorganisation totale, du chaos inextricable où la guerre plongea le pays.


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