Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE PREMIER

Deuxième partie : La secousse (1905-1906)

Chapitre V

La « Pause »
(1905-1907)



Les douze années - exactement - qui séparèrent la véritable Révolution de son ébauche, ou 1' « explosion» de la « secousse », n'apportèrent rien de saillant au point de vue révolutionnaire. Au contraire, ce fut la réaction qui triompha bientôt sur toute la ligne. Notons, toutefois, quelques grèves retentissantes et une tentative de révolte dans la flotte de la Baltique, à Cronstadt, sauvagement réprimée.

Le sort de la Douma fut la manifestation la plus éclatante de cette période.

La Douma commença à siéger en mai 1906, à Saint-Pétersbourg. Un enthousiasme populaire débordant l'accueillit à sa naissance. Malgré toutes les machinations du gouvernement, elle s'avéra nettement d'opposition. Le parti constitutionnel-démocrate la domina par le nombre et la qualité de ses représentants. Le professeur de l'Université de Moscou, S. Mouromtzeff, un des membres les plus éminents de ce parti, fut élu président de l'Assemblée. Les députés de gauche - sociaux-démocrates et socialistes-révolutionnaires « travaillistes » - y formaient également un bloc imposant. La population entière suivait les travaux de la Douma avec un intérêt passionné. Tous les espoirs volaient vers elle. On en attendait au moins des réformes larges, justes, efficaces.

Mais, dès le premier contact, une hostilité - sourde d'abord, de plus en plus ouverte par la suite - s'établit entre le « Parlement » et le gouvernement. Ce dernier entendait traiter la Douma de haut en bas, avec un dédain qu'il ne masquait même pas. Il la tolérait à peine. Il l'admettait difficilement même à titre d'institution purement consultative. La Douma, elle, cherchait, au contraire, à s'imposer comme une institution législative, constitutionnelle. Les rapports entre l'un et l'autre devenaient de plus en plus tendus.

Naturellement, le peuple prenait parti pour la Douma. La situation du gouvernement devenait désavantageuse, ridicule, voire dangereuse. Toutefois, une révolution immédiate n'était pas à craindre. Le gouvernement le savait. Et puis, il comptait sur sa police et ses troupes. Il se décida donc bientôt à une mesure énergique. Le nouveau ministre à poigne, Stolypine, s'en chargea. Il prit pour prétexte un projet d' « Appel au Peuple », élaboré par la Douma et se rapportant surtout au problème agraire.

Un beau matin les « députés » trouvèrent les portes de la Douma closes et gardées militairement. Police et troupes paradaient dans les rues. La Douma - nommée « première Douma » - était dissoute. Un décret officiel annonça et « expliqua » ce geste à la population, Cela se passait en été 1906.

A part une longue série d'attentats et quelques émeutes éparses dont les plus importantes furent celles de Svéaborg et de Cronstadt (la deuxième depuis peu de temps, une première ayant eu lieu en octobre 1905 ), le pays resta tranquille.

Quant aux députés eux-mêmes, ils n'osèrent pas résister efficacement. Le fait s'explique aisément. Résister, signifiait reprendre l'action révolutionnaire. Or, on sentait partout que la Révolution était, pour le moment, impuissante. (D'ailleurs, si la situation avait été autre, le gouvernement n'aurait pas osé dissoudre la Douma, surtout de cette façon insolente. Il se sentait vraiment fort et, pour l'instant, il ne se trompait pas.) La bourgeoisie était bien trop faible pour songer à une révolution favorable à ses intérêts. Et quant aux masses laborieuses et à leurs partis, de ce côté-là on ne se sentait pas non plus prêt à affronter une révolution,

Donc, tous les députés se soumirent à la dissolution. D'autant que le décret ne supprimait pas la Douma, mais annonçait de nouvelles élections à brève échéance, sur des bases quelque peu modifiées. Les « représentants du peuple » se bornèrent à lancer une note de protestation contre cet acte arbitraire. Pour élaborer cette note en toute liberté, les ex-députés - il s'agissait surtout des membres du parti constitutionnel-démocrate - se rendirent dans une ville de Finlande (où ils étaient plus à l'abri grâce à une certaine législation indépendante de cette partie de l'Empire russe) : la ville de Vyborg, ce qui fit baptiser cette note « l'Appel de Vyborg ». Après quoi, ils retournèrent tranquillement chez eux.

Malgré le caractère anodin de leur « révolte », ils furent juges quelque temps après par un tribunal spécial et condamnés à des peines d'ailleurs légères, (Ils perdirent, toutefois, le droit d'être réélus à la Douma).

Un seul député, jeune paysan du département de Stavropol, le « travailliste » Onipko, ne se résigna pas. Ce fut lui l'animateur du soulèvement de Cronstadt. Saisi sur place, il faillit être passé par les armes. Certaines interventions et certaines craintes le sauvèrent. Finalement, il fut jugé et condamné à l'exil en Sibérie. Il réussit à s'évader et se réfugia à l'étranger. Il retourna en Russie en 1917. Son sort ultérieur nous est inconnu. D'après certaines indications très sérieuses, il continua la lutte comme membre du parti socialiste-révolutionnaire de droite, se dressa contre les bolchéviks et périt fusillé par eux.

Aussitôt après la dissolution de la « première Douma », le gouvernement remania la loi électorale, recourut sans scrupules à d'autres mesures et manœuvres préventives et convoqua la « deuxième Douma ». Beaucoup plus modérée dans ses gestes et, surtout, plus médiocre que la première, elle parut encore « trop révolutionnaire » au gouvernement. Il est vrai que, en dépit de toutes les machinations, elle comptait beaucoup de députés de gauche. Elle fut dissoute à son tour. Cette fois, la loi électorale fut sensiblement modifiée. Du reste, la population perdit bientôt tout intérêt à l'activité - ou, plutôt, à l'inactivité - de la Douma, sauf à quelques rares moments où une affaire passionnante ou un discours retentissant attiraient l'attention pour peu de temps.

La deuxième Douma dissoute, on arriva ainsi à une troisième et, enfin, à une quatrième Douma. Cette dernière -instrument tout à fait docile entre les mains du gouvernement réactionnaire - put traîner sa morne et stérile existence jusqu'à la Révolution de 1917.

En tant que réformes, lois utiles, etc., la Douma n'aboutit à rien. Mais sa présence ne resta pas absolument sans résultat. Les discours-critiques de certains députés de l'opposition, l'attitude du tzarisme en face des problèmes brûlants de l'heure, l'impuissance même du « Parlement » à les résoudre tant que l'absolutisme s'obstinerait à rester debout, tous ces faits éclairaient de plus en plus les vastes masses de la population sur la véritable nature du régime, sur le rôle de la bourgeoisie, sur les tâches à remplir, sur les programmes des partis politiques, etc. Pour la population russe, toute cette période fut, en somme, une longue et féconde « leçon expérimentale », la seule possible en l'absence d'autres moyens d'éducation politique et sociale.

Deux processus parallèles caractérisent surtout la période en question : d'une part, la dégénérescence accélérée, définitive - la « pourriture » est le vrai mot - du système absolutiste ; d'autre part, l'évolution rapide de la conscience des masses.

Les indices incontestables de la décomposition du tzarisme étaient connus à l'étranger. L'attitude et le train de vie de la Cour Impériale appartenaient à ce genre « classique » qui, généralement, précède la chute des monarchies. L'incapacité et l'indifférence de Nicolas II, le crétinisme et la vénalité de ses ministres et fonctionnaires, le mysticisme vulgaire qui s'empara du « monarque » et de sa famille (la fameuse épopée du pope Raspoutine, etc. ), cet ensemble de phénomènes n'était un secret pour personne à l'étranger.

Beaucoup moins connus étaient les changements profonds qui s'effectuaient dans la psychologie des masses populaires. Et, cependant, l'état d'âme d'un homme du peuple de l'an 1912, par exemple, n'avait plus rien de commun avec sa mentalité primitive d'avant 1905. Des couches populaires tous les jours plus vastes devenaient nettement antitzaristes. Seule la réaction féroce, interdisant toute organisation ouvrière et toute propagande politique ou sociale, empêchait les masses de fixer définitivement leurs idées.

Ainsi, l'absence de faits révolutionnaires saillants ne signifiait nullement un arrêt du processus révolutionnaire. Celui-ci continuait sous le manteau, dans les esprits, surtout, d'une façon intense.

En attendant, tous les problèmes vitaux restaient en suspens. Le pays se trouvait dans une impasse. Une révolution violente et décisive devenait inévitable. Il ne manquait plus que l'impulsion et les armes.

C'est dans ces conditions qu'éclata la guerre de 1914. Elle offrit bientôt aux masses l'impulsion nécessaire et les armes indispensables.


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