Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE PREMIER

Deuxième partie : La secousse (1905-1906)

Chapitre IV

L'échec de la Révolution
Le bilan de la secousse



La révolution est enrayée. -- La «Douma». -- Les partis politiques. -- Le contact entre les milieux avancés et les masses s'établit. -- -- Le « paradoxe russe » commence à s'évanouir. -- Vers la fin de l'année 1905, la bourgeoisie française se décida et la haute finance accorda l'emprunt. Cette « transfusion de sang » sauva le moribond : le régime tzariste.

D'autre part, le gouvernement réussit à mettre fin à la guerre par une paix qui ne fut pas trop humiliante.

Dès lors, la réaction reprit pied. Faisant miroiter aux yeux du peuple les futurs bienfaits, elle combattit et enraya la Révolution.

Du reste, celle-ci s'évanouissait d'elle-même. La grève d'octobre marqua son suprême effort, son point culminant. Maintenant elle avait besoin, au moins, de « souffler », de faire une « pause ». Tout au plus, elle pouvait compter rebondir plus tard, peut-être sous l'impulsion d'une Douma de gauche.

En attendant, les libertés, prises d'assaut et promises post-factum par le tzar dans son Manifeste, furent carrément supprimées. Le gouvernement réinterdit la presse révolutionnaire, rétablit la censure, procéda à des arrestations en masse, liquida toutes les organisations ouvrières ou révolutionnaires qui lui tombèrent sous la main, supprima le Soviet, jeta en prison Nossar et Trotsky et dépêcha des troupes dans le but d'épurer et d'infliger des châtiments exemplaires dans les régions où des troubles sérieux avaient eu lieu. Les effectifs militaires et policiers furent renforcés un peu partout.

En fin de compte, il ne resta qu'une seule chose à laquelle le gouvernement n'osa toucher : la Douma, dont la convocation était proche.

Cependant, la Révolution eut encore deux sursauts vigoureux, en réponse au raidissement de la réaction.

Le premier fut une nouvelle révolte dans la flotte de la mer Noire, sous la conduite du lieutenant Schmidt. La sédition fut réprimée et Schmidt passé par les armes.

Le second épisode fut l'insurrection armée des ouvriers de Moscou, en décembre 1905. Elle tint tête aux forces gouvernementales pendant plusieurs jours.

Pour en venir à bout, le gouvernement dut amener des troupes de Saint-Pétersbourg et recourir à l'artillerie.

Au moment même de cette insurrection, on tenta de provoquer une nouvelle grève générale du pays. Si cette grève avait réussi, l'insurrection aurait pu vaincre. Or, cette fois bien que l'organisation préalable fût pareille à celle d'octobre, l'élan nécessaire manqua. La grève ne fut pas générale. Le service des postes fonctionna. Les chemins de fer aussi. Le gouvernement put transporter ses troupes et resta partout maître de la situation. Incontestablement, la Révolution était essoufflée.

Ainsi, à la fin de 1905, la tempête s'était apaisée, sans avoir renversé l'obstacle.

Mais elle accomplit une œuvre importante, indispensable : elle balaya et prépara le terrain. Elle laissa des traces ineffaçables, aussi bien dans la vie du pays que dans la mentalité de la population.

Voyons quel fut le « bilan » définitif de la secousse.

Que trouvons-nous à 1' « actif » du compte ?

Dans le domaine concret, il y avait, tout d'abord, la Douma.

Momentanément, le gouvernement se vit obligé d'élaborer, pour la Douma, une loi électorale assez large afin d'éviter des déceptions trop amères et trop rapides. Il ne se sentait pas encore tout à fait d'aplomb : lui aussi, il devait « souffler » et faire la « pause ».

La population entière mettait dans la Douma les plus grands espoirs. Les élections, fixées au printemps de 1906, suscitèrent dans le pays une activité fébrile. Tous les partis politiques y prirent part.

La situation créée par cet état de choses était assez paradoxale. Tandis que les partis de gauche déployaient maintenant leur propagande électorale ouvertement, légalement (le gouvernement ne pouvait la gêner autrement que par des règlements complémentaires à la loi et par des embûches sournoises), les prisons regorgeaient de membres des mêmes partis, arrêtés lors de la liquidation du mouvement ; la presse et la parole restaient muselées ; les organisations ouvrières demeuraient interdites.

Ce paradoxe n'était qu'apparent. Il s'explique facilement. Et cette explication nous permettra de comprendre de quelle façon le gouvernement envisageait le fonctionnement de la Douma.

En dépit d'une certaine liberté qu'il dut accorder à ses sujets en raison des élections, le gouvernement était, naturellement, loin d'interpréter la Douma comme une institution appelée à se dresser contre l'absolutisme. Selon lui, la Douma ne devait être qu'un organe auxiliaire purement consultatif et subordonné, bon à assister les autorités dans certaines de leurs tâches. Tout en étant obligé de tolérer quelque agitation électorale des partis de gauche, le gouvernement était bien décidé à l'avance de ne la permettre que dans une certaine mesure et de réagir contre toute tentative des partis des électeurs ou de la Douma elle-même de prendre une attitude frondeuse. Il était donc parfaitement logique que la Douma n'ayant, à ses yeux, rien de commun avec la Révolution, le gouvernement gardât les révolutionnaires en prison.

Un autre fait concret, entièrement nouveau dans la vie russe, fut, précisément, la formation et l'activité légales - ne fût-ce que dans une certaine mesure - de différents partis politiques.

Jusqu'aux événements de 1905, il n'y avait, dans le pays que deux partis politiques, tous deux clandestins et plutôt révolutionnaires que véritablement « politiques ». C'étaient : le Parti social-démocrate et le Parti socialiste-révolutionnaire.

Le manifeste du 17 octobre, les quelques libertés admises à sa suite en vue de la campagne électorale, et, surtout, cette campagne elle-même, firent naître aussitôt une nichée de partis politiques légaux et semi-légaux.

Les monarchistes invétérés créèrent 1' « Union du Peuple russe » : parti ultra-réactionnaire et « pogromiste » dont le « programme » portait la suppression de toutes les « faveurs promises sous la contrainte de criminelles émeutes » y compris la Douma, et l'effacement total des dernières traces des événements de 1905.

Les éléments moins farouchement réactionnaires : la plupart des hauts fonctionnaires, gros industriels, banquiers, propriétaires, commerçants, agrariens, etc., se groupèrent autour du « Parti octobriste » (dit « Union du 17 Octobre ») dont nous avons déjà parlé.

Le poids politique de ces deux partis de droite était insignifiant. Ils étaient plutôt la risée du pays.

La majorité des classes aisées et moyennes, ainsi que des intellectuels « de marque » s'organisèrent définitivement en un grand parti politique du centre, dont la droite se rapprochait des « octobristes » et dont la gauche allait jusqu'à afficher des tendances républicaines. Le gros du parti élabora le programme d'un système constitutionnel mettant fin à l'absolutisme : on conserverait le monarque, mais on limiterait sérieusement son pouvoir. Le parti prit le nom de « Parti constitutionnel-démocrate » (en abrégé : parti « Cadet »). Il portait aussi un autre titre : « Parti de la Liberté. du Peuple ». Ses leaders se recrutaient surtout parmi les gros bonnets municipaux, les avocats, les médecins, les personnes exerçant des professions libérales, les universitaires. Très influent et bien placé, disposant de fonds considérables ; ce parti déploya dès sa création une activité étendue et énergique.

A l'extrême-gauche se trouvaient : le « Parti social-démocrate » (dont l'activité électorale était, nous l'avons dit, à peu près ouverte et légale, malgré son programme nettement républicain et sa tactique révolutionnaire) et, enfin, le « Parti socialiste-révolutionnaire » (son programme et sa tactique différaient peu - le problème agraire à part - de ceux du Parti social-démocrate) qui, à l'époque de la Douma et afin de pouvoir agir sans entraves, menait les campagnes électorales et présentait ses candidats sous le nom de « Parti Travailliste » (qui devint par la suite un parti distinct). Il va de soi que ces deux derniers partis représentaient surtout les masses ouvrières et paysannes ainsi que la vaste couche des travailleurs intellectuels.

Il est indispensable de fournir ici quelques précisions sur les programmes et l'idéologie de ces partis.

En dehors de la question politique, le point le plus important des programmes de tous les partis était, incontestablement, le problème agraire. Sa solution efficace s'imposait de toute urgence. En effet, l'augmentation de la population paysanne était si rapide que les lots de terrain concédés aux paysans affranchis en 1861, insuffisants même à cette époque, se réduisirent en un quart de siècle, par suite d'un morcellement continu, à des lopins de famine. « On ne sait même plus où faire courir un poussin », disaient les paysans. L'immense population des champs attendait de plus en plus impatiemment une solution juste et effective de ce problème. Tous les partis se rendaient compte de son importance.

Pour le moment, trois solutions se présentaient, à savoir :

1° Le parti constitutionnel-démocrate proposait l'augmentation des lots par une aliénation d'une partie des grandes propriétés privées et de celles de l'Etat : aliénation devant être dédommagée graduellement par les paysans, avec l'aide de l'Etat, selon une estimation officielle et « juste ».

2° Le parti social-démocrate préconisait une aliénation pure et simple, sans dédommagement, des terres indispensables aux paysans. Ces terres constitueraient un fonds national distribuable au fur et à mesure des besoins (« nationalisation » ou « municipalisation » des terres).

3° Enfin, le parti socialiste-révolutionnaire présentait la solution la plus radicale : confiscation immédiate et totale des terres en propriété privée ; suppression immédiate de toute propriété foncière (privée ou d'Etat ), mise de toutes les terres à la disposition des collectivités paysannes, sous le contrôle de l'Etat (« socialisation » des terres).

Avant d'aborder toute autre question, la Douma avait à se préoccuper de ce problème urgent et compliqué.

Quelques mots encore sur l'idéologie générale des deux partis d'extrême-gauche (social-démocrate et socialiste-révolutionnaire) à cette époque.

Déjà vers 1900, une importante divergence de vues se manifesta au sein du Parti social-démocrate russe. Une partie de ses membres, se cramponnant au « programme minimum », estimait que la Révolution russe, imminente, serait une révolution bourgeoise, assez modérée dans ses résultats. Ces socialistes ne croyaient pas à fa possibilité de passer d'un bond, de la monarchie « féodale » au régime socialiste. Une république démocratique bourgeoise, ouvrant les portes à une rapide évolution capitaliste qui jetterait les bases du futur socialisme, telle était leur idée fondamentale. Une « révolution sociale » en Russie était, à leur avis, chose impossible pour l'instant.

De nombreux membres du parti étaient, cependant, d'un autre avis. Pour eux, la Révolution prochaine avait déjà toutes les chances de devenir une « Révolution Sociale » avec ses conséquences logiques. Ces socialistes renonçaient au « programme minimum » et se préparaient à la conquête du pouvoir par le parti et à la lutte immédiate et décisive contre le capitalisme.

Les leaders du premier courant étaient : Plékhanoff, Martoff et autres. Le grand inspirateur du second fut Lénine.

La scission définitive entre les deux camps eut lieu en 1903, au Congrès de Londres. Les sociaux-démocrates de tendance léniniste s'y trouvèrent en majorité. « Majorité »se disant en russe bolchinstvo, on appela les partisans de cette tendance bolchéviki (en français, on dirait : majoritaires). « Minorité » se disant monchinstvo, on dénomma les autres : menchéviki (en français : minoritaires). Et quant aux tendances elles-mêmes, l'une reçut le nom de bolchevisme (tendance de la majorité), l'autre celui de menchévisme (tendance de la minorité).

Après leur victoire de 1917, les « bolchéviki » se constituèrent en « Parti Communiste », tandis que les « menchéviki » conservèrent seuls le titre de « Parti social-démocrate ». Le Parti Communiste au pouvoir déclara le « menchévisme » contre-révolutionnaire et l'écrasa.

En ce qui concerne le Parti socialiste-révolutionnaire, il se divisa aussi en deux partis distincts : celui des socialistes révolutionnaires « de droite », qui, à l'instar des « menchéviki », affirmait la nécessité de passer, avant tout, par une république démocratique bourgeoise, et celui des socialistes révolutionnaires « de gauche », qui prétendait parallèlement au bolchevisme, que la Révolution devait être poussée le plus loin possible, éventuellement jusqu'à la suppression immédiate du régime capitaliste et à l'instauration du socialisme (sorte de République sociale).

(En 1917, les bolcheviks au pouvoir écrasèrent les socialistes-révolutionnaires de droite comme contre-révolutionnaires. Quant aux socialistes-révolutionnaires de gauche, le gouvernement bolcheviste, d'abord, collabora avec eux. Plus tard, de graves dissentiments s'étant élevés entre les deux partis, les bolcheviks rompirent avec leurs alliés. Finalement, ils les mirent hors la loi et les anéantirent.)

Lors de la Révolution de 1905, l'influence pratique de ces deux courants dissidents (le bolchevisme et le socialisme révolutionnaire de gauche) fut insignifiante.

Pour compléter l'exposé des divers courants d'idées qui se manifestèrent lors de cette Révolution, signalons que le Parti socialiste-révolutionnaire donna naissance, vers la même époque, à une troisième tendance qui, s'étant détachée du Parti, adopta l'idée de devoir supprimer, dans la Révolution en cours, non seulement l'Etat bourgeois, mais tout Etat en général (en tant qu'institution politique). Ce courant d'idées était connu en Russie sous le nom de maximalisme, car ses partisans, ayant rejeté le programme minimum, rompirent même avec les socialistes-révolutionnaires de gauche et proclamèrent la nécessité de lutter immédiatement pour la réalisation totale du programme maximum, c'est-à-dire pour le socialisme intégral, édifié sur une base apolitique.

Les « maximalistes » ne formaient donc pas un parti politique. Ils créèrent 1'« Union des socialistes-révolutionnaires maximalistes ». Cette « Union » édita quelques brochures exposant son point de vue. Elle publia aussi quelques périodiques, de brève durée. Ses membres furent, d'ailleurs, peu nombreux. Son influence fut presque nulle. Elle développa surtout une forte activité terroriste. Mais elle prit part à toutes les luttes révolutionnaires et plusieurs de ses membres périrent en véritables héros.

Par l'ensemble de leurs idées, les maximalistes se rapprochaient beaucoup de l'anarchisme. En effet, le maximalisme ne suivait pas aveuglément les « marxistes » ; il niait l'utilité des partis politiques ; il critiquait vigoureusement l'Etat, l'autorité politique. Toutefois, il n'osa pas y renoncer immédiatement et totalement. Il estimait impossible de passer tout de suite à une société intégralement « anarchiste ». (Il faisait donc une distinction entre le « socialisme intégral » et l'anarchisme.) En attendant, il prêchait une « République des travailleurs » où les éléments d'Etat et d'autorité seraient « réduits au minimum », ce qui permettrait, d'après le maximalisme, leur rapide extinction. Le maintien « provisoire » de l'Etat et de l'autorité séparait le maximalisme de l'anarchisme.

(Comme tous les courants d'idées en désaccord avec le bolchevisme, le maximalisme a été étouffé par ce dernier lors de la révolution de 1917.)

En ce qui concerne les conceptions anarchistes et syndicalistes (nous nous en occuperons de près dans une autre partie de notre étude), elles étaient, à cette époque, presque inconnues en Russie.

Hors de Russie, beaucoup de gens croient que, puisque Bakounine et Kropotkine - ces « pères » de l'anarchisme - étaient Russes, la Russie était depuis longtemps un pays d'idées et de mouvements anarchistes. C'est une profonde erreur. Et Bakounine (1814-1876) et Kropotkine (1842-1921) étaient devenus anarchistes à l'étranger. Ni l'un ni l'autre ne militèrent jamais, comme anarchistes, en Russie. Et quant à leurs œuvres, elles paraissaient aussi, jusqu'à la Révolution de 1917, à l'étranger, souvent même en langue étrangère. Seuls quelques extraits de leurs études, traduits adaptés ou édités spécialement pour la Russie, y étaient introduits clandestinement, difficilement, en quantités très restreintes. De plus, la diffusion de ces quelques publications à l'intérieur du pays était quasi impossible. Enfin toute l'éducation sociale, socialiste et révolutionnaire des Russes n'avait absolument rien d'anarchiste et, sauf les exceptions, personne dans le pays ne s'intéressait aux idées anarchistes.

Quant au syndicalisme, aucun mouvement ouvrier n'ayant existé en Russie avant la Révolution de 1917, la conception syndicaliste - quelques intellectuels érudits mis à part - y était totalement inconnue. On peut admettre que cette forme russe d'une organisation ouvrière : le « Soviet »fut hâtivement trouvée en 1905 et reprise en 1917, justement à cause de l'absence de l'idée et du mouvement syndicalistes. Sans aucun doute, si le mécanisme syndical avait existé, c'est lui qui aurait pris en mains le mouvement ouvrier.

Nous avons déjà dit que quelques petits groupements anarchistes existaient à Saint-Pétersbourg, à Moscou, dans l'Ouest et dans le Midi. C'était tout. Cependant, les anarchistes de Moscou participèrent activement aux événements de 1905 et se firent remarquer lors de l'insurrection armée de décembre.

(Après 1917, les bolcheviks écrasèrent le mouvement anarchiste comme tout autre ne s'accordant pas avec le leur. Cependant ils n'y parvinrent pas facilement. La lutte entre le bolchevisme et l'anarchisme au cours de la Révolution de 1917 - lutte tenace, acharnée et pourtant presque totalement inconnue à l'étranger, lutte qui dura plus de trois ans et dont le mouvement « makhnoviste » fut l'épisode le plus saillant - cette lutte est évoquée dans la dernière partie de l'ouvrage.)

Passons aux conséquences morales, aux effets psychologiques de l'épopée de 1905. Leur importance pour l'avenir dépassait celle des quelques réalisations concrètes immédiates.

Tout d'abord - nous l'avons déjà signalé - la « légende du tzar » s'évanouit. Les yeux des vastes masses s'ouvrirent sur la véritable nature du régime et sur la nécessité vitale pour le pays de s'en débarrasser. L'absolutisme et le tzarisme furent moralement détrônés.

Ce n'est pas tout. Du même coup, les masses populaires se tournèrent enfin vers les éléments qui, depuis longtemps, combattaient ce régime : vers les milieux intellectuels d'avant-garde, vers les partis politiques de gauche, vers les révolutionnaires en général. Ainsi, un contact solide et assez large s'établit entre les milieux avancés et la masse du peuple. Désormais ce contact allait pouvoir s'étendre, s'approfondir, se consolider. Le « paradoxe russe » avait vécu.

Deux points capitaux étaient donc acquis. D'une part, il existait un élément matériel auquel une révolution éventuelle pouvait « s'accrocher » : c'était la Douma. D'autre part, l'obstacle moral qui barrait la route à toute révolte de vaste envergure s'était effondré : les masses avaient compris le mal et allaient enfin rejoindre leurs avant-postes dans la lutte pour la libération.

Le terrain pour la prochaine révolution décisive était prêt. Tel fut l'important « Actif » de la secousse de 1905.

Hélas ! son « Passif » était également lourd de conséquences .

Matériellement - et malheureusement - le mouvement de 1905 ne put aboutir à la création d'un organisme ouvrier de classe : ni syndicaliste ni même purement syndical ou professionnel. Le droit d'organisation ne fut pas conquis par les masses laborieuses. Celles-ci restèrent sans liaison ni organisation.

Moralement, cet état de choses les prédisposait à devenir, dans la prochaine révolution, I'enjeu inconscient des partis politiques, de leurs néfastes rivalités, de leur abominable lutte pour le pouvoir où les travailleurs n'avaient rien à gagner ou, plutôt, avaient tout à perdre.

Ainsi, l'absence, à l'entrée de la Révolution, d'un mouvement et d'un organisme ouvriers proprement dits ouvrait toutes grandes les portes à la prédominance - que dis-je ? - à la domination future de tel ou tel autre parti politique, au détriment de la véritable action et de la vraie cause des travailleurs .

Le lecteur verra plus loin que, en effet, le poids énorme de ce « Passif » sera fatal pour la Révolution de 1917 : il finira par l'écraser.



Quelques mots sont à dire ici sur le sort personnel de Nossar-Khroustaleff, premier président du premier Soviet ouvrier de Saint-Pétersbourg.

Arrêté lors de la « liquidation » du mouvement (fin 1905), Nossar fut jugé et condamné à être exilé en Sibérie. Il se sauva et se réfugia à l'étranger. Mais, de même que Gapone, il ne sut pas s'adapter à une nouvelle existence et encore moins se soumettre à un travail régulier. Certes, il ne mena pas une vie de débauche, il ne commit aucun acte de trahison. Mais il traîna à l'étranger une existence déréglée, misérable, malheureuse.

Cela continua ainsi jusqu'à la Révolution de 1917. Dès le déclenchement de celle-ci, il se précipita - comme tant d'autres - en son pays et y participa aux luttes révolutionnaires. Il n'y joua, cependant, aucun rôle de premier plan.

Ensuite, on le perdit de vue. D'après certaines informations, d'une source digne de foi, il se dressa finalement contre les bolcheviks et fut fusillé par ceux-ci.


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