Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE PREMIER

Deuxième partie : La secousse (1905-1906)

Chapitre III

La guerre malheureuse
La victoire d'une grève révolutionnaire



Effets foudroyants des graves défaites dans la guerre russo-japonaise. -- Effervescence dans tous les milieux de la société. --Les «libertés» prises d'assaut. -- Agitation dans l'armée et la marine.-- Les vagues soulevées par les événements de janvier 1905 n'allaient pas se calmer de sitôt. Cette fois le pays tout entier fut secoué.

D'autre part, depuis le printemps 1905, la situation générale du tzarisme devenait de plus en plus difficile. La raison principale en était l'échec cuisant éprouvé par la Russie tzariste dans la guerre contre le Japon.

Cette guerre - commencée en février 1904 avec beaucoup d'orgueil et, pour une bonne part, dans le but de réchauffer les sentiments nationaux, patriotiques et monarchistes - était irrémédiablement perdue. L'armée et la flotte russes furent battues à plate couture.

L'opinion publique imputait ouvertement la défaite à l'incapacité des autorités et à la pourriture du régime. Non seulement les masses ouvrières, mais aussi tous les milieux de la société, furent rapidement gagnés par une colère et un esprit de révolte qui s'aggravaient de jour en jour. L'effet des défaites - elles se suivaient sans arrêt - fut foudroyant. Bientôt, les passions se déchaînèrent ; l'indignation ne connut plus de bornes ; l'effervescence devint générale.

Le gouvernement, conscient de sa défaite, se taisait.

Profitant de la situation, les milieux libéraux et révolutionnaires ouvrirent une campagne violente contre le régime. Sans en demander l'autorisation, la presse et la parole devinrent libres. Ce fut une véritable prise d'assaut des «libertés politiques». Les journaux de toutes tendances, même révolutionnaires, paraissaient et se vendaient librement, sans censure ni contrôle. Le gouvernement et le système entier y étaient vigoureusement critiqués.

Les timides libéraux eux-mêmes passèrent à l'action : ils fondèrent de nombreuses unions professionnelles, l' «Union des Unions» (sorte de Comité central dirigeant l'activité de toutes les unions), la secrète «Union de la Libération»(organisme politique). D'autre part, ils procédèrent en hâte à l'organisation formelle d'un parti politique dit «Parti constitutionnel-démocrate». Le gouvernement fut contraint de tolérer tout cela, comme il avait déjà toléré la grève de janvier, les délibérations du Soviet, etc.

Les attentats politiques se succédaient à une cadence accélérée.

De violentes démonstrations, voire de graves émeutes éclataient dans différentes villes. En certains endroits des barricades firent leur apparition.

En maintes provinces, les paysans se soulevaient, déchaînant de véritables «jacqueries», brûlant les châteaux, s'emparant des terres, chassant et même assassinant les propriétaires. D'autre part, on créa l'Union des Paysans dont le programme était socialiste.

Les ennemis du régime devenaient trop nombreux, trop audacieux. Et - surtout - ils avaient raison.

La défaite militaire du gouvernement et sa pénible situation «morale» n'expliquaient pas tout. Mais pour ces raisons, précisément, il lui manquait le moyen le plus important pour combattre ce mouvement : l'argent. Les pourparlers menés à l'étranger - en France notamment - en vue d'un emprunt traînaient en longueur, faute de confiance.

L'été et l'automne 1905 apportèrent des troubles graves dans l'armée et dans la marine. La révolte et l'épopée très connues du cuirassé Prince-Potemkine, une des meilleures unités de la flotte de la mer Noire, en fut l'épisode le plus saillant. Le dernier rempart des régimes déchus : la force armée, était entamé.

Cette fois, le pays entier se dressait, de plus en plus résolument, contre le tzarisme.

En août 1905, cédant à certaines instances, l'empereur se décida, enfin, à reconnaître, post factum - et, cela va de soi, hypocritement - certaines «libertés». Il promit aussi de faire convoquer une sorte d'Assemblée nationale représentative («Douma»), aux droits très limités et selon un système électoral fort restreint. Le ministre de l'Intérieur, Boulyguine, fut chargé de la préparer et de la réaliser. Mais ce pas bien timide, tardif et manifestement hypocrite, ne satisfit personne. L'agitation et les troubles continuèrent et cette «Douma» dite «Douma de Boulyguine», ne vit jamais le jour. Boulyguine finit par être «démissionné» (fin août) et remplacé par Witte, ce dernier ayant réussi à convaincre Nicolas II d'accepter des concessions plus sérieuses.

La grève générale d octobre. -- Le gouvernement perd pied. -- Le manifeste du 17 octobre et ses effets. -- En attendant, l'inactivité et l'impuissance avouées du gouvernement enhardirent les forces de l'opposition et de la Révolution. Dès le début d`octobre, on parla d'une grève générale du pays comme prélude d'une révolution décisive.

Cette grève du pays entier - grève formidable, unique dans l'histoire moderne -- eut lieu à mi-octobre. Elle fut moins spontanée que celle de janvier. Envisagée de longue date, préparée d'avance, elle fut organisée par le Soviet, l' «Union des Unions» et, surtout, par de nombreux comités de grève. Usines, chantiers, ateliers, magasins, banques, administrations, chemins de fer et toutes les voie de communication, postes et télégraphes - tout, absolument tout s'arrêta net. La vie du pays fut suspendue.

Le gouvernement perdit pied et céda. Le 17 octobre (1905), le tzar lança un manifeste - le fameux «Manifeste du 17 octobre» - où il déclarait solennellement avoir pris la décision d'octroyer à ses «chers et fidèles sujets» toutes les libertés politiques et de convoquer, le plus rapidement possible, une sorte d'Etats Généraux : «la Douma d'Etat». (Le terme Douma fut emprunté aux siècles lointains où l'on appelait Doumaboyarskaïa un genre de Conseil d'Etat ou de Chambre des Nobles (Boyards) : institution appelée à aider le tzar dans ses fonctions. Plus tard, aux XVIe et XVIIe siècles, on appelait Zemskaïa Douma des assemblées qui réunissaient des représentants de diverses classes : assemblées comparables aux Etats Généraux de l'ancienne monarchie française. Enfin, à l'époque dont nous parlons, «Gorodskaïa Douma» signifiait : Conseil municipal de la ville, «gorode»signifiant «ville». Le mot lui-même : «douma» signifie «pensée».) Selon le Manifeste, cette Douma était appelée à aider le gouvernement.

C'était, enfin, la nébuleuse promesse d'un vague régime constitutionnel. Certains milieux la prirent au sérieux. Un parti «octobriste» se créa aussitôt, déclarant accepter, appliquer et défendre les réformes annoncées par le Manifeste.

En réalité, cet acte du gouvernement et du tzar poursuivait deux buts n'ayant rien de commun avec une «constitution» :

1° Produire un effet à l'étranger ; donner l'impression que la Révolution était terminée et que le gouvernement redevenait maître de la situation ; influencer avantageusement l'opinion publique, particulièrement celle des milieux financiers français, afin de ranimer le projet d'emprunt ;

2° Tromper les masses, les calmer, barrer la route à la Révolution.

Les deux buts furent atteints. La grève cessa, l'élan révolutionnaire fut brisé. L'impression à l'étranger fut tout à fait favorable. On y comprit que, malgré tout, le gouvernement du tzar était encore suffisamment fort pour mater la Révolution. L'emprunt était assuré.

Il va de soi que les partis révolutionnaires ne furent pas dupes de l'entreprise. Ils virent nettement dans le «Manifeste» une simple manœuvre politique et commencèrent aussitôt à l'expliquer aux masses laborieuses. D'ailleurs, celles-ci ne manifestèrent pas non plus une confiance excessive. La grève cessa, certes, comme si l'on avait obtenu satisfaction, comme si l'on avait confiance. Mais ce fait révéla tout simplement le manque de souffle de la Révolution et signifia qu'elle ne pouvait pas encore aller plus loin. Aucune expression d'une satisfaction réelle ne se fit jour. La population ne se hâtait nullement de faire usage de ses «nouveaux droits», sentant intuitivement la duperie. On en eut immédiatement la preuve. Dans quelques villes, des manifestations publiques pacifiques ; organisées pour fêter «la victoire» et le «nouveau régime» promis par le tzar, furent dispersées par la police et suivies de pogromes juifs... en dépit du «Manifeste» collé aux murs.


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