Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE PREMIER

Première partie : Les prémices (1825-1905)

Chapitre V

XXe siècle - Évolution précipitée
Progrès révolutionnaires - Dérivatifs
( 1900-1905)



L'absolutisme reste sur ses positions et cherche à se maintenir par tous les moyens. - L'évolution rapide du pays continue. - Les phénomènes et les traits caractéristiques que nous venons de signaler s'accentuèrent encore dès le début du XXe siècle.

D'une part, l'absolutisme, loin d'aller à la rencontre des aspirations de la société, prit la décision de se maintenir par tous les moyens et de supprimer non seulement tout mouvement révolutionnaire, mais aussi toute manifestation d'esprit d'opposition. Ce fut à cette époque que le gouvernement de Nicolas II, afin de faire dévier le mécontentement grandissant de la population, eut recours, entre autres, à une forte propagande antisémitique et, ensuite, à l'instigation - et même à l'organisation - des pogromes juifs.

D'autre part, l'évolution économique du pays prenait une allure de plus en plus accélérée. Dans l'espace de cinq ans, de 1900 à 1905, l'industrie et le progrès technique firent un bond prodigieux. La production du pétrole (bassin de Bakou), celle de la houille (bassin du Donetz), des métaux, etc., se rapprochaient rapidement du niveau atteint par les pays industriels. Les voies et moyens de communication (chemins de fer, traction mécanique, transport fluvial et maritime, etc.) se multipliaient et se modernisaient. D'importantes usines de constructions mécaniques et autres, employant des milliers et même des dizaines de milliers d'ouvriers, surgissaient - ou s'épanouissaient - aux environs des grandes villes. Des régions industrielles entières naissaient ou prenaient de l'extension. Citons comme exemples : les grandes usines Poutiloff ; les importants chantiers de constructions navales Nevsky ; la grande usine Baltique et plusieurs autres usines d'envergure, à Saint-Pétersbourg ; les faubourgs industriels de la capitale et leurs dizaines de milliers d'ouvriers, tels que Kolpino, Choukhovo, Sestroretszk et autres ; la région industrielle d'Ivanovo-Voznessensk, près de Moscou ; de nombreuses et importantes usines dans la Russie meridionale, à Kharkov, à Ekatérinoslav et ailleurs. Ces progrès rapides restaient généralement peu connus à l'étranger, en dehors des cercles intéressés. (Nombreux sont, aujourd'hui encore, ceux qui croient qu'avant l'avènement du bolchevisme la Russie ne possédait presque aucune industrie et que cette dernière a été créée entièrement par le gouvernement bolcheviste.) Et cependant, nous l'avons déjà dit, leur portée fut considérable, non seulement au point de vue purement industriel, mais aussi au point de vue social. En s'industrialisant, le pays multipliait rapidement ses éléments prolétariens. D'après les statistiques de l'époque, on peut évaluer le nombre total des ouvriers en Russie, vers 1905, à 3 millions environ.

En même temps le pays poursuivait son ascension rapide en matière de culture générale.

Depuis 1890, l'enseignement, l'instruction et l'éducation de la jeunesse avaient fait de très grands progrès.

L'instruction des adultes se trouvait également en progression constante.

Vers 1905, il existait en Russie une trentaine d'universités et d'écoles supérieures, pour hommes et femmes. Presque toutes ces institutions relevaient de l'Etat, ,sauf quelques-unes dues à des initiatives et à des capitaux municipaux privés. Selon une vieille tradition, et surtout à la suite des réformes d'Alexandre II, leurs statuts étaient d'un esprit assez libéral et comportaient une indépendance (autonomie) intérieure assez prononcée. Alexandre III et Nicolas II essayèrent de réduire celle-ci. Mais chaque tentative de ce genre provoquait de graves désordres. Finalement, le gouvernement renonça à ses projets,

Les professeurs des universités et des écoles supérieures étaient choisis parmi les universitaires, selon une sélection spéciale.

Presque toutes les villes, même de ped d'importance, possédaient des lycées et des, co]lèges de garçons et de filles. Les écoles secondaires étaient fondées soit par l'Etat, soit par des particuliers ou par des «zemstvos». Dans les trois cas, les programmes étaient établis par l'Etat et l'enseignement était sensiblement pareil. Entre autres, l'enseignement de la religion était obligatoire.

Le corps enseignant des écoles secondaires se recrutait parmi les universitaires, sauf pour les disciplines de second ordre. Le cours entier dont le diplôme donnait accès à l'université durait huit ans. Les enfants qui manquaient de préparation pouvaient faire la classe préparatoire d'un an, en dehors des huit classes obligatoires.

Le nombre des ecoles primaires dans les villes et à la campagne augmentait vite. Les unes étaient créees par l'Etat ; d'autres par les municipalités et les «zemstvos». Toutes étaient surveillées et contrôlées par l'Etat. L'enseignement primaire était gratuit. Il n'était pas obligatoire. Naturellement, le catéchisme y était imposé par l'Etat.

Les instituteurs et institutrices des écoles primaires devaient posséder au moins un diplôme de quatre classes d'école secondaire.

Des cours du soir pour les adultes et des «universités populaires» bien organisés et bien fréquentés fonctionnaient dans toutes les grandes villes. Les municipalités et surtout des particuliers s'y employaient avec grand zèle.

Naturellement, les enfants d'ouvriers et de paysans étaient une exception dans les écoles secondaires et supérieures. Le coût de cet enseignement était élevé.

Cependant, contrairement à une légende fort répandue, l'accès de ces écoles n'était interdit ni aux enfants d'ouvriers ni à ceux des paysans. Le contingent principal était fourni par des familles d'intellectuels (de professions libérales), de fonctionnaires, d'employés et de bourgeois.

Les milieux intellectuels professant un credo au moins libéral, dans nombre d'écoles et d'institutions municipales et populaires, une propagande d'idées plus ou moins avancées se faisait assez librement, en dehors de l'enseignement proprement dit, malgré la surveillance de la police.

Les conférenciers des «universités populaires» et le corps enseignant des écoles primaires venaient fréquemment des milieux révolutionnaires. Des directeurs, presque toujours de tendance libérale, les toléraient. On savait «arranger les choses». Dans ces conditions, les autorités étaient à peu près impuissantes à combattre cette propagande.

En même temps que par l'enseignement et la parole, l'éducation se faisait par écrit.

Une quantité incalculable de brochures populaires, presque toujours rédigées par des savants ou composées d'extraits des meilleurs écrivains, se rapportant à toutes les sciences et traitant des problèmes politiques et sociaux dans un esprit très avancé, fut lancée sur le marché. La censure s'avéra impuissante à endiguer ce flot montant. Les auteurs et les éditeurs trouvaient une variété de moyens pour tromper la vigilance des autorités.

Si nous y ajoutons la diffusion assez importante, dans les milieux intellectuels et ouvriers, d'une littérature clandestine révolutionnaire et socialiste, nous aurons une notion exacte de ce vaste mouvement d'éducation et de préparation qui caractérise les années 1900-1905.

Nous nous sommes permis d'y apporter quelques détails indispensables pour comprendre l'étendue et l'esprit très avancé des mouvements révolutionnaires postérieurs.

Soulignons que ce mouvement d'aspirations politiques et sociales était complété par une évolution morale remarquable. La jeunesse s'émancipait de tous les préjugés : religieux, nationaux, sexuels et autres. Sur certains points, les milieux russes d'avant-garde étaient, depuis longtemps, bien en avance même par rapport aux pays occidentaux. Ainsi le principe d'égalité des races et des nations, celui d'égalité des sexes, l'union libre, la négation de la religion, etc, devinrent pour ces milieux des vérités acquises, voire pratiquées, depuis les «nihilistes». Dans tous ces domaines, les publicistes russes (Bélinski, Herzen, Tchernychevski, Dobroluboff, Pissareff, Mikhaïlovski) accomplirent une œuvre de grande portée. Ils élevèrent plusieurs générations d'intellectuels dans le sens de l'affranchissement total, ceci malgré l'influence contraire exercée obligatoirement par le système tzariste d'enseignement secondaire.

Cet esprit d'affranchissement devint finalement pour la jeunesse russe tout entière une véritable tradition sacrée, indéracinable. Tout en subissant l'enseignement officiel imposé, la jeunesse se débarrassait de sa férule aussitôt le diplôme en main.

«N'al-lez pas à l'U-ni-ver-si-té !» clamait l'évêque de notre diocèse dans son discours prononcé lors de la solennelle distribution des diplômes à nous tous, élèves sortants du lycée : «N'allez pas à l'Université ! Car l'Université, c'est un repaire d'émeutiers... » (Où voulait-il que nous allions ?) Il était bien au courant, cet honorable évêque. Car, en effet, à quelques exceptions près, tout jeune homme, toute jeune fille, devenus étudiants, se transformaient en révolutionnaires en herbe. Dans le peuple, «étudiant» avait le sens de «mutin».

Par la suite, avec l'âge, ces révoltés de jadis, broyés par les exigences et les bassesses de la vie, oubliaient et reniaient souvent leurs premiers élans. Mais, généralement, il en restait quelque chose : un credo libéral, un esprit d'opposition et, parfois, des «flammèches» plus vives encore qui, à la première occasion sérieuse, étaient prêtes à se ranimer.



La situation politique, économique et sociale de la population laborieuse. - L'extension de la propagande socialiste et révolutionnaire. - Répression de plus en plus brutale. - La révolution commence à conquérir la rue. - Cependant, la situation politique, économique et sociale de la population laborieuse restait sans changement.

Exposés, sans aucun moyen de défense, à l'exploitation grandissante de l'Etat et de la bourgeoisie, n'ayant aucun droit de se concerter, de s'entendre, de faire valoir leurs revendications, de s'organiser, de lutter, de se mettre en grève, etc., les ouvriers étaient malheureux, matériellement et moralement.

Dans la campagne, l'appauvrissement des masses paysannes et leur mécontentement augmentaient de jour en jour. Les paysans - 175 millions d'hommes, femmes et enfants - étaient abandonnés à eux-mêmes et considérés comme une sorte de «bétail humain» (même les châtiments corporels existèrent pour eux en fait jusqu'en 1904, bien qu'ayant été abolis par la loi de 1863). Manque de culture générale et d'instruction élémentaire ; outillage primitif et insuffisant ; absence de crédit ou de toute autre forme de protection ou de secours ; impôts très élevés ; traitement arbitraire, méprisant et impitoyable de la part des autorités et des classes «supérieures» ; morcellement continu des lopins de terre par suite des partages entre les nouveaux membres des familles : concurrence des «koulaks» (paysans aisés) et des propriétaires terriens, etc., telles étaient les multiples causes de cette misère. Même la «communauté paysanne» - le fameux mir russe - n'arrivait plus à soulager ses membres. D'ailleurs, le gouvernement d'Alexandre III et celui de son successeur, Nicolas II, firent leur possible pour réduire le mir à une simple unité administrative étroitement surveillée et menée à la trique par l'Etat, bonne surtout à récolter ou, plutôt, à arracher de force les impôts et les redevances.

Il était donc fatal que la propagande et l'activité socialistes et révolutionnaires remportassent des succès. Le marxisme, propagé clandestinement mais énergiquement, trouvait beaucoup d'adeptes. D'abord, parmi la jeunesse étudiante ; ensuite, dans les milieux ouvriers. L'influence du parti social-démocrate, fondé en 1898, se faisait sentir dans nombre de villes et dans certaines régions, en dépit de l'illégalité de ce parti (comme, d'ailleurs, de tout autre).

Naturellement, le gouvernement sévissait de plus en plus brutalement contre les militants. Les procès politiques ne se comptaient plus. Les mesures de répression administrative et policière frappaient sauvagement des milliers de «sujets». Les prisons, les lieux d'exil et les bagnes s'emplissaient. Mais, tout en réussissant à réduire au minimum l'activité et l'influence du parti, les autorités n'arrivèrent jamais à l'étouffer, comme elles avaient réussi auparavant avec les premiers groupements politiques.

A partir de l'année 1900, malgré tous les efforts des autorités, le mouvement révolutionnaire s'amplifiait considérablement. Les troubles universitaires et ouvriers devinrent bientôt des faits courants. D'ailleurs, les universités restaient souvent fermées pendant des mois, en raison justement des troubles politiques. Mais en réaction les étudiants, appuyés par des ouvriers, organisaient des manifestations bruyantes sur les places publiques . A Saint-Pétersbourg, la place de la cathédrale de Kazan devint l'endroit classique de ces manifestations populaires auxquelles les étudiants et les ouvriers se rendaient en entonnant des chants révolutionnaires et, parfois, porteurs de drapeaux rouges déployés. Le gouvernement y envoyait des détachements de police et de cosaques à cheval qui «nettoyaient» la place et les rues avoisinantes à coups de sabres et de fouets («nagaïkas»).

La Révolution commençait à conquérir la rue.

Toutefois, pour que le lecteur ait une juste notion de la situation générale, une réserve importante s'impose à nouveau.

Le tableau que nous venons de peindre est exact. Mais, en se rapportant à lui seul, sans y apporter des correctifs sérieux, sans avoir constamment devant les yeux le grand ensemble du pays et du peuple, on risquerait de tomber dans des exagérations, d'aboutir à des appréciations générales erronées et de ne pas comprendre les événements ultérieurs.

N'oublions pas, en effet, que sur la masse immense de plus de 180 millions d'âmes, les groupes touchés par ledit mouvement d'idées ne formaient qu'une couche bien mince. Il s'agissait, en somme, de quelques milliers d'intellectuels - d'étudiants surtout - et de l'élite de la classe ouvrière dans les grands centres. Le reste de la population : les innombrables masses paysannes, le gros des citadins et même la majorité de la population ouvrière, restait encore étranger, indifférent ou même hostile à l'agitation révolutionnaire. Certes, les milieux avancés augmentaient rapidement leurs effectifs ; à partir des années 1900, le nombre des ouvriers gagnés à la cause était en croissance continue ; l'effervescence révolutionnaire atteignait aussi les masses paysannes, de plus en plus miséreuses. Mais, en même temps, la masse profonde du peuple - celle dont l'agitation détermine seule les grands changements sociaux - conservait sa mentalité primitive. Le «paradoxe russe» - dont il a été question plus haut - restait à peu près intact, et la «légende du Tzar» éblouissait encore des millions et des millions d'hommes. Par rapport à cette masse, le mouvement en question n'était qu'une petite agitation de surface (quatre ouvriers seulement participèrent au Congrès social-démocrate de Londres, en 1903).

Et, dans ces conditions, tout contact entre les avants postes, poussés très en avant, et le gros des masses, resté très en arrière, était impossible.

Le lecteur devra tenir rigoureusement compte de cette particularité pour comprendre la suite des événements.



Les partis politiques : social-démocrate et socialiste-révolutionnaire. - Les attentats. -- A partir de l'année 1901, l'activité révolutionnaire s'enrichit d'un élément nouveau : à côté du parti social-démocrate naquit le parti socialiste-révolutionnaire. La propagande de ce dernier fut vite couronnée d'un succès considérable.

Trois points essentiels constituaient la différence entre les deux partis :

1° Philosophiquement et sociologiquement, le parti socialiste-révolutionnaire était en désaccord avec la doctrine marxiste ;

2° En raison de son antimarxisme, ce parti apportait au problème paysan - le plus important en Russie - une solution autre que celle du parti social-démocrate. Tandis que ce dernier, se basant uniquement sur la classe ouvrière, ne comptait guère sur le gros de la classe paysanne dont il escomptait, d'ailleurs, la prolétarisation rapide et partant négligeait la propagande rurale, le parti socialiste-révolutionnaire croyait pouvoir gagner les masses paysannes russes à la cause révolutionnaire et socialiste. Il jugeait impossible d'attendre leur prolétarisation. Il déployait en conséquence une forte propagande dans les campagnes. Pratiquement, le parti social-démocrate n'envisageait, dans son programme agraire immédiat, qu'une augmentation des lots de terre appartenant aux paysans et quelques autres réformes de peu d'importance ; tandis que le parti socialiste-révolutionnaire comprenait dans son programme minimum la socialisation immédiate et complète du sol ;

3° En parfaite conformité avec sa doctrine, le parti social-démocrate, qui comptait essentiellement sur l'action des masses, repoussait toute action de terrorisme, tout attentat politique, comme socialement inutile. Par contre, le parti socialiste-révolutionnaire attribuait une certaine utilité publique aux attentats contre les hauts fonctionnaires tzaristes trop zélés ou trop cruels. Il créa même un organisme spécial, dit «organisme de combat», chargé de préparer et d'exécuter des attentats politiques sous le contrôle du Comité Central.

A part ces différences, le programme politique et social immédiat («programme minimum») des deux partis était sensiblement le même : une république démocratique bourgeoise qui ouvrirait la route à une évolution vers le socialisme.

De 1901 à 1905, le parti social-révolutionnaire réalisa plusieurs attentats dont quelques-uns particulièrement retentissants, notamment : en 1902, un jeune militant`du parti, l'étudiant Balmacheff, assassina Sipiaguine, ministre de l'Intérieur : en 1904, un autre socialiste-révolutionnaire l'étudiant Sazonoff, tua von Plehvé, le fameux et cruel successeur de Sipiaguine ; en 1905, le socialiste-révolutionnaire Kaliaïeff exécuta le grand-duc Serge, gouverneur («le hideux satrape») de Moscou.

Les anarchistes. - Notons qu à part ces deux partis politiques, il existait aussi, à cette époque, un certain mouvement anarchiste. Très faible, totalement inconnu de la vaste population, il n'était représenté que par quelques groupements d'intellectuels et d'ouvriers (paysans dans le Midi), sans contact suivi. Il y avait un ou deux groupes anarchistes à Saint-Pétersbourg, à peu près autant à Moscou (ces derniers cependant plus forts et plus actifs), des groupements dans le Midi et dans la région Ouest. Leur activité se bornait à une faible propagande, d'ailleurs très difficile, à des attentats contre les serviteurs trop dévoués du régime, et à des actes de «reprise individuelle». La littérature libertaire arrivait en fraude de l'étranger. On répandait surtout les brochures de Kropotkine qui, lui-même obligé d'émigrer après la débâcle de la Narodnaïa Volia, s'était fixé en Angleterre.



Le gouvernement tzariste cherche à canaliser le mouvement ouvrier vers une activité «légale». - L'extension rapide de l'activité révolutionnaire à partir de l'année 1900 préoccupait beaucoup le gouvernement. Ce qui l'inquiétait surtout, c'était les sympathies que la propagande gagnait dans la population ouvrière. Malgré leur existence illégale, donc difficile, les deux partis socialistes possédaient dans les grandes villes des comités, des cercles de propagande, des imprimeries clandestines et des groupes assez nombreux. Le parti socialiste-révolutionnaire réussissait à commettre des attentats qui, par leur éclat, attiraient sur lui l'attention et même l'admiration de tous les milieux. Le gouvernement jugea insuffisants ses moyens de défense et de répression : la surveillance, le mouchardage, la provocation, la prison, les pogromes, etc. Afin de soustraire les masse ; ouvrières à l'emprise des partis socialistes et a toute activité révolutionnaire, il conçut un plan machiavélique qui, logiquement, devait le rendre maître du mouvement ouvrier. Il se décida à mettre sur pied une organisation ouvrière légale ; autorisée, dont il tiendrait lui-même les commandes. Il faisait ainsi d'une pierre deux coups : d'une part il attirait vers lui les sympathies, la reconnaissance et le dévouement de la classe ouvrière, l'arrachant aux mains des partis révolutionnaires ; d'autre part, il menait le mouvement ouvrier là où il le voulait, en le surveillant de près.

Sans aucun doute, la tâche était délicate. Il fallait attirer les ouvriers dans ces organismes d'Etat ; il fallait tromper leur méfiance, les intéresser, les flatter, les séduire, les duper, sans qu'ils s'en aperçussent ; il fallait feindre d'aller à la rencontre de leurs aspirations... Il fallait éclipser les partis, rendre inefficace leur propagande, les dépasser - surtout par des actes concrets. Pour réussir, le gouvernement serait obligé d'aller jusqu'à consentir certaines concessions d'ordre économique et social, tout en maintenant les ouvriers à sa merci, tout en les maniant à sa guise.

L'exécution d'un pareil «programme» exigeait à la tête de l'entreprise des hommes donnant confiance absolue et, en même temps, habiles, adroits et éprouvés, connaissant bien la psychologie ouvrière, sachant s'imposer et gagner la confiance.

Le choix du gouvernement s'arrêta finalement sur deux hommes, agents de la police politique secrète (Okhrana), qui reçurent la mission d'exécuter le projet. L'un fut Zoubatoff, pour Moscou ; l'autre, prêtre et aumônier de l'une des prisons de Saint-Pétersbourg, le pope Gapone.

Ainsi, le gouvernement du Tzar voulut jouer avec le feu. Il ne tarda pas à s'y brûler cruellement.


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