Voline
La révolution inconnue
Russie 1917 - 1921
LIVRE PREMIER
Première partie : Les prémices (1825-1905)
Chapitre IV
| Fin de siècle. - Le Marxisme. -Évolution rapide |
| Réaction quand même |
| (1881-1900) |
Nouvel aspect du mouvement révolutionnaire : le marxisme et le parti social-démocrate. - Progrès culturels. - Essor industriel. -- L'absolutisme et la réaction s'affirment en dépit de toute cette évolution. - Après l'échec du parti Narodnaïa Volia dans sa campagne violente contre le tzarisme, d'autres événements contribuèrent à la transformation fondamentale du mouvement révolutionnaire russe. Le plus important fut l'apparition du marxisme.
Comme on sait, ce dernier apporta une conception nouvelle des luttes sociales : conception qui aboutit à un programme concret d'action révolutionnaire et à la formation, dans les pays de l'Europe occidentale, d'un parti politique ouvrier dit parti social-démocrate.
En dépit de tous les obstacles, les idées socialistes de Lassalle, le marxisme et ses premiers résultats concrets furent connus, étudiés, prêchés et pratiqués clandestinement en Russie. (La littérature légale, pour sa part, excellait dans l'art de s'occuper du socialisme en employant un langage camouflé. ) C'est à cette époque que reprirent leur plein élan les fameuses «grosses revues» où collaboraient les meilleurs journalistes et publicistes qui y passaient régulièrement en revue les problèmes sociaux, les doctrines socialistes et les moyens de les réaliser. L'importance de ces publications dans la vie culturelle du pays était exceptionnelle. Aucune famille d'intellectuels ne pouvait s'en passer. Dans les bibliothèques, il fallait se faire inscrire bien à l'avance pour obtenir assez vite le numéro nouvellement paru. Plus d'une génération russe reçut son éducation sociale de ces revues, la complétant par la lecture de toutes sortes de publications clandestines.
C'est ainsi que l'idéologie marxiste, s'appuyant uniquement sur l'action organisée du prolétariat, vint remplacer les aspirations déçues des cercles conspirateurs d'autrefois.
Le second événement, d'une grande portée, fut l'évolution de plus en plus rapide de l'industrie et de la technique, avec ses conséquences.
Le réseau des chemins de fer, les autres voies et moyens de communication, la production minière, l'exploitation du naphte, les industries métallurgique, textile, mecanique, etc., tout cet ensemble d'activités productrices se développait à grands pas, rattrapant le temps perdu. Des regions industrielles surgissaient à travers le pays. Beaucoup de villes changeaient rapidement d'aspect, grâce à leurs usines neuves et à une population ouvrière de plus en plus nombreuse.
Cet essor industriel était largement alimenté en main-d'uvre par des masses considérables de paysans miséreux, obligés soit d'abandonner à jamais leurs parcelles de terre insuffisantes, soit de rechercher un travail complémentaire pendant la saison d'hiver. Comme partout ailleurs, évolution industrielle signifiait évolution de la classe prolétarienne. Et comme partout, celle-ci venait à point pour fournir des contingents au mouvement révolutionnaire.
Ainsi, la diffusion des idées marxistes et la croissance du prolétariat industriel sur lequel les marxistes comptaient s'appuyer furent les éléments fondamentaux qui déterminèrent le nouvel aspect des choses.
D'autre parts les progrès de l'industrie, le niveau de plus en plus élevé de la vie en général exigeaient, dans tous les domaines, des hommes instruits, des professionnels, des techniciens, des ouvriers qualifiés. Aussi, le nombre des écoles de tous genres - officielles, municipales et privées - augmentait sans cesse, dans les villes et à la campagne ; universités, écoles supérieures spéciales, lycées, collèges, écoles primaires, cours professionnels, etc., surgissaient de toutes parts. (En 1875, 79 conscrits sur 100 étaient illettrés ; en 1898, ce chiffre tomba à 55.)
Toute cette évolution se faisait en dehors et même à l'encontre du régime politique absolutiste, lequel s'obstinait à persister, maintenant sur le corps vivant du pays une carcasse de plus en plus rigide, absurde et gênante.
Aussi malgré la répression cruelle, le mouvement antimonarchiste et la propagande révolutionnaire et socialiste prenaient de l'ampleur.
Même la population paysanne - la plus arriérée et la plus soumise - commençait à s'ébranler, poussée autant par la misére et l'exploitation inhumaine que par les échos de l'effervescence générale. Ces échos lui étaient rapportés surtout par les nombreux intellectuels travaillant dans les «zemstvos» (on les appelait, en Russie de l'époque, «zemstkié rabotniki» : «travailleurs des zemstvos»), par les ouvriers ayant des liens de parenté ou autres à la campagne, par les travailleurs saisonniers et par le prolétariat agricole. C'était une propagande contre laquelle le gouvernement était impuissant.
Vers la fin du siècle, deux forces nettement caractérisées se dressaient l'une contre l'autre, irréconciliables : l'une était la vieille force de la réaction, qui réunissait autour du trone les classes hautement privilégiées : la noblesse, la bureaucratie, les propriétaires terriens, la caste militaire, le haut clergé, la bourgeoisie naissante ; l'autre était la jeune force révolutionnaire représentée, dans les années 1890-1900, surtout par la masse des étudiants, mais qui commençait déjà à recruter parmi la jeunesse ouvrière des villes et des régions industrielles.
En 1898, le courant révolutionnaire de tendance marxiste aboutit à la formation du Parti Ouvrier Social-Démocrate Russe (le premier groupe social-démocrate, sous le nom d' «Emancipation du Travail», fut fondé en 1883).
Entre ces deux forces nettement opposées se plaçait un troisième élément qui comprenait surtout des représentants de la classe moyenne et un certain nombre d'intellectuels «de marque»: professeurs d'universités, avocats, écrivains, médecins, etc. C'était un mouvement timidement libéral. Tout en soutenant - en cachette et avec beaucoup de prudence - l'activité révolutionnaire, ses adeptes mettaient plutôt leur foi dans des réformes, espérant pouvoir arracher un jour à l'absolutisme, sous la menace d'une révolution imminente (comme sous Alexandre II), des concessions importantes et aboutir ainsi à l'avènement d'un régime constitutionnel.
Seules les vastes masses paysannes demeuraient encore. dans leur ensemble, en dehors de cette fermentation.
L'empereur Alexandre III mourut en 1894. Il céda la place à son fils Nicolas, le dernier des Romanoff.
Une vague légende prétendait que celui-ci professait des idées libérales. On racontait même qu'il était disposé à octroyer à «son peuple» une constitution qui limiterait sérieusement le pouvoir absolu des tzars.
Prenant leurs désirs pour des réalités, quelques «zemstvos» (conseils municipaux) libéraux présentèrent au jeune Tzar des adresses où il était question - très timidement - de certains droits représentatifs et autres.
En janvier 1895, à l'occasion du mariage de Nicolas II, plusieurs délégations de la noblesse, des corps militaires et des «zemstvos» furent solennellement reçues par le Tzar à Saint-Pétersbourg. A la grande stupéfaction des délégués municipaux, le nouveau maître, tout en répondant aux félicitations, se mit soudainement en colère et, frappant du pied le parquet, criant presque comme dans une crise d'hystérie, somma les «zemstvos» de renoncer à jamais à leurs «rêveries insensées». Cette sommation fut aussitôt soulignée par des mesures de répression contre quelques «instigateurs» de l'attitude «subversive» des «zemstvos». Ainsi l'absolutisme et la réaction s'affirmaient, une fois de plus, au mépris de l'évolution générale du pays.