Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE PREMIER

Première partie : Les prémices (1825-1905)

Chapitre 3

Les réformes. - La reprise de la Révolution
«Echec au tzarisme» et échec révolutionnaire
La Réaction
(1855-1881 )



Ce fut le fils et successeur de Nicolas Ier, l'Empereur Alexandre II, qui dut faire face à la situation difficile du pays et du régime. Le mécontentement général, la pression des couches intellectuelles avancées, la peur d'un soulèvement des masses paysannes, et enfin les nécessités économiques de l'époque l'obligèrent, malgré une résistance acharnée des milieux réactionnaires, à «jeter du lest», à prendre résolument la voie des réformes. Il se décida à mettre fin au régime purement bureaucratique et à l'arbitraire absolu des pouvoirs administratifs. Il entreprit une modification sérieuse du système judiciaire. Et, surtout, il s'attaqua au régime du servage.

A partir de l'année 1860, les réformes se succédèrent à une cadence rapide et ininterrompue. Les plus importantes furent : l'abolition du servage (1861) ; la fondation des cours d'assises avec un jury élu (1864) à la place des anciens tribunaux d'Etat composés de fonctionnaires ; la création en 1864, dans les villes et à la campagne, des unités d'auto-administration locale (la gorodskoïe samo-oupravlénié et la zemstvo : sortes de municipalités urbaines et rurales), avec droit de self-government dans certains domaines de la vie publique (quelques branches de l'enseignement, hygiène, voies de communication, etc.).

Toutes les forces vives de la population - les intellectuels particulièrement - se ruèrent vers une activité désormais possible. Les municipalités se consacrèrent avec beaucoup d'ardeur à la création d'un vaste réseau d'écoles primaires, d'une tendance laïque. Naturellement, ces écoles «municipales» et «urbaines» étaient surveillées et contrôlées par le gouvernement. L'enseignement de la religion y était obligatoire et le «pope» y jouait un grand rôle. Mais elles bénéficiaient malgré tout d'une certaine autonomie. Et le corps enseignant de ces écoles se recrutait, par les «zemstvos» et les conseils urbains, dans les milieux intellectuels avancés.

On s'occupa aussi avec ferveur de l'état sanitaire des villes, de l'amélioration des voies de communication et ainsi de suite.

Le pays respirait mieux.

Mais, tout en étant importantes par rapport à la situation de la veille, les réformes d'Alexandre II restaient bien timides et très incomplètes par rapport aux aspirations des couches avancées et aux vrais besoins matériels et moraux du pays. Pour être efficaces et capables de donner au peuple un véritable élan, elles auraient dû être complétées au moins par l'octroi de quelques libertés et droits civiques : liberté de presse et de parole, droit de réunion et d'organisation, etc. Or, de ce côté, rien ne changea. C'est à peine si la censure devint moins absurde. Au fond, la presse et la parole restèrent muselées, aucune liberté ne fut octroyée ; la classe ouvrière naissante n'avait aucun droit ; la noblesse, les propriétaires fonciers et la bourgeoisie restaient les classes dominantes, et, surtout, le régime absolutiste demeura intact. (D'ailleurs, ce fut justement la crainte de l'entamer qui, d'une part, incita Alexandre II à jeter au peuple cet os des «réformes», mais qui, d'autre part, lui interdit de pousser celles-ci plus à fond. Aussi furent-elles loin de donner satisfaction à la population.)

Les conditions dans lesquelles le servage fut aboli offrent la meilleure illustration de ce que nous avançons. Elles constituaient le point le plus faible des réformes.

Les propriétaires fonciers, après avoir vainement lutté contre toute atteinte au statu quo, durent s'incliner devant la décision suprême du tzar (prise, d'ailleurs, après de longues et dramatiques hésitations, sous la poussée énergique des éléments progressifs). Mais ils firent leur possible pour que cette réforme fût réduite au minimum. Ils y réussirent d'autant plus facilement qu'Alexandre II lui-même ne voulait, naturellement, léser en rien les intérêts sacrés de «ses chers nobles». Ce fut surtout la peur d'une révolution qui, finalement, lui dicta son geste. Il savait que les paysans avaient eu vent de ses intentions et de la lutte qui se livrait à ce sujet autour du trône. Il savait que leur patience était, cette fois, vraiment à bout, qu'ils attendaient leur libération et que s'ils apprenaient l'ajournement de la réforme, l'effervescence qui suivrait pourrait les porter à une immense et terrible révolte. Dans ses dernières discussions avec les adversaires de la réforme, le tzar prononça cette fameuse sentence qui en dit long sur ses véritables sentiments : «Mieux vaut donner la liberté par en haut que d'attendre qu'on vienne la prendre par en bas». Aussi fit-il tout ce qu'il put pour que cette «liberté», c'est-à-dire l'abolition du servage, portât le moins de préjudice possible aux seigneurs fonciers. «Enfin la chaîne de fer cassa», écrira un jour le poète Nekrassoff dans un poème retentissant : «Oui, elle cassa et frappa d'un bout le seigneur, mais de l'autre, le paysan».

Certes, les paysans obtinrent enfin leur liberté individuelle. Mais ils durent la payer cher. Ils recurent des lots de terre tout à fait dérisoires. (Il était tout de même impossible de les «libérer» sans leur octroyer des lopins de terre au moins suffisants pour qu'ils ne mourussent pas de faim). De plus, ils furent astreints à payer, pendant longtemps, en sus des contributions de l'Etat, une forte redevance pour les terres aliénées au préjudice de leurs anciens seigneurs.

Il est à noter que 75 millions de paysans reçurent en tout un peu plus du tiers du sol. Un autre tiers fut gardé par l'Etat. Et presque un tiers resta entre les mains des propriétaires fonciers. Une proportion pareille condamnait la masse paysanne à une existence de famine. Elle la maintenait, au fond, à la merci des «pomestchiks» et, plus tard, des paysans enrichis d'une manière ou d'une autre, des «koulaks».

Dans toutes ses «réformes» Alexandre II fut guidé par le soin de céder le moins possible : le strict nécessaire pour éviter une catastrophe qui s'annonçait imminente. Aussi, les insuffisances et les défauts de ces «réformes» se firent sentir déjà vers les années 1870.

La population laborieuse des villes était sans défense contre l'exploitation croissante.

L'absence de toute liberté de presse et de parole ainsi que l'interdiction absolue de tout groupement à tendance politique ou sociale rendaient impossible toute circulation d'idée, toute critique, toute propagahde, toute activite sociale - donc, au fond, tout progrès.

Le «peuple» était composé uniquement de «sujets» soumis à l'arbitraire de l'absolutisme. Cet arbitraire, tout en étant devenu moins féroce que sous Nicolas Ier, n'en restait pas moins entier.

Quant à la masse paysanne, elle restait un troupeau de bêtes de somme, réduit à la corvée de nourrir l'Etat et les classes privilégiées.



Un nouveau mouvement révolutionnaire. - La «Narodnaia Volia». - L'assassinat du tzar Alexandre II. - Les meilleurs représentants de la jeunesse intellectuelle se rendirent rapidement compte de cette situation lamentable. Ceci d'autant plus que les pays occidental jouissaient déjà, à cette époque, d'un régime politique et social relativement avancé. Aux années 1870, l'Europe occidentale se trouvait en pleines luttes sociales ; le socialisme y commençait sa propagande intense et le marxisme abordait la tâche d'organiser la classe ouvrière en un puissant parti politique.

Comme d'habitude, bravant et trompant la censure - les fonctionnaires manquaient trop d'instruction et d'intelligence pour comprendre la finesse et la variété des procédés - les meilleurs publicistes de l'époque, tel Tchernychevski qui, finalement, paya son audace des travaux forcés, réussissaient à propager les idées socialistes dans les milieux intellectuels au moyen d'articles de revues écrits d'une manière conventionnelle. Ils instruisaient ainsi la jeunesse, la mettant régulièrement au courant du mouvement d'idées et des événements politiques et sociaux à l'étranger. En même temps, ils dévoilaient habilement les dessous des soi-disant «réformes» d'Alexandre II, leurs véritables motifs, leur hypocrisie et leur insuffisance.

Il est donc tout à fait naturel que, vers les mêmes années, des groupements clandestins se soient formés en Russie pour lutter activement contre le régime abject et, avant tout, pour répandre l'idée de l'affranchissement politique et social dans les classes laborieuses.

Ces groupements se composaient d'une jeunesse des deux sexes qui se consacrait entièrement, avec un sublime esprit de sacrifice, à la tâche de «porter la lumière aux masses laborieuses».

Ainsi se forma un vaste mouvement de la jeunesse russe intellectuelle laquelle, en nombre considérable, abandonnant famille, confort et carrière, s'élança «vers le peuple» afin de l'éclairer.

D'autre part, une certaine activité terroriste contre les principaux serviteurs du régime prit son essor. Entre 1860 et 1870, quelques attentats eurent lieu contre des hauts fonctionnaires. Il y eut aussi des attentats manqués contre le Tzar.

Le mouvement aboutit à un échec. Presque tous les propagandistes furent repérés par la police (souvent sur les indications des paysans eux-mêmes), arrêtés et envoyés en prison, en exil ou au bagne(1) . Le résultat pratique de l'entreprise fut nul.

Il devenait de plus en plus évident que le tzarisme présentait un obstacle insurmontable à l'éducation du peuple. De là, il n'y avait qu'un pas à faire pour arriver à la conclusion logique que voici : puisque le tzarisme est cet obstacle, il faut d'abord supprimer le tzarisme.

Et ce pas fut franchi. La jeunesse meurtrie, désespérée, forma un groupement qui se donnait pour but immédiat l'assassinat du Tzar. Quelques autres raisons étayèrent cette décision. Il s'agissait, notamment, de châtier «publiquement» l'homme qui, par ses prétendues «réformes», trompait le peuple. Il s'agissait aussi de dévoiler la duperie devant de vastes masses, d'attirer leur attention par un acte retentissant, formidable. Il s'agissait. en somme, de démontrer au peuple, par la suppression du Tzar, la fragilité, la vulnérabilité, le caractère fortuit et passager du régime.

Ainsi, on espérait tuer, une fois pour toutes, «la légende du Tzar». Certains membres du groupement allaient plus loin : ils admettaient que l'assassinat du Tzar pouvait servir de point de départ à une vaste révolte qui, le désarroi général aidant, aboutirait à une révolution et à la chute immédiate du tzarisme.

Le groupement prit le nom de Narodnaïa Volia (Volonté du Peuple). Après une minutieuse préparation, il exécuta son projet ; le 1er mars 1881, le tzar Alexandre II fut tué à Saint-Pétersbourg, lors d'un de ses déplacements. Deux bombes furent lancées par les terroristes contre la voiture impériale. La première brisa la voiture, la seconde blessa mortellement l'empereur, lui arrachant les deux jambes. Il décéda presque aussitôt.

L'acte resta incompris des masses. Les paysans ne lisaient pas les revues. (Ils ne lisaient même pas du tout.) Complètement ignorés, restés en marge de toute propagande, fascinés depuis plus d'un siècle par l'idée que le Tzar leur voulait du bien mais que seule la noblesse s'opposait par tous les moyens à ses bonnes intentions (ils en voyaient une preuve de plus dans la résistance que cette noblesse avait opposée à leur libération et aussi dans l'obligation de payer de lourdes redevances pour leurs lots de terrain : obligation qu'ils attribuaient aux intrigues de la noblesse), les paysans accusèrent cette dernière d'avoir assassiné le Tzar pour se venger de l'abolition du servage et dans l'espoir de le restaurer.



L' absolutisme, la légende et le paradoxe survivent. - Le Tzar fut tué. Non pas la légende. (Le lecteur verra comment l'histoire se chargea, vingt-quatre ans après, de détruire celle-ci.)

Le peuple ne comprit pas, ne bougea pas. La presse servile vociféra contre les «ignobles criminels», les « horribles scélérats», les «fous»...

La Cour ne manifesta pas tant de désarroi. Le jeune héritier Alexandre, fils aîné de l'Empereur assassiné, prit immédiatement le pouvoir.

Les chefs du parti Narodnaïa Volia, les organisateurs et les exécuteurs de l'attentat, furent rapidement repérés, arrêtés, jugés et mis à mort. L'un d'eux, d'ailleurs, le jeune Grinévetzki - celui précisément qui jeta la seconde bombe meurtrière - mortellement blessé lui-même par les éclats décéda presque sur place. On pendit : Sophie Pérovskaïa Jéliaboff, Kibaltchich (le fameux technicien du parti, qui fabriqua les bombes), Mikhaïloff et Ryssakoff.

Des mesures de persécution et de répression, exceptionnellement vastes et sévères, réduisirent bientôt le parti à une impuissance complète.

Tout «rentra dans l'ordre».

Le nouvel Empereur Alexandre III, vivement impressionné par l'attentat, ne trouva rien de mieux que de revenir sur le chemin à peine abandonné de la réaction intégrale. Les «réformes» - pourtant si insuffisantes - de son père lui parurent excessives. Il les jugea déplacées, dangereuses. Il les considéra comme une déplorable erreur. Au lieu de comprendre que l'attentat était une conséquence de leur pauvreté et qu'il fallait les élargir, il vit, au contraire, en elles, la cause du malheur. Et il mit à profit le meurtre de son père pour les combattre dans la mesure du possible.

Il s'employa à dénaturer leur esprit, à contrecarrer leurs effets, à leur barrer résolument la route par une longue série de lois réactionnaires. L'Etat bureaucratique et policier reprit ses droits. Tout mouvement, voire tout esprit libéral, fut étouffé.

Naturellement, le Tzar ne pouvait pas rétablir le servage. Mais les masses laborieuses étaient condamnées à rester plus que jamais dans leur situation d'obscur troupeau, bon à exploiter, privé de tout droit humain.

Le moindre contact de couches cultivées avec le peuple redevint suspect et impossible. Le «paradoxe russe» - le fossé insondable entre le niveau de culture et les aspirations des couches supérieures d'une part, et l'existence sombre et inconsciente du peuple, d'autre part - resta intact.

De nouveau, aucune activité sociale ne fut admise. Et ce qui subsistait encore des timides réformes d'Alexandre II fut réduit à une caricature.

Dans ces conditions, l'activité révolutionnaire allait fatalement renaître.

C'est ce qui arriva bientôt, en effet. Mais, l'aspect et l'essence mêmes de cette activité se transformèrent totalement sous l'influence de nouveaux facteurs économiques, sociaux et psychologiques.


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Notes:

1. Le célèbre procès monstre des «193» couronna cette répression. Retour