Voline
La révolution inconnue
Russie 1917 - 1921
LIVRE PREMIER
Première partie : Les prémices (1825-1905)
Chapitre 2
| La répression, la trique et la faillite |
| Evolution quand même |
| (1825-1855) |
Les années 1825-1855 furent celles du règne de Nicolas Ier. Du point de vue révolutionnaire, rien de saillant ne les signala. Mais, d'une façon générale, cette trentaine d'années fut marquante dans quelques domaines importants.
Création définitive d'un état bureaucratique et policier.- Monté sur le trône sous le signe de la révolte dékabriste, Nicolas Ier s'employa à faire resserrer le pays dans un étau de fer afin de pouvoir étouffer dans le germe tout esprit le libéralisme. Il renforça à l'extrême le régime absolutiste. Il acheva la transformation de la Russie en un Etat bureaucratique et policier.
La récente Révolution française et les mouvements révolutionnaires qui secouèrent ensuite l'Europe étaient pour lui de véritables cauchemars. Aussi prit-il des mesures de précaution extraordinaires.
La population tout entière était étroitement surveillée. L'arbitraire de la bureaucratie, de la police, des tribunaux ne connaissait plus de bornes. Tout esprit d'indépendance, toute tentative de se soustraire à la dure poigne policière étaient impitoyablement réprimés.
Naturellement, même pas l'ombre d'une liberté de parole, de réunions d'organisation, etc.
La censure sévissait comme jamais auparavant.
Toute infraction aux «lois» était punie avec la dernière rigueur.
Le soulèvement de la Pologne en 1831 - noyé dans le sang avec une rare férocité - et la situation internationale poussèrent l'empereur à accentuer la militarisation du pays. La vie de la population devait être réglée comme à la caserne et un châtiment sévère s'abattait sur quiconque cherchait à se dérober à la discipline imposée.
Ce souverain mérita bien son surnom : Nicolas-la-Trique.
Effervescence paysanne. - Mécontentement général. - En dépit de toutes ces mesures - ou plutôt grâce à elles et à leurs effets néfastes dont le tzar, dans son aveuglement, ne se rendait pas compte - le pays (c'est-à-dire certains éléments de la population) ne cessait de manifester, à toute occasion, son mécontentement.
D'autre part, la noblesse foncière, particulièrement choyée par l'empereur qui voyait en elle son principal appui, poussait impunément, jusqu'à l'excès, I'exploitation et le traitement abominable dé ses serfs. Aussi, une irritation sourde mais de plus en plus vive se faisait sentir dans les masses paysannes. Les actes de rébellion contre les «pomestchiks» (seigneurs) et aussi contre les autorités locales se multipliaient dangereusement. Les méthodes de répression s'avéraient de moins en moins efficaces.
La vénalité, I'incapacité et l'arbitraire des fonctionnaires devenaient de plus en plus insupportables. Le tzar, ayant besoin de leur soutien et de leurs triques pour «tenir le peuple en respect», ne voulait rien voir ni rien entendre. La colère de ceux qui souffraient de cet état de choses n'en devenait que plus intense.
Les forces vives de la société restaient figées. Seule, la routine officielle était admise, encore qu'absurde et impuissante.
Une pareille situation menait fatalement à une décomposition prochaine du système entier. Fort en apparence, le régime du knout pourrissait intérieurement. L'immense empire devenait déjà un «colosse aux pieds d'argile».
Des couches de plus en plus vastes de la popolation s'en rendaient compte.
L'esprit d'opposition contre l'impossible système gagnait la société entière.
C'est alors que se déclencha cette magnifique évolution - rapide et importante - de la jeune couche intellectuelle.
L'essor de la jeunesse intellectuelle. - Dans un pays aussi grand et prolifique que la Russie, la jeunesse était nombreuse dans toutes les classes de la population. Queile était sa mentalité en général ?
Laissant de côté la jeunesse paysanne, constatons que les jeunes générations plus ou moins instruites professaient des idées avancées. Les jeunes du milieu du XIXe siècle admettaient diifficilement l'esclavage des paysans. L'absolutisme tzariste les choquait aussi de plus en plus. L'étude du monde occidental, qu'aucune censure ne parvenait à empêcher (au contraire, on avait du goût pour le fruit défendu), éveilla leur pensée. L'essor des sciences naturelles et du matérialisme les impressionna fortement. D'autre part, ce fut vers la même époque que la littérature russe, s'inspirant des principes humanitaires et généreux, prits en dépit de cette censure dont elle savait tromper adroitement la vigilance, son grand élan, en exerçant une influence puissante sur la jeunesse.
En même temps, économiquement, le travail des serfs et l'absence de toute liberté ne répondaient plus aux exigences pressantes de l'époque.
Pour toutes ces raisons, la couche intellectuelle - la jeunesse surtout - se révéla, vers la fin du règne de Nicolas Ier, théoriquement émancipée. Elle se dressa résolument contre le servage et contre l'absolutisme.
Ce fut alors que naquit le fameux courant du nihilisme et, du même coup, le conflit aigu entre les «pères», plus conservateurs, et les «enfants», farouchement avancés conflit peint magistralement par Tourguéneff dans son roman Pères et Enfants.
Le nihilisme. - Un malentendu fort répandu et profondément enraciné accompagne, en dehors de la Russie, ce mot né, il y a quelque soixante-quinze ans, dans la littérature russe et passé, sans être traduit, grâce à son origine latine, dans d'autres langues.
En France et ailleurs on entend généralement par «Nihilisme» une doctrine révolutionnaire politique et sociale, inventée en Russie, y ayant ou ayant eu de nombreux partisans organisés. On parle couramment d'un «parti nihiliste» et des «nihilistes», ses membres.
Tout cela n'est pas exact.
Le terme nihilisme a été introduit dans la littérature et ensuite dans la langue russe par le célèbre romancier Ivan Tourguéneff (1818-1883), vers le milieu du siècle passé. Dans l'un de ses romans, Tourguéneff qualifia ainsi un courant d'idées - et non une doctrine -- qui s'était manifesté parmi les jeunes intellectuels russes à la fin de l'année 1850. Le mot eut du succès et entra vite en circulation.
Ce courant d'idées avait un caractère essentiellement philosophique et surtout moral. Son champ d'influence resta toujours restreint, ne s'étant jamais étendu au delà de la couche intellectuelle. Son attitude fut toujours personnelle et pacifique, ce qui ne l'empêcha pas d'être animé d'un grand souffle de révolte individuelle et d'être guidé par un rêve de bonheur pour l'humanité entière.
Le mouvement qu'il avait provoqué (si l'on peut parler d'un mouvement) ne dépassa pas le domaine littéraire et celui des mœurs. D'ailleurs, tout autre mouvement était impossible sous le régime d'alors. Mais, dans ces deux domaines, il ne recula devant aucune des conclusions logiques que non seulement il formula, mais qu'il chercha à appliquer individuellement comme règles de conduite.
Dans ces limites, le mouvement ouvrit le chemin à une évolution spirituelle et morale qui amena la jeunesse russe à des conceptions générales très avancées et aboutit, entre autres, à cette émancipation de la femme cultivée, dont la Russie de la fin du XIXe siècle pouvait à juste titre être fière.
Tout en étant strictement philosophique et individuel, ce courant d'idées portait en lui, grâce à son esprit largement humain et émancipateur, le germe des conceptions sociales qui lui succédèrent et aboutirent à un véritable mouvement révolutionnaire, politique et social. Le «nihilisme» prépara le terrain à ce mouvement, apparu plus tard sous l'influence des idées répandues en Europe, et des événements extérieurs et intérieurs.
C'est avec ce mouvement postérieur, mené par des partis ou groupements organisés, ayant un programme d'action et un but concrets, que le courant «nihiliste» est, généralement, confondu hors la Russie. Mais c'est uniquement au courant d'idées précurseur que le qualificatif «nihiliste» doit être appliqué.
En tant que conception philosophique, le nihilisme avait pour base : d'une part, le matérialisme et, d'autre part, l'individualisme, dans leur acception la plus large, voire exagérée.
Force et Matière, le fameux ouvrage de Büchner (philosophe matérialiste allemand 1824-1899), paru à cette époque, fut traduit en russe, lithographié clandestinement et répandu, malgré les risques, avec un très grand succès, à des milliers d'exemplaires. Ce livre devint le véritable évangile de la jeunesse intellectuelle russe d'alors Les œuvres de Moleschott, de Ch. Darwin et de plusieurs auteurs matérialistes et naturalistes étrangers exercèrent également une très grande influence.
Le matérialisme fut accepté comme une vérité incontestable, absolue.
En tant que matérialistes, les nihilistes menèrent une guerre acharnée contre la religion et aussi contre tout ce qui échappe à la raison pure ou à l'épreuve positive, contre tout ce qui se trouve en dehors des réalités matérielles ou des valeurs immédiatement utiles, enfin contre tout ce qui appartient au domaine spirituel, sentimental idéaliste.
Ils méprisaient l'esthétique, la beauté, le confort, les jouissances spirituelles, l'amour sentimental, l'art de s'habiller, le désir de plaire, etc. Dans cet ordre d'idées, ils allèrent même jusqu'à renier totalement l'art comme une manifestation de l'idéalisme. Leur grand idéologue, le brillant publiciste Pissareff, mort accidentellement en pleine jeunesse, lança dans l'un de ses articles son fameux parallèle entre un ouvrier et un artiste. Il affirma, notamment, qu'un cordonnier quelconque était infiniment plus à estimer et à admirer que Raphaël, car le premier produisait des objets matériels et utiles tandis que les œuvres du second ne servaient à rien. Le même Pissareff s'acharnait dans ses écrits à détrôner, au point de vue matérialiste et utilitariste, le grand poète Pouchkine. -«La nature n'est pas un temple, mais un laboratoire, et l'homme s'y trouve pour travailler», dit le nihiliste Bazaroff dans le roman cité de Tourguéneff.
En parlant d'une «guerre acharnée» livrée par les nihilistes, il faut entendre par là une guerre littéraire et verbale, sans plus. Le nihilisme borna son activité à une propagande voilée de ses idées dans quelques revues et dans des cercles d'intellectuels. Cette propagande était déjà assez difficile car il fallait compter avec la censure et la police tzaristes qui sévissaient contre les «hérésies étrangères» et contre toute pensée indépendante. Les manifestations «extérieures» du nihilisme consistaient surtout en une façon extra-simple de s'habiller et en une manière dégagée de se comporter. Ainsi les femmes nihilistes portaient généralement les cheveux courts, chaussaient souvent leur nez de lunettes pour s'enlaidir et souligner leur mépris de la beauté et de la coquetterie, endossaient des vêtements grossiers par défi à la toilette et à la mode, empruntaient une démarche masculine et fumaient pour proclamer l'égalité des sexes et afficher leur dédain des règles de convenance. Ces quelques extravagances ne diminuaient en rien le fond sérieux du mouvement. L'impossibilité de tout autre genre d' «extériorisation» les expliquait et les justifiait largement. Et quant au domaine des moeurs, les nihilistes y pratiquaient un rigorisme absolu.
Mais la base principale du nihilisme fut une sorte d'individualisme spécifique.
Surgi d'abord comme une réaction fort naturelle contre tout ce qui écrasait, en Russie de l'époque, la pensée libre et l'individu, cet individualisme finit par renier, au nom d'une absolue liberté individuelle, toutes les contraintes, toutes les obligations, toutes les entraves, toutes les traditions imposées à l'homme par la société, la famille, les coutumes, les moeurs, les croyances, les convenances établies, etc.
Emancipation complète de l'individu, homme ou femme, de tout ce qui pourrait attenter à sont indépendance ou à la liberté de sa pensée : telle fut l'idée fondamentale du nihilisme. Il défendait le droit sacré de l'individu à une liberté entière et à l'inviolabilité de son existence.
Le lecteur comprendra pourquoi on qualifie ce courant d'idée de nihilisme. On voulait dire par là que les partisans de cette idéologie n'admettaient rien (en latin : nihil ) de ce qui était naturel et sacré pour les autres : famille, société, religion, traditions, etc. A la question qu'on posait à un tel homme : «Qu'admettez-vous, qu'approuvez-vous de tout ce qui vous entoure et du milieu qui prétend avoir le droit et même le devoir d'exercer sur vous telle ou telle emprise ?» L'homme répondait : «Rien !» (nihil). Il était donc «nihiliste».
En dépit de son caractère essentiellement individuel et philosophique (il défendait la liberté de l'individu d'une façon abstraite plutôt que contre le despotisme régnant), le nihilisme, nous l'avons dit, prépara le terrain à 1a lutte contre l'obstacle réel et immédiat, pour l'émancipation concrète : politique, économique et sociale.
Mais il n'entreprit pas lui-même cette lutte. Il ne posa même pas la question . «Que faire pour libérer effectivement l'individu ?» Il resta jusqu'au bout dans le domaine des discussions purement idéologiques et des réalisations purement morales, Cette autre question, celle de l'action immédiate pour l'émancipation, fut posée par la génération suivante, au cours des années 1870-1880. Ce fut alors que les premiers groupements révolutionnaires et socialistes se formèrent en Russie. L'action commença. Mais elle n'avait plus rien de commun avec le «nihilisme» d'autrefois. Et le mot lui-même fut mis au rancart. Il resta dans la langue russe comme un terme purement historique, trace et souvenir d'un mouvement d'idées des années 1860-1870.
Le fait qu'à l'étranger on a l'habitude d'appeler «nihilisme» tout le mouvement révolutionnaire russe avant le «bolchevisme» et qu'on y parle d'un «parti nihiliste», est donc une erreur due à l'ignorance de la véritable histoire des mouvements révolutionnaires en Russie.
La faillite du régime de la trique. - Le gouvernement de Nicolas Ier, réactionnaire à outrance, se refusait à tenir compte des réalités et de l'effervescence des esprits. Au contraire, il lança un défi à la société, créant une police politique secrète (la fameuse Okhrana : Sûreté), un corps spécial de gendarmerie, etc., afin de mater le mouvement.
Les persécutions politiques devinrent un véritable fléau. Rappelons-nous qu'à cette époque le jeune Dostoïevski faillit être exécuté - et alla au bagne - pour avoir adhéré au groupe d'études sociales absolument inoffensif animé par Petrachevski ; que le premier grand critique et publiciste russe, Bélinski, arrivait avec peine à faire entendre sa voix ; qu'un autre grand publiciste, Herzen, dut s'expatrier; et ainsi de suite, sans parler des révolutionnaires accomplis et actifs, tels que Bakounine et autres.
Toute cette répression ne réussit guère à apaiser l'excitation dont les causes étaient trop profondes. Elle réussit encore moins à améliorer la situation. En guise de remède, Nicolas Ier continuait à serrer la vis bureaucratique et policière.
Sur ces entrefaites, la Russie fut entraînée dans la guerre de Crimée (1854-1855). Et ce fut la catastrophe. Les péripéties de la guerre démontrèrent avec évidence la faillite du régime et la faiblesse réelle de l'Empire. Les «pieds d'argile» plièrent pour la première fois. (Naturellement, la leçon ne servit pas à grand'chose.) Les plaies politiquas et sociales de l'Etat furent mises à nu.
Nicolas Ier, vaincu, mourut en 1865, aussitôt la guerre perdue, parfaitement conscient de cette faillite, mais impuissant à y faire face. On peut supposer que l'ébranlement moral qui en résulta précipita sa mort. On parla même avec persistance d'un suicide par empoisonnement. Cette version est fort plausible, tout en restant sans preuves décisives.
Evolution quand même. - Avant de clore ce chapitre et pour permettre au lecteur de bien comprendre la suite, il faut insister sur un point généralement peu connu.
En dépit de toutes les faiblesses et entraves, le pays accomp1it rapidement, au cours de ce laps de temps, des progrès techniques et culturels considérables.
Poussée par des nécessités économiques impérieuses, l'industrie «nationale» naquit, donnant lieu, du même coup, à la naissance d'une classe ouvrière, d'un «prolétariat». Des usines importantes furent créées dans certaines villes. Des ports furent aménagés. Des mines de charbon, de fer, d'or, etc., commencèrent à être exploitées. Les voies de communications furent multipliées et améliorées. Le premier chemin de fer à grande vitesse, reliant les deux capitales de l'immense pays, Saint-Pétersbourg (Léningrad) et Moscou, fut construit. Ce chemin de fer est une véritable merveille d'art technique, la région entre les deux villes, topographiquement impropre à cette sorte de construction, au sol peu solide, souvent marécageux, se prêtait mal à recevoir une voie ferrée. La distance de Saint-Pétersbourg à Moscou est, à vol d'oiseau, de près de 600 verstes (env. 640 kilomètres). Mais au point de vue d'une construction économique rationnelle, il ne pouvait nullement être question de faire un tracé en ligne droite. On raconte que Nicolas Ier, s'intéressant personnellement au projet (c'était l'Etat qui construisait), chargea plusieurs ingénieurs d'établir et de lui présenter des plans avec devis. Ces ingénieurs, profitant des circonstances, présentèrent à l'Empereur des tracés exagérément compliqués, avec de nombreux détours, etc. Nicolas Ier comprit. Y ayant à peine jeté un rapide coup d'oeil, il mit ces projets de côté, prit lui-même un crayon et une feuille de papier, y fixa deux points, les relia avec une ligne droite et dit : «La plus courte distance entre deux points est la ligne droite». C'était un ordre formel, sans appel. Les constructeurs n'avaient qu'à l'exécuter. Ils le firent, réalisant ainsi un véritable tour de force. Ce fut un travail gigantesque, accompli au prix d'efforts incroyables et aussi de peines écrasantes, inhumaines pour des milliers d'ouvriers.
Depuis lors, le chemin de fer «Nicolaïevskia» (de Nicolas) est un des plus remarquables dans le monde : il représente exactement 609 verstes (env. 650 kms) de voie ferrée en ligne droite presque impeccable.
Notons que la classe ouvrière naissante gardait encore des relations étroites avec la campagne d'où elle sortait et où elle retournait aussitôt son travail «au dehors» terminé. D'ailleurs, nous l'avons vu, les paysans attachés à la terré de leurs seigneurs ne pouvaient pas s'en aller définitivement. Pour les faire employer à des travaux industriels, il fallait recourir à des arrangements spéciaux avec leurs propriétaires. Les vrais ouvriers des villes - qui étaient à cette époque une sorte d'artisans ambulants - fournissaient un contingent fort réduit. Il n'était donc pas encore question d'un «prolétariat» au sens propre du mot. Mais l'élan nécessaire à la formation d'un tel prolétariat était donné. Le besoin d'une main-d'oeuvre stable, constante, fut l'une des raisons économiques pressantes qui poussaient impérieusement à l'abolition du servage. E:ncore deux ou trois générations, et la classe des salariés, le vrai prolétariat industriel, n'ayant plus aucun lien avec la terre, apparaîtra en Russie, comme ailleurs.
Dans le domaine culturel, un rapide progrès s'accomplissait également. Les parents plus ou moins aisés voulaient que leurs enfants fussent instruits et cultivés. Le nombre rapidement croissant des collégiens et des étudiants obligea le gouvernement à augmenter sans cesse la quantité des établissements scolaires secondaires et supérieurs. Les nécessités économiques et techniques, l'évolution générale du pays, l'exigeaient aussi de plus en plus impérieusement. Vers la tin du règne de Nicolas Ier la Russie possédait six universités à Moscou, à Dorpat, à Kharkov, à Kazan, à Saint-Pétersbourg et à Kiew, énumérées dans l'ordre de leur ancienneté, et une dizaine d'écoles supérieures, techniques ou spéciales.
Ainsi il ne faut pas croire (cette légende est fort répandue) que la Russie tout entière était à cette époque un pays inculte, barbare, presque «sauvage». Inculte et «sauvage» restait encore la population paysanne en servage. Mais les habitants des villes n'avaient, au point de vue culturel, rien à envier à leurs collègues de l'Occident, sauf que quelques détails de pure technique. Quant à la jeunesse intellectuelle, elle était même, sous certains rapports, plus avancée que celle des autres pays d'Europe.
Nous avons suffisamment parlé de cette différence, énorme et paradoxale, entre l'existence et la mentalité du peuple esclave, d'une part, et le niveau de culture des couches privilégiées, d'autre part, pour ne pas devoir y insister.