Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 - 1921


LIVRE PREMIER

Première partie : Les prémices (1825-1905)

Chapitre 1

La Russie au début du XIXe siècle
La Naissance de la Révolution



Aperçu général. - L'étendue démesurée du pays, une population clairsemée, désunie et d'autant plus facile à subjuguer, la domination mongole pendant plus de deux siècles, des guerres continuelles, des troubles et d'autres facteurs défavorables furent les causes d'un grand retard politique, économique, social et culturel de la Russie sur les autres pays d'Europe.

Politiquement, la Russie entra dans le XIXe siècle sous le régime d'une monarchie absolue («tzar» autocrate) s'appuyant sur une vaste aristocratie foncière et militaire, sur une bureaucratie omnipotente, sur un clergé nombreux et dévoué et sur une masse paysanne de 75 millions d'âmes, masse primitive, illettrée et prosternée devant son «petit père» le Tzar.

Economiquement, le pays se trouvait, à cette époque, au stade d'une sorte de féodalité agraire. Les villes, à part les deux capitales (Saint-Pétersbourg, Moscou) et quelques autres dans le Midi, étaient peu développées. Le commerce et surtout l'industrie végétaient. La véritable base de l'économie nationale était l'agricultures dont vivaient 95% de la population. Mais la terre n'appartenait pas aux producteurs directs : les paysans : elle était la propriété de l'Etat ou de gros propriétaires fonciers, les «pomestchiks». Les paysans, obligatoirement attachés à la terre et à la personne du propriétaire, étaient les serfs de celui-ci. Les plus gros agrariens possédaient de véritables fiefs hérités de leurs aïeux qui, eux, les avalent reçus du souverain, «premier propriétaire», en reconnaissance des services rendus (militaires, administratifs ou autres). Le «seigneur» avait le droit de vie et de mort sur ses serfs. Non seulement il les faisait travailler en esclaves, mais il pouvait aussi les vendre, punir, martyriser (et même tuer, presque sans inconvénient pour lui). Ce servage, cet esclavage de 75 millions d'hommes, était la base économique de l'Etat.

C'est à peine s'il est possible de parler de l'organisation sociale d'une pareille «société». En haut, les maîtres absolus : le tzar, sa nombreuse parenté, sa cour fastueuse, la grande noblesse, la haute bureaucratie, la caste militaire le haut clergé. En bas, les esclaves : paysans-serfs de là campagne et le bas peuple des villes, n'ayant aucune notion de vie civiques aucun droit, aucune liberté. Entre les deux, quelques couches intermédiaires : marchands, fonctionnaires, employés, artisans, etc., incolores et insignifiantes.

Il est clair que le niveau de culture de cette société était peu élevé. Toutefois, pour cette époque déjà, une réserve importante s'impose : un contraste frappant - dont nous aurons encore à parler - existait entre la simple population laborieuse, rurale et urbaine, inculte et misérable, et les couches privilégiées, dont l'éducation et l'instruction étaient assez avancées.

L'état de servage des masses paysannes était la plaie saignante du pays. Déjà, vers la fin du XVIIIe siècle, quelques hommes d'un esprit noble et élevé protestèrent contre cette horreur. Ils durent payer cher leur geste généreux. D'autre part, les paysans se révoltaient de plus en plus fréquemment contre leurs maîtres. A part les nombreuses émeutes locales, d'allure plus ou moins individuelle (contre tel ou tel autre seigneur dépassant la mesure), les masses paysannes esquissèrent, au XVIIe siècle (soulèvement de Razine) et au XVIIIe siècle (soulèvement de Pougatcheff), deux mouvements de révolte de vaste envergure qui, tout en échouant, causèrent de forts ennuis au gouvernement tzariste et faillirent ébranler tout le système. Il faut dire, cependant, que ces deux mouvements spontanés et inconscients, furent dirigés surtout contre l'ennemi immédiat : la noblesse foncière, I'aristocratie urbaine et l'administration vénale. Aucune idée générale tendant à supprimer le système social en entier pour le remplacer par un autre, plus équitable et humain, ne fut formulée. Et, par la suite, le gouvernement réussit, employant la ruse et la violence, avec l'aide du clergé et d'autres éléments réactionnaires, à subjuguer les paysans d'une façon complète, même «psychologiquement», de sorte que toute action de révolte plus ou moins vaste devint, pour longtemps, à peu près impossible.



Premier mouvement nettement révolutionnaire les «Dékabristes»(1825). - Le premier mouvement consciemment révolutionnaire dirigé contre le régime - mouvement dont le programme allait, socialement, jusqu'à l'abolition du servage et, politiquement, jusqu'à l'instauration d'une république ou, au moins, d'un régime constitutionnel - se produisit en 1825, au moment où, l'empereur Alexandre Ier étant décédé sans laisser d'héritier direct, la couronne, repoussée par son frère Constantin, allait se poser sur la tête de l'autre frère, Nicolas.

Le mouvement sortit, non pas des classes opprimées elles-mêmes, mais des milieux privilégiés. Les conspirateurs, mettant à profit les hésitations dynastiques, passèrent à l'exécution de leurs projets, mûris et préparés de longue date. Ils entraînèrent dans la révolte, qui éclata à Saint-Pétersbourg, quelques régiments de la capitale. (Il y avait à la tête du mouvement des officiers de l'armée impériale.) La rébellion fut brisée après un court combat, sur la place du Sénat, entre les insurgés et les troupes restées fidèles au gouvernement. Quelques tentatives esquissées en province furent étouffées dans l'oeuf.

Le nouveau tzar, Nicolas Ier, très impressionné par la révolte, dirigea lui-même l'enquête. Celle-ci fut minutieuse au possible. On chercha, on fouilla jusqu'à découvrir les plus lointains et les plus platoniques sympathisants avec le mouvement. La répression, dans sa volonté d'être «exemplaire», définitive. alla jusqu'à la cruauté. Les cinq principaux animateurs périrent sur l'échafaud; des centaines d'hommes allèrent en prison, en exil et au bagne.

L'émeute ayant eu lieu au mois de décembre (en russe : Décabre ), les réalisateurs du mouvement furent nommés Dékabristes (ceux de Décembre). Presque tous appartenaient à la noblesse ou à d'autres classes privilégiées. Presque tous avaient reçu une éducation et une instruction supérieures. Esprits larges, coeurs sensibles, ils souffraient de voir leur peuple sombrer, sous un régime d'injustice et d'arbitraire, dans l'ignorance, la misère et l'esclavage. Ils reprirent les protestations de leurs précurseurs du XVIIIe siècle et les traduisirent en actes. Ce qui surtout leur fournit l'élan indispensable, ce fut le séjour de plusieurs d'entre eux en France, après la guerre de 1812, et la possibilité de comparer ainsi le niveau relativement élevé de la civilisation en Europe avec l'état barbare de la vie populaire russe. Ceux-là rentrèrent dans leur pays avec la ferme décision de lutter contre le système politique et social arriéré qui opprimait leurs compatriotes. Ils gagnèrent à leur cause plusieurs esprits cultivés. L'un des leaders du mouvement, Pestel, développa même, dans son programme, - des ideés vaguement socialistes. Le célèbre poète Pouchkine (né en 1799) sympathisait avec le mouvement, sans toutefois y adhérer.

Aussitôt la révolte maîtrisée, le nouvel empereur Nicolas Ier, apeuré, poussa à l'extrême le régime despotique, bureaucratique et policier de l'Etat russe.



La légende du tzar ; le paradoxe russe. - Il convient de souligner, ici même, qu'il n'y avait aucune contradiction entre les émeutes des paysans contre leurs maîtres et oppresseurs, d'une part, et leur vénération aveugle pour le «petit père le tzar», d'autre part. Les mouvements paysans, nous l'avons dit, se dirigeaient toujours contre les oppresseurs immédiats : les propriétaires («pomestchiks»), les nobles, les fonctionnaires, la police. L'idée de chercher le fond du mal plus loin, dans le régime tzariste lui-même, personnifié par le tzar grand protecteur des nobles et des privilégiés, premier noble et très haut privilégié, ne venait jamais à l'esprit des paysans. Ils considéraient le tzar comme une sorte d'idole, d'être supérieur placé au-dessus des simples mortels, de leurs petits intérêts et faiblesses, pour mener à bon port les graves destinées de l'Etat. Les autorités, les fonctionnaires et surtout les curés (les «popes») avaient tout fait pour leur enfoncer cette idée dans le crâne. Et les paysans finirent par adopter cette légende devenue par la suite inébranlable : le tzar, se disaient-ils, ne leur veut - à eux ses «Enfants» - que du bien ; mais les couches intermédiaires privilégiées, intéressées à conserver leurs droits et avantages, s'interposent entre lui et son peuple afin d'empêcher le premier de connaître la misère du second et les empêcher tous les deux de venir l'un vers l'autre. (La masse paysanne était persuadée que si le peuple et le tzar parvenaient à s'aboucher directement, ce dernier, momentanément trompé par les privilégiés, comprendrait la vérité, se débarrasserait des mauvais conseilleurs et de toute la gent malhonnête, se pencherait sur les misères des travailleurs de la terre, les libérerait du joug et leur laisserait, à eux, toute cette bonne terre qui doit appartenir en droit à ceux qui la travaillent). Ainsi, tout en se révoltant parfois contre leurs maîtres les plus cruels, les paysans attendaient, avec espoir et résignation le jour où le mur dressé entre eux et le tzar serait abattu et la justice sociale rétablie par ce dernier. Le mysticisme religieux aidant, ils considéraient la période d'attente et de souffrance comme imposée par Dieu en guise de châtiment et d'épreuve. Ils s'y résignaient avec une sorte de fatalisme primitif.

Cet état d'esprit des masses paysannes russes était extrêmement caractéristique. Il s'accentua encore au cours du XIXe' siècle, en dépit du mécontentement croissant et des actes de révolte individuels ou locaux de plus en plus fréquents. Les paysans perdaient patience. Néanmoins, dans leur ensemble ils attendaient, avec d'autant plus de ferveur, le tzar «libérateur».

Cette «légende du tzar» fut le fait essentiel de la vie populaire russe au XIXe siècle. En l'ignorant on n'arriverait jamais à comprendre les événements qui vont suivre. Elle expliquera au lecteur certains phénomènes qui autrement, resteraient mystérieux. D'ores et déjà, elle lui explique, pour une bonne part, ce paradoxe russe auquel nous venons de faire allusion, qui - jadis - frappa l'esprit de beaucoup d'Européens, et qui se maintiendra presque jusqu'aux abords de la révolution de 1917 : d'une part, nombre de gens - cultivés, instruits, avancés - qui veulent voir leur peuple libre et heureux : gens qui, au courant des idées de l'époque, luttent pour l'émancipation des classes laborieuses, pour la démocratie et le socialisme ; d'autre part, ce peuple qui ne fait rien pour son affranchissement - à part quelques émeutes sans envergure ni importance - peuple qui reste obstinément prosterné devant son idole et son rêve, peuple qui ne comprend même pas le geste de ceux qui se sacrifient pour lui. Indifférent, aveugle quant à la vérité, sourd à tous les appels, il attend le tzar libérateur comme les premiers chrétiens attendaient le Messie. (1)


1. On peut trouver quelque analogie entre cette situation en Russie au XIXe siècle, jusqu'aux approches de la Révolution de 1917 et celle de la France au XVIIIe siècle, avant la Révolution de 1789. Mais, naturellement, certaines particularités sont spécifiquement russes.


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