Qu'est-ce que la propriété
?
Pierre-Joseph Proudhon
CHAPITRE
IV
Que la propriété
est impossible
La raison dernière des propriétaires,
l'argument foudroyant dont l'invincible puissance les rassure, c'est que,
selon eux, l'égalité des conditions est impossible. L'égalité
des conditions est une chimère, s'écrient-ils d'un air capable
; partagez aujourd'hui les biens par portions égales, demain cette
égalité aura disparu.
À cette objection banale, qu'ils répètent
en tous lieux avec une incroyable assurance, ils ne manquent jamais d'ajouter
la glose suivante, par forme de Gloria Patri : Si tous les hommes
étaient égaux, personne ne voudrait travailler.
Cette antienne se chante sur plusieurs airs.
Si tout le monde était maître, personne
ne voudrait obéir.
S'il n'y avait plus de riches, qui est-ce qui
ferait travailler les pauvres ?...
Et s'il n'y a plus de pauvres, qui est-ce qui
travaillerait pour les riches ?... Mais point de récriminations
: nous avons mieux à répondre.
Si je démontre que c'est la propriété
qui est elle-même impossible que c'est la propriété
qui est contradiction, chimère, utopie ; et si je le démontre,
non plus par des considérations de métaphysique et de droit,
mais par la raison des nombres, par des équations et des calculs,
quel sera tout à l'heure l'effroi du propriétaire ébahi
? Et vous, lecteur, que pensez-vous de la rétorsion ?
Les nombres gouvernent le monde, mundum regunt
numeri : cet adage est aussi vrai du monde moral et politique que du
monde sidéral et moléculaire. Les éléments
du droit sont les mêmes que ceux de l'algèbre ; la législation
et le gouvernement ne sont autre chose que l'art de faire des classifications
et d'équilibrer des puissances : toute la jurisprudence est dans
les règles de l'arithmétique. Ce chapitre et le suivant serviront
à jeter les fondements de cette incroyable doctrine. C'est alors
que se découvrira aux yeux du lecteur une immense et nouvelle carrière
: alors nous commencerons à voir dans les proportions des nombres
l'unité synthétique de la philosophie et des sciences, et,
pleins d'admiration et d'enthousiasme devant cette profonde et majestueuse
simplicité de la nature, nous nous écrierons, avec l'Apôtre
: « Oui, l'Éternel a tout fait avec nombre, avec poids, avec
mesure. » Nous comprendrons que l'égalité des conditions
non seulement est possible, mais qu'elle est seule possible ; que cette
apparente impossibilité qu'on lui reproche lui vient de ce que nous
la concevons toujours soit dans la propriété, soit dans la
communauté, formes politiques aussi contraires l'une que l'autre
à la nature de l'homme. Nous reconnaîtrons enfin que tous
les jours, à notre insu, dans le temps même où nous
affirmons qu'elle est irréalisable, cette égalité
se réalise ; que le moment approche où, sans l'avoir cherchée
ni même voulue, nous l'aurons partout établie ; qu'avec elle,
en elle et par elle, doit se manifester l'ordre politique selon la nature
et la vérité.
On a dit, en parlant de l'aveuglement et de l'obstination
des passions, que si l'homme avait quelque intérêt à
nier les vérités de l'arithmétique, il trouverait
moyen d'en ébranler la certitude ; voici l'occasion de faire cette
curieuse expérience. J'attaque la propriété, non plus
par ses propres aphorismes, mais par le calcul. Que les propriétaires
se tiennent donc prêts à vérifier mes opérations
: car si par malheur pour eux elles se trouvent justes, ils sont perdus.
En prouvant l'impossibilité de la propriété,
j'achève d'en prouver l'injustice ; en effet :
Ce qui est juste, à plus forte raison
est utile ;
Ce qui est utile, à plus forte raison est
vrai ;
Ce qui est vrai, à plus forte raison est
possible
;
Conséquemment, tout ce qui sort du possible
sort par là-même de la vérité, de l'utilité,
de la justice. Donc, a priori, on peut juger de la justice d'une
chose par son impossibilité ; en sorte que si cette chose était
souverainement impossible, elle serait souverainement injuste.
LA PROPRIÉTÉ
EST PHYSIQUEMENT ET MATHÉMATIQUEMENT IMPOSSIBLE. DÉMONSTRATION.
AXIOME. -
La propriété est le droit d'aubaine que le propriétaire
s'attribue sur une chose marquée par lui de son seing.
Cette proposition est un véritable axiome.
Car:
1° Ce n'est point une définition, puisqu'elle
n'exprime pas tout ce que renferme le droit de propriété
: droit de vendre, d'échanger, de donner ; droit de transformer,
d'altérer, de consommer, de détruire, d'user et d'abuser,
etc. Tous ces droits sont autant d'effets divers de la propriété,
que l'on peut considérer séparément, mais que nous
négligeons ici pour ne nous occuper que d'un seul, du droit d'aubaine.
2° Cette proposition est universellement admise
; nul ne peut la nier sans nier les faits, sans être à l'instant
démenti par la pratique universelle.
3° Cette proposition est d'une évidence
immédiate, puisque le fait qu'elle exprime accompagne toujours,
soit réellement, soit facultativement, la propriété,
et que c'est par lui surtout qu'elle se manifeste, se constitue, se pose.
4° Enfin la négation de cette proposition
implique contradiction : le droit d'aubaine est réellement inhérent,
tellement intime à la propriété, que là où
il n'existe pas la propriété est nulle.
Observations. L'aubaine reçoit différents
noms, selon les choses qui la produisent : fermage pour les terres ; loyer
pour les maisons et les meubles ; rente pour les fonds placés
à perpétuité ; intérêt pour l'argent
; bénéfice, gain, profit (trois choses
qu'il ne faut pas confondre avec le salaire ou prix légitime du
travail), pour les échanges.
L'aubaine, espèce de régale , d'hommage
tangible et consommable, compète au propriétaire en vertu
de son occupation nominale et métaphysique : son scel est apposé
sur la chose ; cela suffit pour que personne ne puisse occuper cette chose
sans sa permission.
Cette permission d'occuper sa chose, le propriétaire
peut l'octroyer pour rien ; d'ordinaire il la vend. Dans le fait, cette
vente est un stellionat et une concussion ; mais par la fiction légale
du domaine de propriété, cette même vente, sévèrement
punie, on ne sait trop pourquoi, en d'autres cas, devient pour le propriétaire
une source de profit et de considération.
La reconnaissance que le propriétaire exige
pour la prestation de son droit s'exprime soit en signes monétaires,
soit par un dividende en nature du produit présumé. En sorte
que, par le droit d'aubaine, le propriétaire moissonne et ne laboure
pas, récolte et ne cultive pas, consomme et ne produit pas, jouit
et n'exerce rien. Bien différents des idoles du Psalmiste sont les
dieux de la propriété : celles-là avaient des mains
et ne touchaient pas ; ceux ci, au contraire, manus habent et palpabunt.
Tout est mystérieux et surnaturel dans
la collation du droit d'aubaine. Des cérémonies terribles
accompagnent l'inauguration d'un propriétaire, de même qu'autrefois
la réception d'un initié. C'est, premièrement, la
consécration de la chose, consécration par laquelle est fait
savoir à tous qu'ils aient à payer une offrande congrue au
propriétaire, toutes et quantes fois ils désireront, moyennant
octroi de lui obtenu et signé, user de sa chose.
Secondement, l'anathème , qui, hors
le cas précité, défend de toucher mie à la
chose, même en l'absence du propriétaire, et déclare
sacrilège, infâme, amendable, digne d'être livré
au bras séculier, tout violateur de la propriété.
Troisièmement, la dédicace,
par laquelle le propriétaire ou le saint désigné,
le dieu protecteur de la chose, y habite mentalement comme une divinité
dans son sanctuaire. Par l'effet de cette dédicace, la substance
de la chose est, pour ainsi dire, convertie en la personne du propriétaire,
toujours présent sous les espèces ou apparences de ladite
chose.
Ceci est la pure doctrine des jurisconsultes.
« La propriété, dit Toullier, est une qualité
morale inhérente à la chose, un lien réel
qui l'attache au propriétaire, et qui ne peut être rompu sans
son fait. » Locke doutait respectueusement si Dieu ne pouvait pas
rendre la matière pensante ; Toullier affirme que le propriétaire
la rend morale ; que lui manque-t-il pour être divinisée
? Certes, ce ne sont pas les adorations.
La propriété est le droit d'aubaine,
c'est-à-dire le pouvoir de produire sans travailler; or, produire
sans travailler, c'est faire de rien quelque chose, en un mot, c'est créer
: c'est ce qui ne doit pas être plus difficile que de moraliser la
matière. Les jurisconsultes ont donc raison d'appliquer aux propriétaires
cette parole de l'Écriture : Ego dixi : Dii estis et filii Excelsi
omnes : J'ai dit : Vous êtes des dieux, et tous fils du Très-Haut.
La propriété est le droit d'aubaine
: cet axiome sera pour nous comme le nom de la bête de l'Apocalypse,
nom dans lequel est renfermé tout le mystère de cette bête.
On sait que celui qui pénétrerait le mystère de ce
nom obtiendrait l'intelligence de toute la prophétie, et vaincrait
la bête. Eh bien ! ce sera par l'interprétation approfondie
de notre axiome que nous tuerons le sphinx de la propriété.
Partant de ce fait si éminemment caractéristique, le droit
d'aubaine, nous allons suivre dans ses replis le vieux serpent, nous
compterons les entortillements homicides de cet épouvantable ténia,
dont la tête, avec ses mille suçoirs, s'est toujours dérobée
au glaive de ses plus ardents ennemis, leur abandonnant d'immenses tronçons
de son cadavre. C'est qu'il fallait autre chose que du courage pour vaincre
le monstre : il était écrit qu'il ne crèverait point
avant qu'un prolétaire, armé d'une baguette magique, l'eut
mesuré.
COROLLAIRES
1° La quotité de l'aubaine est proportionnelle
à la chose. Quel que soit le taux de l'intérêt,
qu'on l'élève à 3, 5, ou 10 pour cent, ou qu'on l'abaisse
à 1/2, 1/4, 1/10, il n'importe, sa loi d'accroissement reste la
même. Voici quelle est cette loi.
Tout capital évalué en numéraire
peut être considéré comme un terme de la progression
arithmétique qui a pour raison 100, et le revenu que ce capital
rapporte comme le terme correspondant d'une autre progression arithmétique
qui aurait pour raison le taux de l'intérêt. Ainsi un capital
de 500 francs étant le cinquième terme de la progression
arithmétique dont la raison est 100, son revenu à 3 pour
cent sera indiqué par le cinquième terme de la progression
arithmétique dont la raison est 3 :
100, 200, 300, 400, 500 3, 6, 9, 12, 15
C'est la connaissance de cette espèce de
logarithmes,
dont les propriétaires ont chez eux des tables dressées et
calculées à un très haut degré, qui nous donnera
la clef des plus curieuses énigmes et nous fera marcher de surprise
en surprise.
D'après cette théorie logarithmique
du droit d'aubaine, une propriété avec son revenu peut être
définie un nombre dont le logarithme est égal à
la somme de ses unités divisée par 100 et multipliée
par le taux de l'intérêt. Par exemple, une maison estimée
100 000 francs et louée à raison de 5 pour cent rapporte
5 000 francs de revenu, d'après la formule :
(100 000 x 5)/100 = 5 000.
Réciproquement une terre de 3 000 francs
de revenu évalué à 2,5 pour cent, vaut 120 000 francs,
d'après cette autre formule :
(3 000 x 100)/2,5 = 120 000.
Dans le premier cas, la progression qui désigne
l'accroissement de l'intérêt a pour raison 5, dans le second
elle a pour raison 2,5.
Observation. - L'aubaine connue sous les noms
de fermage, rente, intérêt, se paye tous les ans ; les loyers
courent à la semaine, au mois, à l'année ; les profits
et bénéfices ont lieu autant de fois que l'échange.
En sorte que l'aubaine est tout à la fois en raison du temps et
en raison de la chose, ce qui a fait dire que l'usure croît comme
chancre, foenus serpit sicut cancer.
2° L'aubaine payée au propriétaire
par le détenteur est chose perdue pour celui-ci. Car si le propriétaire
devait, en échange de l'aubaine qu'il perçoit, quelque chose
de plus que la permission qu'il accorde, son droit de propriété
ne serait pas parfait, il ne posséderait pas jure optimo, jure
perfecto, c'est-à-dire qu'il ne serait pas réellement
propriétaire. Donc, tout ce qui passe des mains de l'occupant dans
celles du propriétaire à titre d'aubaine et comme prix de
la permission d'occuper, est acquis irrévocablement au second, perdu,
anéanti pour le premier, à qui rien ne peut en revenir, si
ce n'est comme don, aumône, salaire de services, ou prix de marchandises
par lui livrées. En un mot, l'aubaine périt pour l'emprunteur,
ou, comme aurait dit énergiquement le latin, res perit solventi.
3° Le droit d'aubaine a lieu contre le
propriétaire comme contre l'étranger. Le seigneur de
la chose, distinguant en soi le possesseur du propriétaire, s'impose
à lui-même, pour l'usufruit de sa propriété,
une taxe égale à celle qu'il pourrait recevoir d'un tiers
; en sorte qu'un capital porte intérêt dans les mains du capitaliste
comme dans celles de l'emprunteur et du commandité. En effet, si,
au lieu d'accepter 600 francs de loyer de mon appartement, je préfère
l'occuper et en jouir, il est clair que je deviens débiteur envers
moi d'une rente égale à celle que je refuse : ce principe
est universellement suivi dans le commerce, et regardé comme un
axiome par les économistes. Aussi les industriels qui ont l'avantage
d'être propriétaires de leur fonds de roulement, bien qu'ils
ne doivent d'intérêts à personne, ne calculent-ils
leurs bénéfices qu'après avoir prélevé,
avec leurs appointements et leurs frais, les intérêts de leur
capital. Par la même raison, les prêteurs d'argent conservent
par devers eux le moins d'argent qu'ils peuvent car tout capital portant
nécessairement intérêt, si cet intérêt
n'est servi par personne, il se prendra sur le capital, qui de la sorte
se trouvera d'autant diminué. Ainsi par le droit d'aubaine le capital
s'entame lui-même : c'est ce que Papinien aurait exprimé sans
doute par cette formule aussi élégante qu'énergique
: Foenus mordet solidum. Je demande pardon de parler si souvent
latin dans cette affaire c'est un hommage que je rends au peuple le plus
usurier qui fut oncques.
PREMIÈRE PROPOSITION
- La propriété est impossible, parce que de rien elle exige
quelque chose
L'examen de cette proposition est le
même que celui de l'origine du fermage, tant controversé par
les économistes. Quand je lis ce qu'en ont écrit la plupart
d'entre eux, je ne puis me défendre d'un sentiment de mépris
mêlé de colère, à la vue de cet amas de niaiseries,
où l'odieux le dispute à l'absurde. Ce serait l'histoire
de l'éléphant dans la lune, n'était l'atrocité
des conséquences. Chercher une origine rationnelle et légitime
à ce qui n'est et ne peut être que vol, concussion et rapine,
tel devait être le comble de la folie propriétaire, le plus
haut degré d'ensorcellement où pût jeter des esprits
d'ailleurs éclairés la perversité de l'égoïsme.
« Un cultivateur, dit Say,
est un fabricant de blé qui, parmi les outils qui lui servent à
modifier la matière dont il fait son blé, emploie un grand
outil que nous avons nommé un champ. Quand il n'est pas le propriétaire
du champ, qu'il n'en est que le fermier, c'est un outil dont il paye le
service productif au propriétaire. Le fermier se fait rembourser
à l'acheteur, celui-ci à un autre, jusqu'à ce que
le produit soit parvenu au consommateur, qui rembourse la première
avance accrue de toutes celles au moyen desquelles le produit est parvenu
jusqu'à lui. »
Laissons de côté les avances subséquentes
par lesquelles le produit arrive au consommateur, et ne nous occupons en
ce moment que de la première de toutes, de la rente payée
au propriétaire par le fermier. On demande sur quoi fondé
le propriétaire se fait payer cette rente.
Suivant Ricardo, Maccullock et Mill , le fermage
proprement dit n'est autre chose que l'excédant du produit de
la terre la plus fertile sur le produit des terres de qualité inférieure,
en sorte que le fermage ne commence à avoir lieu sur la première
que lorsqu'on est obligé, par l'accroissement de population, de
recourir à la culture des secondes.
Il est difficile de trouver à cela aucun
sens. Comment des différentes qualités du terrain peut-il
résulter un droit sur le terrain ? Comment les variétés
de l'humus enfanteraient-elles un principe de législation et de
politique ? Cette métaphysique est pour moi si subtile, ou si épaisse,
que je m'y perds plus j'y pense. - Soient la terre A, capable de nourrir
10 000 habitants, et la terre B, capable seulement d'en nourrir 9 000,
l'une et l'autre d'égale étendue : lorsque par l'accroissement
de leur nombre, les habitants de la terre A seront forcés de cultiver
la terre B, les propriétaires fonciers de la terre A se feront payer
par les fermiers de cette terre une rente calculée sur le rapport
de 10 à 9. Voilà bien, je pense, ce que disent Ricardo, Maccullock
et Mill. Mais si la terre A nourrit autant d'habitants qu'elle peut en
contenir, c'est-à-dire si les habitants de la terre A n'ont tout
justement, vu leur nombre, que ce qui leur est nécessaire pour vivre,
comment pourront-ils payer un fermage ?
Si l'on s'était borné à dire
que la différence des terres a été l'occasion
du fermage, mais non qu'elle en est la cause, nous aurions recueilli
de cette simple observation un précieux enseignement, c'est que
l'établissement du fermage aurait eu son principe dans le désir
de l'égalité. En effet, si le droit de tous les hommes à
la possession des bonnes terres est égal, nul ne peut, sans indemnité,
être contraint de cultiver les mauvaises. Le fermage, d'après
Ricardo, Maccullock et Mill, aurait donc été un dédommagement
ayant pour but de compenser les profits et les peines. Ce système
d'égalité pratique est mauvais, il faut en convenir ; mais
enfin l'intention eût été bonne : quelle conséquence
Ricardo, Maccullock et Mill pouvaient-ils en déduire en faveur de
la propriété ? Leur théorie se tourne donc contre
eux-mêmes et les jugule.
Malthus pense que la source du fermage est dans
la faculté qu'a la terre de fournir plus de subsistances qu'il n'en
faut pour alimenter les hommes qui la cultivent. Je demanderai à
Malthus pourquoi le succès du travail fonderait, au profit de l'oisiveté,
un droit à la participation des produits ?
Mais le seigneur Malthus se trompe dans l'énoncé
du fait dont il parle : oui, la terre a la faculté de fournir plus
de subsistances qu'il n'en faut pour ceux qui la cultivent, si par cultivateurs
on n'entend que les fermiers. Le tailleur aussi fait plus d'habits qu'il
n'en use, et l'ébéniste plus de meubles qu'il ne lui en faut.
Mais les diverses professions se supposant et se soutenant l'une l'autre,
il en résulte que non seulement le laboureur, mais tous les corps
d'arts et métiers, jusqu'au médecin et à l'instituteur,
sont et doivent être dits cultivant la terre. Le principe
que Malthus assigne au fermage est celui du commerce : or la loi fondamentale
du commerce étant l'équivalence des produits échangés,
tout ce qui détruit cette équivalence viole la loi ; c'est
une erreur d'évaluation à corriger.
Buchanam, commentateur de Smith, ne voyait dans
le fermage que le résultat d'un monopole, et prétendait que
le travail seul est productif. En conséquence, il pensait que, sans
ce monopole, les produits coûteraient moins cher, et il ne trouvait
de fondement au fermage que dans la loi civile. Cette opinion est un corollaire
de celle qui fait de la loi civile la base de la propriété.
Mais pourquoi la loi civile, qui doit être la raison écrite,
a-t-elle autorisé ce monopole ? Qui dit monopole, exclut nécessairement
la justice ; or, dire que le fermage est un monopole consacré par
la loi, c'est dire que l'injustice a pour principe la justice, ce qui est
contradictoire.
Say répond à Buchanam que le propriétaire
n'est point un monopoleur, parce que le monopoleur « est celui qui
n'ajoute aucun degré d'utilité à une marchandise.
»
Quel degré d'utilité les choses
produites par le fermier reçoivent-elles du propriétaire
? a-t-il labouré, semé, moissonné, fauché,
vanné, sarclé ? Voilà par quelles opérations
le fermier et ses gens ajoutent à l'utilité des matières
qu'ils consomment pour les reproduire.
« Le propriétaire foncier
ajoute à l'utilité des marchandises par le moyen de son instrument,
qui est une terre. Cet instrument reçoit les matières dont
se compose le blé dans un état, et les rend dans un autre.
L'action de la terre est une opération chimique, d'où résulte
pour la matière du blé une modification telle, qu'en le détruisant
elle le multiplie. Le sol est donc producteur d'une utilité ; et
lorsqu'il (le sol ?) la fait payer sous la forme d'un profit ou d'un fermage
pour son propriétaire, ce n'est pas sans rien donner au consommateur
en échange de ce que le consommateur lui paye. Il lui donne une
utilité produite, et c'est en produisant cette utilité que
la terre est productive, aussi bien que le travail. »
Éclaircissons tout cela.
Le forgeron, qui fabrique pour le laboureur des
instruments aratoires, le charron qui lui fait une voiture, le maçon
qui bâtit sa grange, le charpentier, le vannier, etc., qui tous contribuent
à la production agricole par les outils qu'ils préparent,
sont producteurs d'utilité : à ce titre, ils ont droit à
une part des produits.
« Sans aucun doute, dit Say
; mais la terre est aussi un instrument dont le service doit être
payé, donc... »
Je tombe d'accord que la terre est un instrument,
mais quel en est l'ouvrier ? Est-ce le propriétaire ? est-ce lui
qui par la vertu efficace du droit de propriété, par cette
« qualité morale » infuse dans le sol, lui communique
la vigueur et la fécondité ? Voilà précisément
en quoi consiste le monopole du propriétaire, que n'ayant pas fait
l'instrument, il s'en fait payer le service. Que le Créateur se
présente et vienne lui-même réclamer le fermage de
la terre, nous compterons avec lui, ou bien que le propriétaire,
soi-disant fondé de pouvoirs, montre sa procuration.
« Le service du propriétaire,
ajoute Say, est commode pour lui, j'en conviens. »
L'aveu est naïf.
« Mais nous ne pouvons nous
en passer. Sans la propriété, un laboureur se battrait avec
un autre pour cultiver un champ qui n'aurait point de propriétaire,
et le champ demeurerait en friche... »
Ainsi le rôle du propriétaire consiste
à mettre les laboureurs d'accord en les dépouillant tous...
Ô raison ! ô justice ! ô science merveilleuse des économistes
! Le propriétaire, selon eux, est comme Perrin-Dandin, qui, appelé
par deux voyageurs en dispute pour une huître, l'ouvre, la gruge
et leur dit :
La cour vous donne à tous deux une écaille.
Était-il possible de dire plus de mal de
la propriété ?
Say nous expliquerait-il comment les laboureurs
qui, sans les propriétaires, se battraient entre eux pour la possession
du sol, ne se battent pas aujourd'hui contre les propriétaires pour
cette même possession ? C'est apparemment parce qu'ils les croient
possesseurs légitimes, et que le respect d'un droit imaginaire l'emporte
en eux sur la cupidité. J'ai prouvé au chapitre Il que la
possession sans la propriété suffit au maintien de l'ordre
social : serait-il donc plus difficile d'accorder des possesseurs sans
maîtres que des fermiers ayant propriétaires ? Des hommes
de travail, qui respectent à leurs dépens le prétendu
droit de l'oisif, violeraient-ils le droit naturel du producteur et de
l'industriel ? Quoi ! si le colon perdait ses droits sur la terre du moment
où il cesserait de l'occuper, il en deviendrait plus avide ! et
l'impossibilité d'exiger une aubaine, de frapper une contribution
sur le travail d'autrui, serait une source de querelles et de procès
! La logique des économistes est singulière. Mais nous ne
sommes pas au bout. Admettons que le propriétaire est le maître
légitime de la terre.
« La terre est un instrument de production
», disent-ils ; cela est vrai. Mais lorsque, changeant le substantif
en qualificatif, ils opèrent cette conversion ; « la terre
est un instrument productif », ils émettent une damnable erreur.
Selon Quesnay et les anciens économistes,
toute production vient de la terre ; Smith, Ricardo, de Tracy, placent
au contraire la production dans le travail. Say, et la plupart de ceux
qui sont venus après lui, enseignent que, ET la terre est productive,
ET le travail est productif, ET les capitaux sont productifs. C'est de
l'éclectisme en économie politique. La vérité
est que NI la terre n'est productive, NI le travail n'est productif, NI
les capitaux ne sont productifs ; la production résulte de ces trois
éléments également nécessaires, mais, pris
séparément, également stériles.
En effet, l'économie politique traite de
la production, de la distribution et de la consommation des richesses ou
des valeurs ; mais de quelles valeurs ? des valeurs produites par l'industrie
humaine, c'est-à-dire des transformations que l'homme fait subir
à la matière pour l'approprier à son usage, et nullement
des productions spontanées de la nature. Le travail de l'homme ne
consistât-il qu'en une simple appréhension de la main, il
n'y a pour lui valeur produite que lorsqu'il s'est donné cette peine
: jusque-là le sel de la mer, l'eau des fontaines, l'herbe des champs,
le bois des forêts, sont pour lui comme s'ils n'étaient pas.
La mer, sans le pêcheur et ses filets, ne donne pas de poissons ;
la forêt, sans le bûcheron et sa cognée, ne fournit
ni bois de chauffage ni bois de service ; la prairie, sans le faucheur,
n'apporte ni foin ni regain. La nature est comme une vaste matière
d'exploitation et de production ; mais la nature ne produit rien que pour
la nature ; dans le sens économique, ses produits à l'égard
de l'homme, ne sont pas encore des produits.
Les capitaux, les outils et les machines sont
pareillement improductifs. Le marteau et l'enclume, sans forgeron et sans
fer, ne forgent pas ; le moulin, sans meunier et sans grain, ne moud pas,
etc. Mettez ensemble des outils et des matières premières
; jetez une charrue et des semences sur un sol fertile ; montez une forge,
allumez le feu et fermez la boutique, vous ne produirez pas davantage.
Cette observation a été faite par un économiste en
qui le bon sens dépasse la mesure de ses confrères : «
Say fait jouer aux capitaux un rôle actif que ne comporte pas leur
nature : ce sont des instruments inertes par eux mêmes. » (J.
DROZ Économie politique.)
Enfin, le travail et les capitaux réunis,
mais mal combinés, ne produisent encore rien. Labourez un désert
de sable, battez l'eau des fleuves, passez au crible des caractères
d'imprimerie, tout cela ne vous procurera ni blé, ni poissons, ni
livres. Votre peine sera aussi improductive que le fut ce grand travail
de l'armée de Xerxès, qui, au dire d'Hérodote, fit
frapper de verges l'Hellespont pendant vingt-quatre heures par ses trois
millions de soldats, pour le punir d'avoir rompu et dispersé le
pont de bateaux que le grand roi avait fait construire .
Les instruments et capitaux, la terre, le travail,
séparés et considérés abstractivement, ne sont
productifs que par métaphore. Le propriétaire qui exige une
aubaine pour prix du service de son instrument, de la force productive
de sa terre, suppose donc un fait radicalement faux, savoir, que les capitaux
produisent par eux-mêmes quelque chose ; et en se faisant payer ce
produit imaginaire, il reçoit, à la lettre, quelque chose
pour rien.
Objection. Mais si le forgeron, le charron, tout
industriel en un mot, a droit au produit pour les instruments qu'il fournit,
et si la terre est un instrument de production, pourquoi cet instrument
ne vaudrait-il pas à son propriétaire, vrai ou supposé,
une part dans les produits, comme cela a lieu pour les fabricants de charrues
et de voitures ?
Réponse. C'est ici le noeud de l'énigme,
l'arcane de la propriété, qu'il est essentiel de bien démêler,
si l'on veut comprendre quelque chose aux étranges effets du droit
d'aubaine.
L'ouvrier qui fabrique ou qui répare les
instruments du cultivateur en reçoit le prix une fois, soit au moment
de la livraison, soit en plusieurs payements ; et ce prix une fois payé
à l'ouvrier, les outils qu'il a livrés ne lui appartiennent
plus. Jamais il ne réclame double salaire pour un même outil,
une même réparation, si tous les ans il partage avec le fermier,
c'est que tous les ans il fait quelque chose pour le fermier.
Le propriétaire, au rebours, ne cède
rien de son instrument : éternellement il s'en fait payer, éternellement
il le conserve.
En effet, le loyer que perçoit le propriétaire
n'a pas pour objet les frais d'entretien et de réparation de l'instrument
; ces frais demeurent à la charge de celui qui loue, et ne regardent
le propriétaire que comme intéressé à la conservation
de la chose. S'il se charge d'y pourvoir, il a soin de se faire rembourser
de ses avances.
Ce loyer ne représente pas non plus le
produit de l'instrument, puisque l'instrument par lui-même ne produit
rien : nous l'avons vu tout à l'heure, et nous le verrons mieux
encore par les conséquences.
Enfin, ce loyer ne représente pas la participation
du propriétaire dans la production, puisque cette participation
ne pourrait consister, comme celle du forgeron et du charron, que dans
la cession de tout ou de partie de son instrument, auquel cas il cesserait
d'être propriétaire, ce qui impliquerait contradiction de
l'idée de propriété.
Donc entre le propriétaire et le fermier
il n'y a point échange de valeurs ni de services ; donc, ainsi que
nous l'avons dit dans l'axiome, le fermage est une véritable aubaine,
une extorsion fondée uniquement sur la fraude et la violence d'une
part, sur la faiblesse et l'ignorance de l'autre. Les produits,
disent les économistes, ne s'achètent que par des produits.
Cet aphorisme est la condamnation de la propriété. Le propriétaire
ne produisant ni par lui-même ni par son instrument, et recevant
des produits en échange de rien, est ou un parasite ou un larron.
Donc, si la propriété ne peut exister que comme droit, la
propriété est impossible.
Corollaires.
1° La constitution républicaine de 1793, qui a défini
la propriété, « le droit de jouir du fruit de son travail
», s'est trompée grossièrement ; elle devait dire :
La propriété est le droit de jouir et de disposer à
son gré du bien d'autrui, du fruit de l'industrie et du travail
d'autrui.
2° Tout possesseur de terres, maisons, meubles,
machines, outils, argent monnayé, etc., qui loue sa chose pour un
prix excédant les frais de réparations, lesquelles réparations
sont à la charge du prêteur, et figurent les produits qu'il
échange contre d'autres produits, est stellionataire, coupable d'escroquerie
et de concussion. En un mot, tout loyer perçu, non à titre
de dommages-intérêts, mais comme prix du prêt, est un
acte de propriété, un vol.
Commentaire historique. Le tribut qu'une nation
victorieuse impose à une nation vaincue est un véritable
fermage. Les droits seigneuriaux, que la révolution de 1789 a abolis,
les dîmes, mains-mortes, corvées, etc., étaient différentes
formes du droit de propriété ; et ceux qui, sous les noms
de nobles, seigneurs, prébendiers, bénéficiaires,
etc., jouissaient de ces droits, n'étaient rien de plus que des
propriétaires. Défendre la propriété aujourd'hui,
c'est condamner la révolution.
DEUXIÈME PROPOSITION.
- La propriété est impossible, parce que là où
elle est admise la production coûte plus qu'elle ne vaut.
La proposition précédente
était d'ordre législatif ; celle-ci est d'ordre économique.
Elle sert à prouver que la propriété, qui a pour origine
la violence, a pour résultat de créer une non valeur.
« La production, dit Say,
est un grand échange : pour que l'échange soit productif,
il faut que la valeur de tous les services se trouve balancée par
la valeur de la chose produite. Si cette condition n'a pas été
remplie, l'échange a été inégal, le producteur
a plus donné qu'il n'a reçu. »
Or la valeur ayant pour base nécessaire l'utilité,
il résulte que tout produit inutile est nécessairement sans
valeur, qu'il ne peut être échangé, partant, qu'il
ne peut servir à payer les services de la production.
Donc, si la production peut égaler la consommation,
elle ne la dépassera jamais ; car il n'y a production réelle
que là où il y a production d'utilité, et il n'y a
utilité que là où se trouve possibilité de
consommation. Ainsi tout produit qu'une abondance excessive rend inconsommable,
devient, pour la quantité non consommée, inutile, sans valeur,
non échangeable partant impropre à payer quoi que ce soit
; ce n'est plus un produit.
La consommation, à son tour, pour être
légitime, pour être une vraie consommation, doit être
reproductive d'utilité ; car, si elle est improductive, les produits
qu'elle détruit sont des valeurs annulées, des choses produites
en pure perte, circonstance qui rabaisse les produits au-dessous de leur
valeur. L'homme a le pouvoir de détruire, il ne consomme que ce
qu'il reproduit. Dans une juste économie, il y a donc équation
entre la production et la consommation.
Tous ces points établis, je suppose une
tribu de mille familles enfermée dans une enceinte de territoire
déterminée et privée de commerce extérieur.
Cette tribu nous représentera l'humanité tout entière,
qui, répandue sur la face du globe, est véritablement isolée.
En effet, la différence d'une tribu au genre humain étant
dans les proportions numériques, les résultats économiques
seront absolument les mêmes.
Je suppose donc que ces mille familles, livrées
à la culture exclusive du blé, doivent payer chaque année,
en nature, un revenu de 10 p. 100 sur leur produit, à cent particuliers
pris parmi elles. On voit qu'ici le droit d'aubaine ressemblerait à
un prélèvement fait sur la production sociale. A quoi servira
ce prélèvement ?
Ce ne peut être à l'approvisionnement
de la tribu, car cet approvisionnement n'a rien de commun avec le fermage
; ce n'est point à payer des services et des produits, car les propriétaires,
en travaillant comme les autres, n'ont travaillé que pour eux. Enfin,
ce prélèvement sera sans utilité pour les rentiers,
qui, ayant récolté du blé en quantité suffisante
pour leur consommation, et, dans une société sans commerce
et sans industrie ne se pouvant procurer autre chose, perdront par le fait
l'avantage de leurs revenus.
Dans une pareille société, le dixième
du produit étant inconsommable, il y a un dixième du travail
qui n'est pas payé : la production coûte plus qu'elle ne vaut.
Transformons actuellement 300 de nos producteurs
de blé en industriels de toute espèce : 100 jardiniers et
vignerons, 60 cordonniers et tailleurs, 50 menuisiers et forgerons, 80
de professions diverses, et, pour que rien n'y manque, 7 maîtres
d'école, 1 maire, 1 juge, 1 curé ; chaque métier,
en ce qui le concerne, produit pour toute la tribu. Or, la production totale
étant 1 000, la consommation pour chaque travailleur est 1, savoir
: blé, viande, céréales, 0,700 ; vin et jardinage,
0, 100 ; chaussure et habillement, 0,060 ; ferrements et meubles, 0,050
; produits divers, 0,080 ; instruction, 0,007 ; administration, 0,002 ;
messe, 0,001. Total, 1.
Mais la société doit une rente de
10 p. 100 : et nous observerons qu'il importe peu que les seuls laboureurs
la payent, ou que tous les travailleurs soient solidaires, le résultat
est le même. Le fermier augmente le prix de ses denrées en
proportion de ce qu'il doit ; les industriels suivent le mouvement de hausse,
puis, après quelques oscillations, l'équilibre S'établit
et chacun a payé une quantité à peu près égale.
Ce serait une grave erreur de croire que dans une nation les seuls fermiers
payent les fermages ; c'est toute la nation.
Je dis donc que, vu le prélèvement
de 10 p. 100, la consommation de chaque travailleur est réduite
de la manière suivante : blé, 0,630 vin et jardinage, 0,090
; habits et chaussures, 0,054 ; meubles et fers, 0,045 ; autres produits,
0,072 ; écolage, 0,0063 ; administration, 0,0018 messe, 0,0009.
Total, 0,9.
Le travailleur a produit 1, il ne consomme que
0,9 ; il perd donc un dixième sur le prix de son travail ; sa production
coûte toujours plus qu'elle ne vaut. D'autre part, le dixième
perçu par les propriétaires n'en est pas moins une non-valeur
; car, étant eux-mêmes travailleurs, ils ont de quoi vivre
avec les neuf dixièmes de leur produit, comme aux autres, rien ne
leur manque. A quoi sert-il que leur ration de pain, vin, viande, habits,
logement, etc., soit doublée, s'ils ne peuvent la consommer ni l'échanger
? Le prix du fermage reste donc, pour eux comme pour le reste des travailleurs,
une non-valeur, et périt entre leurs mains. Étendez l'hypothèse,
multipliez le nombre et les espèces des produits, vous ne changerez
rien au résultat.
Jusqu'ici j'ai considéré le propriétaire
comme prenant part à la production, non pas seulement, comme dit
Say, par le service de son instrument, mais d'une manière effective
et par le travail de ses mains : or, il est facile de voir qu'à
de pareilles conditions la propriété n'existera jamais. Qu'arrive-t-il
?
Le propriétaire, animal essentiellement
libidineux, sans vertu ni vergogne, ne s'accommode point d'une vie d'ordre
et de discipline; s'il aime la propriété, c'est pour n'en
faire qu'à son aise, quand il veut et comme il veut. Sûr d'avoir
de quoi vivre, il s'abandonne à la futilité, à la
mollesse ; il joue, il niaise, il cherche des curiosités et des
sensations nouvelles. La propriété, pour jouir d'elle-même,
doit renoncer à la condition commune et vaquer à des occupations
de luxe, à des plaisirs immondes.
Au lieu de renoncer à un fermage qui périssait
entre leurs mains et de dégrever d'autant le travail social, nos
cent propriétaires se reposent. Par cette retraite, la production
absolue étant diminuée de cent, tandis que la consommation
reste la même, la production et la consommation semblent se faire
équilibre. Mais, d'abord, puisque les propriétaires ne travaillent
plus, leur consommation est improductive d'après les principes de
l'économie ; par conséquent il y a dans la société,
non plus comme auparavant cent de services non payés par le produit,
mais cent de produits consommés sans service ; le déficit
est toujours le même, quelle que soit la colonne du budget qui l'exprime.
Ou les aphorismes de l'économie politique sont faux, ou la propriété,
qui les contredit, est impossible.
Les économistes, regardant toute consommation
improductive comme un mal, comme un vol fait au genre humain, ne se lassent
point d'exhorter les propriétaires à la modération,
au travail, à l'épargne ; ils leur prêchent la nécessité
de se rendre utiles, de rapporter à la production ce qu'ils en reçoivent
; ils fulminent contre le luxe et la paresse les plus terribles imprécations.
Cette morale est fort belle, assurément ; c'est dommage qu'elle
n'ait pas le sens commun. Le propriétaire qui travaille, ou, comme
disent les économistes, qui se rend utile, se fait payer
pour ce travail et cette utilité : en est-il moins oisif par rapport
aux propriétés qu'il n'exploite pas et dont il touche les
revenus ? Sa condition, quoi qu'il fasse, est l'improductivité et
la félonnerie ; il ne peut cesser de gaspiller et de détruire
qu'en cessant d'être propriétaire.
Mais ce n'est encore là que le moindre
des maux que la propriété engendre. On conçoit à
toute force que la société entretienne des oisifs ; elle
aura toujours des aveugles, des manchots, des furieux, des imbéciles;
elle peut bien nourrir quelques paresseux. Voici où les impossibilités
se compliquent et s'accumulent.
TROISIÈME PROPOSITION.-
La propriété est impossible, parce que sur un capital donné,
la production est en raison du travail, non en raison de la propriété.
Pour acquitter un fermage de 100, à
10 p. 100 du produit, il faut que produit soit 1 000 ; pour que le produit
soit 1 000, il faut une force de 1 000 travailleurs. Il suit de là
qu'en donnant congé tout à l'heure à nos travailleurs
propriétaires, qui tous avaient un droit égal de mener la
vie de rentiers, nous nous sommes mis dans l'impossibilité de leur
payer leurs revenus. En effet, la force productrice, qui était d'abord
1 000, n'étant plus que 900, la production se trouve aussi réduite
à 900, dont le, dixième est 90. Il faut donc, ou que 10 propriétaires
sur 100 ne soient pas payés, si les 90 autres veulent avoir leur
fermage intégral ; ou que tous s'accordent à supporter une
diminution de 10 p. 100. Car ce n'est point au travailleur, qui n'a failli
à aucune de ses fonctions, qui a produit comme par le passé,
à pâtir de la retraite du propriétaire ; c'est à
celui-ci à subir les conséquences de son oisiveté.
Mais alors le propriétaire se trouve plus pauvre par cela même
qu'il veut jouir ; en exerçant son droit, il le perd, tellement
que la propriété semble décroître et s'évanouir
à mesure que nous cherchons à la saisir : plus on la poursuit,
moins elle se, laisse prendre. Qu'est-ce qu'un droit sujet à varier
d'après des rapports de nombres, et qu'une combinaison arithmétique
peut détruire ?
Le propriétaire travailleur recevait :
1° comme travailleur 0,9 de salaire ; 2° comme propriétaire,
1 de fermage. Il s'est dit : Mon fermage est suffisant ; je n'ai pas besoin
de travailler pour avoir du superflu. Et voilà que le revenu sur
lequel il comptait se trouve diminué d'un dixième, sans qu'il
imagine seulement comment s'est faite cette diminution. C'est qu'en prenant
part à la production, il était créateur lui-même
de ce dixième qu'il ne retrouve plus ; et lorsqu'il pensait ne travailler
que pour lui, il subissait, sans s'en apercevoir, dans l'échange
de ses produits, une perte dont le résultat était de lui
faire payer à lui-même un dixième de son propre fermage.
Comme tout autre il produisait 1, et ne recevait que, 0,9.
Si, au lieu de 900 travailleurs, il n'y en avait
que 500, la totalité du fermage serait réduite à 50
; s'il n'y en avait que 100, elle se réduirait à 10. posons
donc comme loi d'économie propriétaire l'axiome suivant :
L'aubaine
doit décroître comme le nombre des oisifs augmente.
Ce premier résultat va nous conduire à
un autre bien plus surprenant : il s'agit de nous délivrer d'un
seul coup de toutes les charges de la propriété, sans l'abolir,
sans faire tort aux propriétaires, et par un procédé
éminemment conservateur.
Nous venons de voir que si le fermage d'une société
de 1000 travailleurs est comme 100, celui de 900 serait comme 90, celui
de 800 comme 80, celui de 100 comme 10, etc. En sorte que si la société
n'était plus que de 1 travailleur, le fermage serait de 0,10 quelles
que fussent d'ailleurs l'étendue et la valeur du sol approprié.
Donc, le capital territorial étant donné, la production
sera en raison du travail, non en raison de la propriété.
D'après ce principe, cherchons quel doit
être le maximum de l'aubaine pour toute propriété.
Qu'est-ce, dans l'origine, que le bail à
ferme ? C'est un contrat par lequel le propriétaire cède
à un fermier la possession de sa terre, moyennant une portion de
ce que lui, propriétaire, en retire. Si, par la multiplication de
sa famille, le fermier se trouve dix fois plus fort que son propriétaire,
il produira dix fois plus : sera-ce une raison pour que le propriétaire
s'en vienne décupler le fermage ? Son droit n'est pas : Plus tu
produis, plus j'exige ; il est : Plus j'abandonne, plus j'exige. L'accroissement
de la famille du fermier, le nombre de bras dont il dispose, les ressources
de son industrie, causes de l'accroissement de production, tout cela est
étranger au propriétaire ; ses prétentions doivent
être mesurées, sur la force productrice qui est en lui, non
sur la force productrice qui est dans les autres, La propriété
est le droit d'aubaine, elle n'est pas le droit de capitation. Comment
un homme, à peine capable à lui seul de cultiver quelques
arpents, exigerait-il de la société, parce que sa propriété
sera de 10 000 hectares, 10 000 fois ce qu'il est incapable de produire
une ? Comment le prix du prêt grandirait-il en proportion du talent
et de la force de l'emprunteur plutôt qu'en raison de l'utilité
qu'en peut retirer le propriétaire ? Force nous est donc de reconnaître
cette seconde loi économique : L'aubaine a pour mesure une fraction
de la production du propriétaire.
Or cette production, quelle est-elle ? En d'autres
termes, qu'est-ce que le seigneur et maître d'un fonds, en le prêtant
à un fermier, peut dire avec raison qu'il abandonne ?
La force productrice d'un propriétaire,
comme celle de tout travailleur, étant 1, le produit dont il se
prive en cédant sa terre est aussi comme 1. Si donc le taux de l'aubaine
est 10 p. 100, le maximum de toute aubaine sera 0, 1.
Mais nous avons vu que toutes les fois qu'un propriétaire
se retire de la production, la somme des produits diminue d'une unité
: donc l'aubaine qui lui revient étant égale à 0,1
tandis qu'il reste parmi les travail-leurs, sera par sa retraite, d'après
la loi de décroissance du fermage, égale à 0,09. Ce
qui nous conduit à cette dernière formule : Le maximum
de revenu d'un propriétaire est égal à la racine carrée
du produit de 1 travailleur (ce produit étant exprimé
par un nombre convenu) ; la diminution que souffre ce revenu, si le
propriétaire est oisif, est égale à une fraction qui
attrait pour numérateur l'unité, et pour dénominateur
le nombre qui servirait a exprimer le produit.
Ainsi le maximum de revenu d'un propriétaire
oisif, ou travaillant pour son propre compte en dehors de la société,
évalué à 10 p. 100 sur une production moyenne de 1
000 F. par travailleur, sera de 90 F. Si donc la France compte 1 million
de propriétaires jouissant, l'un portant l'autre, de 1 000 francs
de revenu, et les consommant improductivement, au lieu de 1 milliard qu'ils
se font payer chaque année, il ne leur est du, selon toute la rigueur
du droit et le calcul le plus exact, que 90 millions.
C'est quelque chose qu'une réduction de
910 millions sur les charges qui accablent principalement la classe travailleuse
; cependant nous ne sommes pas à fin de comptes, et le travailleur
ne connaît pas encore toute l'étendue de ses droits.
Qu'est-ce que le droit d'aubaine, réduit,
comme nous venons de le faire, à sa juste mesure dans le propriétaire
oisif ? une reconnaissance du droit d'occupation. Mais le droit d'occupation
étant égal pour tous, tout homme sera, au même titre,
propriétaire ; tout homme aura droit à un revenu égal
à une fraction de son produit. Si donc le travailleur est obligé
par le droit de propriété de payer une rente au propriétaire,
le propriétaire est obligé, par le même droit, de payer
la même rente au travailleur ; et, puisque leurs droits se balancent,
la différence entre eux est zéro.
Scolie. Si
le fermage ne peut être légalement qu'une fraction du produit
présumé du propriétaire, quelle que soit l'étendue
et l'importance de la propriété, la même chose a lieu
pour un grand nombre de petits propriétaires séparés
: car, bien qu'un seul homme puisse exploiter séparément
chacune d'elles, le même homme ne peut les exploiter simultanément
toutes.
Résumons
: le droit d'aubaine, qui ne peut exister que dans des limites très
restreintes, marquées par les lois de la production, s'annihile
par le droit d'occupation ; or, sans le droit d'aubaine, il n'y a pas de
propriété donc la propriété est impossible.
QUATRIÈME PROPOSITION.
- La propriété est impossible, parce qu'elle est homicide.
Si le droit d'aubaine pouvait s'assujettir
aux lois de la raison et de la justice, il se réduirait à
une indemnité ou reconnaissance dont le maximum ne dépasserait
jamais pour un seul travailleur, une certaine fraction de ce qu'il est
capable de produire ; nous venons de le démontrer. Mais pourquoi
le droit d'aubaine, ne craignons pas de le nommer par son nom, le droit
du vol, se laisserait-il gouverner par la raison, avec laquelle il n'a
rien de commun ? Le propriétaire ne se contente pas de l'aubaine
telle que le bon sens et la nature des choses la lui assignent : il se
la fait payer dix fois, cent fois, mille fois, un million de fois. Seul,
il ne tirerait de sa chose que 1 de produit, et il exige que la société
qu'il n'a point faite lui paye, non plus un droit proportionnel à
la puissance productive de lui propriétaire, mais un impôt
par tête ; il taxe ses frères selon leur force, leur nombre
et leur industrie. Un fils naît au laboureur : Bon, dit le propriétaire,
c'est une aubaine de plus. Comment s'est effectuée cette métamorphose
du fermage en capitation ? comment nos jurisconsultes et nos théologiens,
ces docteurs si retors, n'ont-ils pas réprimé cette extension
du droit d'aubaine ?
Le propriétaire calculant, d'après
sa capacité productive, combien il faut de travailleurs pour occuper
sa propriété, la partage en autant de portions, et dit :
Chacun me payera l'aubaine. Pour multiplier son revenu, il lui suffit donc
de diviser sa propriété. Au lieu d'évaluer l'intérêt
qui lui est dû sur son travail à lui, il l'évalue sur
son capital ; et par cette substitution la même propriété
qui dans les mains du maître ne peut jamais produire qu'un, vaut
à ce maître comme dix, cent, mille, million. Dès lors,
il n'a plus qu'à se tenir prêt à enregistrer les noms
des travailleurs qui lui arrivent ; sa tâche se réduit à
délivrer des permissions et des quittances.
Non content encore d'un service si commode, le
propriétaire n'entend point supporter le déficit qui résulte
de son inaction : il se rejette sur le producteur, dont il exige toujours
la même rétribution. Le fermage d'une terre une fois élevé
à sa plus haute puissance, le propriétaire n'en rabat jamais
; la cherté des subsistances, la rareté des bras, les inconvénients
des saisons, la mortalité même, ne le regardent point : pourquoi
souffrirait-il du malheur des temps puisqu'il ne travaille pas ?
Ici commence une nouvelle série de phénomènes.
Say, qui raisonne à merveille toutes les
fois qu'il attaque l'impôt, mais qui ne veut jamais comprendre que
le propriétaire exerce, à l'égard du fermier, le même
acte de spoliation que le percepteur, dit, dans sa seconde à Malthus
:
« Si le collecteur d'impôts,
ses commettants, etc., consomment un sixième des produits, ils obligent
par là les producteurs à se nourrir, à se vêtir
enfin avec les cinq sixièmes de ce qu'ils produisent. - On en convient,
mais en même temps on dit qu'il est possible à chacun de vivre
avec les cinq sixièmes de ce qu'il produit. J'en conviendrai moi-même,
si l'on veut ; mais je demanderai à mon tour si l'on croit que le
producteur vécût aussi bien, au cas que l'on vînt à
lui demander au lieu d'un sixième, deux sixièmes, ou le tiers
de sa production ? - Non, mais il vivrait encore. -Alors, je demanderai
s'il vivrait encore au cas qu'on lui en ravit les deux tiers... puis les
trois quarts ? Mais je m'aperçois qu'on ne répond plus rien.
»
Si le patron des économistes français
avait été moins aveuglé par ses préjugés
de propriété, il aurait vu que tel est précisément
l'effet produit par le fermage.
Soit une famille de paysans composée de
six personnes, le père, la mère et quatre enfants, vivants
à la campagne d'un petit patrimoine qu'ils exploitent. Je suppose
qu'en travaillant bien, ils parviennent à nouer, comme on dit, les
deux bouts ; qu'eux logés, chauffés, vêtus et nourris,
ils ne fassent point de dettes, mais aussi point d'économies. Bon
an, mal an, ils vivent : si l'année est heureuse, le père
boit un peu plus de vin, les filles s'achètent une robe, les garçons
un chapeau ; on mange un peu de froment, quelquefois de la viande. Je dis
que ces gens là s'enfoncent et se ruinent.
Car, d'après le troisième corollaire
de notre axiome, ils se doivent à eux-mêmes un intérêt
pour le capital dont ils sont propriétaires : n'évaluant
ce capital qu'à 8 000 F., à 2,5 pour cent, c'est 200 F. d'intérêts
à payer chaque année. Si donc ces 200 F., au lieu d'être
prélevés sur le produit brut pour rentrer dans l'épargne
et s'y capitaliser, passent dans la consommation, il y a déficit
annuel de 200 F. sur l'actif du ménage, tellement qu'au bout de
quarante ans, ces bonnes gens, qui ne se doutent de rien, ont mangé
leur avoir et se sont fait banqueroute. Ce résultat paraît
bouffon : c'est une triste réalité.
La conscription arrive... Qu'est-ce que la conscription
? Un acte de propriété exercé à l'improviste
par le gouvernement sur les familles, une spoliation d'hommes et d'argent.
Les paysans n'aiment point à laisser partir leurs fils ; en cela
je trouve qu'ils n'ont point de tort. Il est difficile qu'un homme de vingt
ans gagne au séjour des casernes ; quand il ne s'y corrompt pas,
il s'y déteste. Jugez en général de la moralité
du soldat par la haine qu'il porte à l'uniforme : malheureux ou
mauvais sujet, c'est la condition du Français sous les drapeaux.
Cela ne devrait pas être, mais cela est. Interrogez cent mille hommes,
et soyez sûr que pas un ne me démentira.
Notre paysan pour racheter ses deux conscrits
débourse 4 000 F. qu'il emprunte : à 5 p. 100, voilà
les 200 F. dont nous parlions tout à l'heure. Si jusqu'à
ce moment la production de la famille, régulièrement balancée
par sa consommation, a été de 1 200 F., soit 200 par personne,
il faudra pour servir cet intérêt, ou que les six travailleurs
produisent comme sept, ou qu'ils ne consomment que comme cinq. Retrancher
sur la consommation ne se peut ; comment retrancher du nécessaire
? Produire davantage est impossible ; on ne saurait travailler ni mieux
ni plus. Essayera-t-on d'un parti mitoyen, de consommer comme cinq et demi
en produisant comme six et demi ? On éprouvera bientôt qu'avec
l'estomac il n'est pas de composition ; qu'au-dessous d'un certain degré
d'abstinence il est impossible de descendre ; que ce qui peut être
retranché du strict nécessaire sans exposer la santé
est peu de chose ; et, quant au surcroît de produit, vienne une gelée,
une sécheresse, une épizootie, et tout l'espoir du laboureur
est anéanti. Bref, la rente ne sera payée, les intérêts
s'accumuleront, la petite métairie sera saisie, et l'ancien possesseur
chassé.
Ainsi une famille qui vécut heureuse tant
qu'elle n'exerça pas le droit de propriété, tombe
dans la misère aussitôt que l'exercice de ce droit devient
un besoin. La propriété, pour être satisfaite, exigerait
que le colon eût la double puissance d'étendre le sol et de
le féconder par la parole. Simple possesseur de la terre, l'homme
y trouve de quoi subsister; prétend-il au droit du propriétaire,
elle ne lui suffit plus. Ne pouvant produire que ce qu'il consomme, le
fruit qu'il recueille de son labeur est la récompense de sa peine
: il n'y a rien pour l'instrument.
Payer ce qu'il ne peut produire, telle est la
condition du fermier après que le propriétaire s'est retiré
de la production sociale pour exploiter le travailleur par de nouvelles
pratiques.
Revenons maintenant à notre première
hypothèse.
Les neuf cents travailleurs, sûrs d'avoir
autant produit que par le passé, sont tout surpris, après
avoir acquitté leur fermage, de se trouver plus pauvres d'un dixième
que l'année d'auparavant. En effet, ce dixième étant
produit et payé par le propriétaire travailleur, qui participait
alors à la production et aux charges publiques, maintenant ce même
dixième n'a pas été produit et il a été
payé ; il doit donc se trouver en moins sur la consommation du producteur.
Pour combler cet incompréhensible déficit, le travailleur
emprunte, avec pleine certitude de rendre, certitude qui se réduit
pour l'année suivante à un nouvel emprunt augmenté
des intérêts du premier. À qui emprunte-t-il ? au propriétaire.
Le propriétaire prête au travailleur ce qu'il en a reçu
de trop ; et ce trop perçu, qu'il devrait rendre, lui profite à
nouveau sous la forme de prêt à intérêt. Alors
les dettes s'accroissent indéfiniment, le propriétaire se
lasse de faire des avances à un producteur qui ne rend jamais, et
celui-ci, toujours volé et toujours empruntant ce qu'on lui vole,
finit par une banqueroute de tout le bien qu'on lui a pris.
Supposons qu'alors le propriétaire qui,
pour jouir de ses revenus, a besoin du fermier, le tienne quitte : il aura
fait un acte de haute bienfaisance pour lequel M. le curé le recommandera
dans son prône ; tandis que le pauvre fermier, confus de cette inépuisable
charité, instruit par son catéchisme à prier pour
ses bienfaiteurs, se promettra de redoubler de courage et de privations
afin de s'acquitter envers un si digne maître.
Cette fois il prend ses mesures ; il hausse le
prix des grains. L'industriel en a fait autant pour ses produits ; la réaction
a lieu et, après quelques oscillations, le fermage, que le paysan
a cru faire supporter à l'industriel, se trouve à peu près
équilibré. Si bien, que tandis qu'il s'applaudit de son succès,
il se trouve encore appauvri, mais dans une proportion un peu moindre qu'auparavant.
Car, la hausse ayant été générale, le propriétaire
est atteint ; en sorte que les travailleurs, au lieu d'être plus
pauvres d'un dixième, ne le sont plus que de neuf dixièmes.
Mais c'est toujours une dette pour laquelle il faudra emprunter, payer
des intérêts, épargner et jeûner. Jeûne
pour les neuf centièmes qu'on ne devrait pas Payer et qu'on paye
; jeûne pour l'amortissement des dettes ; jeûne pour leurs
intérêts : que la récolte manque, et le jeûne
ira jusqu'à l'inanition. On dit : il faut travailler davantage.
Mais d'abord l'excès de travail tue aussi bien que le jeûne
; qu'arrivera-t-il s'ils se réunissent ? - Il faut travailler
davantage ; cela signifie apparemment qu'il faut produire davantage.
A quelles conditions s'opère la production ? Par l'action combinée
du travail, des capitaux et du sol. Pour le travail, le fermier se charge
de le fournir ; mais les capitaux ne se forment que par l'épargne
: or, si le fermier pouvait amasser quelque chose, il acquitterait ses
dettes. Admettons enfin que les capitaux ne lui manquent pas : de quoi
lui serviront-ils, si l'étendue de la terre qu'il cultive reste
toujours la même ? C'est le sol qu'il faut multiplier.
Dira-t-on enfin qu'il faut travailler mieux et
plus fructueusement ? Mais le fermage a été calculé
sur une moyenne de production qui ne peut être dépassée
: s'il en était autrement, le propriétaire augmenterait le
fermage. N'est-ce pas ainsi que les grands propriétaires de terres
ont successivement augmenté le prix de leurs baux, à mesure
que l'accroissement de population et le développement de l'industrie
leur ont appris ce que la société pouvait tirer de leurs
propriétés ? Le propriétaire reste étranger
à l'action sociale : mais, comme le vautour, les yeux fixés
sur sa proie, il se tient prêt à fondre sur elle et à
la dévorer.
Les faits que nous avons observés sur une
société de mille personnes se reproduisent en grand dans
chaque nation et dans l'humanité tout entière, mais avec
des variations infinies et des caractères multipliés, qu'il
n'est pas de mon dessein de décrire.
En somme, la propriété, après
avoir dépouillé le travailleur par l'usure, l'assassine lentement
par l'exténuation ; or, sans la spoliation et l'assassinat, la propriété
n'est rien ; avec la spoliation et l'assassinat, elle périt bientôt
faute de soutien : donc elle est impossible.
CINQUIÈME PROPOSITION.
- La propriété est impossible, parce qu'avec elle la société
se dévore
Quand l'âne est trop chargé,
il s'abat ; l'homme avance toujours. Cet indomptable courage, bien connu
du propriétaire, fonde l'espoir de sa spéculation. Le travailleur
libre produit 10 ; pour moi, pense le propriétaire, il produira
12.
En effet, avant de consentir à la confiscation
de son champ, avant de dire adieu au toit paternel, le paysan dont nous
avons raconté l'histoire tente un effort désespéré
; il prend à ferme de nouvelles terres. Il sèmera un tiers
de plus, et, la moitié de ce nouveau produit étant pour lui,
il récoltera un sixième en sus et il payera sa rente. Que
de maux ! Pour ajouter un sixième à sa production, il faut
que le laboureur ajoute, non pas un sixième, mais deux sixièmes
à son travail. C'est à ce prix qu'il moissonne et qu'il paye
un fermage que devant Dieu il ne doit pas.
Ce que fait le fermier, l'industriel l'essaye
à son tour : celui-là multiplie ses labours et dépossède
ses voisins ; celui-ci abaisse le prix de sa marchandise, s'efforce d'accaparer
la fabrication et la vente, d'écraser ses concurrents. Pour assouvir
la propriété, il faut d'abord que le travailleur produise
au-delà de ses besoins ; puis, il faut qu'il produise au-delà
de ses forces ; car, par l'émigration des travailleurs devenus propriétaires,
l'un est toujours la conséquence de l'autre. Mais pour produire
au-delà de ses forces et de ses besoins, il faut s'emparer de la
production d'autrui, et par conséquent diminuer le nombre des producteurs
: ainsi le propriétaire, après avoir fait baisser la production
en se mettant à l'écart, la fait baisser encore en fomentant
l'accaparement du travail. Comptons.
Le déficit éprouvé par le
travailleur, après le payement de la rente ayant été,
comme nous l'avons reconnu, d'un dixième, cette quantité
sera celle dont il cherchera à augmenter sa production. Pour cela,
il ne voit d'autre moyen que d'accroître sa tâche : c'est aussi
ce qu'il fait. Le mécontentement des propriétaires qui n'ont
pu se faire intégralement payer, les offres avantageuses et les
promesses que leur font d'autres fermiers, qu'ils supposent plus diligents,
plus laborieux, plus sûrs : les tripotages secrets et les intrigues,
tout cela détermine un mouvement dans la répartition des
travaux et l'élimination d'un certain nombre de producteurs. Sur
900, 90 seront expulsés, afin d'ajouter un dixième à
la production des autres. Mais le produit total en sera-t-il augmenté
? Pas le moins du monde : il y aura 810 travailleurs produisant comme 900,
tandis que c'est comme 1 000 qu'ils devraient produire. Or, le fermage
ayant été établi en raison du capital territorial,
non en raison du travail, et ne diminuant pas, les dettes continuent comme
par le passé, avec un surcroît de fatigue. Voilà donc
une société qui se décime, et se décime encore
: elle s'annihilerait si les faillites, les banqueroutes, les catastrophes
politiques et économiques ne venaient périodiquement rétablir
l'équilibre et distraire l'attention des véritables causes
de la gêne universelle.
Après l'accaparement des capitaux et des
terres viennent les procédés économiques, dont le
résultat est encore de mettre un certain nombre de travailleurs
hors de la production. L'intérêt suivant partout le fermier
et l'entrepreneur, ils se disent, chacun de son côté : J'aurais
de quoi payer mon fermage et mes intérêts, si je payais moins
de main-d'oeuvre. Alors ces inventions admirables, destinées à
rendre le travail facile et prompt, deviennent autant de machines infernales
qui tuent les travailleurs par milliers.
« Il y a quelques années,
la comtesse de Strafford expulsa 15 000 individus de ses terres, qu'ils
faisaient valoir comme fermiers. Cet acte d'administration privée
fut renouvelé en 1820 par un autre grand propriétaire écossais,
à l'égard de 600 familles de fermiers. » (TISSOT, Du
Suicide et de la Révolte)
L'auteur que je cite, et qui a écrit des pages
éloquentes sur l'esprit de révolte qui agite les sociétés
modernes, ne dit pas s'il aurait désapprouvé une révolte
de la part de ces proscrits. Pour moi, je déclare hautement qu'elle
eut été à mes yeux le premier des droits et le plus
saint des devoirs ; et tout ce que je souhaite aujourd'hui, c'est que ma
profession de foi soit entendue.
La société se dévore : 1°
par la suppression violente et périodique des travailleurs ; nous
venons de le voir et nous le verrons encore ; 2° par la retenue que
la propriété exerce sur la consommation du producteur. Ces
deux modes de suicide sont d'abord simultanés ; mais bientôt
le premier reçoit une nouvelle activité du second, la famine
se joignant à l'usure pour rendre le travail tout à la fois
plus nécessaire et plus rare.
D'après les principes du commerce et de
l'économie politique, pour qu'une entreprise industrielle soit bonne,
il faut que son produit soit égal : 1° à l'intérêt
du capital ; 2° à l'entretien de ce capital ; 3° à
la somme des salaires de tous les ouvriers et entrepreneurs ; de plus,
il faut autant que possible qu'il y ait un bénéfice quelconque
de réalisé.
Admirons le génie fiscal et rapace de la
propriété : autant l'aubaine prend de noms différents,
autant de fois le propriétaire prétend la recevoir : 1°
sous forme d'intérêt ; 2° sous celle de bénéfices.
Car, dit-il, l'intérêt des capitaux fait partie des avances
de fabrication. Si l'on a mis 100 000 F. dans une manufacture, et que,
dépenses prélevées, on recueille 5 000 F. dans l'année,
on n'a pas de profit, on a seulement l'intérêt du capital.
Or, le propriétaire n'est pas homme à travailler pour rien
: semblable au lion de la fable, il se fait payer chacun de ses titres,
de manière qu'après qu'il est servi, il ne reste rien pour
les associés.
Ego primain tollo, nominor quia
leo : Secundam quia sumfortis tribuetis mihi : Tum quia plus valeo, me
sequetur tertia : Malo adficietur, si quis quartam tetigerit.
Je ne connais rien de plus joli que cette fable.
Je suis entrepreneur, je prends la première
part: Je suis travailleur, je prends la seconde : Je suis capitaliste,
je prends la troisième : Je suis propriétaire, je prends
tout.
En quatre vers, Phèdre a résumé
toutes les formes de la propriété.
Je dis que cet intérêt, à
plus forte raison ce profit, est impossible.
Que sont les travailleurs les uns par rapport
aux autres ? Des membres divers d'une grande société industrielle,
chargés, chacun en particulier, d'une certaine partie de la production
générale,
d'après le principe de la division du travail et des fonctions.
Supposons d'abord que cette société se réduise aux
trois individus suivants : un éleveur de bétail, un tanneur,
un cordonnier. L'industrie sociale consiste à faire des souliers.
Si je demandais quelle doit être la part de chaque producteur dans
le produit de la société, le premier écolier venu
me répondrait par une règle de commerce ou de compagnie que
cette part est égale au tiers du produit. Mais il ne s'agit pas
ici de balancer les droits de travailleurs conventionnellement associés
: il faut prouver qu'associés ou non, nos trois industriels sont
forcés d'agir comme s'ils l'étaient ; que, bon gré
mal gré qu'ils en aient, la force des choses, la nécessité
mathématique les associe.
Trois opérations sont nécessaires
pour produire des souliers : l'éducation du bétail, la préparation
des cuirs, la taille et la couture. Si le cuir, sortant de l'étable
du fermier, vaut 1, il vaut 2 en sortant de la fosse du tanneur, 3 en sortant
de la boutique du cordonnier. Chaque travailleur a produit un degré
d'utilité ; de sorte qu'en additionnant tous les degrés d'utilité
produite, on a la valeur de la chose. Pour avoir une quantité quelconque
de cette chose, il faut donc que chaque producteur paye, d'abord son propre
travail, secondement le travail des autres producteurs. Ainsi, pour avoir
10 de cuir en souliers, le fermier donnera 30 de cuir cru, et le tanneur
20 de cuir tanné. Car 10 de cuir en souliers valent 30 de cuir cru,
par les deux opérations successives qui ont eu lieu, comme 20 de
cuir tanné valent aussi 30 de cuir cru par le travail du tanneur.
Mais que le cordonnier, exige 33 du premier et 22 du second pour 10 de
sa marchandise, l'échange n'aura pas lieu ; car il s'ensuivrait
que le fermier et le tanneur, après avoir payé 10 le travail
du cordonnier, devraient racheter pour 11 ce qu'ils auraient eux-mêmes
donné pour 10 ; ce qui est impossible.
Eh bien ! c'est pourtant là ce qui arrive
toutes les fois qu'un bénéfice quelconque est réalisé
par un industriel, que ce bénéfice se nomme rente, fermage,
intérêt ou profit. Dans la petite société dont
nous parlons, si le cordonnier, pour se procurer les outils de son métier,
acheter les premières fournitures de cuir et vivre quelque temps
avant la rentrée de ses fonds, emprunte de l'argent à intérêt,
il est clair que pour payer l'intérêt de cet argent il sera
forcé de bénéficier sur le tanneur et le fermier ;
mais comme ce bénéfice est impossible sans fraude, l'intérêt
retombera sur le malheureux cordonnier et le dévorera lui-même.
J'ai pris pour exemple un cas imaginaire et d'une
simplicité hors nature : il n'y a pas de société humaine
réduite à trois fonctions. La société la moins
civilisée suppose déjà des industries nombreuses ;
aujourd'hui le nombre des fonctions industrielles (J'entends par fonction
industrielle toute fonction utile) s'élève peut-être
à plus de mille. Mais quel que soit le nombre de fonctionnaires,
la loi économique reste la même : Pour que le producteur
vive, il faut que son salaire puisse racheter son produit.
Les économistes ne peuvent ignorer ce principe
rudimentaire de leur prétendue science ; pourquoi donc s'obstinent-ils
à soutenir et la propriété, et l'inégalité
des salaires, et la légitimité de l'usure, et l'honnêteté
du gain, toutes choses qui contredisent la loi économique et rendent
impossibles les transactions ? Un entrepreneur achète pour 100 000
francs de matières premières ; il paye 50 000 francs de salaires
et de main d'oeuvre, et puis il veut retirer 200 000 francs du produit,
c'est-à-dire qu'il veut bénéficier et sur la matière
et sur le service de ses ouvriers ; mais si le fournisseur de matières
premières et les travailleurs ne peuvent, avec leurs salaires réunis,
racheter ce qu'ils ont produit pour l'entrepreneur, comment peuvent-ils
vivre ? Je vais développer ma question ; les détails deviennent
ici nécessaires.
Si l'ouvrier reçoit pour son travail une
moyenne de 3 francs par jour, pour que le bourgeois qui l'occupe gagne,
en sus de ses propres appointements, quelque chose, ne fût-ce que
l'intérêt de son matériel, il faut qu'en revendant,
sous forme de marchandise, la journée de son ouvrier, il en tire
plus de 3 francs. L'ouvrier ne peut donc pas racheter ce qu'il produit
au compte du maître. Il en est ainsi de tous les corps d'état
sans exception : le tailleur, le chapelier, l'ébéniste, le
forgeron, le tanneur, le maçon, le bijoutier, l'imprimeur, le commis,
etc., etc., jusqu'au laboureur et au vigneron, ne peuvent racheter leurs
produits, puisque, produisant pour un maître qui, sous une forme
ou sous une autre, bénéficie, il leur faudrait payer leur
propre travail plus cher qu'on ne leur en donne.
En France, 20 millions de travailleurs, répandus
dans toutes les branches de la science, de l'art et de l'industrie, produisent
toutes les choses utiles à la vie de l'homme ; la somme de leurs
journées égale, chaque année, par hypothèse,
20 milliards ; mais, à cause du droit de propriété
et de la multitude des aubaines, primes, dîmes, intérêts,
pots-de-vin, profits, fermages, loyers, rentes, bénéfices
de toute nature et de toute couleur, les produits sont estimés par
les propriétaires et patrons 25 milliards : qu'est-ce que cela veut
dire ? que les travailleurs, qui sont obligés de racheter ces mêmes
produits pour vivre, doivent payer 5 ce qu'ils ont produit 4, ou jeûner
de cinq jours l'un.
S'il y a un économiste en France capable
de démontrer la fausseté de ce calcul, je le somme de se
faire connaître, et je prends l'engagement de rétracter tout
ce qu'à tort et méchamment j'aurai avancé contre la
propriété.
Voyons maintenant les conséquences de ce
bénéfice.
Si, dans toutes les professions, le salaire de
l'ouvrier était le même, le déficit occasionné
par le prélèvement du propriétaire se ferait sentir
également partout ; mais aussi la cause du mal serait tellement
évidente qu'elle eût été dès longtemps
aperçue et réprimée. Mais, comme entre les salaires,
depuis celui de balayeur jusqu'à celui de ministre, il règne
la même inégalité qu'entre les propriétés,
il se fait un ricochet de spoliation du plus fort au plus faible, si bien
que le travailleur éprouvant d'autant plus de privations qu'il est
placé plus bas dans l'échelle sociale, la dernière
classe du peuple est littéralement mise à nu et mangée
vive par les autres.
Le peuple des travailleurs ne peut acheter ni
les étoffes qu'il tisse, ni les meubles qu'il fabrique, ni les métaux
qu'il forge, ni les pierreries qu'il taille, ni les estampes qu'il grave
; il ne peut se procurer ni le blé qu'il sème, ni le vin
qu'il fait croître, ni la chair des animaux qu'il élève
; il ne lui est pas permis d'habiter les maisons qu'il a bâties,
d'assister aux spectacles qu'il défraye, de goûter le repos
que son corps réclame : et pourquoi ? Parce que pour jouir de tout
cela il faudrait l'acheter au prix coûtant, et que le droit d'aubaine
ne le permet pas. Sur l'enseigne de ces magasins somptueux que son indigence
admire, le travailleur lit en gros caractères : C'EST TON OUVRAGE,
ET TU N'EN AURAS PAS : Sic vos non vobis !
Tout chef de manufacture qui fait travailler 1
000 ouvriers et qui gagne sur chacun un sou par jour, est un homme qui
prépare la détresse de 1 000 ouvriers ; tout bénéficiaire
a juré le pacte de famine. Mais le peuple n'a pas même ce
travail à l'aide duquel la propriété l'affame ; et
pourquoi ? Parce que l'insuffisance du salaire force les ouvriers à
l'accaparement du travail, et qu'avant d'être décimés
par la disette, ils se déciment entre eux par la concurrence. Ne
nous lassons point de poursuivre cette vérité.
Si le salaire de l'ouvrier ne peut acheter son
produit, il s'ensuit que le produit n'est pas fait pour le producteur.
A qui donc est-il réservé ? Au consommateur plus riche, c'est-à-dire
à une fraction seulement de la société. Mais quand
toute la société travaille, elle produit pour toute la société,
si donc une partie seulement de la société consomme, il faut
que tôt ou tard une partie de la société se repose.
Or, se reposer, c'est périr, tant pour le travailleur que pour le
propriétaire : vous ne sortirez jamais de là.
Le plus désolant spectacle qui se puisse
imaginer, c'est de voir les producteurs se roidir et lutter contre cette
nécessité mathématique, contre cette puissance des
nombres, que leurs préoccupations les empêchent d'apercevoir.
Si 100 000 ouvriers imprimeurs peuvent fournir
à la consommation littéraire de 34 millions d'hommes, et
que le prix des livres ne soit accessible qu'au tiers des consommateurs,
il est évident que ces 100 000 ouvriers produiront trois fois autant
que les libraires peuvent vendre. Pour que la production des premiers ne
dépasse jamais les besoins de la consommation, il faut, ou qu'ils
chôment deux jours sur trois, ou qu'ils se relèvent par tiers
chaque semaine, chaque mois ou chaque trimestre, c'est-à-dire que
pendant les deux tiers de leur vie ils ne vivent pas. Mais l'industrie,
sous l'influence propriétaire, ne procède pas avec cette
régularité : il est de son essence de produire beaucoup en
peu de temps, parce que plus la masse des produits est grande, plus l'exécution
est rapide plus aussi le prix de revient pour chaque exemplaire diminue.
Au premier signe d'épuisement, les ateliers se remplissent, tout
le monde se met à l'oeuvre ; alors le commerce est prospère,
et gouvernants et gouvernés s'applaudissent. Mais plus on déploie
d'activité, plus on se prépare de fériation ; plus
on rit, plus on pleurera. Sous le régime de propriété,
les fleurs de l'industrie ne servent à tresser que des couronnes
funéraires : l'ouvrier qui travaille creuse son tombeau.
Quand l'atelier chôme, l'intérêt
du capital court : le maître producteur cherche donc naturellement
à entretenir sa production en diminuant ses frais. Alors viennent
les diminutions de salaires, l'introduction des machines, l'irruption des
enfants et des femmes dans les métiers d'hommes, la dépréciation
de la main d'oeuvre, la mauvaise fabrication. On produit encore, parce
que l'abaissement des frais de production permet d'étendre la sphère
du débit ; mais on ne produit pas longtemps, parce que la modicité
du prix de revient étant basée sur la quantité et
la célérité de la production, la puissance productive
tend plus que jamais à dépasser la consommation. C'est quand
la production s'arrête devant des travailleurs dont le salaire suffit
à peine à la subsistance de la journée, que les conséquences
du principe de propriété deviennent affreuses : là,
point d'économie, point d'épargne, point de petit capital
accumulé qui puisse faire vivre un jour de plus. Aujourd'hui, l'atelier
est fermé ; demain, c'est le jeûne sur la place publique ;
après demain, ce sera mort à l'hôpital ou repas dans
la prison.
De nouveaux accidents viennent compliquer cette
épouvantable situation. Par suite de l'encombrement des marchandises
et de l'extrême diminution des prix, l'entrepreneur se trouve bientôt
dans l'impossibilité de servir les intérêts des capitaux
qu'il exploite ; alors les actionnaires effrayés s'empressent de
retirer leurs fonds, la production est suspendue, le travail s'arrête.
Puis on s'étonne que les capitaux désertent le commerce pour
se précipiter à la Bourse ; et j'entendais un jour M. Blanqui
déplorer amèrement l'ignorance et la déraison des
capitalistes. La cause de ce mouvement des capitaux est bien simple ; mais
par cela même un économiste ne pouvait l'apercevoir, ou plutôt
ne devait pas la dire : cette cause est tout entière dans la concurrence.
J'appelle concurrence non pas seulement la rivalité
de deux industries de même espèce, mais l'effort général
et simultané que font toutes les industries pour se primer l'une
l'autre. Cet effort est tel aujourd'hui, que le prix des marchandises peut
à peine couvrir les frais de fabrication et de vente ; en sorte
que les salaires de tous les travailleurs étant prélevés,
il ne reste plus rien, pas même l'intérêt, pour les
capitalistes.
La cause première des stagnations commerciales
et industrielles est donc l'intérêt des capitaux, cet intérêt
que toute l'antiquité s'est accordée à flétrir
sous le nom d'usure, lorsqu'il sert à payer le prix de l'argent,
mais que l'on n'a jamais osé condamner sous les dénominations
de loyer, fermage ou bénéfice : comme si l'espèce
des choses prêtées pouvait jamais légitimer le prix
du prêt, le vol.
Telle est l'aubaine perçue par le capitaliste,
telle sera la fréquence et l'intensité des crises commerciales
: la première étant donnée, on peut toujours déterminer
les deux autres, et réciproquement. Voulez-vous connaître
le régulateur d'une société ? informez-vous de la
masse des capitaux actifs, c'est-à-dire portant intérêt,
et du taux légal de cet intérêt. Le cours des événements
ne sera plus qu'une série de culbutes, dont le nombre et le fracas
seront en raison de l'action des capitaux.
En 1839, le nombre des faillites, pour la seule
place de Paris, a été de 1 064 ; cette proportion s'est soutenue
dans les premiers mois de 1840, et, au moment où j'écris
ces lignes, la crise ne paraît pas arrivée à son terme.
On affirme, en outre, que le nombre des maisons qui se liquident est de
beaucoup plus considérable que celui des maisons dont les faillites
sont déclarées : qu'on juge, d'après ce cataclysme,
de la force d'aspiration de la trombe.
La décimation de la société
est tantôt insensible et permanente, tantôt périodique
et brusque : cela dépend des diverses manières dont agit
la propriété. Dans un pays de propriété morcelée
et de petite industrie, les droits et les prétentions de chacun
se faisant contrepoids, la puissance d'envahissement s'entre-détruit
: là, à vrai dire, la propriété n'existe pas,
puisque le droit d'aubaine est à peine exercé . La condition
des travailleurs, quant à la sécurité de la vie, est
à peu près la même que s'il y avait entre eux égalité
absolue ; ils sont privés de tous les avantages d'une franche et
entière association, mais leur existence n'est pas du moins menacée.
A part quelques victimes isolées du droit de propriété,
du malheur desquelles personne n'aperçoit la cause première,
la société paraît calme au sein de cette espèce
d'égalité : mais prenez garde, elle est en équilibre
sur le tranchant d'une épée ; au moindre choc, elle tombera
et sera frappée à mort.
D'ordinaire, le tourbillon de la propriété
se localise : d'une part, le fermage s'arrête à point fixe
; de l'autre, par l'effet des concurrences et de la surabondance de production,
le prix des marchandises industrielles n'augmente pas ; en sorte que la
condition du paysan reste la même et ne dépend plus guère
que des saisons. C'est donc sur l'industrie que porte principalement l'action
dévorante de la propriété. De là vient que
nous disons communément crises commerciales et non pas crises
agricoles, parce que, tandis que le fermier est lentement consumé
par le droit d'aubaine, l'industriel est englouti d'un seul trait ; de
là les fériations dans les manufactures, les démolitions
de fortunes, le blocus de la classe ouvrière, dont une partie va
régulièrement s'éteindre sur les grands chemins, dans
les hôpitaux, les prisons et les bagnes.
Résumons cette proposition :
La propriété vend au travailleur
le produit plus cher qu'elle ne le lui paye ; donc elle est impossible.
APPENDICE A LA CINQUIÈME PROPOSITION.
1. Certains réformateurs, et la plupart
même des publicistes qui, sans appartenir à aucune école,
s'occupent d'améliorer le sort de la classe la plus nombreuse et
la plus pauvre, comptent beaucoup aujourd'hui sur une meilleure organisation
du travail. Les disciples de Fourier surtout ne cessent de nous crier :
Au
phalanstère ! en même temps qu'ils se déchaînent
contre la sottise et le ridicule des autres sectes. Ils sont là
une demi-douzaine de génies incomparables qui ont deviné
que cinq et quatre font neuf, ôtez deux, reste neuf, et qui
pleurent sur l'aveuglement de la France, qui refuse de croire à
cette incroyable arithmétique [Fourier ayant à multiplier
un nombre entier par une fraction, ne manquait jamais, dit-on, de trouver
un produit beaucoup plus grand que le multiplicande. Il affirmait qu'en
harmonie le mercure serait solidité à une température
au-dessus de zéro ; c'est comme s'il eût dit que les harmoniens
feraient de la glace brûlante. Je demandais à un phalanstérien
de beaucoup d'esprit ce qu'il pensait de cette physique : Je ne sais,
me répond-il, mais je crois. Le même homme ne croyait
pas à la présence réelle.].
En effet, les fouriéristes s'annoncent,
d'une part, comme conservateurs de la propriété, du droit
d'aubaine, qu'ils ont ainsi formulé : À chacun selon son
capital, son travail et son talent ; d'autre part, ils veulent que
l'ouvrier parvienne à la jouissance de tous les biens de la société,
c'est-à-dire, en réduisant l'expression, à la jouissance
intégrale de son propre produit. N'est-ce pas comme s'ils disaient
à cet ouvrier : Travaille, tu auras 3 francs par jour ; tu vivras
avec 55 sous, tu donneras le reste au propriétaire, et tu auras
consommé 3 francs ?
Si ce discours n'est pas le résumé
le plus exact du système de Charles Fourier, je veux signer de mon
sang toutes les folies phalanstériennes.
A quoi sert de réformer l'industrie et
l'agriculture , à quoi sert de travailler, en un mot, si la propriété
est maintenue, si le travail ne peut jamais couvrir la dépense ?
Sans l'abolition de la propriété, l'organisation du travail
n'est qu'une déception de plus. Quand on quadruplerait la production,
ce qu'après tout je ne crois pas impossible, ce serait peine perdue
: si le surcroît de produit ne se consomme pas, il est de nulle valeur,
et le propriétaire le refuse pour intérêt ; s'il se
consomme, tous les inconvénients de la propriété reparaissent.
Il faut avouer que la théorie des attractions passionnelles se trouve
ici en défaut, et que, pour avoir voulu harmoniser la passion de
propriété, passion mauvaise, quoi qu'en dise Fourier, il
a jeté une poutre dans les roues de sa charrette.
L'absurdité de l'économie phalanstérienne
est si grossière que beaucoup de gens soupçonnent Fourier,
malgré toutes ses révérences aux propriétaires,
d'avoir été un adversaire caché de la propriété.
Cette opinion se peut soutenir par des raisons spécieuses ; toutefois
je ne saurais la partager. La part du charlatanisme serait trop grande
chez cet homme, et celle de la bonne foi trop petite. J'aime mieux croire
à l'ignorance, d'ailleurs avérée, de Fourier, qu'à
sa duplicité. Quant à ses disciples, avant qu'on puisse formuler
aucune opinion sur leur compte, il est nécessaire qu'ils déclarent
une bonne fois, catégoriquement, et sans restriction mentale, s'ils
entendent, oui ou non, conserver la propriété, et ce que
signifie leur fameuse devise : À chacun selon son capital, son
travail et son talent. 2. Mais observera quelque propriétaire
à demi converti, ne serait-il pas possible, en supprimant la banque,
les rentes, les fermages, les loyers, toutes les usures, la propriété
enfin, de répartir les produits en proportion des capacités
? C'était la pensée de Saint-Simon, ce fut celle de Fourier,
c'est le voeu de la conscience humaine, et l'on n'oserait décemment
faire vivre un ministre comme un paysan.
Ah ! Midas, que tes oreilles sont longues ! Quoi
! tu ne comprendras jamais que supériorité de traitement
et droit d'aubaine c'est la même chose ! Certes, ce ne fut pas la
moindre bévue de Saint-Simon, de Fourier et de leurs moutons, d'avoir
voulu cumuler, l'un l'inégalité et la communauté,
l'autre l'inégalité et la propriété : mais
toi, homme de calcul, homme d'économie, homme qui sais par coeur
tes tables de logarithmes, comment peux-tu si lourdement te méprendre
? ne te souvient-il plus que du point de vue de l'économie politique
le produit d'un homme, quelles que soient ses capacités individuelles,
ne vaut jamais que le travail d'un homme, et que le travail d'un homme
ne vaut aussi que la consommation d'un homme ? Tu me rappelles ce grand
faiseur de constitutions, ce pauvre Pinheiro-Ferreira, le Sieyès
du dix-neuvième siècle, qui, divisant une nation en douze
classes de citoyens, ou douze grades, comme tu voudras, assignait aux uns
100 000 francs de traitement, à d'autres 80 000 ; puis 25 000, 15
000, 10 000, etc., jusqu'à 1500 et 1000 francs, minimum des appointements
d'un citoyen. Pinheiro aimait les distinctions, et ne concevait pas plus
un Etat sans grands dignitaires, qu'une armée sans tambours-majors
; et comme il aimait aussi ou croyait aimer la liberté, l'égalité,
la fraternité, il faisait des biens et des maux de notre vieille
société un éclectisme dont il composait une constitution.
Admirable Pinheiro ! Liberté jusqu'à l'obéissance
passive, fraternité jusqu'à l'identité du langage,
égalité jusqu'au jury et à la guillotine, tel fut
son idéal de la république. Génie méconnu,
dont le siècle présent n'était pas digne, et que la
postérité vengera.
Écoute, propriétaire. En fait, l'inégalité
des facultés existe ; en droit, elle n'est point admise, elle ne
compte pour rien, elle ne se suppose pas.
Il suffit d'un Newton par siècle à
30 millions d'hommes ; le psychologue admire la rareté d'un si beau
génie, le législateur ne voit que la rareté de la
fonction. Or, la rareté de la fonction ne crée pas un privilège
au bénéfice du fonctionnaire, et cela pour plusieurs raisons,
toutes également péremptoires.
1° La rareté du génie n'a point
été, dans les intentions du Créateur, un motif pour
que la société fût à genoux devant l'homme doué
de facultés éminentes, mais un moyen providentiel pour que
chaque fonction fût remplie au plus grand avantage de tous.
2° Le talent est une création de la
société bien plus qu'un don de la nature ; c'est un capital
accumulé, dont celui qui le reçoit n'est que le dépositaire.
Sans la société, sans l'éducation qu'elle donne et
ses secours puissants, le plus beau naturel resterait, dans le genre même
qui doit faire sa gloire, au-dessous des plus médiocres capacités.
Plus vaste est le savoir d'un mortel, plus belle son imagination, plus
fécond son talent, plus coûteuse aussi son éducation
a été, plus brillants et plus nombreux furent ses devanciers
et ses modèles, plus grande est sa dette. Le laboureur produit au
sortir du berceau et jusqu'au bord de la tombe : les fruits de l'art et
de la science sont tardifs et rares, souvent l'arbre périt avant
qu'il mûrisse. La société, en cultivant le talent,
fait un sacrifice à l'espérance.
3° La mesure de comparaison des capacités
n'existe pas : l'inégalité des talents n'est même,
sous des conditions égales de développement, que la spécialité
des talents.
4° L'inégalité des traitements,
de même que le droit d'aubaine, est économiquement impossible.
Je suppose le cas le plus favorable, celui où tous les travailleurs
ont fourni leur maximum de production : pour que la répartition
des produits entre eux soit équitable, il faut que la part de chacun
soit égale au quotient de la production divisée par le nombre
des travailleurs. Cette opération faite, que reste-t-il pour parfaire
les traitements supérieurs ? absolument rien.
Dira-t-on qu'il faut lever une contribution sur
tous les travailleurs ? Mais alors leur consommation ne sera plus égale
à leur production, le salaire ne payera pas le service productif,
le travailleur ne pourra pas racheter son produit, et nous retomberons
dans toutes les misères de la propriété. Je ne parle
pas de l'injustice faite au travailleur dépouillé, des rivalités,
des ambitions excitées, des haines allumées : toutes ces
considérations peuvent avoir leur importance, mais ne vont pas droit
au fait.
D'une part, la tâche de chaque travailleur
étant courte et facile, et les moyens de la remplir avec succès
étant égaux, comment y aurait-il des grands et des petits
producteurs ? D'autre part, les fonctions étant toutes égales
entre elles, soit par l'équivalence réelle des talents et
des capacités, soit par la coopération sociale, comment un
fonctionnaire pourrait-il arguer de l'excellence de son génie pour
réclamer un salaire proportionnel ?
Mais, que dis-je ? dans l'égalité
les salaires sont toujours proportionnels aux facultés. Qu'est-ce
que le salaire en économie ? c'est ce qui compose la consommation
reproductive du travailleur. L'acte même par lequel le travailleur
produit est donc cette consommation, égale à sa production,
que l'on demande : quand l'astronome produit des observations, le poète
des vers, le savant des expériences, ils consomment des instruments,
des livres, des voyages, etc., etc. ; or, si la société fournit
à cette consommation, quelle autre proportionnalité d'honoraires
l'astronome, le savant, le poète, exigeraient-ils ? Concluons donc
que dans l'égalité et dans l'égalité seule,
l'adage de Saint-Simon, À chacun selon sa capacité, à
chaque capacité selon ses oeuvres, trouve sa pleine et entière
application.
3. La grande plaie, la plaie horrible et toujours
béante de la propriété, c'est qu'avec elle la population,
de quelque quantité qu'on la réduise, demeure toujours et
nécessairement surabondante. Dans tous les temps on s'est plaint
de l'excès de population ; dans tous les temps la propriété
s'est trouvée gênée de la présence du paupérisme,
sans s'apercevoir qu'elle seule en était cause : aussi rien n'est
plus curieux que la diversité des moyens qu'elle a imaginés
pour l'éteindre. L'atroce et l'absurde s'y disputent la palme.
L'exposition des enfants fut la pratique constante
de l'antiquité. L'extermination en gros et en détail des
esclaves, la guerre civile et étrangère, prêtèrent
aussi leur secours. A Rome, où la propriété était
forte et inexorable, ces trois moyens furent si longtemps et si efficacement
employés, qu'à la fin l'empire se trouva sans habitants.
Quand les Barbares arrivèrent, ils ne trouvèrent personne
: les campagnes n'étaient Plus cultivées ; l'herbe poussait
dans les rues des cités italiennes.
À la Chine, de temps immémorial,
c'est la famine qui est chargée du balayage des pauvres. Le riz
étant presque la subsistance du petit peuple, un accident fait-il
manquer la récolte, en quelques jours la faim tue les habitants
par myriades ; et le mandarin historiographe écrit dans les annales
de l'empire du milieu, qu'en telle année de tel empereur, une disette
emporta 2, 30, 60, 100 mille habitants. Puis on enterre les morts, on se
remet à faire des enfants, jusqu'à ce qu'une autre disette
ramène un Même résultat. Telle paraît avoir été
de tout temps l'économie confucéenne.
J'emprunte les détails suivants à
un économiste moderne :
« Dès le quatorzième
et le quinzième siècle, l'Angleterre est dévorée
par le paupérisme ; on porte des lois de sang contre les mendiants.
» (Cependant sa population n'était pas le quart de ce qu'elle
est aujourd'hui).
Édouard défend de faire l'aumône,
sous peine d'emprisonnement... Les ordonnances de 1547 et 1656 présentent
des dispositions analogues, en cas de récidive. - Élisabeth
ordonne que chaque paroisse nourrira ses pauvres. Mais qu'est-ce qu'un
pauvre ? Charles II décide qu'une résidence non contestée
de 40 jours constate l'établissement dans la commune ; mais on conteste,
et le nouvel arrivé est forcé de déguerpir. Jacques
Il modifie cette décision, modifiée de nouveau par Guillaume.
Au milieu des examens, des rapports, des modifications, le paupérisme
grandit, l'ouvrier languit et meurt.
La taxe des pauvres, en 1774, dépasse 40
millions de francs, 1783, 1784, 1785, ont coûté, année
commune, 53 millions ; 1813, plus de 187 millions 500 000 francs ; 1816,
250 millions ; en 1817, on la suppose de 317 millions.
En 1821, la masse des pauvres inscrits dans les
paroisses était évaluée à 4 millions, du tiers
au quart de la population.
France. En 1544, François Ier institue
une taxe d'aumône pour les pauvres, avec contrainte pour l'acquittement.
1566, 1586 rappellent le principe en l'appliquant à tout le royaume.
Sous Louis XIV, 40 000 pauvres infestaient la
capitale (autant, à proportion, qu'aujourd'hui). Des ordonnances
sévères furent rendues sur la mendicité. En 1740,
le Parlement de Paris reproduit pour son ressort la cotisation forcée.
La Constituante, effrayée de la grandeur
du mal et des difficultés du remède, ordonne le statu quo.
La Convention proclame comme dette nationale
l'assistance à la pauvreté. - Sa loi reste sans exécution.
Napoléon veut aussi remédier au
mal : la pensée de sa loi est la réclusion. Par là,
disait-il, je préserverai les riches de l'importunité
des mendiants et de l'image dégoûtante des infirmités
de la haute misère." Ô grand homme !
De ces faits, que je pourrais multiplier bien
davantage, il résulte deux choses : l'une que le paupérisme
est indépendant de la population, l'autre que tous les remèdes
essayés pour l'éteindre sont restés sans efficacité.
Le catholicisme fonda des hôpitaux, des
couvents, commanda l'aumône, c'est-à-dire encouragea la mendicité
: son génie, parlant par ses prêtres, n'alla pas plus loin.
Le pouvoir séculier des nations chrétiennes
ordonna tantôt des taxes sur les riches, tantôt l'expulsion
et l'incarcération des pauvres, c'est-à-dire d'un côté
la violation du droit de propriété, de l'autre la mort civile
et l'assassinat.
Les modernes économistes s'imaginant que
la cause du paupérisme gît tout entière dans la surabondance
de population, se sont attachés surtout à comprimer son essor.
Les uns veulent qu'on interdise le mariage au pauvre, de sorte qu'après
avoir déclamé contre le célibat religieux, on propose
un célibat forcé, qui nécessairement deviendra un
célibat libertin.
Les autres n'approuvent pas ce moyen, trop violent,
et qui ôte, disent-ils, au pauvre le seul plaisir qu'il connaisse
au monde. Ils voudraient seulement qu'on lui recommandât la prudence
: c'est l'opinion de MM. Malthus, Sismondi, Say, Droz, Duchâtel,
etc. Mais si l'on veut que le pauvre soit prudent, il faut que le
riche lui en donne l'exemple : pourquoi l'âge de se marier serait-il
fixé à 18 ans pour celui-ci et à 30 pour celui-là
?
Puis, il serait à propos de s'expliquer
catégoriquement sur cette prudence matrimoniale que l'on recommande
si instamment à l'ouvrier ; car ici la plus fâcheuse des équivoques
est à redouter, et je soupçonne les économistes de
ne s'être pas parfaitement entendus.
« Des ecclésiastiques
peu éclairés s'alarment lorsqu'on parle de porter la prudence
dans le mariage ; ils craignent qu'on ne s'élève contre l'ordre
divin, croissez et multipliez. Pour être conséquents,
ils devraient frapper d'anathème les célibataires. »
(J. DROZ, Économie politique).
M. Droz est trop honnête homme et trop peu
théologien pour avoir compris la cause des alarmes des casuistes,
et cette chaste ignorance est le plus beau témoignage de la pureté
de son coeur. La religion n'a jamais encouragé la précocité
des mariages, et l'espèce de prudence qu'elle blâme
est celle exprimée dans ce latin de Sanchez : An licet ob metum
liberorum semen extra vas ejicere ?
Destutt de Tracy paraît ne s'accommoder
ni de l'une ni de l'autre prudence ; il dit :
« J'avoue que je ne partage
pas plus le zèle des moralistes pour diminuer et gêner nos
plaisirs, que celui des politiques pour accroître notre fécondité
et accélérer notre multiplication. »
Son opinion est donc qu'on fasse l'amour et se marie
tant qu'on pourra. Mais les suites de l'amour et du mariage sont de faire
pulluler la misère ; notre philosophe ne s'en tourmente pas. Fidèle
au dogme de la nécessité du mal, c'est du mal qu'il attend
la solution de tous les problèmes. Aussi ajoute-t-il :
« La multiplication des hommes
continuant dans toutes les classes de la société, le superflu
des premières est successivement rejeté dans les classes
inférieures, et celui de la dernière est nécessairement
détruit par la misère. »
Cette philosophie compte peu de partisans avoués
; mais elle a sur toute autre l'avantage incontestable d'être démontrée
par la pratique. C'est aussi celle que la France a entendu professer naguère
à la Chambre des députés, lors de la discussion sur
la réforme électorale : Il y aura toujours des pauvres
: tel est l'aphorisme politique avec lequel le ministre a pulvérisé
l'argumentation de M. Arago. Il y aura toujours des pauvres ! oui,
avec la propriété.
Les fouriéristes, inventeurs de
tant de merveilles, ne pouvaient, en cette occasion, mentir à leur
caractère. Ils ont donc inventé quatre moyens d'arrêter,
à volonté, l'essor de la population :
1° La vigueur des femmes. L'expérience
leur est contraire sur ce point; car si les femmes vigoureuses ne sont
pas toujours les plus promptes à concevoir, du moins ce sont elles
qui font les enfants les plus viables, en sorte que l'avantage de maternité
leur demeure.
2° L'exercice intégral, ou développement
égal de toutes les facultés physiques. Si ce développement
est égal, comment la puissance de reproduction en serait-elle amoindrie
?
3° Le régime gastrosophique,
en français, philosophie de la gueule. Les fouriéristes affirment
qu'une alimentation luxuriante et plantureuse rendrait les femmes stériles,
comme une surabondance de sève rend les fleurs plus riches et plus
belles en les faisant avorter. Mais l'analogie est fausse : l'avortement
des fleurs vient de ce que les étamines ou organes mâles sont
changés en pétales, comme on peut s'en assurer à l'inspection
d'une rose, et de ce que par l'excès d'humidité la poussière
fécondante a perdu sa vertu prolifique. Pour que le régime
gastrosophique produise les résultats qu'on en espère, il
ne suffit donc pas d'engraisser les femelles, il faut rendre impuissants
les mâles.
4° Les moeurs phanérogames,
ou le concubinage public : j'ignore pourquoi les phalanstériens
emploient des mots grecs pour des idées qui se rendent très
bien en français. Ce moyen, ainsi que le précédent,
est imité des procédés civilisés : Fourier
cite lui-même en preuve l'exemple des filles publiques. Or, la plus
grande incertitude règne encore sur les faits qu'il allègue
; c'est ce que dit formellement Parent-Duchâtelet, dans son livre
De
la Prostitution.
D'après les renseignements que j'ai pu
recueillir, les remèdes au paupérisme et à la fécondité,
indiqués par l'usage constant des nations, par la philosophie, par
l'économie politique et par les réformateurs les plus récents,
sont compris dans la liste suivante : masturbation, onanisme [Hoc inter
se differunt onanismus et manuspratio, nempe quod haec a solitario exercetur,
ille autem à duobus reciprocatur, masculo scilicet et faemina. Porro
foedam onanismi venerem ludentes uxoria mariti habent nunc omnium suavissimam.],
pédérastie, tribadie, polyandrie , prostitution, castration,
réclusion, avortement, infanticide [L'infanticide vient d'être
publiquement demandé en Angleterre, dans une brochure dont l'auteur
se donne pour disciple de Malthus. Il propose un massacre annuel des
innocents dans toutes les familles dont la progéniture dépasserait
le nombre fixé par la loi : et il demande qu'un cimetière
magnifique, orné de statues, de bosquets, de jets d'eau, de fleurs,
soit destiné à la sépulture spéciale des enfants
surnuméraires. Les mères iraient dans ce lieu de délices
rêver au bonheur de ces petits anges, et toutes consolées
reviendraient en faire d'autres qu'on y enverrait à leur tour.].
L'insuffisance de tous ces moyens étant
prouvée, reste la proscription.
Malheureusement, la proscription, en détruisant
les pauvres, ne ferait qu'en accroître la proportion. Si l'intérêt
prélevé par le propriétaire sur le produit est seulement
égal au vingtième de ce produit (d'après la loi, il
est égal au vingtième du capital), il s'ensuit que 20 travailleurs
ne produisent que pour 19, parce qu'il y en a un parmi eux qu'on appelle
propriétaire, et qui mange la part de deux. Supposons que le 20e
travailleur, l'indigent, soit tué, la production de l'année
suivante sera diminuée d'un 20e ; par conséquent, ce sera
au 19e à céder sa portion et à périr. Car,
comme ce n'est pas le 20e du produit de 19 qui doit être payé
au propriétaire, mais le 20e du produit de 20 (voyez 3e proposition),
c'est un 20e plus un 400e de son produit que chaque travailleur survivant
doit se retrancher ; en d'autres termes, c'est un homme sur 19 qu'il faut
occire. Donc, avec la propriété, plus on tue de pauvres,
plus il en renaît à proportion.
Malthus, qui a si savamment prouvé que
la population croit dans une progression géométrique, tandis
que la production n'augmente qu'en progression arithmétique, n'a
pas remarqué cette puissance paupérifiante de la propriété.
Sans cette omission, il eût compris qu'avant de chercher à
réprimer notre fécondité, il faut commencer par abolir
le droit d'aubaine, parce que là où ce droit est toléré,
quelles que soient l'étendue et la richesse du sol, il y a toujours
trop d'habitants.
On demandera peut-être quel moyen je proposerai
pour maintenir l'équilibre de population ; car tôt ou tard
ce Problème devra être résolu. Ce moyen, le lecteur
me permettra de ne pas le nommer ici. Car, selon moi, ce n'est rien dire
si l'on ne prouve : or, pour exposer dans toute sa vérité
le moyen dont je parle, il ne me faudrait pas moins qu'un traité
dans les formes. C'est quelque chose de si simple et de si grand, de si
commun et de si noble, de si vrai et de si méconnu, de si saint
et de si profane, que le nommer, sans développement et sans preuves,
ne servirait qu'à soulever le mépris et l'incrédulité.
Qu'il nous suffise d'une chose : établissons l'égalité,
et nous verrons paraître ce remède ; car les vérités
se suivent de même que les erreurs et les crimes.
SIXIÈME PROPOSITION.
- La propriété est impossible, parce qu'elle est mère
de tyrannie
Qu'est-ce que le gouvernement ? Le gouvernement
est l'économie publique, l'administration suprême des travaux
et des biens de toute la nation.
Or, la nation est comme une grande société
dans laquelle tous les citoyens sont actionnaires : chacun a voix délibérative
à l'assemblée, et, si les actions sont égales, dispose
d'un suffrage. Mais, sous le régime de propriété,
les mises des actionnaires sont entre elles d'une extrême inégalité
; donc tel peut avoir droit à plusieurs centaines de voix, tandis
que tel autre n'en aura qu'une. Si, par exemple, je jouis d'un million
de revenu, c'est-à-dire si Je suis propriétaire d'une fortune
de 30 à 40 millions en biens-fonds, et que cette fortune compose
à elle seule la 30 000e partie du capital national, il est clair
que la haute administration de mon bien forme la 30 000e partie du gouvernement,
et, si la nation compte 34 millions d'individus, que je vaux moi seul autant
que 1 333 actionnaires simples.
Ainsi, quand M. Arago demande le suffrage électoral
pour tous les gardes nationaux, il est parfaitement dans le droit, puisque
tout citoyen est inscrit pour au moins une action nationale, laquelle lui
donne droit à une voix ; mais l'illustre orateur devait en même
temps demander que chaque électeur eût autant de voix qu'il
possède d'actions, comme nous voyons qu'il se pratique dans les
sociétés de commerce. Car autrement ce serait prétendre
que la nation a droit de disposer des biens des particuliers sans les consulter,
ce qui est contre le droit de propriété. Dans un Pays de
propriété, l'égalité des droits électoraux
est une violation de la propriété.
Or, si la souveraineté ne peut et ne doit
être attribuée à chaque citoyen qu'en raison de sa
propriété, il s'ensuit que les petits actionnaires sont à
la merci des plus forts, qui pourront, dès qu'ils en auront envie,
faire de ceux-là leurs esclaves, les marier à leur gré,
leur prendre leurs femmes, faire eunuques leurs garçons, prostituer
leurs filles, jeter les vieux aux lamproies, et seront même forcés
d'en venir là, si mieux ils n'aiment se taxer eux-mêmes pour
nourrir leurs serviteurs. C'est le cas où se trouve aujourd'hui
la Grande-Bretagne : John Bull , peu curieux de liberté, d'égalité,
de dignité, préfère servir et mendier : mais toi,
bonhomme Jacques ?
La propriété est incompatible avec
l'égalité politique et civile, donc la propriété
est impossible.
Commentaire historique. 1° Lorsque le doublement
du tiers fut décrété par les états généraux
de 1789, une grande violation de la propriété fut commise.
La noblesse et le clergé possédaient à eux seuls les
trois quarts du sol français ; la noblesse et le clergé devaient
former les trois quarts de la représentation nationale. Le doublement
du tiers était juste, dit-on, parce que le peuple payait presque
seul les impôts. Cette raison serait bonne, s'il ne se fût
agi que de voter sur des impôts : mais on parlait de réformer
le gouvernement et la constitution ; dès lors le doublement du tiers
était une usurpation et une attaque à la propriété.
2° Si les représentants actuels de
l'opposition radicale arrivaient au pouvoir, ils feraient une réforme
par laquelle tout garde national serait électeur, et tout électeur
éligible : attaque à la propriété.
Ils convertiraient la rente : attaque à
la propriété.
Ils feraient, dans l'intérêt général,
des lois sur l'exportation des bestiaux et des blés : attaque à
la propriété.
Ils changeraient l'assiette de l'impôt :
attaque à la propriété.
Ils répandraient gratuitement l'instruction
parmi le peuple : conjuration contre la propriété.
Ils organiseraient le travail, c'est-à-dire
qu'ils assureraient le travail à l'ouvrier et le feraient participer
aux bénéfices : abolition de la propriété.
Or ces mêmes radicaux sont défenseurs
zélés de la propriété, preuve radicale qu'ils
ne savent ni ce qu'ils font ni ce qu'ils veulent.
3° Puisque la propriété est
la grande cause du privilège et du despotisme, la formule du serment
républicain doit être changée. Au lieu de : Je jure
haine à la royauté, désormais le récipiendaire
d'une société secrète doit dire : Je jure haine
à la propriété.
SEPTIÈME PROPOSITION-
La propriété est impossible, parce qu'en consommant ce qu'elle
reçoit, elle le perd, qu'en l'épargnant elle l'annule, qu'en
le capitalisant elle le tourne contre la production
1. Si nous considérons, avec les
économistes, le travailleur comme une machine vivante, le salaire
qui lui est alloué nous apparaîtra comme la dépense
nécessaire à l'entretien et à la réparation
de cette machine. Un chef de manufacture qui a des ouvriers et des employés
à 3, 5, 10 et 15 F. par jour, et qui s'adjuge à lui même
20 F. pour sa haute direction, ne regarde pas tous ses déboursés
comme perdus, parce qu'il sait qu'ils lui rentreront sous forme de produits.
Ainsi, travail et consommation reproductive, c'est même
chose.
Qu'est-ce que le propriétaire ? c'est une
machine qui ne fonctionne pas, ou qui, en fonctionnant pour son plaisir
et selon son caprice, ne produit rien.
Qu'est-ce que consommer propriétairement
? c'est consommer sans travailler, consommer sans reproduire. Car, encore
une fois, ce que le propriétaire consomme comme travailleur, il
se le fait rembourser ; il ne donne pas son travail en échange de
sa propriété, puisqu'il cesserait par là même
d'être propriétaire. À consommer comme travailleur,
le propriétaire gagne, ou du moins ne perd rien, puisqu'il se recouvre
; à consommer propriétairement, il s'appauvrit. Pour jouir
de la propriété, il faut donc la détruire ; pour être
effectivement propriétaire, il faut cesser d'être propriétaire.
Le travailleur qui consomme son salaire est une
machine qui se répare et qui reproduit ; le propriétaire
qui consomme son aubaine est un gouffre sans, fond, un sable qu'on arrose,
une pierre sur laquelle on sème. Tout cela est si vrai, que le propriétaire
ne voulant ou ne sachant produire, et sentant bien qu'à mesure qu'il
use de sa propriété il la détruit irréparablement,
a pris le parti de faire produire quelqu'un à sa place : c'est ce
que l'économie politique, d'immortelle justice, appelle produire
par son capital, produire par son instrument. Et c'est ce qu'il faut
appeler produire par un esclave, produire en larron et en tyran.
Lui, le propriétaire, produire !... Le voleur peut aussi dire :
Je produis.
La consommation propriétaire a été
nommée luxe par opposition à la consommation utile.
D'après ce qui vient d'être dit, on comprend qu'il peut régner
un grand luxe dans une nation sans qu'elle en soit plus riche ; qu'elle
sera même d'autant plus pauvre qu'on y verra plus de luxe, et vice
versa. Les économistes, il faut leur rendre cette justice, ont inspiré
une telle horreur du luxe, qu'aujourd'hui un très grand nombre de
propriétaires, pour ne pas dire presque tous, honteux de leur oisiveté,
travaillent, épargnent, capitalisent. C'est tomber de fièvre
en chaud mal.
Je ne saurais trop le redire : le propriétaire
qui croit mériter ses revenus en travaillant, et qui reçoit
des appointements pour son travail, est un fonctionnaire qui se fait payer
deux fois : voilà toute la différence qu'il y a du propriétaire
oisif au propriétaire qui travaille. Par son travail, le propriétaire
ne produit que ses appointements, il ne produit pas ses revenus. Et comme
sa condition lui offre un avantage immense pour se pousser aux fonctions
les plus lucratives, on peut dire que le travail du propriétaire
est encore plus nuisible qu'utile à la société. Quoi
que fasse le propriétaire, la consommation de ses revenus est une
perte réelle, que ses fonctions salariées ne réparent
ni ne justifient, et qui anéantirait la propriété,
si elle n'était sans cesse réparée par une production
étrangère.
2. Le propriétaire qui consomme annihile
donc le produit : c'est bien pis quand il s'avise d'épargner. Les
choses qu'il met de côté passent dans un autre monde ; on
ne revoit plus rien, pas même le caput mortuum, le fumier.
S'il existait des moyens de transport pour voyager dans la lune, et qu'il
prît fantaisie aux propriétaires d'y porter leurs épargnes,
au bout d'un certain temps notre planète terraquée serait
transportée par eux dans son satellite.
Le propriétaire qui épargne empêche
les autres de jouir sans jouir lui-même pour lui, ni possession ni
propriété. Comme l'avare, il couve son trésor il n'en
use pas. Qu'il en repaisse ses yeux, qu'il le couche avec lui, qu'il s'endorme
en l'embrassant : il aura beau faire, les écus n'engendrent pas
les écus. Point de propriété entière sans jouissance,
point de jouissance sans consommation, point de consommation sans perte
de la propriété : telle est l'inflexible nécessité
dans laquelle le jugement de Dieu a placé le propriétaire.
Malédiction sur la propriété !
3. Le propriétaire qui, au lieu de consommer
son revenu, le capitalise, le tourne contre la production, et par là
rend l'exercice de son droit impossible. Car plus il augmente la somme
des intérêts à payer, plus il est forcé de diminuer
le salaire ; or, plus il diminue les salaires, c'est-à-dire plus
il retranche sur l'entretien et la réparation des machines, plus
il diminue et la quantité de travail, et avec la quantité
de travail la quantité de produit, et avec la quantité de
produit la source même des revenus, C'est ce que l'exemple suivant
va rendre sensible.
Soit un domaine consistant en terres labourables,
prés, vignes, maison de mettre et de fermier, et valant, avec tout
le matériel d'exploitation, 100 000 francs, d'après estimation
faite à 3 pour 100 de revenu. Si, au lieu de consommer son revenu,
le propriétaire l'appliquait non à l'agrandissement de son
domaine, mais à son embellissement, pourrait-il exiger de son fermier
90 francs de plus chaque année pour les 3 000 francs qu'il capitaliserait
de la sorte ? Evidemment non : car, à de pareilles conditions, le
fermier, ne produisant pas davantage, serait bientôt obligé
de travailler pour rien, que dis-je ? de mettre encore du sien pour tenir
à cheptel.
En effet, le revenu ne peut s'accroître
que par l'accroissement du fonds productif ; il ne servirait à rien
de s'enclore de murailles de marbre et de labourer avec des charrues d'or.
Mais comme il n'est pas possible d'acquérir sans cesse, de joindre
domaine à domaine, de continuer ses possessions, comme disaient
les
Latins, et que, cependant, il reste toujours au propriétaire de
quoi capitaliser, il s'ensuit que l'exercice de son droit devient, à
la fin, de toute nécessité impossible.
Eh bien ! malgré cette impossibilité,
la propriété capitalise, et en capitalisant multiplie ses
intérêts ; et, sans m'arrêter à la foule des
exemples particuliers que m'offriraient le commerce, l'industrie manufacturière
et la banque, je citerai un fait plus grave et qui touche tous les citoyens
: je veux parler de l'accroissement indéfini du budget.
L'impôt augmente chaque année : il
serait difficile de dire précisément dans quelle partie des
charges publiques se fait cette augmentation, car qui peut se flatter de
connaître quelque chose à un budget ? Tous les jours nous
voyons les financiers les plus habiles en désaccord : que penser,
je le demande, de la science gouvernementale, quand les maîtres de
cette science ne peuvent s'entendre sur des chiffres ? Quoi qu'il en soit
des causes immédiates de cette progression budgétaire, les
impôts n'en vont pas moins un train d'augmentation qui désespère
: tout le monde le voit, tout le monde le dit, il semble que personne n'en
aperçoive la cause première [ « La position financière
du gouvernement anglais a été mise à nu dans la séance
de la chambre des lords du 23 janvier ; elle n'est pas brillante. Depuis
plusieurs années les dépenses dépassent les recettes,
et le ministère ne rétablit la balance qu'à l'aide
d'emprunts renouvelés tous les ans. Le déficit, officiellement
constaté pour 1838 et 1839, se monte seul à 47 500 000 francs.
En 1840, l'excédent prévu des dépenses sur les revenus
sera de 22 500 000 francs. C'est lord Ripon qui a posé ces chiffres.
Lord Melbourne lui a répondu : Le noble comte a eu malheureusement
raison de déclarer que les dépenses publiques vont toujours
croissant, et, comme lui, je dois dire qu'il n'y a pas lieu d'espérer
qu'il pourra être apporté des diminutions ou un remède
à ces dépenses. » (National du 26 janvier 1840.)].
Or, je dis que cela ne peut être autrement, et que cela est nécessaire,
inévitable. Une nation est comme la fermière d'un grand propriétaire
qu'on appelle le gouvernement, à qui elle paye, pour l'exploitation
du sol, un fermage connu sous le nom d'impôt. Chaque fois que le
gouvernement fait une guerre, perd une bataille ou la gagne, change le
matériel de l'armée, élève un monument, creuse
un canal, ouvre une route ou un chemin de fer, il fait un emprunt d'argent,
dont les contribuables payent l'intérêt, c'est-à-dire
que le gouvernement, sans accroître le fond de production, augmente
son capital actif ; en un mot capitalise précisément comme
le propriétaire dont je parlais tout à l'heure.
Or, l'emprunt du gouvernement une fois formé,
et l'intérêt stipulé, le budget n'en peut être
dégrevé ; car pour cela il faudrait, ou que les rentiers
fissent remise de leurs intérêts, ce qui ne se peut sans l'abandon
de la propriété, ou que le gouvernement fît banqueroute,
ce qui serait une négation frauduleuse du principe politique, ou
qu'il remboursât la dette, ce qui ne se peut que par un autre emprunt,
ou qu'il économisât sur les dépenses, ce qui ne se
peut, puisque si l'emprunt a été formé, c'est que
les recettes ordinaires étaient insuffisantes, ou que l'argent dépensé
par le gouvernement fût reproductif, ce qui ne peut avoir lieu qu'en
étendant le fonds de production ; or, cette extension est contre
l'hypothèse : ou bien, enfin, il faudrait que les contribuables
subissent un nouvel impôt pour rembourser la dette, chose impossible
; car si la répartition de ce nouvel impôt est égale
entre tous les citoyens, la moitié, ou même plus, des citoyens
ne pourront la payer ; si elle ne frappe que les riches, ce sera une contribution
forcée, une atteinte à la propriété. Depuis
longtemps, la pratique des finances a montré que la voie des emprunts,
bien qu'excessivement dangereuse, est encore la plus commode, la plus sûre
et la moins coûteuse ; on emprunte donc, c'est-à-dire on capitalise
sans cesse, on augmente le budget.
Donc un budget, bien loin qu'il puisse jamais
être diminué, doit nécessairement et toujours s'accroître
; c'est là un fait si simple, si palpable, qu'il est étonnant
que les économistes, avec toutes leurs lumières, ne l'aient
pas aperçu. S'ils l'ont aperçu, pourquoi ne l'ont-ils pas
dénoncé ?
Commentaire historique
On se préoccupe fort aujourd'hui d'une
opération de finances dont on espère un grand résultat
pour le dégrèvement du budget ; il s'agit de la conversion
de la rente 5 p. 100. Laissant de côté la question politico-légale
pour ne voir que la question financière, n'est-il pas vrai que,
lorsqu'on aura converti le 5 p. 100 en 4 p. 100, il faudra plus tard, par
les mêmes raisons et les mêmes nécessités, convertir
le 4 en 3, puis le 3 en 2, puis le 2 en 1, puis enfin abolir toute espèce
de rente ? Mais ce sera, par le fait, décréter l'égalité
des conditions et l'abolition de la propriété : or, il me
semblerait digne d'une nation intelligente d'aller au devant d'une révolution
inévitable, plutôt que de s'y laisser traîner au char
de l'inflexible nécessité.
HUITIÈME PROPOSITION - La
propriété est impossible, parce que sa puissance d'accumulation
est infinie et qu'elle ne s'exerce que sur des quantités finies
Si les hommes, constitués en égalité,
accordaient à l'un d'eux le droit exclusif de propriété,
et que ce propriétaire unique plaçât sur l'humanité,
à intérêts composés, une somme de 100 francs,
remboursable à ses descendants à la vingt-quatrième
génération, au bout de six cents ans, cette somme de 100
francs, placée à 5 p. 100, s'élèverait à
107 854 010 777 600 francs, somme égale à 2 696 fois et un
tiers le capital de la France, en supposant ce capital de 40 milliards.
C'est plus de vingt fois ce que vaut le globe terrestre, meubles et immeubles.
D'après nos lois, un homme qui, sous le
règne de saint Louis, aurait emprunté la même somme
de 100 francs, et aurait refusé, lui et ses héritiers après
lui, de la rendre, s'il était reconnu que lesdits héritiers
ont tous été possesseurs de mauvaise foi, et que la prescription
a toujours été interrompue en temps utile, le dernier héritier
pourrait être condamné à rendre ces 100 francs avec
intérêts et intérêts des intérêts,
ce qui, comme on vient de voir, ferait un remboursement de près
de 108 000 milliards.
Tous les jours, on voit des fortunes dont la progression
est incomparablement plus rapide l'exemple précédent suppose
le bénéfice égal au vingtième du capital il
n'est pas rare qu'il égale le dixième, le cinquième,
la moitié du capital et le capital lui-même.
Les fouriéristes, irréconciliables
ennemis de l'égalité, dont ils traitent les partisans de
requins,
se font forts, en quadruplant la production, de satisfaire à toutes
les exigences du capital, du travail et du talent. Mais quand la production
serait quadruplée, décuplée, centuplée, la
propriété, par sa puissance d'accumulation et ses effets
de capitalisation, absorberait bien vite et les produits et les capitaux,
et la terre, et jusqu'aux travailleurs. Sera-t-il défendu au phalanstère
de capitaliser et de placer à intérêt ? Qu'on explique
alors ce qu'on entend par propriété ?
Je ne pousserai pas plus loin ces calculs, que
chacun peut varier à l'infini, et sur lesquels il serait puéril
à moi d'insister, je demande seulement, lorsque des juges dans un
procès au possessoire accordent des intérêts, d'après
quelle règle ils les adjugent ? Et, reprenant la question de plus
haut, je demande :
Le législateur, en introduisant dans la
République le principe de propriété, en a-t-il pesé
toutes les conséquences ? a-t-il connu la loi du possible ? S'il
l'a connue, pourquoi le Code n'en parle-t-il pas, pourquoi cette latitude
effrayante laissée au propriétaire dans l'accroissement de
sa propriété et la pétition de ses intérêts
; au juge, dans la reconnaissance et la fixation du domaine de propriété
; à l'État, dans la puissance d'établir sans cesse
de nouveaux impôts ? Hors de quelles limites le peuple a-t-il droit
de refuser le budget, le fermier son fermage, l'industriel les intérêts
de son capital ? jusqu'à quel point l'oisif peut-il exploiter le
travailleur ? où commence le droit de spoliation, où finit-il
? quand est-ce que le producteur peut dire au propriétaire : Je
ne te dois plus rien ? quand est-ce que la propriété est
satisfaite ? quand n'est-il plus permis de voler ?
Si le législateur a connu la loi du possible,
et qu'il n'en ait tenu compte, que devient sa justice? s'il ne l'a pas
connue, que devient sa sagesse? inique ou imprévoyante, comment
reconnaîtrions-nous son autorité ?
Si nos chartes et nos codes n'ont pour principe
qu'une hypothèse absurde, qu'enseigne-t-on dans les écoles
de droit ? qu'est-ce qu'un arrêt de la cour de cassation sur quoi
délibèrent nos chambres ? qu'est-ce que politique
? qu'appelons-nous homme d'État ? que signifie jurisprudence
? n'est-ce pas jurisignorance que nous devrions dire ?
Si toutes nos institutions ont pour principe une
erreur de calcul, ne s'ensuit-il pas que ces institutions sont autant de
mensonges ? et si l'édifice social tout entier est bâti sur
cette impossibilité absolue de la propriété, n'est-il
pas vrai que le gouvernement sous lequel nous vivons est une chimère,
et la société actuelle une utopie ?
NEUVIÈME PROPOSITION -La
propriété est impossible, parce qu'elle est impuissante contre
la propriété
1. D'après le troisième
corollaire de notre axiome, l'intérêt court contre le propriétaire
comme contre l'étranger ; ce principe d'économie est universellement
reconnu. Rien de plus simple au premier coup d'oeil ; cependant, rien de
plus absurde, de plus contradictoire dans les termes et d'une plus absolue
impossibilité.
L'industriel, dit-on, se paye à lui-même
le loyer de sa maison et de ses capitaux ; il se paye, c'est-à-dire
il se fait payer par le public qui achète ses produits : car supposons
que ce bénéfice, que l'industriel a l'air de faire sur sa
propriété, il veuille le faire également sur ses marchandises,
peut-il se payer 1 franc ce qui lui coûte 90 centimes et gagner sur
le marché ? Non : une semblable opération ferait passer l'argent
du marchand de sa main droite à sa main gauche, mais sans aucun
bénéfice pour lui.
Or, ce qui est vrai d'un seul individu trafiquant
avec lui-même, est vrai aussi de toute société de commerce.
Formons une chaîne de dix, quinze, vingt producteurs, aussi longue
qu'on voudra : si le producteur A prélève un bénéfice
sur le producteur B , d'après les principes économiques,
B doit se faire rembourser par C, C par D, et ainsi de suite jusqu'à
Z.
Mais par qui Z se fera-t-il rembourser du bénéfice
prélevé au commencement par A ? Par le consommateur,
répond Say. Misérable Escobar ! Ce consommateur est-il donc
autre que A, B, C, D, etc., ou Z ? Par qui Z se fera-t-il rembourser ?
S'il se fait rembourser par le premier bénéficiaire A, il
n'y a plus de bénéfice pour personne, ni par conséquent
de propriété. Si, au contraire, Z supporte ce bénéfice,
dès ce moment il cesse de faire partie de la société,
puisqu'elle lui refuse le droit de propriété et de bénéfice
qu'elle accorde aux autres associés.
Puis donc qu'une nation, comme l'humanité
tout entière, est une grande société industrielle
qui ne peut agir hors d'elle-même, il est démontré
que nul homme ne peut s'enrichir sans qu'un autre s'appauvrisse. Car, pour
que le droit de propriété, le droit d'aubaine soit respecté
dans A, il faut qu'il soit refusé à Z ; par où l'on
voit comme l'égalité des droits, séparée de
l'égalité des conditions, peut être une vérité.
L'iniquité de l'économie politique à cet égard
est flagrante.
« Lorsque moi, entrepreneur d'industrie,
j'achète le service d'un ouvrier, je ne compte pas son salaire dans
le produit net de mon entreprise, au contraire, je l'en déduis ;
mais l'ouvrier le compte dans son produit net... » (SAY, Économie
politique).
Cela signifie que tout ce que gagne l'ouvrier
est produit net; mais que, dans ce que gagne l'entrepreneur, cela
seul est produit net, qui dépasse ses appointements. Mais
pourquoi l'entrepreneur a-t-il seul le droit de bénéficier
? Pourquoi ce droit, qui est au fond le droit même de propriété,
est-il refusé à l'ouvrier ? Aux termes de la science économique,
l'ouvrier est un capital ; or tout capital, outre ses frais de réparation
et d'entretien, doit porter un intérêt ; c'est ce que le propriétaire
a le soin de faire pour ses capitaux et pour lui-même : pourquoi
n'est-il pas permis à l'ouvrier de prélever semblablement
un intérêt sur son capital qui est lui ?
La propriété est donc l'inégalité
des droits ; car si elle n'était pas l'inégalité des
droits, elle serait l'égalité des biens, elle ne serait pas.
Or la charte constitutionnelle garantit à tous l'égalité
des droits, donc, avec la charte constitutionnelle, la propriété
est impossible.
2. Le propriétaire d'un domaine A peut-il,
par cela seul qu'il est le propriétaire de ce domaine, s'emparer
du champ B son riverain ? -- Non, répondent les propriétaires
; mais qu'a cela de commun avec le droit de propriété ? C'est
ce que vous allez voir par une série de propositions identiques.
L'industriel C, marchand de chapeaux, a-t-il droit
de forcer D son voisin, aussi marchand de chapeaux, à fermer sa
boutique et à cesser son commerce ? -- Pas le moins du monde.
Mais C veut gagner 1 franc par chapeau, tandis
que D se contente de 50 centimes ; il est évident que la modération
de D nuit aux prétentions de C : celui-ci a-t-il droit d'empêcher
le débit de D ? -- Non assurément.
Puisque D est maître de vendre ses chapeaux
à 50 centimes meilleur marché que C, à son tour C
est libre de diminuer les siens de 1 franc. Or D est pauvre, tandis que
C est riche ; tellement qu'au bout d'un ou deux ans, D est ruiné
par cette concurrence insoutenable, et C se trouve maître de toute
la vente. Le propriétaire D a-t-il quelque recours contre le propriétaire
C ? peut-il former contre lui une action en revendication de son commerce,
de sa propriété ? -- Non, car D avait le droit de faire la
même chose que C, s'il avait été plus riche.
Par la même raison, le grand propriétaire
A peut dire au petit propriétaire B : Vends-moi ton champ, sinon
tu ne vendras pas ton blé : et cela, sans lui faire le moindre tort,
sans que celui-ci ait droit de se plaindre. Si bien que, moyennant une
volonté efficace, A dévorera B, par cette seule raison que
A est plus grand que B. Ainsi ce n'est point par le droit de propriété
que A et C auront dépouillé B et D, c'est par le droit de
la force. Par le droit de propriété, les deux aboutissants
A et B, de même que les négociants C et D, ne se pouvaient
rien ; ils ne pouvaient ni se déposséder ni se détruire,
ni s'accroître aux dépens l'un de l'autre : c'est le droit
du plus fort qui a consommé l'acte d'envahissement.
Mais c'est aussi par le droit du plus fort que
le manufacturier obtient sur les salaires la réduction qu'il demande,
que le négociant riche et le propriétaire approvisionné
vendent leurs produits ce qu'ils veulent. L'entrepreneur dit à l'ouvrier
: Vous êtes maître de porter ailleurs vos services, comme je
le suis de les accepter ; je vous offre tant. - Le marchand dit à
la pratique : C'est à prendre ou à laisser ; vous êtes
maître de votre argent, comme je le suis de ma marchandise: j'en
veux tant. Qui cédera ? le plus faible.
Donc, sans la force, la propriété
est impuissante contre la propriété, puisque sans la force
elle ne peut s'accroître par l'aubaine ; donc, sans la force, la
propriété est nulle.
Commentaire historique
La question des sucres coloniaux et indigènes
nous fournit un exemple frappant de cette impossibilité de la propriété.
Abandonnez à elles-mêmes les deux industries, le fabricant
indigène sera ruiné par le colon. Pour soutenir la betterave,
il faut grever la canne : pour maintenir la propriété de
l'un, il faut faire injure à la propriété de l'autre.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans cette affaire est précisément
ce à quoi l'on a fait le moins attention, savoir : que, de façon
ou d'autre, la propriété devait être violée.
Imposez à chaque industrie un droit proportionnel, de manière
à les équilibrer sur le marché, vous créez
un maximum, vous portez à la propriété une
double atteinte : d'une part, votre taxe entrave la liberté du commerce
; de l'autre, elle méconnaît l'égalité des propriétaires.
Indemnisez la betterave, vous violez la propriété du contribuable.
Exploitez, au compte de la nation, les deux qualités de sucre, comme
on cultive diverses qualités de tabac, vous abolissez une espèce
de propriété. Ce dernier parti serait le plus simple et le
meilleur : mais pour y amener la nation, il faudrait un concours d'esprits
habiles et de volontés généreuses, impossible à
réaliser aujourd'hui.
La concurrence, autrement dite la liberté
du commerce, en un mot la propriété dans les échanges,
sera longtemps encore le fondement de notre législation commerciale,
qui, du point de vue économique, embrasse toutes les lois civiles
et tout le gouvernement. Or, qu'est-ce que la concurrence ? un duel en
champ clos, dans lequel le droit se décide par les armes.
-- Qui ment, de l'accusé ou du témoin,
disaient nos barbares ancêtres ?
-- Qu'on les fasse battre, répondait le
juge encore plus barbare ; le plus fort aura raison.
-- Qui de nous deux vendra des épices au
voisin ?
-- Qu'on les mette en boutique, s'écrie
l'économiste : le plus fin ou le plus fripon sera le plus honnête
homme et le meilleur marchand.
C'est tout l'esprit du Code Napoléon.
DIXIÈME PROPOSITION
- La propriété est impossible, parce qu'elle est la négation
de l'égalité
Le développement de cette proposition
sera le résumé des précédentes.
1° Le principe du droit économique
est que les produits ne s'achètent que par des produits ;
la propriété, ne pouvant être défendue que comme
productrice d'utilité et ne produisant rien, est dès ce moment
condamnée;
2° C'est une loi d'économie que le
travail doit être balancé par le produit ; c'est un fait
qu'avec la propriété, la production coûte plus qu'elle
ne vaut ;
3° Autre loi d'économie : Le capital
étant donné, la production se mesure non plus à la
grandeur du capital, mais à la force productrice ; la propriété,
exigeant que le revenu soit toujours proportionnel au capital, sans considération
du travail, méconnaît ce rapport d'égalité de
l'effet à la cause ;
4° et 5° Comme l'insecte qui file sa soie,
le travailleur ne produit jamais que pour lui-même ; la propriété,
demandant produit double et ne pouvant l'obtenir, dépouille le travailleur
et le tue :
6° La nature n'a donné à chaque
homme qu'une raison, un esprit, une volonté ; la propriété,
accordant au même individu pluralité de suffrages, lui suppose
pluralité d'âmes ;
7° Toute consommation qui n'est pas reproductrice
d'utilité est une destruction ; la propriété, soit
qu'elle consomme, soit qu'elle épargne, soit qu'elle capitalise,
est productrice d'inutilité, cause de stérilité et
de mort ;
8° Toute satisfaction d'un droit naturel est
une équation ; en d'autres termes, le droit à une chose est
nécessairement rempli par la possession de cette chose. Ainsi, entre
le droit à la liberté et la condition d'homme libre il y
a balance : équation ; entre le droit d'être père et
la paternité, équation ; entre le droit à la sûreté
et la garantie sociale, équation. Mais entre le droit d'aubaine
et la perception de cette aubaine, il n'y a jamais équation ; car
à mesure que l'aubaine est perçue, elle donne droit à
une autre, celle-ci à une troisième, etc., ce qui n'a plus
de terme. La propriété n'étant jamais adéquate
à son objet est un droit contre la nature et la raison ;
9° Enfin, la propriété n'existe
pas par elle-même ; pour se produire, pour agir, elle a besoin d'une
cause étrangère, qui est la force ou la fraude
; en d'autres termes, la propriété n'est point égale
à la propriété, c'est une négation, un mensonge,
RIEN.
Vers Chapitre 5
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