Qu'est-ce que la propriété
?
Pierre-Joseph Proudhon
CHAPITRE III -
Du travail, comme cause efficiente
du domaine de propriété.
Les jurisconsultes modernes, sur la foi
des économistes, ont presque tous abandonné la théorie
de l'occupation primitive comme trop ruineuse, pour s'attacher exclusivement
à celle qui fit naître du travail la propriété.
D'abord, c'était se faire illusion et tourner dans un cercle. Pour
travailler il faut occuper, dit M. Cousin. Par conséquent, ai-je
dit à mon tour, le droit d'occuper étant égal pour
tous, pour travailler il faut se soumettre à l'égalité.
« Les riches, s'écrie Jean-Jacques, ont beau dire, c'est moi
qui ai bâti ce mur, j'ai gagné ce terrain par mon travail.
-- Qui vous a donné les alignements, leur pouvons-nous répondre,
et en vertu de quoi prétendez-vous être payés à
nos dépens d'un travail que nous ne vous avons point imposé
? » Tous les sophismes viennent se briser contre ce raisonnement.
Mais les partisans du travail ne s'aperçoivent
pas que leur système est en contradiction absolue avec le Code,
dont tous les articles, toutes les dispositions supposent la propriété
fondée sur le fait de l'occupation primitive. Si le travail, par
l'appropriation qui en résulte, donne seul naissance à la
propriété, le Code civil ment, la Charte est une contre-vérité,
tout notre système social une violation du droit. C'est ce qui ressortira
avec la dernière évidence de la discussion à laquelle
nous devons nous livrer dans ce chapitre et dans le suivant, tant sur le
droit du travail que sur le fait même de la propriété.
Nous y verrons tout à la fois, d'un côté notre législation
en opposition avec elle-même, de l'autre la nouvelle jurisprudence
en opposition et avec son principe et avec la législation. J'ai
avancé que le système qui fonde la propriété
sur le travail implique, aussi bien que celui qui la fonde sur l'occupation,
l'égalité des fortunes ; et le lecteur doit être impatient
de voir comment, de l'inégalité des talents et des facultés,
je ferai sortir cette loi d'égalité : tout à l'heure
il sera satisfait. Mais il convient que j'arrête un moment son attention
sur cet incident remarquable du procès, savoir, la substitution
du travail à l'occupation, comme principe de la propriété
: et que je passe rapidement en revue quelques-uns des préjugés
que les propriétaires ont coutume d'invoquer, que la législation
consacre, et que le système du travail ruine de fond en comble.
Avez-vous jamais, lecteur, assisté à
l'interrogatoire d'un accusé ? Avez-vous observé ses ruses,
ses détours, ses fuites, ses distinctions, ses équivoques
? Battu, confondu dans toutes ses allégations, poursuivi comme une
bête fauve par l'inexorable juge, traqué d'hypothèse
en hypothèse, il affirme, il se reprend, il se dédit, se
contredit ; il épuise tous les stratagèmes de la dialectique,
plus subtil, plus ingénieux mille fois que celui qui inventa les
soixante-douze formes du syllogisme. Ainsi fait le propriétaire
sommé de justifier de son droit : d'abord il refuse de répondre,
il se récrie, il menace, il défie ; puis, forcé d'accepter
le débat, il se cuirasse de chicanes, il s'environne d'une formidable
artillerie, croisant ses feux, opposant tour à tour et tout à
la fois l'occupation, la possession, la prescription, les conventions,
la coutume immémoriale, le consentement universel. Vaincu sur ce
terrain, le propriétaire, comme un sanglier blessé, se retourne
: J'ai fait plus qu'occuper, s'écrie-t-il avec une émotion
terrible, j'ai travaillé, j'ai produit, j'ai amélioré,
transformé, CRÉÉ. Cette maison, ces champs, ces arbres
sont les leurres de mes mains ; c'est moi qui ai changé la ronce
en vigne et le buisson en figuier ; c'est moi qui aujourd'hui moissonne
sur les terres de la famine. J'ai engraissé le sol de mes sueurs,
j'ai payé ces hommes qui, sans les journées qu'ils gagnaient
avec moi, seraient morts de faim. Nul ne m'a disputé la peine et
la dépense, nul avec moi ne partagera.
Tu as travaillé, propriétaire !
que parlais-tu donc d'occupation primitive ? Quoi ! n'étais-tu pas
sûr de ton droit, ou bien espérais-tu tromper les hommes et
faire illusion à la justice ? Hâte-toi de faire connaître
tes moyens de défense, car l'arrêt sera sans appel, et tu
sais qu'il s'agit de restitution.
Tu as travaillé ! mais qu'y a-t-il de commun
entre le travail, auquel le devoir t'oblige, et l'appropriation des choses
communes ? ignorais-tu que le domaine du sol, de même que celui de
l'air et de la nature, ne peut se prescrire ?
Tu as travaillé ! n'aurais-tu jamais fait
travailler les autres ? Comment alors ont-ils perdu en travaillant pour
toi ce que tu as su acquérir en ne travaillant pas pour eux ?
Tu as travaillé ! à la bonne heure
; mais voyons ton ouvrage. Nous allons compter, peser, mesurer. Ce sera
le jugement de Balthazar : car, j'en jure par cette balance, par ce niveau
et cette équerre, si tu t'es approprié le travail d'autrui,
de quelque manière que ce soit, tu rendras jusqu'au dernier quarteron.
Ainsi, le principe d'occupation est abandonné
; on ne dit plus : La terre est au premier qui s'en empare. La propriété,
forcée dans son premier retranchement, réfugie son vieil
adage ; la justice, honteuse, revient sur ses maximes, et de douleur laisse
tomber son bandeau sur ses joues rougissantes. Et c'est d'hier seulement
que date ce progrès de la philosophie sociale : cinquante siècles
pour l'extirpation d'un mensonge ! Combien, enfant cette lamentable période,
d'usurpations sanctionnées, d'invasions glorifiées, de conquêtes
bénies ! Que d'absents dépossédés, de pauvres
bannis, d'affamés exclus par la richesse prompte et hardie ! Que
de jalousies et de guerres ! Que d'incendie et de carnage parmi les nations
! Enfin, grâces en soient rendues au temps et à la raison,
désormais l'on avoue que la terre n'est point le prix de la course
; à moins d'autre empêchement, il y a place pour tout le monde
au soleil. Chacun peut attacher sa chèvre à la haie, conduire
sa vache dans la plaine, semer un coin de champ, et faire cuire son pain
au feu de son foyer.
Mais non, chacun ne le peut pas. J'entends crier
de toutes parts : Gloire au travail et à l'industrie ! à
chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon
ses leurres. Et je vois les trois quarts du genre humain de nouveau dépouillés
: on dirait que le travail des uns fasse pleuvoir et grêler sur le
travail des autres.
« Le problème est résolu,
s'écrie Me Hennequin. La propriété, fille du travail,
ne jouit du présent et de l'avenir que sous l'égide des lois.
Son origine vient du droit naturel ; sa puissance du droit civil ; et c'est
de la combinaison de ces deux idées, travail et protection,
que sont sorties les législations positives... »
Ah ! le problème est résolu ! la
propriété est fille du travail ! Qu'est-ce donc que le
droit d'accession, et le droit de succession, et le droit de donation,
etc., sinon le droit de devenir propriétaire par la simple occupation
? Que sont vos lois sur l'âge de majorité, l'émancipation,
la tutelle, l'interdiction, sinon des conditions diverses par lesquelles
celui qui est déjà travailleur acquiert ou perd le droit
d'occuper, c'est-à-dire la propriété ?...
Ne pouvant en ce moment me livrer à une
discussion détaillée du Code, je me contenterai d'examiner
les trois préjugés le plus ordinairement allégués
en faveur de la propriété : 1° l'appropriation,
ou formation de la propriété par la possession ; 2° le
consentement
des hommes ; 3° la prescription. Je rechercherai ensuite
quels sont les effets du travail, soit par rapport à la condition
respective des travailleurs, soit par rapport à la propriété.
PARAGRAPHE premier. - La
terre ne peut être appropriée.
« Les terres cultivables sembleraient
devoir être comprises parmi les richesses naturelles, puisqu'elles
ne sont pas de création humaine, et que la nature les donne gratuitement
à l'homme ; mais comme cette richesse n'est pas fugitive ainsi que
l'air et l'eau, comme un champ est un espace fixe et circonscrit, que certains
hommes ont pu s'approprier à l'exclusion de tous les autres, qui
ont donné leur consentement à cette appropriation, la terre,
qui était un bien naturel et gratuit, est devenue une richesse sociale
dont l'usage a dû se payer. » (SAY, Économie politique.)
Avais-je tort de dire, en commençant
ce chapitre, que les économistes sont la pire espèce d'autorités
en matière de législation et de philosophie ? Voici le proto-parens
de la secte qui pose nettement la question : Comment les biens de la nature,
les richesses créées par la Providence, peuvent-elles devenir
des propriétés privées ? et qui y répond par
une équivoque si grossière, qu'on ne sait vraiment auquel
croire, du défaut d'intelligence de l'auteur ou de sa mauvaise foi.
Que fait, je le demande, la nature fixe et solide du terrain au droit d'appropriation
? Je comprends à merveille qu'une chose circonscrite et non
fugitive,
comme est la terre, offre plus de prise à l'appropriation que l'eau
et la lumière ; qu'il est plus aisé d'exercer un droit de
domaine sur le sol que sur l'atmosphère ; mais il ne s'agit pas
de ce qui est plus ou moins facile, et Say prend la possibilité
pour le droit. On ne demande pas pourquoi la terre a été
plutôt appropriée que la mer et les airs ; on veut savoir
en vertu de quel droit l'homme s'est approprié cette richesse qu'il
n'a point créée, et que la nature lui donne gratuitement.
Say ne résout donc point la question qu'il
a lui-même posée : mais quand il l'aurait résolue,
quand l'explication qu'il nous donne serait aussi Satisfaisante qu'elle
est pauvre de logique, resterait à savoir qui a droit de faire payer
l'usage du sol, de cette richesse qui n'est point le fait de l'homme. À
qui est dû le fermage de la terre ? Au producteur de la terre, Sans
doute. Qui a fait la terre ? Dieu. En ce cas, propriétaire, retire
toi.
Mais le créateur de la terre ne la vend
pas, il la donne, et en la donnant, il ne fait aucune acception de personnes.
Comment, si l'égalité des lots fut de droit originel, l'inégalité
des conditions est-elle de droit posthume ?
Say donne à entendre que si l'air et l'eau
n'étaient pas de nature fugitive, ils eussent été
appropriés. J'observerai en passant que ceci est plus qu'une hypothèse,
c'est une réalité. L'air et l'eau ont été appropriés
aussi souvent, je ne dis pas qu'on l'a pu, mais qu'on en a eu permission.
Les Portugais, ayant découvert le passage aux Indes par le cap de
Bonne-Espérance, prétendirent avoir seuls la propriété
du passage ; et Grotius, consulté à cette occasion par les
Hollandais, qui refusaient de reconnaître ce droit, écrivit
exprès son traité De mari libero, pour prouver que
la mer n'est point passible d'appropriation.
Le droit de chasse et de pêche a été
de tout temps réservé aux seigneurs et aux propriétaires
: aujourd'hui, il est affermé par le gouvernement et par les communes
à quiconque peut payer le port d'armes et l'amodiation . Qu'on règle
la pêche et la chasse, rien de mieux ; mais que les enchères
en fassent le partage, c'est créer un monopole sur l'air et sur
l'eau.
Qu'est-ce que le passeport ? Une recommandation
faite à tous de la personne du voyageur, un certificat de sûreté
pour lui et pour ce qui lui appartient. Le fisc, dont l'esprit est de dénaturer
les meilleures choses, a fait du passeport un moyen d'espionnage et une
gabelle . N'est-ce pas vendre le droit de marcher et de circuler ?
Enfin, il n'est permis ni de puiser de l'eau à
une fontaine enclavée dans un terrain, sans la permission du propriétaire,
parce qu'en vertu du droit d'accession la source appartient au possesseur
du sol, s'il n'y a possession contraire ; ni de donner du jour à
sa demeure sans payer un impôt ; ni de prendre vue sur une cour,
un jardin, un verger sans l'agrément du propriétaire ; ni
de se promener dans un parc ou un enclos, malgré le maître
; or, il est permis à chacun de s'enfermer et de se clore. Toutes
ces défenses sont autant d'interdictions sacramentelles, non seulement
de la terre, mais des airs et des eaux. Prolétaires, tous tant que
nous sommes, la propriété nous excommunie : Terra, et
aqua, et aere, et igne interdicti sumus.
L'appropriation du plus ferme des éléments
n'a pu se faire sans l'appropriation des trois autres, puisque, selon le
droit français et le droit romain, la propriété de
la surface emporte la propriété du dessus et du dessous :
Cujus
est solum, ejus est usque ad coelum. Or, si l'usage de l'eau, de l'air
et du feu exclut la propriété, il en doit être de même
de l'usage du sol : cet enchaînement de conséquences semble
avoir été pressenti par M. Ch. Comte, dans son Traité
de la propriété, chap. 5.
« Un homme qui serait privé
d'air atmosphérique pendant quelques minutes cesserait d'exister,
et une privation partielle lui causerait de vives souffrances ., une privation
partielle ou complète d'aliments produirait sur lui des effets analogues,
quoique moins prompts ; il en serait de même, du moins dans certains
climats, de la privation de toute espèce de vêtements et d'abri...
Pour se conserver, l'homme a donc besoin de s'approprier incessamment des
choses de diverses espèces. Mais ces choses n'existent pas dans
les mêmes proportions : quelques-unes, telles que la lumière
des astres, l'air atmosphérique, l'eau renfermée dans le
bassin des mers, existent en si grande quantité, que les hommes
ne peuvent lui faire éprouver aucune augmentation ou aucune diminution
sensible ; chacun peut s'en approprier autant que ses besoins en demandent
sans nuire en rien aux jouissances des autres, sans leur causer le moindre
préjudice. Les choses de cette classe sont en quelque sorte la propriété
commune du genre humain ; le seul devoir qui soit imposé à
chacun à cet égard, est de ne troubler en rien languissante
des autres. »
Achevons l'énumération commencée
par M. Ch. Comte. Un homme à qui il serait interdit de passer sur
les grands chemins, de s'arrêter dans les champs, de se mettre à
l'abri dans les cavernes, d'allumer du feu, de ramasser des baies sauvages,
de cueillir des herbes et de les faire bouillir dans un morceau de terre
cuite, cet homme-là ne pourrait vivre. Ainsi la terre, comme l'eau,
l'air et la lumière, est un objet de première nécessité
dont chacun doit user librement, sans nuire à la jouissance d'autrui
; pourquoi donc la terre est-elle appropriée ? La réponse
de M. Ch. Comte est curieuse : Say prétendait tout à l'heure
que c'est parce qu'elle n'est pas fugitive ; M. Ch. Comte assure
que c'est parce qu'elle n'est pas infinie. La terre est chose limitée
; donc, suivant M. Ch. Comte, elle doit être appropriée. Il
semble qu'il devait dire, au contraire : donc, elle ne doit pas être
chose appropriée. Car, que l'on s'approprie une quantité
quelconque d'air ou de lumière, il n'en peut résulter de
dommage pour personne, puisqu'il en reste toujours assez : quant au sol,
c'est autre chose. S'empare qui voudra ou qui pourra des rayons du soleil,
de la brise qui passe et des vagues de la mer ; je le lui permets et lui
pardonne son mauvais vouloir : mais qu'un homme vivant prétende
transformer son droit de possession territoriale en droit de propriété,
je lui déclare la guerre et le combats à outrance.
L'argumentation de M. Ch. Comte prouve contre
sa thèse.
« Parmi les choses nécessaires
à notre conservation, dit-il, il en est un certain nombre qui existent
en si grande quantité qu'elles sont inépuisables ; d'autres,
qui existent en quantité moins considérable et qui ne peuvent
satisfaire les besoins que d'un certain nombre de personnes. Les unes sont
dites communes, les autres particulières. »
Ce n'est point exactement raisonné : l'eau,
l'air et la lumière sont choses communes, non parce que inépuisables,
mais parce que indispensables, et tellement indispensables que c'est
pour cela que la nature semble les avoir créées en quantité
presque infinie, afin que leur immensité les préservât
de toute appropriation. Pareillement la terre est chose indispensable à
notre conservation, par conséquent chose commune, par conséquent
chose non susceptible d'appropriation ,' mais la terre est beaucoup moins
étendue que les autres éléments, donc l'usage doit
en être réglé, non au bénéfice de quelques-uns,
mais dans l'intérêt et pour la sûreté de tous.
En deux mots, l'égalité des droits est prouvée par
l'égalité des besoins ; or, l'égalité des droits,
si la chose est limitée, ne peut être réalisée
que par l'égalité de possession : c'est une loi agraire qui
se trouve au fond des arguments de M. Ch. Comte.
De quelque côté que l'on envisage
cette question de la propriété, dès qu'on veut approfondir,
on arrive à l'égalité. Je n'insisterai pas davantage
sur la distinction des choses qui peuvent ou ne peuvent pas être
appropriées ; à cet égard, économistes et jurisconsultes
font assaut de niaiserie. Le Code civil, après avoir donné
la définition de la propriété, se tait sur les choses
susceptibles ou non susceptibles d'appropriation, et s'il parle de celles
qui
sont dans le commerce, c'est toujours sans rien déterminer et
sans rien définir. Pourtant les lumières n'ont pas manqué
; ce sont des maximes triviales que celles-ci : Ad reges potestas omnium
pertinet, ad singulos proprietas. Omnia rex imperio possidet, singula dominio.
La souveraineté sociale opposée à la propriété
individuelle ! ne dirait-on pas une prophétie de légalité,
un oracle républicain ? Les exemples mêmes se présentaient
en foule ; autrefois les biens de l'église, les domaines de la couronne,
les fiefs de la noblesse étaient inaliénables et imprescriptibles.
Si, au lieu d'abolir ce privilège, la Constituante l'avait étendu
à chaque citoyen ; si elle avait déclaré que le droit
au travail, de même que la liberté, ne peut jamais se perdre,
dès ce moment la révolution était consommée,
nous n'aurions plus eu à faire qu'un travail de perfectionnement.
PARAGRAPHE 2. - Le consentement
universel ne justifie pas la propriété.
Dans le texte de Say, rapporté
plus haut, on n'aperçoit pas clairement si cet auteur fait dépendre
le droit de propriété de la qualité non fugitive du
sol, ou du consentement qu'il prétend avoir été donné
par tous les hommes à cette appropriation. Telle est la construction
de sa phrase, qu'elle présente également l'un ou l'autre
sens, ou même tous les deux à la fois ; en sorte qu'on pourrait
soutenir que l'auteur a voulu dire : Le droit de propriété
résultant primitivement de l'exercice de la volonté, la fixité
du sol lui donna occasion de s'appliquer à la terre, et le consentement
universel a depuis sanctionné cette application.
Quoi qu'il en soit, les hommes pouvaient-ils légitimer
la propriété par leur mutuel acquiescement ? Je le nie. Un
tel contrat eût-il pour rédacteurs Grotius, Montesquieu et
J.-J. Rousseau, fût-il revêtu des signatures du genre humain,
serait nul de plein droit, et l'acte qui en aurait été dressé.
illégal. L'homme ne peut pas plus renoncer au travail qu'à
la liberté ; or, reconnaître le droit de propriété
territoriale, c'est renoncer au travail, puisque c'est en abdiquer le moyen,
c'est transiger sur un droit naturel et se dépouiller de la qualité
d'homme.
Mais je veux que ce consentement tacite, ou formel,
dont on se prévaut, ait existé ; qu'en résulterait-il
? Apparemment que les renonciateurs aient été réciproques
: on n'abandonne pas un droit sans obtenir en échange un équivalent.
Nous retombons ainsi dans l'égalité, condition sine qua
non de toute appropriation : en sorte qu'après avoir justifié
la Propriété par le consentement universel, c'est à
dire par l'égalité, on est obligé de justifier l'inégalité
des conditions par la propriété. Jamais on ne sortira de
ce diallèle. En effet, si, aux termes du pacte social, la propriété
a pour condition l'égalité, du moment où cette égalité
n'existe plus, le pacte est rompu et toute propriété devient
usurpation. On ne gagne donc rien à ce prétendu consentement
de tous les hommes.
PARAGRAPHE 3. - La prescription
ne peut jamais être acquise à la propriété.
Le droit de propriété a
été le commencement du mal sur la terre, le premier anneau
de cette longue chaîne de crimes et de misères que le genre
humain traîne dès sa naissance ; le mensonge des prescriptions
est le charme funeste jeté sur les esprits, la parole de mort soufflée
aux consciences pour arrêter le progrès de l'homme vers la
vérité, et entretenir l'idolâtrie de l'erreur. Le Code
définit la prescription : « Un moyen d'acquérir et
de se libérer par le laps de temps. » On peut, en appliquant
cette définition aux idées et aux croyances, se servir du
mot de prescription pour désigner cette faveur constante
qui s'attache aux vieilles superstitions, quel qu'en soit l'objet ; cette
opposition, souvent furieuse et sanglante, qui, à toutes les époques,
accueille les lumières nouvelles et fait du sage un martyr. Pas
un principe, pas une découverte, pas une pensée généreuse
qui, à son entrée dans le monde, n'ait rencontré une
digue formidable d'opinions acquises, et comme une conjuration de tous
les anciens préjugés. Prescriptions contre la raison, prescriptions
contre les faits, prescriptions contre toute vérité précédemment
inconnue, voilà le sommaire de la philosophie du statu quo
et le symbole des conservateurs de tous les siècles.
Quand la réforme évangélique
fut apportée au monde, il y avait prescription en faveur de la violence,
de la débauche et de l'égoïsme ; quand Galilée,
Descartes, Pascal et leurs disciples renouvelèrent la philosophie
et les sciences, il y avait prescription pour la philosophie d'Aristote
; quand nos pères de 1789 demandèrent la liberté et
l'égalité, il y avait prescription pour la tyrannie et le
privilège. « Il y a toujours eu des propriétaires,
et il y en aura toujours » : c'est avec cette profonde maxime, dernier
effort de l'égoïsme aux abois, que les docteurs de l'inégalité
sociale croient répondre aux attaques de leurs adversaires, s'imaginant
sans doute que les idées se prescrivent comme les propriétés.
Éclairés aujourd'hui par la marche
triomphale des sciences. instruits par les plus glorieux succès
à nous défier de nos opinions, nous accueillons avec faveur,
avec applaudissement, l'observateur de la nature qui, à travers
mille expériences, appuyé sur la plus profonde analyse, poursuit
un principe nouveau, une loi jusqu'alors inaperçue. Nous n'avons
garde de repousser aucune idée, aucun fait, sous prétexte
que de plus habiles que nous ont existé jadis, et n'ont point remarqué
les mêmes phénomènes, ni saisi les mêmes analogies.
Pourquoi, dans les questions de politique et de philosophie, n'apportons-nous
pas la même réserve ? Pourquoi cette ridicule manie d'affirmer
que tout est dit, ce qui signifie que tout est connu dans les choses de
l'intelligence et de la morale ? Pourquoi le proverbe Rien de nouveau
sous le soleil, semble-t-il exclusivement réservé aux
recherches métaphysiques ?
C'est, il faut le dire, que nous sommes encore
à faire la philosophie avec notre imagination, au lieu de la faire
avec l'observation et la méthode ; c'est que la fantaisie et la
volonté étant prises partout pour arbitres à la place
du raisonnement et des faits, il a été impossible jusqu'à
ce jour de discerner le charlatan du philosophe, le savant de l'imposteur.
Depuis Salomon et Pythagore, l'imagination s'est épuisée
à deviner les lois sociales et psychologiques ; tous les systèmes
ont été proposés : sous ce rapport il est probable
que
tout est dit, mais il n'est pas moins vrai que tout reste à
savoir. En politique (pour ne citer ici que cette branche de la philosophie),
en politique, chacun prend parti selon sa passion et son intérêt
; l'esprit se soumet à ce que la volonté lui impose ; il
n'y a point de science, il n'y a pas même un commencement de certitude.
Aussi l'ignorance générale produit-elle la tyrannie générale
; et, tandis que la liberté de la pensée est écrite
dans la Charte, la servitude de la pensée, sous le nom de prépondérance
des majorités, est décrétée par la Charte.
Pour m'en tenir à la prescription civile
dont parle le Code, je n'entamerai pas une discussion sur cette fin de
non-recevoir invoquée par les propriétaires ; ce serait par
trop fastidieux et déclamatoire. Chacun sait qu'il est des droits
qui ne se peuvent prescrire ; et, quant aux choses que l'on peut acquérir
par le laps de temps, personne n'ignore que la prescription exige certaines
conditions, dont une seule omise la rend nulle. S'il est vrai, par exemple,
que la possession des propriétaires ait été civile,
publique,
paisible
et non interrompue, il est vrai aussi qu'elle manque du juste
titre, puisque les seuls titres qu'elle fasse valoir, l'occupation
et le travail, prouvent autant pour le propriétaire demandeur que
pour le propriétaire défendeur. De plus, cette même
possession est privée de bonne foi, puisqu'elle a pour fondement
une erreur de droit, et que l'erreur de droit empêche la prescription,
d'après la maxime de Paul : Nunquam in usucapionibus juris error
possesori prodest. Ici l'erreur de droit consiste, soit en ce que le
détenteur possède à titre de propriété,
tandis qu'il ne eut posséder qu'à titre d'usufruit ; soit
en ce qu'il aurait acheté une chose que personne n'avait droit d'aliéner
ni de vendre.
Une autre raison pour laquelle la prescription
ne peut être invoquée en faveur de la propriété,
raison tirée du plus fin de la jurisprudence, c'est que le droit
de possession immobilière fait partie d'un droit universel qui,
aux époques les plus désastreuses de l'humanité, n'a
jamais péri tout entier ; et qu'il suffit aux prolétaires
de prouver qu'ils ont toujours exercé quelque partie de ce droit,
pour être réintégrés dans la totalité.
Celui, par exemple, qui a le droit universel de posséder, donner,
échanger, prêter, louer, vendre, transformer ou détruire
une chose, conserve ce droit tout entier par le seul acte de prêter,
n'eût-il jamais autrement manifesté son domaine ; de même
nous verrons que l'égalité des biens, l'égalité
des droits, la liberté, la volonté, la
personnalité,
sont autant d'expressions identiques d'une seule et même chose, du
droit
de conservation et de développement, en un mot, du droit
de vivre, contre lequel la prescription ne peut commencer à courir
qu'après l'extermination des personnes.
Enfin, quand au temps requis pour prescrire, il
serait superflu de montrer que le droit de propriété en général
ne peut être acquis par aucune possession de dix, de vingt, de cent,
de mille, de cent mille ans ; et que, tant qu'il restera une tête
humaine capable de comprendre et de contester le droit de propriété,
ce droit ne sera jamais prescrit. Car il n'en est pas d'un principe de
jurisprudence, d'un axiome de la raison, comme d'un fait accidentel et
contingent : la possession d'un homme peut prescrire contre la possession
d'un autre homme ; mais, de même que le possesseur ne saurait prescrire
contre lui-même, de même aussi la raison a toujours la faculté
de se réviser et réformer ; l'erreur passée ne l'engage
pas pour l'avenir. La raison est éternelle et toujours identique
; l'institution de la propriété, ouvrage de la raison ignorante,
peut être abrogée par la raison mieux instruite : ainsi la
propriété ne peut s'établir par la prescription. Tout
cela est si solide et si vrai, que c'est précisément sur
ces fondements que s'est établie la maxime, qu'en matière
de prescription l'erreur du droit ne profite pas.
Mais je serais infidèle à ma méthode,
et le lecteur serait en droit de m'accuser de charlatanisme et de mensonge,
si je n'avais rien de mieux à lui dire touchant la prescription.
J'ai fait voir précédemment que l'appropriation de la terre
est illégale, et qu'en supposant qu'elle ne le fût pas, il
ne s'ensuivrait qu'une chose, savoir, l'égalité des propriétés
; j'ai montré, en second lieu, que le consentement universel ne
prouve rien en faveur de la propriété, et que, s'il prouvait
quelque chose, ce serait encore l'égalité des propriétés.
Il me reste à démontrer que la prescription, si elle pouvait
être admise, présupposerait l'égalité des propriétés.
Cette démonstration ne sera ni longue ni
difficile : il suffira de rappeler les motifs qui ont fait introduire la
prescription.
« La prescription, dit Dunod
, semble répugner à l'équité naturelle, qui
ne permet pas que l'on dépouille quelqu'un de son bien malgré
lui et à son insu, et que l'un s'enrichisse de la perte de l'autre.
Mais
comme il arriverait souvent, si la prescription n'avait pas lieu, qu'un
acquéreur de bonne foi serait évincé après
une longue possession ; et que celui-là même qui aurait acquis
du véritable maître, ou qui se serait affranchi d'une obligation
par des voies légitimes, venant à perdre son titre, serait
exposé à être dépossédé ou assujetti
de nouveau, le bien public exigeait que l'on fixât un terme, après
lequel il ne fût plus permis d'inquiéter les possesseurs et
de rechercher des droits trop longtemps négligés... Le droit
civil n'a donc fait que de perfectionner le droit naturel et de suppléer
au droit des gens, par la manière dont il a réglé
la prescription ; et comme elle est fondée sur le bien public, qui
est toujours préférable à celui des particuliers.
bono
publico usucapio introducta est, elle doit être traitée
favorablement quand elle se trouve accompagnée des conditions requises
par la loi. »
Toullier, Droit civil :
« Pour ne pas laisser la propriété
des choses dans une trop longue incertitude, nuisible au bien public, en
ce qu'elle troublerait la paix des familles et la stabilité des
transactions sociales. les lois ont fixé un délai passé
lequel elles refusent d'admettre la revendication, et rendent à
la possession son antique prérogative en y réunissant la
propriété. »
Cassiodore disait de la propriété,
qu'elle est le seul port assuré au milieu des tempêtes de
la chicane et des bouillonnements de la cupidité : Hic unus inter
humanas procellas portus, quem si homines fervida voluntate praeterierint
; in undosis semper jurgiis errabunt.
Ainsi, d'après les auteurs, la prescription
est un moyen d'ordre public, une restauration, en certains cas, du mode
primitif d'acquérir, une fiction de la loi civile, laquelle emprunte
toute sa force de la nécessité de terminer des différends
qui, autrement, ne pourraient être réglés. Car, comme
dit Grotius, le temps n'a par lui même aucune vertu effective ; tout
arrive dans le temps, mais rien ne se fait par le temps ; la prescription
ou le droit d'acquérir par le laps du temps est donc une fiction
de la loi, conventionnellement adoptée.
Mais toute propriété a nécessairement
commencé par la prescription, ou, comme disaient les Latins, par
l'usucapion, c'est-à-dire par la possession continue : je
demande donc, en premier lieu, comment la possession peut devenir par le
laps de temps propriété ? Rendez la possession aussi longue
que vous voudrez ; entassez les ans et les siècles, vous ne ferez
jamais que la durée, qui par elle-même ne crée rien,
ne change rien, ne modifie rien, puisse métamorphoser l'usufruitier
en propriétaire. Que la loi civile reconnaisse à un possesseur
de bonne foi, établi depuis longues années dans sa jouissance,
le droit de ne pouvoir être dépossédé par un
survenant, elle ne fait en cela que confirmer un droit déjà
respecté, et la prescription, appliquée de la sorte. signifie
simplement que la possession commencée depuis vingt, trente ou cent
ans, sera maintenue à l'occupant. Mais lorsque la loi déclare
que le laps de temps change le possesseur en propriétaire, elle
suppose qu'un droit peut être créé sans une cause qui
le produise ; elle change la qualité du sujet sans motif ; elle
statue sur ce qui n'est point en litige ; elle sort de ses attributions.
L'ordre public et la sécurité des citoyens ne demandaient
que la garantie des possessions ; pourquoi la loi a-t-elle créé
des propriétés ? La prescription était comme une assurance
de l'avenir ; pourquoi la loi en fait-elle un principe de privilège
?
Ainsi l'origine de la prescription est identique
à celle de la propriété elle-même ; et puisque
celle-ci n'a pu se légitimer que sous la condition formelle d'égalité,
la prescription aussi est une des mille formes qu'a revêtues le besoin
de conserver cette précieuse égalité. Et ceci n'est
point une vaine induction, une conséquence tirée à
perte de vue : la preuve en est écrite dans tous les codes.
En effet, si tous les peuples ont reconnu, par
un instinct de justice et de conservation, l'utilité et la nécessité
de la prescription, et si leur dessein a été de veiller par
là aux intérêts du possesseur, pouvaient-ils ne rien
faire pour le citoyen absent, jeté loin de sa famille et de sa patrie
par le commerce, la guerre ou la captivité, hors d'état d'exercer
aucun acte de Possession ? Non. Aussi dans le temps même où
la prescription s'introduisait dans les lois, on admettait que la propriété
se conserve par la Seule volonté, nudo animo. Or, si la propriété
se conserve par la seule volonté, si elle ne peut se perdre que
par le fait du propriétaire, comment la prescription peut-elle être
utile ? comment la loi ose-t-elle présumer que le propriétaire,
qui conserve par la seule intention, a eu l'intention d'abandonner ce qu'il
a laissé prescrire ? et de quel droit la loi punirait-elle l'absence
du propriétaire en le dépouillant de son bien ? Quoi donc
! nous avons trouvé tout à l'heure que la prescription et
la propriété étaient choses identiques, et voilà
que nous trouvons maintenant qu'elles sont choses qui s'entre-détruisent.
Grotius, qui sentait la difficulté, y répond
d'une manière si singulière, qu'elle mérite d'être
rapportée : Bene sperandum de hominibus, ac propterea non putandum
eos hoc esse animo ut, rei caducae causa, hominem alterum velint in perpetuo
peccato versari, quod evitari saepè non poterit sine tali derelictione
: « Où est l'homme, dit-il, à l'âme assez peu
chrétienne, qui, pour une misère, voudrait éterniser
le péché d'un possesseur, ce qui arriverait infailliblement,
s'il ne consentait à faire abandon de son droit ? » Pardieu
! je suis cet homme-là. Dussent un million de propriétaires
brûler jusqu'au jugement, je leur mets sur la conscience la part
qu'ils me ravissent dans les biens de ce monde. À cette considération
puissante, Grotius en joint une autre : c est qu'il est plus sûr
d'abandonner un droit litigieux que de plaider, de troubler la paix des
nations et d'attiser le feu de la guerre civile. J'accepte, si l'on veut,
cette raison, pourvu que l'on m'indemnise ; mais, si cette indemnité
m'est refusée, que m'importe à moi prolétaire le repos
et la sécurité des riches ? Je me soucie de l'ordre public
comme du salut des propriétaires : je demande à vivre en
travaillant, sinon je mourrai en combattant.
Dans quelques subtilités que l'on s'engage,
la prescription est une contradiction de la propriété ; ou
plutôt, la prescription et la propriété sont deux formes
d'un seul et même principe, mais deux formes qui se servent réciproquement
de correctif ; et ce n'est pas une des moindres bévues de la jurisprudence
ancienne et moderne d'avoir prétendu les accorder. En effet, si
nous ne voyons dans l'établissement de la propriété,
que le désir de garantir à chacun sa part du sol et son droit
au travail ; dans la séparation de la nue propriété
d'avec la possession, qu'un asile ouvert aux absents, aux orphelins, à
tous ceux qui ne peuvent connaître ou défendre leurs droits
; dans la prescription, qu'un moyen, soit de repousser les prétentions
injustes et les envahissements, soit de terminer les différends
que suscitent les transplantations de possesseurs ; nous reconnaîtrons,
dans ces formes diverses de la justice humaine, les efforts spontanés
de la raison venant au secours de l'instinct social ; nous verrons, dans
cette réserve de tous les droits, le sentiment de l'égalité,
la tendance constante au nivellement. Et, faisant la part de la réflexion
et du sens intime, nous trouverons, dans l'exagération même
des principes, la confirmation de notre doctrine : puisque, si l'égalité
des conditions et l'association universelle ne se sont pas plus tôt
réalisées, c'est que le génie des législateurs
et le faux savoir des juges devaient, pendant un temps, faire obstacle
au bon sens populaire : et que, tandis qu'un éclair de vérité
illuminait les sociétés primitives, les premières
spéculations des chefs ne pouvaient enfanter que ténèbres.
Après les premières conventions, après les ébauches
de lois et de constitutions, qui furent l'expression des premiers besoins,
la mission des hommes de loi devait être de réformer ce qui,
dans la législation, était mauvais ; de compléter
ce qui restait défectueux ; de concilier, par de meilleures définitions,
ce qui paraissait contradictoire : au lieu de cela, ils se sont arrêtés
au sens littéral des lois, se contentant du rôle servile de
commentateurs et de scoliastes. Prenant pour axiomes de l'éternelle
et indéfectible vérité les inspirations d'une raison
nécessairement faible et fautive, entraînés par l'opinion
générale, subjugués par la religion des textes, ils
ont toujours posé en principe, à l'instar des théologiens,
que cela est infailliblement vrai. qui est admis universellement, partout
et toujours, quod ab omnibus, quod ubique, quod semper, comme si
une croyance générale, mais spontanée, prouvait autre
chose qu'une apparence générale. Ne nous y trompons point
: l'opinion de tous les peuples peut servir à constater l'aperception
d'un fait, le sentiment vague d'une loi ; elle ne peut rien nous apprendre
ni sur le fait ni sur la loi. Le consentement du genre humain est une indication
de la nature, et non pas, comme l'a dit Cicéron, une loi de la nature.
Sous l'apparence reste cachée la vérité, que la foi
peut croire, mais que la réflexion seule peut connaître. Tel
a été le progrès constant de l'esprit humain en tout
ce qui concerne les phénomènes physiques et les créations
du génie : comment en serait-il autrement des faits de conscience
et des règles de nos actions ?
PARAGRAPHE 4. - Du travail. - Que
le travail n'a par lui-même, sur les choses de la nature, aucune
puissance d'appropriation.
Nous allons démontrer, par les
propres aphorismes de l'économie politique et du droit, c'est-à-dire
par tout ce que la propriété peut objecter de plus spécieux
:
1° Que le travail n'a par lui-même,
sur les choses de la nature, aucune puissance d'appropriation ;
2° Qu'en reconnaissant toutefois cette puissance
au travail, on est conduit à l'égalité des propriétés,
quelles que soient, d'ailleurs, l'espèce du travail, la rareté
du produit et l'inégalité des facultés productives
;
3° Que, dans l'ordre de la justice, le travail
détruit
la propriété. À l'exemple de nos adversaires, et afin
de ne laisser sur notre passage ni ronces ni épines, reprenons la
question du plus haut qu'il est possible. M. Ch. Comte, Traité
de la propriété :
« La France, considérée
comme nation, a un territoire qui lui est propre. »
La France, comme un seul homme, possède un
territoire qu'elle exploite ; elle n'en est pas propriétaire. Il
en est des nations entre elles comme des individus entre eux : elles sont
usagères et travailleuses ; c'est par abus de langage qu'on leur
attribue le domaine du sol. Le droit d'user et d'abuser n'appartient pas
plus au peuple qu'à l'homme ; et viendra le temps où la guerre
entreprise pour réprimer l'abus du sol chez une nation, sera une
guerre sacrée.
Ainsi, M. Ch. Comte, qui entreprend d'expliquer
comment la propriété se forme, et qui débute par supposer
qu'une nation est propriétaire, tombe dans le sophisme appelé
pétition
de principe ; dès ce moment, toute son argumentation est ruinée.
Si le lecteur trouvait que c'est pousser trop
loin la logique que de contester à une nation la propriété
de son territoire, je me bornerais à rappeler que du droit fictif
de propriété nationale sont issus, à toutes les époques
les prétentions de suzeraineté, les tributs, régales,
corvées, contingents d'hommes et d'argent, fournitures de marchandises,
etc., et, par suite, les refus d'impôts, les insurrections, les guerres
et les dépopulations.
« Il existe, au milieu de
ce territoire, des espaces de terre fort étendus, qui n'ont pas
été convertis en propriétés individuelles.
Ces terres, qui consistent généralement en forêts,
appartiennent à la masse de la population, et le gouvernement qui
en perçoit les revenus les emploie ou doit les employer dans l'intérêt
commun. »
Doit les employer est bien dit ; cela empêche
de mentir.
« Qu'elles soient mises en
vente... »
Pourquoi mises en vente ? Qui a droit de les vendre
? Quand même la nation serait propriétaire, la génération
d'aujourd'hui peut-elle déposséder la génération
de demain ? Le peuple possède à titre d'usufruit ; le gouvernement
régit, surveille, protège, fait les actes de justice distributive
; s'il fait ainsi des concessions de terrain, il ne peut concéder
qu'à usage ; il n'a droit de vendre ni d'aliéner quoi que
ce soit. N'ayant pas qualité de propriétaire, comment pourrait-il
transmettre la propriété ?
« Qu'un homme industrieux en achète
une partie, un vaste marais, par exemple : il n'y aura point ici d'usurpation,
puisque le public en reçoit la valeur exacte par les mains de son
gouvernement, et qu'il est aussi riche après la vente qu'il l'était
auparavant. » Ceci devient dérisoire. Quoi ! parce qu'un ministre
prodigue, imprudent ou inhabile, vend les biens de l'État,
sans que je puisse faire opposition à la vente, moi, pupille de
l'État, moi qui n'ai voix consultative ni délibérative
au conseil de l'État, cette vente sera bonne et légale !
Les tuteurs du peuple dissipent son patrimoine, et il n'a point de recours
! - J'ai perçu, dites-vous, par les mains du gouvernement ma part
du prix de la vente : mais d'abord je n'ai pas voulu vendre, et, quand
je l'aurais voulu, je ne le pouvais pas, je n'en avais pas le droit. Et
puis, je ne me suis point aperçu que cette vente m'ait profité.
Mes tuteurs ont habillé quelques soldats, réparé une
vieille citadelle, érigé à leur orgueil quelque coûteux
et chétif monument ; puis ils ont tiré un feu d'artifice
et dressé un mât de cocagne : qu'est-ce que cela, en comparaison
de ce que je perds ?
L'acquéreur plante des bornes, se clôt
et dit : Ceci est à moi, chacun Chez soi, chacun pour soi. Voici
donc un espace de territoire sur lequel désormais nul n'a droit
de poser le pied. si ce n'est le propriétaire et les amis du propriétaire
; qui ne peut profiter à personne, si ce n'est au propriétaire
et à ses serviteurs. Que ces ventes se multiplient, et bientôt
le peuple, qui n'a pu ni voulu vendre, qui n'a pas touché le prix
de la vente, n'aura plus où se reposer, où s'abriter, où
récolter : il ira mourir de faim à la porte du propriétaire,
sur le bord de cette propriété qui fut son héritage,
et le propriétaire le voyant expirer dira : Ainsi périssent
les fainéants et les lâches !
Pour faire accepter l'usurpation du propriétaire,
M. Ch. Comte affecte de rabaisser la valeur des terres au moment de la
vente.
« Il faut prendre garde de
s'exagérer l'importance de ces usurpations : on doit les apprécier
par le nombre d'hommes que faisaient vivre les terres occupées,
et par les moyens qu'elles leur fournissaient. Il est évident, par
exemple, que si l'étendue de terre qui vaut aujourd'hui mille francs
ne valait que cinq centimes quand elle fut usurpée, il n'y a réellement
que la valeur de cinq centimes de ravie. Une lieue carrée de terre
suffisait à peine pour faire vivre un sauvage dans la détresse
: elle assure aujourd'hui des moyens d'existence à mille personnes.
Il y a neuf cent quatre-vingt-dix-neuf parties qui sont la propriété
légitime des possesseurs ; il n'y a eu d'usurpation que pour un
millième de la valeur. »
Un paysan s'accusait en confession d'avoir détruit
un acte par lequel il se reconnaissait débiteur de cent écus.
Le confesseur disait : Il faut rendre ces cent écus. - Non, répondit
le paysan, je restituerai deux liards pour la feuille de papier.
Le raisonnement de M. Ch. Comte ressemble à
la bonne foi de ce paysan. Le sol n'a pas seulement une valeur intégrante
et actuelle, il a aussi une valeur de puissance et d'avenir, laquelle dépend
de notre habileté à le faire valoir et à le mettre
en leurre. Détruisez une lettre de change, un billet à ordre,
un acte de constitution de rentes ; comme papier, vous détruisez
une valeur presque nulle ; mais avec ce papier, vous détruisez votre
titre, et, en perdant votre titre, vous vous dépouillez de votre
bien. Détruisez la terre, ou ce qui revient au même pour vous,
vendez la : non seulement vous aliénez une, deux ou plusieurs récoltes,
mais vous anéantissez tous les produits que vous pouviez en tirer,
vous, vos enfants et les enfants de vos enfants.
Lorsque M. Ch. Comte, l'apôtre de la propriété
et le panégyriste du travail, suppose une aliénation de territoire
de la part du gouvernement, il ne faut pas croire qu'il fasse cette supposition
sans motif et par surérogation ; il en avait besoin. Comme il repoussait
le système d'occupation, et que d'ailleurs il savait que le travail
ne fait pas le droit, sans la permission préalable d'occuper, il
s'est vu forcé de rapporter cette permission à l'autorité
du gouvernement, ce qui signifie que la propriété a pour
principe la souveraineté du peuple, ou, en d'autres termes, le consentement
universel. Nous avons discuté ce préjugé.
Dire que la propriété est fille
du travail, puis donner au travail une concession pour moyen d'exercice,
c'est bien, si je ne me trompe, former un cercle vicieux. Les contradictions
vont venir.
« Un espace de terre déterminé
ne peut produire des aliments que pour la consommation d'un homme pendant
une journée : si le possesseur, par son travail, trouve moyen de
lui en faire produire pour deux jours, il en double la valeur. Cette valeur
nouvelle est son ouvrage, sa création ; elle n'est ravie à
personne : c'est sa propriété. »
Je soutiens que le possesseur est payé de
sa peine et de son industrie par sa double récolte, mais qu'il n'acquiert
aucun droit sur le fonds. Que le travailleur fasse les fruits siens, je
l'accorde ; mais je ne comprends pas que la propriété des
produits emporte celle de la matière. Le pêcheur, qui, sur
la même côte, sait prendre plus de poisson que ses confrères,
devient-il, par cette habileté, propriétaire des parages
où il pêche ? L'adresse d'un chasseur fût-elle jamais
regardée comme un titre de propriété sur le gibier
d'un canton ? La parité est parfaite ; le cultivateur diligent trouve
dans une récolte abondante et de meilleure qualité la récompense
de son industrie ; s'il a fait sur le sol des améliorations, il
a droit à une préférence comme possesseur ; jamais,
en aucune façon, il ne peut être admis à présenter
son habileté de cultivateur comme un titre à la propriété
du sol qu'il cultive.
Pour transformer la possession en propriété,
il faut autre chose que le travail, sans quoi l'homme cesserait d'être
propriétaire dès qu'il cesserait d'être travailleur
; or, ce qui fait la propriété, d'après la loi, c'est
la possession immémoriale, incontestée, en un mot, la prescription
; le travail n'est que le signe sensible, l'acte matériel par lequel
l'occupation se manifeste. Si donc le cultivateur reste propriétaire
après qu'il a cessé de travailler et de produire, si sa possession,
d'abord concédée, puis tolérée, devient à
la fin inaliénable, c'est par le bénéfice de la loi
civile et en vertu du principe d'occupation. Cela est tellement vrai, qu'il
n'est pas un contrat de vente, pas un bail à ferme ou à loyer,
pas une constitution de rente qui ne le suppose. Je n'en citerai qu'un
exemple.
Comment évalue-t-on un immeuble ? par son
produit. Si une terre rapporte 1 000 F., on dit qu'à 5 p. 100 cette
terre vaut 20 000 F., à 4 p. 100, 25 000 F., etc. ; cela signifie,
en d'autres termes, qu'après vingt ou vingt-cinq ans le prix de
cette terre aura été remboursé à l'acquéreur.
Si donc, après un laps de temps, le prix d'un immeuble est intégralement
payé, Pourquoi l'acquéreur continue-t-il à être
propriétaire ? A cause du droit d'occupation, sans lequel toute
vente serait un réméré.
Le système de l'appropriation par le travail
est donc en contradiction avec le Code ; et lorsque les partisans de ce
système prétendent s'en servir pour expliquer les lois, ils
sont en contradiction avec eux-mêmes.
« Si des hommes parviennent à fertiliser
une terre qui ne produisait rien, ou qui même était funeste,
comme certains marais, ils créent par cela même la propriété
tout entière. » A quoi bon grossir l'expression et jouer aux
équivoques, comme si l'on voulait faire prendre le change ? Ils
créent la propriété tout entière ; vous
voulez dire qu'ils créent une capacité productive, qui, auparavant,
n'existait pas ; mais cette capacité ne peut être créée
qu'à la condition d'une matière qui en est le soutien. La
substance du sol reste la même ; il n'y a que ses qualités
et modifications qui soient changées. L'homme a tout créé,
tout, excepté la matière elle-même. Or, c'est de cette
matière que je soutiens qu'il ne peut avoir que la possession et
l'usage, sous la condition permanente du travail, lui abandonnant pour
un moment la propriété des choses qu'il a produites.
Voici donc un premier point résolu : la
propriété du produit, quand même elle serait accordée,
n'emporte pas la propriété de l'instrument ; cela ne me semble
pas avoir besoin d'une plus ample démonstration. Il y a identité
entre le soldat possesseur de ses armes, le maçon possesseur des
matériaux qu'on lui confie, le pêcheur possesseur des eaux,
le chasseur possesseur des champs et des bois, et le cultivateur possesseur
des terres : tous seront, si l'on veut, propriétaires de leurs produits
; aucun n'est propriétaire de ses instruments. Le droit au produit
est exclusif, jus in re ; le droit à l'instrument est commun,
jus
ad rem.
PARAGRAPHE 5. - Que le travail conduit
à l'égalité des propriétés.
Accordons toutefois que le travail confère
un droit de propriété sur la matière : pourquoi ce
principe n'est-il pas universel ? Pourquoi le bénéfice de
cette prétendue loi, restreint au petit nombre, est-il dénié
à la foule des travailleurs ? Un philosophe, prétendant que
tous les animaux naquirent autrefois de la terre échauffée
par les rayons du soleil, à peu près comme des champignons,
et à qui l'on demandait pourquoi la terre ne produit plus rien de
la même manière : Parce qu'elle est vieille et qu'elle a perdu
sa fécondité, répondit-il. Le travail, autrefois si
fécond, serait-il pareillement devenu stérile ? Pourquoi
le fermier n'acquiert-il plus, par le travail, cette terre que le travail
acquit jadis au propriétaire. C'est, dit-on, qu'elle se trouve déjà
appropriée. Ce n'est pas répondre. Un domaine est affermé
50 boisseaux par hectare, le talent et le travail d'un fermier élèvent
ce produit au double : ce surcroît est la création du fermier.
Supposons que le maître, par une rare modération, n'aille
pas jusqu'à s'emparer de ce produit en augmentant le fermage, et
qu'il laisse le cultivateur jouir de ses leurres, la justice n'est pas
pour cela satisfaite. Le fermier, en améliorant le fonds, a créé
une valeur nouvelle dans la propriété, donc il a droit à
une portion de la propriété. Si le domaine valait primitivement
100 000 F., et que, par les travaux du fermier, il ait acquis une valeur
de 150 000 F., le fermier, producteur de cette plus- value, est propriétaire
légitime du tiers de ce domaine. M. Ch. Comte n'aurait pu s'inscrire
en faux contre cette doctrine, car c'est lui qui a dit :
« Les hommes qui rendent la
terre plus fertile ne sont pas moins utiles à leurs semblables que
s'ils en créaient une nouvelle étendue. »
Pourquoi donc cette règle n'est-elle
pas applicable à celui qui améliore, aussi bien qu'à
celui qui défriche ? Par le travail du premier, la terre vaut 1
; par le travail du second, elle vaut 2 ; de la part de l'un et de l'autre,
il y a création de valeur égale : pourquoi n'accorderait-on
pas à tous deux égalité de propriété
? A moins que l'on n'invoque de nouveau le droit de premier occupant, je
défie qu'on oppose à cela rien de solide.
Mais, dira-t-on, quand on accorderait ce que vous
demandez, on n'arriverait pas à une division beaucoup plus grande
des propriétés. Les terres n'augmentent pas indéfiniment
de valeur : après deux ou trois cultures, elles atteignent rapidement
leur maximum de fécondité. Ce que l'art agronomique y ajoute,
vient plutôt du progrès des sciences et de la diffusion des
lumières, que de l'habileté des laboureurs. Ainsi, quelques
travailleurs à réunir à la masse des propriétaires
ne seraient pas un argument contre la propriété.
Ce serait en effet recueillir de ce débat
un fruit bien maigre, si nos efforts n'aboutissaient qu'à étendre
le privilège du sol et le monopole de l'industrie, en affranchissant
seulement quelques centaines de travailleurs sur des millions de propriétaires
: mais ce serait aussi comprendre bien mal notre propre pensée,
et faire preuve de peu d'intelligence et de logique.
Si le travailleur, qui ajoute à la valeur
de la chose, a droit à la propriété, celui qui entretient
cette valeur acquiert le même droit. Car, qu'est-ce qu'entretenir
? c'est ajouter sans cesse, c'est créer d'une manière continue.
Qu'est-ce que cultiver ? c'est donner au sol sa valeur de chaque année
; c'est par une création, tous les ans renouvelée, empêcher
que la valeur d'une terre ne diminue ou ne se détruise. Admettant
donc la propriété comme rationnelle et légitime, admettant
le fermage comme équitable et juste, je dis que celui qui cultive
acquiert la propriété au même titre que celui qui défriche
et que celui qui améliore ; et que chaque fois qu'un fermier paye
sa rente, il obtient sur le champ confié à ses soins une
fraction de propriété dont le dénominateur est égal
à la quotité de cette rente. Sortez de là, vous tombez
dans l'arbitraire et la tyrannie, vous reconnaissez des privilèges
de castes, vous sanctionnez le servage. Quiconque travaille devient propriétaire
: ce fait ne peut être nié dans les principes actuels de l'économie
politique et du droit. Et quand je dis propriétaire, je n'entends
pas seulement, comme nos économistes hypocrites, propriétaire
de ses appointements, de son salaire, de ses gages ; je veux dire propriétaire
de la valeur qu'il crée, et dont le maître seul tire le bénéfice.
Comme tout ceci touche à la théorie
des salaires et de la distribution des produits, et que cette matière
n'a point encore été raisonnablement éclaircie, je
demande permission d'y insister ; cette discussion ne sera pas inutile
à la cause. Beaucoup de gens parlent d'admettre les ouvriers en
participation des produits et des bénéfices ; mais cette
participation que l'on demande pour eux est de pure bienfaisance ; on n'a
jamais démontré, ni peut être soupçonné,
qu'elle fût un droit naturel, nécessaire, inhérent
au travail, inséparable de la qualité de producteur jusque
dans le dernier des manoeuvres.
Voici ma proposition : Le travailleur conserve,
même après avoir reçu son salaire, un droit naturel
de propriété sur la chose qu'il a produite.
Je continue à citer M. Ch. Comte : «
Des ouvriers sont employés à dessécher ce marais,
à en arracher les arbres et les broussailles, en un mot à
nettoyer le sol : ils en accroissent la valeur, ils en font une propriété
plus considérable ; la valeur qu'ils y ajoutent leur est payée
par les aliments qui leur sont donnés et par le prix de leurs journées
: elle devient la propriété du capitaliste. »
Ce prix ne suffit pas : le travail des ouvriers
a créé une valeur ; or, cette valeur est leur propriété.
Mais ils ne l'ont ni vendue, ni échangée ; et vous, capitaliste,
vous ne l'avez point acquise. Que vous ayez un droit partiel sur le tout
pour les fournitures que vous avez faites et les subsistances que vous
avez procurées, rien n'est plus juste : vous avez contribué
à la production, vous devez avoir part à la jouissance. Mais
votre droit n'annihile pas celui des ouvriers, qui, malgré vous,
ont été vos collègues dans l'oeuvre de produire. Que
parlez-vous de salaires ? L'argent dont vous payez les journées
des travailleurs solderait à peine quelques années de la
possession perpétuelle qu'ils vous abandonnent. Le salaire est la
dépense qu'exigent l'entretien et la réparation journalière
du travailleur ; vous avez tort d'y voir le prix d'une vente. L'ouvrier
n'a rien vendu : il ne connaît ni son droit, ni l'étendue
de la cession qu'il vous a faite, ni le sens du contrat que vous prétendez
avoir passé avec lui. De sa part, ignorance complète ; de
la vôtre, erreur et surprise, si même on ne doit dire vol et
fraude.
Rendons, par un autre exemple, tout ceci plus
clair et d'une vérité plus frappante.
Personne n'ignore quelles difficultés rencontre
la conversion d'une terre inculte en terre labourable et productive : ces
difficultés sont telles que le plus souvent l'homme isolé
périrait avant d'avoir pu mettre le sol en état de lui procurer
la moindre subsistance. Il faut pour cela les efforts réunis et
combinés de la société, et toutes les ressources de
l'industrie. M. Ch. Comte cite à ce sujet des faits nombreux et
authentiques, sans se douter un moment qu'il amoncelle des témoignages
contre son propre système. Supposons qu'une colonie de vingt ou
trente familles s'établisse dans un canton sauvage, couvert de broussailles
et de bois, et dont, par convention, les indigènes consentent à
se retirer. Chacune de ces familles dispose d'un capital médiocre,
mais suffisant, tel enfin qu'un colon peut le choisir : des animaux, des
graines, des outils, un peu d'argent et des vivres. Le territoire partagé,
chacun se loge de son mieux et se met à défricher le lot
qui lui est échu. Mais, après quelques semaines de fatigues
inouïes, de peines incroyables, de travaux ruineux et presque sans
résultat, nos gens commencent à se plaindre du métier
; la condition leur paraît dure ; ils maudissent leur triste existence.
Tout à coup, l'un des plus avisés
tue un porc, en sale une partie, et, résolu de sacrifier le reste
de ses provisions, va trouver ses compagnons de misère. Amis, leur
dit-il d'un ton plein de bienveillance, quelle peine vous prenez pour faire
peu de besogne et pour vivre mal ! Quinze jours de travail vous ont mis
aux abois !... Faisons un marché dans lequel tout sera profit pour
vous ; je vous offre la pitance et le vin ; vous gagnerez par jour tant
; nous travaillerons ensemble, et, vive Dieu ! mes amis, nous serons joyeux
et contents !
Croit-on que des estomacs délabrés
résistent à une pareille harangue ? Les plus affamés
suivent le perfide incitateur : on se met à l'oeuvre ; le charme
de la société, l'émulation, la joie, l'assistance
mutuelle doublent les forces, le travail avance à vue d'oeil ; on
dompte la nature au milieu des chants et des rires ; en peu de temps le
sol, est métamorphosé ; la terre ameublir n'attend plus que
la semence. Cela fait, le propriétaire paye ses ouvriers, qui en
se retirant le remercient, et regrettent les jours heureux qu'ils ont passés
avec lui.
D'autres suivent cet exemple, toujours avec le
même succès ; puis, ceux-là installés, le reste
se disperse : chacun retourne à son essart. Mais en essartant il
faut vivre ; pendant qu'on défrichait pour le voisin, on ne défrichait
pas pour soi : une année est déjà perdue pour les
semailles et la moisson. L'on avait compté qu'en louant sa main
d'oeuvre on ne pouvait que gagner, puisqu'on épargnerait ses propres
provisions, et qu'en vivant mieux on aurait encore de l'argent. Faux calcul
! on a créé pour un autre un instrument de production, et
l'on n'a rien créé pour soi ; les difficultés du défrichement
sont restées les mêmes ; les vêtements s'usent, les
provisions s'épuisent, bientôt la bourse se vide au profit
du particulier pour qui l'on a travaillé, et qui seul peut fournir
les denrées dont on manque, puisque lui seul est en train de culture.
Puis, quand le pauvre défricheur est à bout de ressources,
semblable à l'ogre de la fable, qui flaire de loin sa victime, l'homme
à la pitance se représente ; il offre à celui-ci de
le reprendre à la journée, à celui là de lui
acheter, moyennant bon prix, un morceau de ce mauvais terrain dont il ne
fait rien, ne fera jamais rien ; c'est-à-dire qu'il fait exploiter
pour son propre compte le champ de l'un par l'autre ; si bien qu'après
une vingtaine d'années, de trente particuliers primitivement égaux
en fortune, cinq ou six seront devenus propriétaires de tout le
canton, les autres auront été dépossédés
philanthropiquement.
Dans ce siècle de moralité bourgeoise
où j'ai eu le bonheur de naître, le sens moral est tellement
affaibli, que je ne serais point du tout étonné de m'entendre
demander par maint honnête propriétaire, ce que je trouve
à tout cela d'injuste et d'illégitime. Âme de boue
! cadavre galvanisé ! comment espérer de vous convaincre
si le vol en action ne vous semble pas manifeste ? Un homme, par douces
et insinuantes paroles, trouve le secret de faire contribuer les autres
à son établissement ; puis, une fois enrichi par le commun
effort, il refuse, aux mêmes conditions qu'il a lui-même dictées,
de procurer le bien-être de ceux qui firent sa fortune : et vous
demandez ce qu'une pareille conduite a de frauduleux ! Sous prétexte
qu'il a payé ses ouvriers, qu'il ne leur doit plus rien, qu'il n'a
que faire de se mettre au service d'autrui, tandis que ses propres occupations
le réclament, il refuse, dis-je, d'aider les autres dans leur établissement,
comme ils l'ont aidé dans le sien ; et lorsque, dans l'impuissance
de leur isolement, ces travailleurs délaissés tombent dans
la nécessité de faire argent de leur héritage, lui,
ce propriétaire ingrat, ce fourbe parvenu, se trouve prêt
à consommer leur spoliation et leur ruine. Et vous trouvez cela
juste ! prenez garde, je lis dans vos regards surpris le reproche d'une
conscience coupable bien plus que le naïf étonnement d'une
involontaire ignorance.
Le capitaliste, dit-on, a payé les journées
des ouvriers ; pour être exact, il faut dire que le capitaliste a
payé autant de fois une journée qu'il a employé
d'ouvriers chaque jour, ce qui n'est point du tout la même chose.
Car, cette force immense qui résulte de l'union et de l'harmonie
des travailleurs, de la convergence et de la simultanéité
de leurs efforts, il ne l'a point payée. Deux cents grenadiers ont
en quelques heures dressé l'obélisque de Luqsor sur sa base
; suppose-t-on qu'un seul homme, en deux cents jours, en serait venu à
bout ? Cependant, au compte du capitaliste, la somme des salaires eût
été la même. Eh bien, un désert à mettre
en culture, une maison à bâtir, une manufacture à exploiter,
c'est l'obélisque à soulever, c'est une montagne à
changer de place. La plus petite fortune, le plus mince établissement,
la mise en train de la plus chétive industrie, exige un concours
de travaux et de talents si divers, que le même homme n'y suffirait
jamais. Il est étonnant que les économistes ne l'aient pas
remarqué. Faisons donc la balance de ce que le capitaliste a reçu
et de ce qu'il a payé.
Il faut au travailleur un salaire qui le fasse
vivre pendant qu'il travaille, car il ne produit qu'en consommant. Quiconque
occupe un homme lui doit nourriture et entretien, ou salaire équivalent.
C'est la première part à faire dans toute production. J'accorde,
pour le moment, qu'à cet égard le capitaliste se soit dûment
acquitté.
Il faut que le travailleur, outre sa subsistance
actuelle, trouve dans sa production une garantie de sa subsistance future,
sous peine de voir la source du produit tarir, et sa capacité productive
devenir nulle ; en d'autres termes il faut que le travail à faire
renaisse perpétuellement du travail accompli : telle est la loi
universelle de reproduction. C'est ainsi que le cultivateur propriétaire
trouve : 1° dans ses récoltes, les moyens non seulement de vivre
lui et sa famille, mais d'entretenir et d'améliorer son capital,
d'élever des bestiaux, en un mot de travailler encore et de reproduire
toujours ; 2° dans la propriété d'un instrument productif,
l'assurance permanente d'un fonds d'exploitation et de travail.
Quel est le fonds d'exploitation de celui qui
loue ses services ? le besoin présumé que le propriétaire
a de lui, et la volonté qu'il lui suppose gratuitement de l'occuper.
Comme autrefois le roturier tenait sa terre de la munificence et du bon
plaisir du seigneur, de même aujourd'hui l'ouvrier tient son travail
du bon plaisir et des besoins du maître et du propriétaire
: c'est ce qu'on nomme posséder à titre précaire [précaire,
de precor, je prie, parce que l'acte de concession marquait expressément
que le seigneur avait concédé aux prières de ses hommes
ou serfs la permission de travailler.].
Mais cette condition précaire est une injustice,
car elle implique inégalité dans le marché. Le salaire
du travailleur ne dépasse guère sa consommation courante
et ne lui assure pas le salaire du lendemain, tandis que le capitaliste
trouve dans l'instrument produit par le travailleur un gage d'indépendance
et de sécurité pour l'avenir.
Or, ce ferment reproducteur, ce germe éternel
de vie, cette préparation d'un fonds et d'instruments de production,
est ce que le capitaliste doit au producteur, et qu'il ne lui rend jamais
: et c'est cette dénégation frauduleuse qui fait l'indigence
du travailleur, le luxe de l'oisif et l'inégalité des conditions.
C'est en cela surtout que consiste ce que l'on a si bien nommé exploitation
de l'homme par l'homme.
De trois choses l'une, ou le travailleur aura
part à la chose qu'il produit. avec un chef, déduction faite
de tous les salaires, ou le chef rendra au travailleur un équivalent
de services productifs, ou bien il s'obligera à le faire travailler
toujours. Partage du produit, réciprocité de services, ou
garantie d'un travail perpétuel, le capitaliste ne saurait échapper
à cette alternative. Mais il est évident qu'il ne peut satisfaire
à la seconde et à la troisième de ces conditions :
il ne peut ni se mettre au service de ces milliers d'ouvriers qui, directement
ou indirectement, lui ont procuré son établissement ; ni
les occuper tous et toujours. Reste donc le partage de la propriété.
Mais si la propriété est partagée, toutes les conditions
seront égales ; il n'y aura plus ni grands capitalistes ni grands
propriétaires.
Lors donc que M. Ch. Comte, poursuivant son hypothèse,
nous montre son capitaliste acquérant successivement la propriété
de toutes les choses qu'il paye, il s'enfonce de plus en plus dans son
déplorable paralogisme ; et comme son argumentation ne change pas,
notre réponse revient toujours.
« D'autres ouvriers sont employés
à construire des bâtiments ; les uns tirent la pierre de la
carrière, les autres la transportent, d'autres la taillent, d'autres
la mettent en place. Chacun d'eux ajoute à la matière qui
lui passe entre les mains une certaine valeur, et cette valeur, produit
de son travail, est sa propriété. Il la vend, à mesure
qu'il la forme, au propriétaire du fonds, qui lui en paye le prix
en aliments et en salaires. »
Divide et impera : divise, et tu régneras
; divise, et tu deviendras riche ; divise, et tu tromperas les hommes,
et tu éblouiras leur raison, et tu te moqueras de la justice. Séparez
les travailleurs l'un de l'autre, il se peut que la journée payée
à chacun surpasse la valeur de chaque produit individuel : mais
ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Une force de mille hommes agissant pendant
vingt jours a été payée comme la force d'un seul le
serait pendant cinquante-cinq années ; mais cette force de mille
a fait en vingt jours ce que la force d'un seul, répétant
son effort pendant un million de siècles, n'accomplirait pas : le
marché est il équitable ? Encore une fois, non : lorsque
vous avez payé toutes les forces individuelles, vous n'avez pas
payé la force collective ; par conséquent, il reste toujours
un droit de propriété collective que vous n'avez point acquis,
et dont vous jouissez injustement.
Je veux qu'un salaire de vingt jours suffise à
cette multitude pour se nourrir, se loger, se vêtir pendant vingt
jours : le travail cessant après ce terme expiré, que deviendra-t-elle,
si, à mesure qu'elle crée, elle abandonne ses ouvrages à
des propriétaires qui bientôt la délaisseront ? Tandis
que le propriétaire, solidement affermi, grâce au concours
de tous les travailleurs, vit en sécurité et ne craint plus
que le travail ni le pain lui manquent, l'ouvrier n'a d'espoir qu'en la
bienveillance de ce même propriétaire, auquel il a vendu et
inféodé sa liberté. Si donc le propriétaire,
se retranchant dans sa suffisance et dans son droit, refuse d'occuper l'ouvrier,
comment l'ouvrier pourra-t-il vivre ? Il aura préparé un
excellent terrain, et il n'y sèmera pas ; il aura bâti une
maison commode et splendide, et il n'y logera pas ; il aura produit de
tout, et il ne jouira de rien.
Nous marchons par le travail à l'égalité
; chaque pas que nous faisons nous en approche davantage ; et si la force,
la diligence, l'industrie des travailleurs étaient égales,
il est évident que les fortunes le seraient pareillement. En effet,
si, comme on le prétend et comme nous l'avons accordé, le
travailleur est propriétaire de la valeur qu'il crée, il
s'ensuit :
1° Que le travailleur acquiert aux dépens
du propriétaire oisif ; 2° Que toute production étant
nécessairement collective, l'ouvrier a droit, dans la proportion
de son travail, à la participation des produits et des bénéfices
; 3° Que tout capital accumulé étant une propriété
sociale, nul n'en peut avoir la propriété exclusive.
Ces conséquences sont irréfragables
; seules elles suffiraient pour bouleverser toute notre économie,
et changer nos institutions et nos lois. Pourquoi ceux-là mêmes
qui ont posé le principe refusent-ils maintenant de le suivre ?
Pourquoi les Say, les Comte, les Hennequin et autres, après avoir
dit que la propriété vient du travail, cherchent-ils ensuite
à l'immobiliser par l'occupation et la prescription ?
Mais abandonnons ces sophistes à leurs
contradictions et à leur aveuglement ; le bon sens populaire fera
justice de leurs équivoques. Hâtons nous de l'éclairer
et de lui montrer le chemin. L'égalité approche ; déjà
nous n'en sommes séparés que par un court intervalle, demain
cet intervalle sera franchi.
PARAGRAPHE 6. - Que dans la société
tous les salaires sont égaux.
Lorsque les Saint-simoniens, les fouriéristes,
et en général tous ceux qui de nos jours, se mêlent
d'économie sociale et de réforme, inscrivent sur leur drapeau
:
À chacun selon sa capacité, à
chaque capacité selon ses leurres (SAINT-SIMON).
À chacun selon son capital, son travail
et son talent (FOURIER).
ils entendent, bien qu'ils ne le disent pas d'une
manière aussi formelle, que les produits de la nature sollicitée
par le travail et l'industrie sont une récompense, une palme, une
couronne proposée à toutes les sortes de prééminences
et de supériorités ; ils regardent la terre comme une lice
immense, dans laquelle les prix sont disputés, non plus, il est
vrai, à coups de lances et d'épées, par la force et
la trahison, mais par la richesse acquise, par la science, le talent, la
vertu même. En un mot, ils entendent, et tout le monde comprend avec
eux, qu'à la plus grande capacité la plus grande rétribution
est due, et pour me servir de ce style marchand, mais qui a le mérite
de n'être pas équivoque, que les appointements doivent
être proportionnés à l'oeuvre et à la capacité.
Les disciples des deux prétendus réformateurs
ne peuvent nier que telle ne soit leur pensée, car ils se mettraient
par là en contradiction avec leurs interprétations officielles
et briseraient l'unité de leurs systèmes. Au reste, une semblable
dénégation de leur part n'est point à craindre : les
deux sectes se font gloire de poser en principe l'inégalité
des conditions, d'après les analogies de la nature qui, disent-elles,
a voulu elle-même l'inégalité des capacités
; elles ne se flattent que d'une chose, c'est de faire si bien, par leur
organisation politique, que les inégalités sociales soient
toujours d accord avec les inégalités naturelles. Quant à
la question de savoir si l'inégalité des conditions, je veux
dire des appointements, est possible, elles ne s'en inquiètent non
plus que de fixer la métrique des capacités [D'après
Saint-Simon le prêtre saint-simonien devait déterminer la
capacité de chacun en vertu de son infaillibilité pontificale,
imitation de l'Église romaine : d'après Fourier. les rangs
et les mérites seraient désignés par le vote et l'élection
imitation du régime constitutionnel. Évidemment le grand
homme s'est moqué du lecteur ; il n'a pas voulu dire son secret.].
À chacun selon sa capacité, à
chaque capacité selon ses oeuvres.
À chacun selon son capital, son travail
et son talent.
Depuis que Saint-Simon est mort, et que Fourier
se divinise, personne parmi leurs nombreux adeptes, n'a essayé de
donner au public une démonstration scientifique de cette grande
maxime ; et je gagerais cent contre un qu'aucun fouriériste ne se
doute seulement que cet aphorisme bicorne soit susceptible de deux interprétations
différentes.
À chacun selon sa capacité, à
chaque capacité selon ses oeuvres.
À chacun selon son capital, son travail
et son talent.
Cette proposition, prise, comme l'on dit, in
sensu obvio, apparent et vulgaire, est fausse, absurde, injuste, contradictoire,
hostile à la liberté, feutrine de tyrannie, antisociale,
et conçue fatalement sous l'influence catégorique du préjugé
propriétaire.
Et d'abord le capital doit être rayé
des éléments de la rétribution. Les fouriéristes,
autant que j'ai pu m'en instruire par quelques-unes de leurs brochures,
nient le droit d'occupation et ne reconnaissent d'autre principe de propriété
que le travail : avec une semblable prémisse, ils auraient compris,
s'ils avaient raisonné, qu'un capital ne produit à son propriétaire
qu'en vertu du droit d'occupation, partant que cette production est illégitime.
En effet, si le travail est le seul principe de la propriété,
je cesse d'être propriétaire de mon champ à mesure
qu'un autre exploitant m'en paye un fermage : nous l'avons invinciblement
démontré : or, il en est de même de tous les capitaux
; en sorte que placer un capital dans une entreprise, c'est, selon la rigueur
du droit, échanger ce capital contre une somme équivalente
de produits. Je ne rentrerai pas dans cette discussion désormais
inutile, me proposant d'ailleurs de traiter à fond, au chapitre
Suivant, de ce qu'on appelle produire par un capital.
Ainsi le capital peut être échangé
; il ne peut être une source de revenu.
Restent le travail et le talent,
ou, comme dit Saint-Simon, les neutres et les capacités.
Je vais les examiner l'un après l'autre.
Les appointements doivent-ils être proportionnés
au travail ? En d'autres termes, est-il juste que qui plus fait, plus obtienne
? Je conjure le lecteur de redoubler ici d'attention.
Pour trancher d'un seul coup le problème,
il suffit de se poser la question suivante : le travail est-il une condition
ou un combat ? La réponse ne me semble pas douteuse.
Dieu a dit à l'homme : Tu mangeras ton
pain à la sueur de ton visage, c'est-à-dire tu produiras
toi-même ton pain : avec plus ou moins de plaisir, selon que tu sauras
diriger et combiner tes efforts, tu travailleras. Dieu n'a pas dit : Tu
disputeras ton pain à ton prochain ; mais, tu travailleras à
côté de ton prochain, et tous deux vous vivrez en paix. Développons
le sens de cette loi, dont l'extrême simplicité pourrait prêter
à l'équivoque.
Il faut distinguer dans le travail deux choses,
l'association et la matière exploitable.
En tant qu'associés les travailleurs sont
égaux, et il implique contradiction que l'un soit payé plus
que l'autre : car le produit d'un travailleur ne pouvant être payé
qu'avec le produit d'un autre travailleur, si les deux produits sont inégaux,
le reste, ou la différence du plus grand au plus petit, ne sera
pas acquis par la société, par conséquent n'étant
pas échangé n'affectera point l'égalité des
salaires. Il en résultera, si l'on veut, pour le plus fort travailleur,
une inégalité naturelle, mais non une inégalité
sociale, personne n'ayant souffert de sa force et de son énergie
productive. En un mot, la société n'échange que des
produits égaux, c'est-à-dire ne paye que les travaux qui
sont faits pour elle ; par conséquent, elle paye également
tous les travailleurs : ce qu'ils pourraient produire hors de son sein
ne la touchant pas plus que la différence de leurs voix et de leurs
chevelures.
Il semble que je vienne de poser moi-même
le principe de l'inégalité : c'est tout le contraire. La
somme des travaux qui peuvent être faits pour la société,
c'est-à-dire des travaux susceptibles d'échange, étant,
sur un fonds d'exploitation donné, d'autant plus grande que les
travailleurs sont plus multipliés, et que la tâche laissée
à chacun est plus réduite, il s'ensuit que l'inégalité
naturelle se neutralise à mesure que l'association s'étend,
et qu'une plus grande quantité de valeurs consommables sont produites
socialement : en sorte que, dans la société, la seule chose
qui pût ramener l'inégalité du travail, serait le droit
d'occupation, le droit de propriété.
Or, supposons que cette tâche sociale journalière,
évaluée en labour, sarclage, moisson, etc., soit de deux
décamètres carrés, et que la moyenne de temps nécessaire
pour s'en acquitter soit de sept heures : tel travailleur aura fini en
six heures, tel autre en huit heures seulement ; le lus grand nombre en
emploiera sept : mais pourvu que chacun fournisse la quantité de
travail demandé, quel que soit le temps qu'il y emploie, il a droit
à l'égalité de salaire.
Le travailleur, capable de fournir sa tâche
en six heures, aura-t-il droit, sous prétexte de sa force et de
son activité plus grande, d'usurper la tâche du travailleur
le moins habile, et de lui ravir ainsi le travail et le pain ? Qui oserait
le soutenir ? Que celui qui finit avant les autres se repose. s'il veut
; qu'il se livre, pour l'entretien de ses forces et la culture de son esprit,
pour l'agrément de sa vie, à des exercices et à des
travaux utiles ; il le peut sans nuire à personne : mais qu'il garde
ses services intéressés. La vigueur, le génie, la
diligence, et tous les avantages personnels qui en résultent, sont
le fait de la nature, et jusqu'à certain point de l'individu : la
société en fait l'estime qu'ils méritent ; mais le
loyer qu'elle leur accorde est proportionné, non à ce qu'ils
peuvent, mais à ce qu'ils produisent. Or, le produit de chacun est
limité par le droit de tous.
Si l'étendue du sol était infinie,
et la quantité de matières à exploiter inépuisable,
on ne pourrait pas encore exploiter cette maxime, À chacun selon
son travail ; et pourquoi ? parce qu'encore une fois la société,
quel que soit le nombre des sujets qui la composent, ne peut leur donner
à tous que le même salaire, puisqu'elle ne les paye qu'avec
leurs propres produits. Seulement, dans l'hypothèse que nous venons
de faire, rien ne pouvant empêcher les forts d'user de tous leurs
avantages, on verrait, au sein même de l'égalité sociale,
renaître les inconvénients de l'inégalité naturelle.
Mais la terre, eu égard à la force productrice de ses habitants
et à leur puissance de multiplication, est très bornée
; de plus, par l'immense variété des produits et l'extrême
division du travail, la tâche sociale est facile à remplir
; or, par cette limitation des choses productibles et par la facilité
de les produire, la loi d'égalité absolue nous est donnée.
Oui, la vie est un combat : mais ce combat n'est
point de l'homme contre l'homme, il est de l'homme contre la nature, et
chacun de nous doit y payer de sa personne. Si, dans le combat, le fort
vient au secours du faible, sa bienfaisance mérite louange et amour
; mais son aide doit être librement acceptée, non imposée
par force et mise à prix. Pour tous la carrière est la même,
ni trop longue ni trop difficile : quiconque la fournit trouve sa récompense
au but ; il n'est pas nécessaire d'arriver le premier.
Dans l'imprimerie, où les travailleurs
sont d'ordinaire à leurs pièces, l'ouvrier compositeur reçoit
tant par mille de lettres composées, le pressier tant par mille
de feuilles imprimées. Là, comme ailleurs, on rencontre des
inégalités de talent et d'habileté. Lorsqu'on ne redoute
pas la calence, c'est-à-dire le chômage, que le tirage
et la lettre ne manquent pas, chacun est libre de s'abandonner à
son ardeur, et de déployer la puissance de ses facultés :
alors celui qui fait plus gagne plus, celui qui fait moins gagne moins.
L'ouvrage commence-t-il à devenir rare, compositeurs et crassiers
se partagent le labeur ; tout accapareur est détesté à
l'égal d'un voleur et d'un traître.
Il y a, dans cette conduite des imprimeurs, une
philosophie à laquelle ni économistes ni gens de loi ne s'élevèrent
jamais. Si nos législateurs avaient introduit dans leurs codes le
principe de justice distributive qui gouverne les imprimeries ; s'ils avaient
observé les instincts populaires, non pour les imiter servilement,
mais pour les réformer et les généraliser, depuis
longtemps la liberté et l'égalité seraient assises
sur une indestructible base, et l'on ne disputerait plus sur le droit de
propriété et sur la nécessité des distinctions
sociales.
On a calculé que si le travail était
réparti selon le nombre des individus valides, la durée moyenne
de la tâche journalière, en France, ne dépasserait
pas cinq heures. De quel front, après cela, ose-t-on parler de l'inégalité
des travailleurs ? C'est le travail de Robert-Macairel qui fait
l'inégalité.
Le principe, À chacun selon son travail,
interprété dans le sens de Qui plus travaille, plus doit
recevoir, suppose donc deux faits évidemment faux : l'un d'économie,
savoir, que dans un travail de société les tâches peuvent
n'être pas égales ; le second de physique, savoir, que la
quantité des choses productibles est limitée.
Mais, dira-t-on, s'il se trouve des gens qui ne
veuillent faire que la moitié de leur tâche ?... Vous voilà
bien embarrassé ? C'est qu'apparemment la moitié du salaire
leur suffit. Rétribués selon le travail qu'ils auront fourni,
de quoi se plaindraient-ils ? et quel tort feront-ils aux autres ? Dans
ce sens, il est juste d'appliquer le proverbe, À chacun selon
ses oeuvres ; c'est la loi de l'égalité même.
Au reste, une foule de difficultés, toutes
relatives à la police et à l'organisation de l'industrie,
peuvent être ici soulevées : je répondrai à
toutes par ce seul mot, c'est qu'elles doivent toutes être résolues
d'après le principe de l'égalité. Ainsi, pourrait-on
observer, il est telle tâche qui ne peut être différée
sans que la production soit compromise : la société devra-t-elle
alors pâtir de la négligence de quelques-uns, et, par respect
pour le droit au travail, n'osera-t-elle assurer de ses propres mains le
produit qu'on lui refuse ? En ce cas, à qui appartiendra le salaire
?
À la société, qui exécutera
le travail en souffrance soit par elle-même, soit par délégation,
mais toujours de manière à ce que l'égalité
générale ne soit jamais violée, et que le paresseux
soit seul puni de sa paresse. Au surplus, si la société ne
peut user d'une excessive sévérité envers les retardataires,
elle a droit, dans l'intérêt de sa propre subsistance, de
surveiller les abus. Il faut, ajoutera-t-on, dans toute industrie, des
conducteurs, des instituteurs, des surveillants, etc. Ceux-là seront-ils
à la tâche ? - Non, puisque leur tâche est de conduire,
de surveiller et d'instruire. Mais ils doivent être choisis entre
les travailleurs par les travailleurs eux-mêmes et remplir les conditions
d'éligibilité. Il en est de même de toute fonction
publique, soit d'administration, soit d'enseignement. Donc, article premier
du règlement universel : La quantité limitée de la
matière exploitable démontre la nécessité de
diviser le travail par le nombre des travailleurs : la capacité
donnée à tous d'accomplir une tâche sociale, c'est-à-dire
une tâche égale, et l'impossibilité de payer un travailleur
autrement que par le produit d'un autre, justifient l'égalité
des émoluments.
PARAGRAPHE 7. - Que l'inégalité
des facultés est la condition nécessaire de l'égalité
des fortunes.
On objecte, et cette objection forme
la seconde partie de l'adage saint-simonien, et la troisième du
fouriériste :
Tous les travaux à exécuter ne sont
pas également faciles : il en est q exigent une grande supériorité
de talent et d'intelligence, et dont cette supériorité même
fait le prix. L'artiste, le savant, le poète, l'homme d'État,
ne sont estimés qu'à raison de leur excellence, et cette
excellent détruit toute parité entre eux et les autres hommes
: devant ces sommités de la science et du génie disparaît
la loi d'égalité. Or, si l'égalité n'est absolue,
elle n'est pas ; du poète, nous descendrons au romancier ; sculpteur,
au tailleur de pierres ; de l'architecte, au maçon ; du chimiste
au cuisinier, etc. Les capacités se classent et se subdivisent en
ordres, genres et en espèces ; les extrêmes du talent se lient
par d'autres talents intermédiaires ; l'humanité présente
une vaste hiérarchie, dans laque l'individu s'estime par comparaison,
et trouve son prix dans la valeur d'opinion de ce qu'il produit.
Cette objection a de tout temps paru formidable
: c'est la pierre d'achoppement des économistes, aussi bien que
des partisans de l'égalité. Elle a induit les premiers dans
d'énormes erreurs et fait débiter aux autres d'incroyables
pauvretés. Gracchus Babeuf voulait que toute supériorité
fût réprimée sévèrement, et même
poursuivie
comme un fléau social ; pour asseoir l'édifice de sa
communauté, il rabaissait tous citoyens à la taille du plus
petit. On a vu des électeurs ignorants reposer l'inégalité
de la science, et je ne serais point surpris que d'autres s'insurgeassent
un jour contre l'inégalité des vertus. Aristote fut banni,
Socrate but la ciguë, Epaminondas fut cité en jugement, pour
avoir été trouvés supérieurs par la raison
et la vertu par des démagogues crapuleux et imbéciles. De
pareilles folies se renouvelleront, tant qu'à une populace aveugle
et opprimée par la richesse, l'inégalité des fortunes
donnera lieu de craindre l'élévation de nouveaux tyrans.
Rien ne semble plus monstrueux que ce que l'on
regarde de trop près rien n'est souvent moins vraisemblable que
le vrai. D'autre part, selon J.-J. Rousseau, « il faut beaucoup de
philosophie pour savoir observer une fois ce que l'on voit tous les jours
», et, selon d'Alembert , « le vrai qui semble se montrer de
toutes parts aux hommes, ne les frappe guère, à moins qu'ils
n'en soient avertis. » Le patriarche des économistes, Say,
à qui j'emprunte ces deux citations, aurait pu en faire son profit
; mais tel qui rit des aveugles devrait porter bésicles, et tel
qui le remarque est atteint de myopie.
Chose singulière ! ce qui a tant effarouché
les esprits, n'est pas une objection ; c'est la condition même de
l'égalité !
L'inégalité de nature, condition
de l'égalité des fortunes !... quel paradoxe !... - Je répète
mon assertion, afin qu'on ne pense pas que je me méprenne : l'inégalité
des facultés est la condition sine qua non de l'égalité
des fortunes.
Il faut distinguer dans la société
deux choses : les fonctions et les rapports.
1. Fonctions.
Tout travailleur est censé capable de l'oeuvre dont il est chargé,
ou, pour m'exprimer comme le vulgaire, tout artisan doit connaître
son métier. L'ouvrier, suffisant à son ouvrage, il y a équation
entre le fonctionnaire et la fonction.
Dans une société d'hommes, les fonctions
ne se ressemblent pas : il doit donc exister des capacités différentes.
De plus, certaines fonctions exigent une intelligence et des facultés
plus grandes ; il existe donc des sujets d'un esprit et d'un talent supérieur.
Car l'oeuvre à accomplir amène nécessairement l'ouvrier
: le besoin donne l'idée, et c'est l'idée qui fait le producteur.
Nous ne savons que ce que l'excitation de nos sens nous fait désirer,
et que notre intelligence se demande ; nous ne désirons vivement
que ce que nous concevons bien ; et mieux nous concevons, plus nous sommes
capables de produire.
Ainsi les fonctions étant données
par les besoins, les besoins par les désirs, et les désirs
par la perception spontanée, par l'imagination, la même intelligence
qui imagine peut aussi produire ; par conséquent, nul travail à
faire n'est supérieur à l'ouvrier. En un mot, si la fonction
appelle le fonctionnaire, c'est que dans la réalité le fonctionnaire
existe avant la fonction.
Or, admirons l'économie de la nature :
dans cette multitude de besoins divers qu'elle nous a donnés, et
que par ses seules forces l'homme isolé ne pourrait satisfaire,
la nature devait accorder à l'espèce la puissance refusée
à l'individu : de là le principe de la division du travail,
principe fondé sur la spécialité des vocations.
Bien plus, la satisfaction de certains besoins
exige de l'homme une création continue, tandis que d'autres peuvent,
par le travail d'un seul, être satisfaits dans des millions d'hommes
et pour des milliers de siècle . Par exemple, le besoin de vêtements
et de nourriture demande une reproduction perpétuelle ; tandis que
la connaissance du système du monde pouvait être pour jamais
acquise par deux ou trois hommes d'élite. Ainsi, le cours perpétuel
des fleuves entretient notre commerce et fait rouler nos machines ; mais
le soleil, seul au milieu de l'espace, éclaire le monde. La nature,
qui pourrait créer des Platon et des Virgile, des Newton et des
Cuvier, comme elle crée des laboureurs et des pâtres, ne le
veut pas, proportionnant la rareté du génie à la durée
de ses produits, et balançant le nombre des capacités par
la suffisance de chacune d'elles.
Je n'examine pas si la distance qu'il y a de tel
homme à tel autre homme, pour le talent et l'intelligence, vient
de notre déplorable civilisation, et, si ce que l'on nomme aujourd'hui
inégalités
de facultés, dans des conditions plus heureuses, serait rien
de plus que diversité de facultés : je mets la chose
au pis, et, afin que l'on ne m'accuse pas de tergiverser et de tourner
les difficultés, j'accorde toutes les inégalités de
talent qu'on voudra [Je ne conçois pas comment, pour justifier l'inégalité
des conditions, l'on ose alléguer la bassesse d'inclinations et
de génie de certains hommes. D'où vient cette honteuse dégradation
du coeur et de l'esprit dont nous voyons tant de victimes, si ce n'est
de la misère et de l'abjection où la propriété
les rejette ? La propriété fait l'homme eunuque, puis elle
lui reproche de n'être qu'un bois desséché, un arbre
stérile.]. Certains philosophes, amoureux du nivellement, prétendent
que toutes les intelligences sont égales, et que toute la différence
entre elles vient de l'éducation. Je suis loin, je l'avoue, de partager
cette doctrine qui, d'ailleurs, si elle était vraie, conduirait
à un résultat directement contraire à celui qu'on
se propose. Car, si les capacités sont égales, quel que soit
d'ailleurs le degré de leur puissance, comme personne ne peut être
contraint, ce sont les fonctions réputées grossières,
viles ou trop pénibles, qui doivent être les mieux payées,
ce qui ne répugne pas moins l'égalité qu'au principe,
à chaque capacité selon ses oeuvres. Donnez moi, au
contraire, une société dans laquelle chaque espèce
de talent soit en rapport de nombre avec les besoins, et où l'on
n'exige de chaque producteur que ce que sa spécialité l'appelle
à produire, et tout en respectant la hiérarchie des fonctions,
j'en déduirai l'égalité des fortunes.
Ceci est mon second point.
2. Rapport.
En traitant de l'élément du travail, j'ai fait voir comment,
dans un même genre de services productifs, la capacité de
fournir une tâche sociale étant donnée à tous,
l'inégalité des forces individuelles ne peut fonder aucune
inégalité de rétribution . Cependant il est juste
de dire que certaines capacités semblent tout à fait incapables
de certains services, tellement que si l'industrie humaine était
tout à coup bornée à une seule espèce de produits,
il surgirait aussitôt des incapacités nombreuses, et partant,
la plus grande inégalité sociale. Mais tout le monde voit,
sans que je le dise, que la variété des industries prévient
les inutilités ; c'est une vérité si banale que je
ne m'y arrêterai pas. La question se réduit, donc à
prouver que les fonctions sont égales entre elles, comme, dans une
même fonction, les travailleurs sont égaux entre eux.
On s'étonne que je refuse au génie,
à la science, au courage, en un mot à toutes les supériorités
que le monde admire, l'hommage des dignités, les distinctions du
pouvoir et de l'opulence. Ce n'est pas moi qui le refuse, c'est l'économie,
c'est la justice, c'est la liberté qui le défendent. La liberté
! pour la première fois j'invoque son nom dans ce débat :
qu'elle se lève dans sa propre cause, et qu'elle achève sa
victoire.
Toute transaction ayant pour but un échange
de produits ou de services, peut être qualifiée opération
de commerce.
Qui dit commerce dit échange de valeurs
égales, car si les valeurs ne sont point égales, et que le
contractant lésé s'en aperçoive, il ne consentira
pas à l'échange, et il ne se fera point de commerce.
Le commerce n'existe qu'entre hommes libres :
partout ailleurs il peut y avoir transaction accomplie avec violence ou
fraude, il n'y a point de commerce.
Est libre : l'homme qui jouit de sa raison et
de ses facultés, qui n'est ni aveuglé par la passion, ni
contraint ou empêché par la crainte, ni déçu
Par une fausse opinion.
Ainsi, dans tout échange, il y a obligation
morale à ce que l'un des contractants ne gagne rien au détriment
de l'autre ; c'est-à-dire que, pour être légitime et
vrai, le commerce doit être exempt de toute inégalité
; c'est la première condition du commerce. La seconde condition
est qu'il soit volontaire, c'est-à-dire que les parties transigent
avec liberté et pleine connaissance.
Je définis donc le commerce ou l'échange,
un acte de société.
Le nègre qui vend sa femme pour un couteau,
ses enfants pour des grains de verre, et lui-même enfin pour une
bouteille d'eau-de-vie, n'est, pas libre. Le marchand de chair humaine
avec lequel il traite n'est pas son associé, c'est son ennemi.
L'ouvrier civilisé qui donne sa brasse
pour un morceau de pain, qui bâtit un palais pour coucher dans une
écurie, qui fabrique les plus riche étoffes pour porter des
haillons, qui produit tout pour se passer de tout n'est pas libre. Le maître
pour lequel il travaille ne devenant pas son associé par l'échange
de salaire et de service qui se fait entre eux, est son ennemi.
Le soldat qui sert sa patrie par peur au lieu
de la servir par amour, n'est pas libre ; ses camarades et ses chefs, ministres
ou organes de 1 justice militaire, sont tous ses ennemis.
Le paysan qui afferme des terres, l'industriel
qui loue des capitaux, contribuable qui paye des péages, des gabelles,
des patentes, licences personnelles, mobilières, etc., et le député
qui les vote n'ont ni l'intelligence ni la liberté de leurs actes.
Leurs ennemis sont les propriétaires, les capitalistes, le gouvernement.
Rendez aux hommes la liberté, éclairez
leur intelligence, afin qu'il connaissent le sens de leurs contrats, et
vous verrez la plus parfaite égalité présider à
leurs échanges, sans aucune considération pour la supériorité
des talents et des lumières ; et vous reconnaîtrez que dans
l'ordre de idées commerciales, c'est-à-dire dans la sphère
de la société, le mot supériorité est vide
de sens.
Qu' Homère me chante ses vers, j'écoute
ce génie sublime, en comparaison duquel moi, simple pâtre,
humble laboureur, je ne suis rien. E effet, si l'on compare oeuvre à
oeuvre, que sont mes fromages et me fèves au prix d'une Iliade ?
Mais que, pour salaire de son inimitable poème,
Homère veuille m prendre tout ce que j'ai et faire de moi son esclave,
je renonce au plaisir de ses chants, et je le remercie. Je puis me passer
de l'Iliade et attendre s'il le faut, l'Enéide ; Homère ne
peut se passer vingt-quatre heures mes produits. Qu'il accepte donc le
peu que j'ai à lui offrir, et puis que poésie m'instruise,
m'encourage, me console.
Quoi ! direz-vous, telle sera la condition de
celui qui chanta les hommes et les dieux ! l'aumône, avec ses humiliations
et ses souffrances quelle générosité barbare !...
- Ne vous exclamez pas, je vous prie : la propriété fait
du poète un Crésus ou un mendiant ; l'égalité
seule sait l'honorer et l'applaudir. De quoi s'agit-il ? de régler
le droit de celui qui chante et le devoir de celui qui écoute. Or,
remarquez ce point, très important pour la solution de cette affaire
: tous deux sont libres, l'un de vendre, l'autre d'acheter, dès
ce moment leurs prétentions respectives ne comptent pour rien, et
l'opinion juste ou exagérée qu'ils peuvent avoir, l'un de
ses vers, l'autre de sa libéralité, ne peut influer sur les
conditions du contrat. Ce n'est plus dans la considération du talent,
mais dans celle des produits, que nous devons chercher les motifs de notre
arbitrage.
Pour que le chantre d'Achille obtienne la récompense
qui lui est due, il faut donc qu'il commence par se faire accepter : cela
posé, l'échange de ses vers contre un honoraire quelconque
étant un acte libre, doit être en même temps un acte
juste, c'est-à-dire que l'honoraire du poète doit être
égal à son produit. Or, quelle est la valeur de ce produit
?
Je suppose d'abord que cette Iliade, ce chef-d'oeuvre
qu'il s'agit de rétribuer équitablement, soit en réalité
d'un prix infini ; on ne saurait exiger davantage. Si le public, qui est
libre d'en faire l'acquisition, refuse de l'acheter, il est clair que,
le poème ne pouvant être échangé, sa valeur
intrinsèque ne sera point diminuée ; mais sa valeur échangeable
ou son utilité productive est réduite à zéro,
est nulle. C'est donc entre l'infini d'une part et le néant de l'autre,
à distance égale de tous deux, puisque tous les droits et
toutes les libertés veulent être également respectés,
que nous devons chercher la quotité du salaire à adjuger
; en d'autres termes, ce n'est pas la valeur intrinsèque, mais la
valeur relative de la chose vendue qu'il s'agit de fixer. La question commence
à se simplifier : quelle est maintenant cette valeur relative ?
quel traitement mérite à son auteur un poème comme
l'Iliade ?
Ce problème était, après
les définitions, le premier que l'économie politique eût
à résoudre ; or non seulement elle ne l'a pas résolu,
elle l'a déclaré insoluble. Selon les économistes,
la valeur relative ou échangeable des choses ne peut être
déterminée d'une manière absolue ; elle varie essentiellement.
« La valeur d'une chose, dit
Say, est une quantité positive, mais elle ne l'est que pour un instant
donné. Sa nature est d'être perpétuellement variable,
de changer d'un lieu à l'autre. Rien ne peut la fixer invariablement,
parce qu'elle est fondée sur des besoins et des moyens de production
qui varient à chaque minute. Ces variabilités compliquent
les phénomènes de l'économie politique et les rendent
souvent fort difficiles à observer et à résoudre.
Je ne saurais y porter remède ; il n'est pas en notre pouvoir de
changer la nature des choses. »
Ailleurs, Say dit et répète que la
valeur ayant pour base l'utilité, et l'utilité dépendant
entièrement de nos besoins, de nos caprices, de la mode, etc., la
valeur est aussi variable que l'opinion. Or, l'économie politique
étant la science des valeurs, de leur production, distribution,
échange et consommation, si la valeur échangeable ne peut
être absolument déterminée, comment l'économie
politique est-elle possible ? comment serait-elle une science ? comment
deux économistes peuvent-ils se regarder sans rire ? de quel front
osent-ils insulter aux métaphysiciens et aux psychologues ? Quoi
! ce fou de Descartes s'imaginait que la philosophie avait besoin d'une
base inébranlable, d'un aliquid inconcussum sur lequel on
pût asseoir l'édifice de la science, et il avait la bonhomie
de le chercher ; et l'Hermès de l'économie, le trismégiste
Say, consacrant un demi-volume à l'amplification de ce texte solennel,
l'économie
politique est une science, a le courage d'affirmer ensuite que cette
science ne peut déterminer son objet, ce qui revient à dire
qu'elle est sans principe et sans fondement ! Il ignorait donc, l'illustre
Say, ce qu'est une, science, ou plutôt il ne savait pas ce dont il
se mêlait de parler.
L'exemple donné par Say a porté
ses fruits : l'économie politique, au point où elle est parvenue,
ressemble à l'ontologie ; discourant d effets et des causes, elle
ne sait rien, n'explique rien, ne conclut rien. Ce que l'on a décoré
du nom de lois économiques se réduit à quelques généralités
triviales, auxquelles on a cru donner un air de profondeur en le' revêtant
d'un style précieux et argot ; quant aux solutions que les économistes
ont essayées des problèmes sociaux, tout ce que l'on en peut
dire est que, si leurs élucubrations sortent parfois du niais, c'est
pour tombe aussitôt dans l'absurde. Depuis vingt-cinq ans l'économie
politique, comme un épais brouillard, pèse sur la France,
arrêtant l'essor des esprit et comprimant la liberté.
Toute création industrielle a-t-elle une
valeur vénale, absolue, immuable, partant légitime et vraie
? - Oui.
Tout produit de l'homme peut-il être échangé
contre un produit l'homme ? - Oui encore.
Combien de clous vaut une paire de sabots ?
Si nous pouvions résoudre cet effrayant
problème, nous aurions la cl du système social que l'humanité
cherche depuis six mille ans. Devant problème, l'économiste
se confond et recule ; le paysan qui ne sait ni lire ni écrire répond
sans broncher : Autant qu'on en peut faire dans le même temps et
avec la même dépense.
La valeur absolue d'une chose est donc ce qu'elle
coûte de temps et de dépense : combien vaut un diamant qui
n'a coûté que d'être ramassé sur le sable ? -
Rien ; ce n'est pas un produit de l'homme. - Combien vaudra-t-il quand
il aura été taillé et monté ? - Le temps et
les dépenses qu'il aura coûtés à l'ouvrier.
- Pourquoi donc se vend-il si cher ? - Parce que les hommes ne sont pas
libres. La société doit régler les échanges
et la distribution des choses les plus rares, comme celle des choses les
plus communes, de façon que chacun puisse y prendre part et en jouir.
- Qu'est-ce donc que la valeur d'opinion ? - Un mensonge, une injustice
et un vol.
D'après cela, il est aisé d'accorder
tout le monde. Si le moyen terme que nous cherchons entre une valeur infinie
et une valeur nulle s'exprime, pour chaque produit, par la somme de temps
et de dépense que ce produit coûte, un poème qui aurait
coûté à son auteur trente ans de travail et 10 000
francs de frais en voyages, livres, etc., doit être payé par
trente années des appointements ordinaires d'un travailleur, plus
10 000 francs d'indemnités. Supposons que la somme totale soit de
50 000 francs ; si la société qui acquiert le chef-d'oeuvre
comprend un million d'hommes, je dois pour ma part 5 centimes.
Ceci donne lieu à quelques observations.
1° Le même produit, à
différentes époques, et dans différents lieux, peut
coûter plus ou moins de temps et de dépenses ; sous ce rapport,
il est vrai que la valeur est une quantité variable. Mais cette
variation n'est point celle des économistes, qui, dans les causes
de variation des valeurs, confondent les moyens de production, et le goût,
le caprice, la mode, l'opinion. En un mot, la valeur vraie d'une chose
est invariable dans son expression algébrique, bien qu'elle puisse
varier dans son expression monétaire.
2° Tout produit demandé doit être
payé ce qu'il a coûté de temps et de dépenses,
ni plus ni moins : tout produit non demandé est une perte pour le
producteur, une non-valeur commerciale.
3° L'ignorance du principe d'évaluation,
et, dans beaucoup de circonstances, la difficulté de l'appliquer,
est la source des fraudes commerciales, et l'une des causes les plus puissantes
de l'inégalité des fortunes.
4° Pour payer certaines industries, certains
produits, il faut une société d'autant plus nombreuse que
les talents sont plus rares, les produits plus coûteux, les arts
et les sciences plus multipliés dans leurs espèces. Si, par
exemple, une société de 50 laboureurs peut entretenir un
maître d'école, il faut qu'ils soient 100 pour avoir un cordonnier,
150 pour faire vivre un maréchal, 200 pour un tailleur, etc. Si
le nombre des laboureurs s'élève à 1000, 10 000, 100
000, etc., à mesure que leur nombre augmente, il faut que celui
des fonctionnaires de première nécessité augmente
dans la même proportion : en sorte que les fonctions les plus hautes
ne deviennent possibles que dans les sociétés les plus puissantes
[Combien faut-il de citoyens pour salarier un professeur de philosophie
? 35 millions. Combien pour un économiste ? 2 milliards. Et pour
un homme de lettres, qui n'est ni savant, ni artiste, ni philosophe, ni
économiste, et qui écrit des romans en feuilletons ? Aucun.].
En cela seul consiste la distinction des capacités ; le caractère
du génie, le sceau de sa gloire, est de ne pouvoir naître
et se développer qu'au sein d'une nationalité immense. Mais
cette condition physiologique du génie n'ajoute rien à ses
droits sociaux : loin de là, le retardement de son apparition démontre
que, dans l'ordre économique et civil, la plus haute intelligence
est sou mise à l'égalité des biens, égalité
qui lui est antérieure et dont elle forme le couronnement.
Cela est dur à notre orgueil, mais
cela est d'une inexorable vérité ici la psychologie vient
appuyer l'économie sociale, en nous faisant comprendre qu'entre
une récompense matérielle et le talent, il n'existe pas de
commune mesure ; que, sous ce rapport, la condition de tous les producteurs
est égale ; conséquemment, que toute comparaison entre eux
et toute distinction de fortunes est impossible.
En effet, tout ouvrage sortant des mains de l'homme,
comparé à la matière brute dont il est formé,
est d'un prix inestimable : à cet égard, la distance est
aussi grande entre une paire de sabots et un tronc de noyer, qu'entre une
statue de Scopas et un bloc de marbre. Le génie du plus simple artisan
l'emporte autant sur les matériaux qu'il exploite, que l'esprit
d'un Newton sur les sphères inertes dont il calcule les distances,
les, masses et les révolutions. Vous demandez pour le talent et
le génie 1 proportionnalité des honneurs et des biens : évaluez-moi
le talent d'un bûcheron, et je vous évaluerai celui d'un Homère.
Si quelque chose peu'' solder l'intelligence, c'est l'intelligence. C'est
ce qui arrive quand de producteurs d'ordres divers se payent un tribut
réciproque d'admiration e d'éloges. Mais s'agit-il d'un échange
de produits, dans le but de satisfaire des besoins mutuels ? cet échange
ne peut s'effectuer que sous la raison d'une économie indifférente
aux considérations de talent et de génie, e dont les lois
se déduisent, non d'une vague et insignifiante admiration, mais
d'une juste balance entre le doit et l'avoir, en un mot de l'arithmétique
commerciale.
Or, afin que l'on ne s'imagine pas que la liberté
d'acheter et de vendre fait toute la raison de l'égalité
des salaires, et que la société n'a de refuge contre la supériorité
du talent que dans une certaine force d'inertie qui n'a rien de commun
avec le droit, je vais expliquer pourquoi la même rétribution
solde toutes les capacités, pourquoi la même différence
de salaire est une injustice. Je montrerai, inhérente au talent,
l'obligation de fléchir sous le niveau social ; et, sur la supériorité
même du génie, je jetterai le fondement de l'égalité
des fortunes. J'ai donné tout à l'heure la raison négative
de l'égalité des salaires entre toutes les capacités,
je vais maintenant en donner la raison directe et positive.
Écoutons d'abord l'économiste :
il y a toujours plaisir à voir comment il raisonne et sait être
juste. Sans lui, d'ailleurs, sans ses réjouissantes bévues
et ses mirifiques arguments, nous n'apprendrions rien. L'égalité,
si odieuse à l'économiste, doit tout à l'économie
politique.
« Lorsque la famille d'un
médecin (le texte porte d'un avocat, ce qui n'est pas d'aussi bon
exemple) a dépensé pour son éducation 40 000 F., on
peut regarder cette somme comme placée à fonds perdu sur
sa tête. Il est permis dès lors de la considérer comme
devant rapporter annuellement 4 000 F. Si le médecin en gagne 30,
il reste donc 26 000 F. pour le revenu de son talent personnel donné
par la nature. A ce compte, si l'on évalue au denier dix ce fonds
naturel, il se monte à 260 000 F., et le capital que lui ont donné
ses parents en fournissant aux frais de son étude, à 40 000
F. Ces deux fonds réunis composent sa fortune. » (SAY, Cours
complet, etc.).
Say fait de la fortune du médecin deux parts
: l'une se compose du capital qui a payé son éducation, l'autre
figure son talent personnel. Cette division est juste : elle est conforme
à la nature des choses ; elle est universellement admise ; elle
sert de majeure au grand argument de l'inégalité des capacités.
J'admets sans réserve cette majeure : voyons les conséquences.
1° Say porte à l'avoir du médecin
les 40 000 F. qu'a coûté son éducation : ces 40 000
F. doivent être portés à son débit. Car,
si cette dépense a été faite pour lui, elle n'a pas
été faite par lui : donc, bien loin de s'approprier ces 40
000 F., le médecin doit les prélever sur son produit, et
les rembourser à qui de droit. Remarquons, au reste, que Say parle
de revenu, au lieu de dire remboursement, raisonnant d'après
le faux principe que les capitaux sont productifs. Ainsi, la dépense
faite pour l'éducation d'un talent est une dette contractée
par ce même talent : par cela seul qu'il existe, il se trouve débiteur
d'une somme égale à ce qu'il a coûté de produire.
Cela est si vrai, si éloigné de toute subtilité, que
si dans une famille l'éducation d'un enfant a coûté
le double ou le triple de celle de ses frères, ceux-ci sont en droit
d'exercer une reprise proportionnelle sur l'héritage commun avant
de partager la succession. Cela ne souffre aucune difficulté dans
une tutelle, lorsque les biens s'administrent au nom des mineurs.
2° Ce que je viens de dire de l'obligation
contractée par le talent de rembourser les frais de son éducation,
l'économiste n'en est point embarrassé : l'homme de talent,
héritant de sa famille, hérite aussi de la créance
de 40 000 F. qui pèse sur lui, et en devient conséquemment
propriétaire. Nous sortons du droit du talent pour retomber dans
le droit d'occupation, et toutes les questions que nous avons posées
au chapitre II se représentent : Qu'est-ce que le droit d'occupation
? qu'est-ce que l'héritage ? Le droit de succession est-il un droit
de cumul, ou seulement un droit d'option ? De qui le père du médecin
tenait-il sa fortune ? Était-il propriétaire, ou seulement
usufruitier ? S'il était riche, qu'on explique sa richesse ; s'il
était pauvre, comment a-t-il pu subvenir à une dépense
si considérable ? s'il a reçu des secours, comment ces secours
produiraient-ils en faveur de l'obligé un privilège contre
ses bienfaiteurs ? etc.
3° « Restent 26 000 F. pour le revenu
du talent personnel donné par la nature. » (SAY, supra cit.)
Partant de là, Say conclut que le talent de notre médecin
équivaut à un capital de 260 000 F. Cet habile calculateur
prend une conséquence pour un principe : ce n'est pas le gain qui
doit évaluer le talent ; c'est au contraire par le talent que doivent
être évalués les honoraires ; car il peut arriver qu'avec
tout son mérite, le médecin en question ne gagne rien du
tout : faudra-t-il en conclure que le talent ou la fortune de ce médecin
équivaut à zéro ? Telle serait pourtant la conséquence
du raisonnement de Say, conséquence évidemment absurde.
Or l'évaluation en espèces d'un
talent quelconque est chose impossible, puisque le talent et les écus
sont des quantités incommensurables. Sur quelle raison plausible
prouverait-on qu'un médecin doit gagner le double, le triple ou
le centuple d'un paysan ? Difficulté inextricable, qui ne fut jamais
résolue que par l'avarice, la nécessité, l'oppression.
Ce n'est pas ainsi que doit être déterminé le droit
du talent. Mais comment faire cette détermination ?
4° Je dis d'abord que le médecin ne
peut être traité moins favorablement que tout autre producteur,
qu'il ne peut rester au-dessous de l'égalité : je ne m'arrêterai
point à le démontrer. Mais j'ajoute qu'il ne peut pas davantage
s'élever au-dessus de cette même égalité, parce
que son talent est une propriété collective qu'il n'a point
payée et dont il reste perpétuellement débiteur.
De même que la création de tout instrument
de production est le résultat d'une force collective, de même
aussi le talent et la science dans un homme sont le produit de l'intelligence
universelle et d'une science générale lentement accumulée
par une multitude de maîtres, et moyennant le secours d'une multitude
d'industries inférieures. Quand le médecin a payé
ses professeurs, ses livres, ses diplômes et soldé toutes
ses dépenses, il n'a pas plus payé son talent que le capitaliste
n'a payé son domaine et son château en salariant ses ouvriers.
L'homme de talent a contribué à produire en lui-même
un instrument utile : il en est donc co-possesseur ; il n'en est pas le
propriétaire. Il y a tout à la fois en lui un travailleur
libre et un capital social accumulé : comme travailleur, il est
préposé à l'usage d'un instrument, à la direction
d'une machine, qui est sa propre capacité ; comme capital, il ne
s'appartient pas, il ne s'exploite pas lui-même, mais pour les autres.
On trouverait plutôt dans le talent des
motifs de rabaisser son salaire que de l'élever au-dessus de la
condition commune, si, de son côté, le talent ne trouvait
dans son excellence un refuge contre le reproche des sacrifices qu'il exige.
Tout producteur reçoit une éducation, tout travailleur est
un talent, une capacité, c'est-à-dire une propriété
collective, mais dont la création n'est pas également coûteuse.
Peu de maîtres, peu d'années, peu de souvenirs traditionnels
sont nécessaires pour former le cultivateur et l'artisan : l'effort
générateur et, si j'ose employer ce langage, la durée
de la gestation sociale, sont en raison de la sublimité des capacités.
Mais tandis que le médecin, le poète, l'artiste, le savant
produisent peu et tard, la production du laboureur est beaucoup moins chanceuse
et n'attend pas le nombre des années. Quelle que soit donc la capacité
d'un homme, dès que cette capacité est créée,
il ne s'appartient plus ; semblable à la matière qu'une main
Industrieuse façonne, il avait la faculté de devenir,
la société l'a fait être. Le vase dira-t-il
au potier : Je suis ce que je suis, et je ne te dois rien ?
L'artiste, le savant, le poète reçoivent
leur juste récompense par cela seul que la société
leur permet de se livrer exclusivement à la science et à
l'art : de sorte qu'en réalité ils ne travaillent pas pour
eux, mais pour la société qui les crée et qui les
dispense de tout autre contingent. La société peut à
la rigueur se passer de prose et de vers, de musique et de Peinture, de
savoir comme vont lune, étoile polaire ; elle ne peut se
passer un seul jour de nourriture et de logement.
Sans doute, l'homme ne vit pas seulement de pain
; il doit encore, selon l'Évangile, vivre de la parole de Dieu,
c'est-à-dire aimer le bien et le pratiquer, connaître et admirer
le beau, étudier les merveilles de la nature. Mais pour cultiver
son âme, il faut bien qu'il commence par entretenir son corps : ce
dernier devoir l'emporte autant par la nécessité que l'autre
l'emporte par la noblesse. S'il est glorieux de charmer et d'instruire
les hommes, il est honorable aussi de les nourrir. Lors donc que la société,
fidèle au principe de la division du travail, confie une mission
d'art ou de science à l'un de ses membres, en lui faisant quitter
le travail commun, elle lui doit une indemnité pour tout ce qu'elle
l'empêche de produire industriellement, mais elle ne lui doit que
cela. S'il exigeait davantage, la société, en refusant ses
services, réduirait ses prétentions au néant. Alors
obligé, pour vivre, de se livrer à un travail auquel la nature
ne l'a pas destiné, l'homme de génie sentirait sa faiblesse
et s'abîmerait dans la pire des existences.
On raconte qu'une célèbre cantatrice
ayant demandé à l'impératrice de Russie, Catherine
II, vingt mille roubles : - C'est plus que je ne donne à mes feld-maréchaux,
dit Catherine. - Votre Majesté, répliqua l'autre, n'a qu'à
faire chanter ses feld-maréchaux.
Si la France, plus puissante que Catherine Il,
disait à mademoiselle Rachel : Vous jouerez pour 100 louis, ou vous
filerez du coton ; à M. Duprez : Vous chanterez pour 2 400 F., ou
vous irez à la vigne : pense-t-on que la tragédienne Rachel
et le chanteur Duprez abandonnassent le théâtre ? Ils s'en
repentiraient les premiers.
Mlle Rachel reçoit, dit-on, de la Comédie-Française,
60 000 F., par année : pour un talent comme le sien, c'est un petit
honoraire. Pourquoi' pas 100 000 F., 200 000 F. ? pourquoi pas une liste
civile ? Quelle mesquinerie ! est-ce qu'on marchande avec une artiste comme
mademoiselle Rachel.
On répond que l'administration ne pourrait
donner davantage sans se mettre en perte : que l'on convient du talent
supérieur de la jeune sociétaire ; mais qu'en réglant
ses appointements, il a fallu considérer aussi le bordereau des
recettes et les dépenses de la compagnie.
Tout cela est juste, mais tout cela confirme ce
que j'ai dit, savoir : que le talent d'un artiste peut être infini,
mais que ses prétentions mercenaires sont nécessairement
bornées ; d'un côté, par l'utilité qu'il produit
à la société qui le salarie; de l'autre, par les ressources
de cette même société en d'autres termes, que la demande
du vendeur est balancée par le droit de l'acheteur.
Mademoiselle Rachel, dit-on, procure au Théâtre-Français
pour plus de 60 000 F. de recettes. J'en demeure d'accord : mais alors
je prends le, théâtre à partie : sur qui le Théâtre-Français
lève-t-il cet impôt ? - Sur des curieux parfaitement libres.
- Oui, mais les ouvriers, les locataires, fermiers, emprunteurs à
rente et sur gage, auxquels ces curieux reprennent tout ce qu'ils payent
à la comédie, sont-ils libres ? et lorsque la meilleure part
de leur produit se consomme sans eux au spectacle, m'assurerez-vous que
leurs familles ne manquent de rien ? Jusqu'à ce que le peuple français,
délibérant sur les traitements à accorder à
tous les artistes, savants et fonctionnaires publics, ait nettement exprimé
sa volonté et jugé en connaissance de cause, les appointements
de mademoiselle Rachel et de tous ses pareils seront une contribution forcée,
arrachée par la violence, pour récompenser l'orgueil et entretenir
le libertinage.
C'est parce que nous ne sommes ni libres, ni suffisamment
éclairés, que nous subissons des marchés de dupes,
que le travailleur acquitte les traites que le prestige du pouvoir et l'égoïsme
du talent tirent sur la curiosité de l'oisif, et que nous avons
le perpétuel scandale de ces inégalités monstrueuses,
encouragées et applaudies par l'opinion.
La nation entière, et la nation seule,
paye ses auteurs, ses savants, ses artistes, ses fonctionnaires, quelles
que soient les mains par lesquelles leurs appointements leur arrivent.
Sur quel pied doit-elle les payer ? sur le pied de l'égalité.
Je l'ai prouvé par l'appréciation des talents ; je le confirmerai,
dans le chapitre suivant, par l'impossibilité de toute inégalité
sociale.
Qu'avons-nous démontré par tout
ce qui précède ? des choses si simples, que vraiment elles
en sont bêtes :
Que, comme le voyageur ne s'approprie pas la grande
route sur laquelle il passe, de même le laboureur ne s'approprie
pas le champ sur lequel il sème ;
Que si, néanmoins, par le fait de son industrie,
un travailleur peut s'approprier la matière qu'il exploite, tout
exploiteur en devient, au même titre, propriétaire ;
Que tout capital, soit matériel, soit intellectuel,
étant une oeuvre collective, forme par conséquent une propriété
collective ;
Que le fort n'a pas droit d'empêcher par
ses envahissements le travail du faible, ni l'habile de surprendre la bonne
foi du simple ;
Enfin, que nul ne peut être forcé
d'acheter ce dont il n'a pas envie, moins encore de payer ce qu'il n'a
pas acheté : partant que la valeur échangeable d'un produit
n'ayant pour mesure ni l'opinion de l'acheteur ni celle du vendeur, mais
la somme de temps et de dépenses qu'il a coûté, la
propriété de chacun reste toujours égale.
Ne sont-ce pas là des vérités
bien niaises ? Eh bien ! si niaises qu'elles vous semblent, lecteur, vous
en verrez d'autres qui les surpasseront encore en platitude et niaiserie.
Car nous marchons à rebours des géomètres : pour eux,
à mesure qu'ils avancent, les problèmes deviennent de plus
en plus difficiles ; nous, au contraire, après avoir commencé
par les propositions les plus abstruses, nous finirons par les axiomes.
Mais il faut, pour terminer ce chapitre, que j'expose
encore une de ces vérités exorbitantes comme jamais n'en
découvrirent ni jurisconsultes ni économistes.
PARAGRAPHE 8. - Que, dans
l'ordre de la justice, le travail détruit la propriété.
Cette proposition est la conséquence
des deux précédents PARAGRAPHEs que nous allons d'abord résumer.
L'homme isolé ne peut subvenir qu'à
une très petite partie de ses besoins ; toute sa puissance est dans
la société et dans la combinaison intelligente de l'effort
universel. La division et la simultanéité du travail multiplient
la quantité et la variété des produits ; la spécialité
des fonctions augmente la qualité des choses consommables.
Pas un homme donc qui ne vive du produit de plusieurs
milliers d'industriels différents ; pas un travailleur qui ne reçoive
de la société tout entière sa consommation, et, avec
sa consommation, les moyens de reproduire. Qui oserait dire, en effet :
Je produis seul ce que je consomme, je n'ai besoin de qui que ce soit ?
Le laboureur, que les anciens économistes regardaient comme le seul
vrai producteur ; le laboureur, logé, meublé, vêtu,
nourri, secouru par le maçon, le menuisier, le tailleur, le meunier,
le boulanger, le boucher, l'épicier, le forgeron, etc. le laboureur,
dis-je peut-il se flatter de produire seul ?
La consommation est donnée à chacun
par tout le monde la même raison fait que la production de chacun
suppose la production de tous. Un produit ne va pas sans un autre produit
; une industrie isolée est une chose impossible. Quelle serait la
récolte du laboureur, si d'autres ne fabriquaient pas pour lui granges,
voitures, charrues, habits, etc.? Que ferait le savant sans le libraire,
l'imprimeur sans le fondeur et le mécanicien, ceux-ci à leur
tour sans une foule d'autres industriels ?... Ne prolongeons pas cette
énumération, trop facile à étendre, de peur
qu'on ne nous accuse de donner dans le lieu commun. Toutes les industries
se réunissent, par des rapports mutuels, en un faisceau unique ;
toutes les productions se servent réciproquement de fin et de moyen,
toutes les variétés de talents ne sont qu'une série
de métamorphoses de l'inférieur au supérieur.
Or, ce fait incontestable et incontesté
de la participation générale à chaque espèce
de produit a pour résultat de rendre communes toutes les productions
particulières : de telle sorte que chaque produit, sortant des mains
du producteur, se trouve d'avance frappé d'hypothèque par
la société. Le producteur lui-même n'a droit à
son produit que pour une fraction dont le dénominateur est égal
au nombre des individus dont la société se compose. Il est
vrai qu'en revanche, ce même producteur a droit sur tous les produits
différents du sien, en sorte que l'action hypothécaire lui
est acquise contre tous, de même qu'elle est donnée à
tous contre lui ; mais ne voit-on pas que cette réciprocité
d'hypothèques, bien loin de permettre la propriété,
détruit jusqu'à la possession ? Le travailleur n'est pas
même possesseur de son produit ; à peine l'a-t-il achevé,
que la société le réclame.
Mais, dira-t-on, quand cela serait, quand même
le produit n'appartiendrait pas au producteur, puisque la société
donne à chaque travailleur un équivalent de son produit,
c'est cet équivalent, ce salaire, cette récompense, cet appointement,
qui devient propriété. Nierez-vous que cette propriété
ne soit enfin légitime ? Et si le travailleur, au lieu de consommer
entièrement son salaire, fait des économies, qui donc osera
les lui disputer ?
Le travailleur n'est pas même propriétaire
du prix de son travail, et n'en a pas l'absolue disposition. Ne nous laissons
point aveugler par une fausse justice : ce qui est accordé au travailleur
en échange de son produit ne lui est pas donné comme récompense
d'un travail fait, mais comme fourniture et avance d'un travail à
faire. Nous consommons avant de produire : le travailleur, à la
fin du jour, peut dire : J'ai payé ma dépense d'hier ; demain,
je payerai ma dépense d'aujourd'hui. A chaque instant de sa vie,
le sociétaire est en avance à son compte courant ; il meurt
sans avoir pu s'acquitter: comment pourrait-il se faire un pécule
?
On parle d'économies : style de propriétaire.
Sous un régime d'égalité, toute épargne qui
n'a pas pour objet une reproduction ultérieure ou une jouissance
est impossible : Pourquoi ? parce que cette épargne ne pouvant être
capitalisée, se trouve dès ce moment sans but, et n'a plus
de cause finale. Ceci s'entendra mieux à la lecture du chapitre
suivant.
Concluons :
Le travailleur est, à l'égard
de la société, un débiteur qui meurt nécessairement
insolvable : le propriétaire est un dépositaire infidèle
qui nie le dépôt commis à sa garde, et veut se faire
payer les jours, mois et années de son gardiennage.
Les principes que nous venons d'exposer pouvant
paraître encore trop métaphysiques à certains lecteurs,
je vais les reproduire sous une forme plus concrète, saisissable
aux cerveaux les plus denses, et féconde en conséquences
du plus grand intérêt.
Jusqu'ici j'ai considéré la propriété
comme faculté d'exclusion, je vais l'examiner comme faculté
d'envahissement.
Vers Chapitre 4
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