Qu'est-ce que la propriété
?
Pierre-Joseph Proudhon
CHAPITRE PREMIER
Méthode suivie dans cet
ouvrage. - Idée d'une révolution
Si j'avais à répondre à
la question suivante : Qu'est-ce que l'esclavage ? et que d'un seul
mot je répondisse : C'est l'assassinat,ma pensée serait
d'abord comprise. Je n'aurais pas besoin d'un long discours pour montrer
que le pouvoir d'ôter à l'homme la pensée, la volonté,
la personnalité, est un pouvoir de vie et de mort, et que faire
un homme esclave, c'est l'assassinat. Pourquoi donc à cette autre
demande : Qu'est-ce que la propriété ? ne puis-je répondre
de même : C'est le vol, sans avoir la certitude de n'être
pas entendu, bien que cette seconde proposition ne soit que la première
transformée ?
J'entreprends de discuter le principe même
de notre gouvernement et de nos institutions, la propriété
; je suis dans mon droit : je puis me tromper dans la conclusion qui ressortira
de mes recherches ; je suis dans mon droit : il me plaît de mettre
la dernière pensée de mon livre au commencement ; je suis
toujours dans mon droit.
Tel auteur enseigne que la propriété
est un droit civil, né de l'occupation et sanctionné par
la loi ; tel autre soutient qu'elle est un droit naturel, ayant sa source
dans le travail : et ces doctrines, tout opposées qu'elles semblent,
sont encouragées, applaudies. Je prétends que ni le travail,
ni l'occupation, ni la loi ne peuvent créer la propriété
; qu'elle est un effet sans cause : suis-je répréhensible
?
Que de murmures s'élèvent !
-- La propriété, c'est le vol
!Voici le tocsin de 93 ! voici le branle bas des révolutions
! ...
-- Lecteur, rassurez-vous : je ne suis point un
agent de discorde, un boute feu de sédition. J'anticipe de quelques
jours sur l'histoire ; j'expose une vérité dont nous tâchons
en vain d'arrêter le dégagement ; j'écris le préambule
de notre future constitution. Ce serait le fer conjurateur de la foudre
que cette définition qui vous paraît blasphématoire,
la
propriété, c'est le vol,si nos préoccupations
nous permettaient de l'entendre ; mais que d'intérêts, que
de préjugés s'y opposent ! ... La philosophie ne changera
point, hélas ! le cours des événements : les destinées
s'accompliront indépendamment de la prophétie : d'ailleurs,
ne faut-il pas que justice se fasse, et que notre éducation s'achève
?
-- La propriété, c'est le vol
!...Quel renversement des idées humaines ! Propriétaireet
voleurfurent de tout temps expressions contradictoires autant que
les êtres qu'elles désignent sont antipathiques ; toutes les
langues ont consacré cette antilogie. Sur quelle autorité
pourriez-vous donc attaquer le consentement universel et donner le démenti
au genre humain ? qui êtes-vous, pour nier la raison des peuples
et des âges ?
-- Que vous importe, lecteur, ma chétive
individualité ? Je suis, comme vous. d'un siècle où
la raison ne se soumet qu'au fait et à la preuve ; mon nom, aussi
bien que le vôtre, est CHERCHEUR DE VÉRITÉ [En grec
sheptikoos, examinateur, philosophe qui fait profession de chercher le
vrai.] ; ma mission est écrite dans ces paroles de la loi : Parle
sans haine et sans crainte : dis ce que tu sais.L'oeuvre de notre espèce
est de bâtir le temple de la science, et cette science embrasse l'homme
et la nature. Or, la vérité se révèle à
tous, aujourd'hui à Newton et à Pascal, demain au pâtre
dans la vallées au compagnon dans l'atelier. Chacun apporte sa pierre
à l'édifice et, sa tâche faite il disparaît.
L'éternité nous précède, l'éternité
nous suit : entre deux infinis, qu'est-ce que la place d'un mortel, pour
que le siècle s'en informe ?
Laissez donc, lecteur, mon titre et mon caractère,
et ne vous occupez que de mes raisons. C'est d'après le consentement
universel que je prétends redresser l'erreur universelle ; c'est
à la foi du genre humain que j'appelle de l'opinion du genre humain.
Ayez le courage de me suivre, et, si votre volonté est franche,
si votre conscience est libre, si votre esprit sait unir deux propositions
pour en extraire une troisième, mes idées deviendront infailliblement
les vôtres. En débutant par vous jeter mon dernier mot, j'ai
voulu vous avertir, non vous braver : car, j'en ai la certitude, si vous
me lisez, je forcerai votre assentiment. Les choses dont j'ai à
vous parler sont si simples, si palpables, que vous serez étonné
de ne les avoir point aperçues. et que vous vous direz : «
Je n'y avais point réfléchi. » D'autres vous offriront
le spectacle du génie forçant les secrets de la nature, et
répandant de sublimes oracles ; vous ne trouverez ici qu'une série
d'expériences sur le juste et sur le droit, une sorte
de vérification des poids et mesures de votre conscience. Les opérations
se feront sous vos yeux ; et c'est vous-même qui apprécierez
le résultat.
Du reste, je ne fais pas de système : je
demande la fin du privilège, l'abolition de l'esclavage, l'égalité
des droits, le règne de la loi. Justice, rien que justice ; tel
est le résumé de mon discours ; je laisse à d'autres
le soin de discipliner le monde.
Je me suis dit un jour : Pourquoi, dans la société,
tant de douleur et de misère ? L'homme doit-il être éternellement
malheureux ? Et, sans m'arrêter aux explications à toute fin
des entrepreneurs de réformes, accusant de la détresse générale,
ceux-ci la lâcheté et l'impéritie du pouvoir, ceux-là
les conspirateurs et les émeutes, d'autres l'ignorance et la corruption
générale ; fatigué des interminables combats de la
tribune et de la presse, j'ai voulu moi-même approfondir la chose.
J'ai consulté les maîtres de la science, j'ai lu cent volumes
de philosophie, de droit. d'économie politique et d'histoire : et
plût à Dieu que j'eusse vécu dans un siècle
où tant de lecture m'eût été inutile ! J'ai
fait tous mes efforts pour obtenir des informations exactes, comparant
les doctrines, opposant aux objections les réponses, faisant, sans
cesse des équations et des réductions d'arguments, pesant
des milliers de syllogismes au trébuchet de la logique la plus scrupuleuse.
Dans cette pénible route, j'ai recueilli plusieurs faits intéressants,
dont je ferai part à mes amis et au public aussitôt que je
serai de loisir. Mais, il faut que je le dise, je crus d'abord reconnaître
que nous n'avions jamais compris le sens de ces mots si vulgaires et si
sacrés : Justice, équité , liberté;
que sur chacune de ces choses nos idées étaient profondément
obscures ; et qu'enfin cette ignorance était la cause unique et
du paupérisme qui nous dévore, et de toutes les calamités
qui ont affligé l'espèce humaine.
À cet étrange résultat mon
esprit fut épouvanté : je doutai de ma raison. Quoi ! disais-je,
ce que l'oeil n'a point vu, ni l'oreille entendu, ni l'intelligence pénétré,
tu l'aurais découvert ! Tremble, malheureux, de prendre les visions
de ton cerveau malade pour les clartés de la science ! Ne sais-tu
pas, de grands philosophes l'ont dit, qu'en fait de morale pratique l'erreur
universelle est contradiction ?
Je résolus donc de faire une contre-épreuve
de mes jugements, et voici quelles furent les conditions que je posai moi-même
à ce nouveau travail : Est-il possible que sur l'application des
principes de la morale, l'humanité se soit si longtemps et si universellement
trompée ? Comment et pourquoi se serait-elle trompée ? Comment
son erreur, étant universelle, ne serait-elle pas invincible ?
Ces questions, de la solution desquelles je faisais
dépendre la certitude de mes observations, ne résistèrent
pas longtemps à l'analyse. On verra au chapitre V de ce mémoire,
qu'en morale, de même qu'en tout autre objet de la connaissance,
les plus graves erreurs sont pour nous les degrés de la science,
que jusque dans les leurres de justice, se tromper est un privilège
qui ennoblit l'homme ; et quant au mérite philosophique qui peut
me revenir, que ce mérite est un infiniment petit. Ce n'est rien
de nommer les choses ; le merveilleux serait de les connaître avant
leur apparition. En exprimant une idée parvenue à son terme,
une idée qui possède toutes les intelligences, qui demain
sera proclamée par un autre si je ne l'annonce aujourd'hui, je n'ai
pour moi que la priorité de la formule. Donne-t-on des éloges
à celui qui le premier voit poindre le jour ?
Oui, tous les hommes croient et répètent
que l'égalité des conditions est identique à l'égalité
des droits ; que propriétéet volsont termes
synonymes ; que toute prééminence sociale, accordée
ou pour mieux dire usurpée sous prétexte de supériorité
de talent et de service, est iniquité et brigandage : tous les hommes,
dis-je, attestent ces vérités sur leur âme ; il ne
s'agit que de le leur faire apercevoir.
Avant d'entrer en matière, il est nécessaire
que je dise un mot de la route que je vais suivre. Quand Pascal abordait
un problème de géométrie, il se créait une
méthode de solution ; pour résoudre un problème de
philosophie, il faut aussi une méthode. Eh ! combien les problèmes
que la philosophie agite ne l'emportent-ils pas, par la gravité
de leurs conséquences, sur ceux de la géométrie !
Combien, par conséquent, pour être résolus, n'appellent-ils
pas plus impérieusement une analyse profonde et sévère
?
C'est un fait désormais placé hors
de doute, disent les modernes psychologues, que toute perception reçue
dans l'esprit s'y détermine d'après certaines lois générales
de ce même esprit ; s'y moule, pour ainsi dire, sur certains types
préexistants dans notre entendement et qui en sont comme la condition
formelle. En sorte, disent-ils, que si l'esprit n'a point d'idéesinnées,
il a du moins des formesinnées. Ainsi, par exemple, tout
phénomène est nécessairement conçu par nous
dans le temps et dans l'espace; tout ce qui nous fait supposer
une cause par laquelle il arrive ; tout ce qui existe implique les
idées de substance, de mode, de nombre, de
relation, etc. ; en un mot, nous ne formons aucune pensée
qui ne se rapporte à quelqu'un des principes généraux
de la raison, au delà desquels il n'y a rien.
Ces axiomes de l'entendement, ajoutent les psychologues,
ces types fondamentaux, auxquels se ramènent fatalement tous nos
jugements et toutes nos idées, et que nos sensations ne font que
mettre en lumière, sont connus dans l'école sous le nom de
catégorie.
Leur existence primordiale dans l'esprit est aujourd'hui démontrée
; il ne s'agit plus que d'en donner le système et d'en faire le
dénombrement. Aristote en comptait dix ; Kant en porta le nombre
à quinze ; M. Cousin les a réduites à trois, à
deux, à une ; et l'incontestable gloire de ce professeur sera d'avoir,
sinon découvert la théorie vraie des catégories, du
moins compris mieux que personne la haute importance de cette question.
la plus grande et peut-être la seule de toute la métaphysique.
Je ne crois pas, je l'avoue, à l'innéité
non seulement des idées, mais même des formesou
loisde notre entendement, et je tiens la métaphysique de
Reid et de Kant encore plus éloignée de la vérité
que celle d'Aristote. Cependant, comme je ne veux point ici faire une critique
de la raison, chose qui demanderait un long travail et dont le public ne
se soucie guère, je regarderai, par hypothèse, nos idées
les plus générales et les plus nécessaires, telles
que celles de temps, d'espace, de substance et de cause, comme existant
primordialement dans l'esprit, ou du moins, comme dérivant immédiatement
de sa constitution.
Mais un fait psychologique non moins vrai, et
que les philosophes ont peut-être trop négligé d'étudier,
c'est que l'habitude, comme une seconde nature, a le pouvoir d'imprimer
à l'entendement de nouvelles formes catégoriques, prises
sur les apparences qui nous frappent, et par là même dénuées
le plus souvent de réalité objective, mais dont l'influence
sur nos jugements n'est pas moins prédéterminisme que celle
des premières catégories. En sorte que nous raisonnons tout
à la fois, et d'après les lois éternelleset
absoluesde
notre raison, et d'après les règles secondaires, ordinairement
fautives, que l'observation incomplète des choses nous suggère.
Telle est la source la plus féconde des faux préjugés,
et la cause permanente et souvent invincible d'une multitude d'erreurs.
La préoccupation qui résulte pour nous de ces préjugés
est si forte que souvent, alors même que nous combattons un principe
que notre esprit juge faux, que notre raison repousse, que notre conscience
réprouve, nous le défendons sans nous en apercevoir, nous
raisonnons d'après lui, nous lui obéissons en l'attaquant.
Enfermé comme dans un cercle, notre esprit tourbillonne sur lui-même,
jusqu'à ce qu'une observation nouvelle, suscitant en nous de nouvelles
idées, nous fasse découvrir un principe extérieur
qui nous délivre du fantôme dont notre imagination est obsédée.
Ainsi, nous savons aujourd'hui que par les lois
d'un magnétisme universel dont la cause reste inconnue, deux corps,
que nul obstacle n'arrête, tendent à se réunir par
une force d'impulsion accélérée que l'on appelle gravitation.
C'est la gravitation qui fait tomber vers la terre les corps qui manquent
d'appui, qui les fait peser dans la balance, et qui nous attache nous-mêmes
au sol que nous habitons. L'ignorance de cette cause fut l'unique raison
qui empêcha les anciens de croire aux antipodes. « Comment
ne voyez-vous pas, disait après Lactance saint Augustin , que, s'il
y avait des hommes sous nos pieds, ils auraient la tête en bas et
tomberaient dans le ciel ? » L'évêque d'Hippone, qui
croyait la terre plate, parce qu'il lui semblait la voir telle. supposait
en conséquence que, si du zénith au nadir de différents
lieux on conduisait autant de lignes droites, ces lignes seraient parallèles
entre elles ; et c'était dans la direction de ces lignes qu'il plaçait
tout mouvement de haut en bas. De là il devait naturellement conclure
que les étoiles sont attachées comme des flambeaux roulants
à la voûte du ciel ; que, si elles étaient abandonnées
à elles-mêmes, elles tomberaient sur terre comme une pluie
de feu ; que la terre est une table immense, formant la partie inférieure
du monde, etc. Si on lui avait demandé sur quoi la terre elle-même
est soutenue, il aurait répondu qu'il ne le savait pas, mais qu'à
Dieu rien n'est impossible. Telles étaient, relativement à
l'espace et au mouvement, les idées de saint Augustin, idées
que lui imposait un préjugé donné par l'apparence,
et devenu pour lui une règle générale et catégorique
du jugement. Quant à la cause même de la chute des corps,
son esprit était vide ; il n'en pouvait dire autre chose, sinon
qu'un corps tombe parce qu'il tombe.
Pour nous, l'idée de chute est plus complexe
: aux idées générales d'espace et de mouvement qu'elle
implique, nous joignons celle d'attraction ou de direction vers un centre,
laquelle relève de l'idée supérieure de cause. Mais
si la physique a pleinement redressé notre jugement à cet
égard, nous n'en conservons pas moins dans l'usage le préjugé
de saint Augustin ; et quand nous disons qu'une chose est tombée,
nous n'entendons pas simplement et en général qu'un effet
de gravitation a eu lieu, mais spécialement et en particulier que
c'est vers la terre, et de haut en bas, que ce mouvement s'est opéré.
Notre raison a beau être éclairée, l'imagination l'emporte,
et notre langage reste à jamais incorrigible. Descendre du ciel,
n'est pas une expression plus vraie que monter au ciel; et cependant
cette expression se conservera aussi longtemps que les hommes se serviront
de langage.
Toutes ces façons de parler, de haut
en bas, descendre du ciel, tomber des nues, etc., sont
désormais sans danger, parce que nous savons les rectifier dans
la pratique : mais que l'on daigne considérer un moment combien
elles ont dû retarder les progrès de la science. S'il importe
assez peu, en effet, à la statistique, à la mécanique,
à l'hydrodynamique, à la balistique, que la véritable
cause de la chute des corps soit connue, et que les idées soient
exactes sur la direction générale de l'espace, il en va tout
autrement dès qu'il s'agit d'expliquer le système du monde,
la cause des marées, la figure de la terre et sa position dans les
cieux : pour toutes ces choses il faut sortir du cercle des apparences.
Dès la plus haute antiquité l'on a vu d'ingénieux
mécaniciens, d'excellents architectes, d'habiles artilleurs ; l'erreur
dans laquelle ils pouvaient être relativement à la rondeur
de la terre et à la gravitation, ne nuisait point au développement
de leur art ; la solidité des édifices et la justesse du
tir n'y perdaient rien. Mais tôt ou tard il devait se présenter
des phénomènes que le parallélisme supposé
de toutes les perpendiculaires élevées de la surface terrestre
rendrait inexplicables : alors aussi devait commencer une lutte entre des
préjugés qui depuis des siècles suffisaient à
la pratique journalière, et des opinions inouïes que le témoignage
des yeux semblait contredire.
Ainsi, d'une part, les jugements les plus faux,
quand ils ont pour base des faits isolés ou seulement des apparences,
embrassent toujours une somme de réalités dont la sphère
plus ou moins large suffit à un certain nombre d'inductions, au
delà desquelles nous tombons dans l'absurde : il y avait, par exemple,
cela de vrai dans les idées de saint Augustin, que les corps tombent
vers la terre, que la chute se fait en ligne droite, que le soleil ou la
terre se meut, que le ciel ou la terre tourne, etc. Ces faits généraux
ont toujours été vrais ; notre science n'y a rien ajouté.
Mais, d'autre part, la nécessité de nous rendre compte de
tout nous oblige à chercher des principes de plus en plus compréhensifs
: c'est pourquoi il a fallu abandonner successivement, d'abord l'opinion
que la terre est plate, puis la théorie qui la fait immobile au
centre du monde, etc.
Si nous passons maintenant de la nature physique
au monde moral, ici encore nous nous trouvons assujettis aux mêmes
déceptions de l'apparence, aux mêmes influences de la spontanéité
et de l'habitude. Mais ce qui distingue cette seconde partie du système
de nos connaissances, c'est, d'un côté, le bien ou le mal
qui résulte pour nous de nos opinions ; de l'autre, l'obstination
avec laquelle nous défendons le préjugé qui nous tourmente
et nous tue.
Quelque système que nous embrassions sur
la cause de la pesanteur et sur la figure de la terre, la physique du globe
n'en souffre pas ; et quant à nous. notre économie sociale
n'en peut retirer ni profit ni dommage. Mais c'est en nous et par nous
que s'accomplissent les lois de notre nature morale : or, ces lois ne peuvent
s'exécuter sans notre participation réfléchie, partant,
sans que nous les connaissions. Si donc notre science des lois morales
est fausse, il est évident que tout en voulant notre bien nous ferons
notre mal ; si elle n'est qu'incomplète, elle pourra suffire quelque
temps à notre progrès social, mais à la longue elle
nous fera faire fausse route, et enfin nous précipitera dans un
abîme de calamités. C'est alors que de plus hautes connaissances
nous deviennent indispensables, et, il faut le dire à notre gloire,
il est sans exemple qu'elles aient jamais fait défaut ; mais c'est
alors aussi que commence une lutte acharnée entre les vieux préjugés
et les idées nouvelles. Jours de conflagration et d'angoisse ! On
se reporte aux temps où, avec les mêmes croyances, avec les
mêmes institutions, tout le monde semblait heureux : comment accuser
ces croyances, comment proscrire ces institutions ? On ne veut pas comprendre
que cette période fortunée servit précisément
à développer le principe de mal que la société
recalait ; on accuse les hommes et les dieux, les puissants de la terre
et les forces de la nature. Au lieu de chercher la cause du mal dans sa
raison et dans son coeur, l'homme s'en prend à ses maîtres,
à ses rivaux, à ses voisins, à lui-même ; les
nations s'arment, s'égorgent, s'exterminent. jusqu'à ce que,
par une large dépopulation, l'équilibre se rétablisse.
et que la paix renaisse des cendres des combattants. Tant il répugne
à l'humanité de toucher aux coutumes des ancêtres,
de changer les lois données par les fondateurs des cités,
et confirmées par la fidélité des siècles.
Nihil motus ex antique probabile est: Défiez-vous
de toute innovation, s'écriait Tite-Live. Sans doute il vaudrait
mieux pour l'homme n'avoir jamais à changer : mais quoi ! s'il est
né ignorant, si sa condition est de s'instruire par degrés,
faut-il pour cela qu'il renie la lumière, qu'il abdique sa raison
et s'abandonne à la fortune ? Santé parfaite est meilleure
que convalescence : est-ce un motif pour que le malade refuse de guérir
? Réforme ! réforme ! crièrent autrefois Jean-Baptiste
et Jésus-Christ ; réforme, réforme ! criaient nos
pères il y a cinquante ans, et nous crierons longtemps encore :
réforme ! réforme !
Témoin des douleurs de mon siècle,
je me suis dit : Parmi les principes sur lesquels la société
repose, il y en a un qu'elle ne comprend pas, que son ignorance a vicié,
et qui cause tout le mal. Ce principe est le plus ancien de tous, car il
est de l'essence des révolutions d'emporter les principes les plus
modernes et de respecter les anciens ; or le mal qui nous tourmente est
antérieur à toutes les révolutions. Ce principe, tel
que notre ignorance l'a fait, est honoré et voulu : car s'il n'était
pas voulu il n'abuserait personne, il serait sans influence.
Mais ce principe, vrai dans son objet, faux quant
à notre manière de l'entendre, ce principe, aussi vieux que
l'humanité, quel est-il ? serait-ce la religion ?
Tous les hommes croient en Dieu : ce dogme appartient
tout à la fois à leur conscience et à leur raison.
Dieu est pour l'humanité un fait aussi primitif, une idée
aussi fatale, un principe aussi nécessaire que le sont pour notre
entendement les idées catégoriques de cause, de substance,
de temps et d'espace. Dieu nous est attesté par la conscience antérieurement
à toute induction de l'esprit, comme le soleil nous est prouvé
par le témoignage des sens avant tous les raisonnements de la physique.
L'observation et l'expérience nous découvrent les phénomènes
et les lois, le sens intime seul nous révèle les existences.
L'humanité croit que Dieu est ; mais que croit-elle en croyant en
Dieu ? en un mot, qu'est-ce que Dieu ?
Cette notion de la Divinité, notion primitive,
unanime, innée dans notre espèce, la raison humaine n'est
pas encore parvenue à la déterminer. À chaque pas
que nous faisons dans la connaissance de la nature et des causes, l'idée
de Dieu s'étend et s'élève : plus notre science avance,
plus Dieu semble grandir et reculer. L'anthropomorphisme et l'idolâtrie
furent une conséquence nécessaire de la jeunesse des esprits,
une théologie d'enfants et de poètes. Erreur innocente, si
l'on n'eût pas voulu en faire un principe de conduite, et si l'on
avait su respecter la liberté des opinions. Mais, après avoir
fait Dieu à son image, l'homme voulut encore se l'approprier ; non
content de défigurer le grand Être, il le traita comme son
patrimoine, son bien, sa chose : Dieu, représenté sous des
formes monstrueuses, devint partout propriété de l'homme
et de l'État. Telle fut l'origine de la corruption des moeurs par
la religion, et la source des haines pieuses et des guerres sacrées.
Grâce au ciel, nous avons appris à laisser chacun dans sa
croyance, nous cherchons la règle des moeurs en dehors du culte
; nous attendons sagement, pour statuer sur la nature et les attributs
de Dieu, sur les dogmes de la théologie, sur la destinée
de nos âmes, que la science nous apprenne ce que nous devons rejeter
et ce que nous devons croire. Dieu, âme, religion, objets éternels
de nos méditations infatigables et de nos plus funestes égarements,
problèmes terribles, dont la solution, toujours essayée,
reste toujours incomplète : sur toutes ces choses nous pouvons encore
nous tromper, mais du moins notre erreur est sans influence. Avec la liberté
des cultes et la séparation du spirituel et du temporel, l'influence
des idées religieuses sur la marche de la société
est purement négative, aucune loi, aucune institution politique
et civile ne relevant de la religion. L'oubli des devoirs que la religion
impose peut favoriser la corruption générale, mais il n'en
est pas la cause nécessitante, il n'en est que l'auxiliaire ou la
suite. Surtout, et dans la question qui nous occupe, cette observation
est décisive, la cause de l'inégalité des conditions
parmi les hommes, du paupérisme, de la souffrance universelle, des
embarras des gouvernements, ne peut plus être rapportée à
la religion : il faut remonter plus haut, et creuser plus avant.
Mais qu'y a t-il dans l'homme de plus ancien et
de plus profond que le sentiment religieux ?
Il y a l'homme même, c'est à dire
la volonté et la conscience, le libre arbitre et la loi, opposés
dans un antagonisme perpétuel. L'homme est en guerre avec lui-même
: Pourquoi ?
« L'homme, disent les théologiens,
a péché au commencement ; notre espèce est coupable
d'une antique prévarication. Pour ce péché, l'humanité
est déchue : l'erreur et l'ignorance sont devenues son apanage.
Lisez les histoires, vous trouverez partout la preuve de cette nécessité
du mal, dans la permanente misère des nations. L'homme souffre et
toujours souffrira : sa maladie est héréditaire et constitutionnelle.
Usez de palliatifs, employez les émollients : il n'y a point de
remède. » Ce discours n'est pas propre aux seuls théologiens
; on le retrouve en termes équivalents dans les écrits des
philosophes matérialistes, partisans d'une indéfinie perfectibilité.
Destutt de Tracy enseigne formellement que le paupérisme, les crimes,
la guerre, sont la condition inévitable de notre état social,
un mal nécessaire, contre lequel ce serait folie de se révolter.
Ainsi, nécessité du mal ou perversité originelle,
c'est au fond la même philosophie.
« Le premier homme a péché.
» Si les sectateurs de la Bible interprétaient fidèlement,
ils diraient : L'homme premièrement pèche, c'est-à-dire,
se trompe ; car pécher, faillir, se tromper,
c'est même chose.
« Les suites du péché d'Adam
sont héréditaires dans sa race ; c'est, en premier lieu,
l'ignorance. » En effet, l'ignorance est originelle dans l'espèce
comme dans l'individu ; mais, sur une foule de questions, même de
l'ordre moral et politique, cette ignorance de l'espèce a été
guérie : qui nous dit qu'elle ne cessera pas tout à fait
? Il y a progrès continuel du genre humain vers la vérité,
et triomphe incessant de la lumière sur les ténèbres.
Notre mal n'est donc pas absolument incurable, et l'explication des théologiens
est plus qu'insuffisante ; elle est ridicule, puisqu'elle se réduit
à cette tautologie : « L'homme se trompe, parce qu'il se trompe.
» Tandis qu'il faut dire : « L'homme se trompe parce qu'il
apprend. » Or, si l'homme parvient à savoir tout ce qu'il
a besoin de connaître, il y a lieu de croire que, ne se trompant
plus, il cessera de souffrir.
Que si nous interrogeons les docteurs de cette
loi que l'on nous dit gravée au coeur de l'homme, nous reconnaîtrons
bientôt qu'ils en disputent sans savoir ce qu'elle est : que sur
les questions les plus capitales, il y a presque autant d'opinions que
d'auteurs ; qu'on n'en trouve pas deux qui soient d'accord sur la meilleure
forme de gouvernement, sur le principe de l'autorité, sur la nature
du droit ; que tous voguent au hasard sur une mer sans fond ni rive, abandonnés
à l'inspiration de leur sens privé, que modestement ils prennent
pour la droite raison. Et, à la vue de ce pêle-mêle
d'opinions qui se contredisent, nous dirons : « L'objet de nos recherches
est la loi, la détermination du principe social ; or, les politiques,
c'est-à-dire les hommes de la science sociale, ne s'entendent pas
; donc c'est en eux qu'est l'erreur ; et comme toute erreur a une réalité
pour objet, c'est dans leurs livres que doit se trouver la vérité,
qu'à leur insu ils auront mise. »
Or, de quoi s'entretiennent les jurisconsultes
et les publicistes ? De justice, d'équité,
de liberté, de loi naturelle, de lois civiles,
etc. Mais qu'est-ce que la justice ? Quel en est le principe, le caractère,
la formule ? À cette question, il est évident que nos docteurs
n'ont rien à répondre : car autrement leur science, partant
d'un principe clair et certain, sortirait de son éternel probabilisme,
et toutes les disputes finiraient.
Qu'est-ce que la justice ? Les théologiens
répondent : Toute justice vient de Dieu. Cela est vrai, mais n'apprend
rien.
Les philosophes devraient être mieux instruits
: ils ont tant disputé sur le juste et l'injuste ! Malheureusement
l'examen prouve que leur savoir se réduit à rien, et qu'il
en est d'eux comme de ces Sauvages qui disaient au soleil pour toute prière
: Ô ! - Ô ! est un cri d'admiration, d'amour, d'enthousiasme
: mais qui voudrait savoir ce que c'est que le soleil tirerait peu de lumière
de l'interjection Ô ! C'est précisément le cas
où nous sommes avec les philosophes, par rapport à la justice.
La justice, disent-ils est une fille du ciel, une lumière
qui éclaire tout homme venant au monde, la plus belle prérogative
de notre nature, ce qui nous distingue des bêtes et nous rend
semblables à Dieu, et mille autres choses semblables. À
quoi se réduit, je le demande, cette pieuse litanie ? À la
prière des sauvages : Ô !
Tout ce que la sagesse humaine a enseigné
de plus raisonnable concernant la justice, est renfermé dans cet
adage fameux : Fais aux autres ce que tu veux qu'on te fasse ; Ne fais
pas aux autres ce que tu ne veux pas qui te soit fait. Mais cette règle
de morale pratique est nulle pour la science : qu'ai-je droit de vouloir
qu'on me fasse ou qu'on ne me fasse pas ? Ce n'est rien de dire que mon
devoir est égal à mon droit, si l'on n'explique en même
temps quel est ce droit.
Essayons d'arriver à quelque chose de plus
précis et de plus positif. La justice est l'astre central qui gouverne
les sociétés, le pôle sur lequel tourne le monde politique,
le principe et la règle de toutes les transactions. Rien ne se fait
entre les hommes qu'en vertu du droit ; rien sans l'invocation de
la justice. La justice n'est point l'oeuvre de la loi ; au contraire, la
loi n'est jamais qu'une déclaration et une application du juste,
dans toutes les circonstances où les hommes peuvent se trouver en
rapport d'intérêts. Si donc l'idée que nous nous faisons
du juste et du droit était mal déterminée, si elle
était incomplète ou même fausse, il est évident
que toutes nos applications législatives seraient mauvaises, nos
institutions vicieuses, notre politique erronée : partant, qu'il
y aurait désordre et mal social.
Cette hypothèse de la perversion de la
justice dans notre entendement, et par une conséquence nécessaire
dans nos actes, serait un fait démontré, si les opinions
des hommes, relativement au concept de justice et à ses applications,
n'avaient point été constantes ; si, à diverses époques,
elles avaient éprouvé des modifications ; en un mot, s'il
y avait eu progrès dans les idées. Or, c'est ce que l'histoire
nous atteste par les plus éclatants témoignages.
Il y a dix-huit cents ans, le monde, sous la protection
des Césars, se consumait dans l'esclavage, la superstition et la
volupté. Le peuple, enivré et comme étourdi par de
longues bacchanales, avait perdu jusqu'à la notion du droit et du
devoir : la guerre et l'orgie le décimaient tour à tour ;
l'usure et le travail des machines, c'est-à-dire des esclaves, en
lui ôtant les moyens de subsister, l'empêchaient de se reproduire.
La barbarie renaissait, hideuse, de cette immense corruption, et s'étendait
comme une lèpre dévorante sur les provinces dépeuplées.
Les sages prévoyaient la fin de l'empire, mais n'y savaient point
de remède. Que pouvaient-ils imaginer, en effet ? Pour sauver cette
société vieillie il eût fallu changer les objets de
l'estime et de la vénération publique, abolir des droits
consacrés par une justice dix fois séculaire ; on disait
: « Rome a vaincu par sa politique et ses dieux ; toute réforme
dans le culte et l'esprit public serait folie et sacrilège. Rome,
clémente envers les nations vaincues, en leur donnant des chaînes,
leur fait grâce de la vie ; les esclaves sont la source la plus féconde
de ses richesses ; l'affranchissement des peuples serait la négation
de ses droits et la ruine de ses finances. Rome enfin, plongée dans
les délices et gorgée des dépouilles de l'univers,
use de la victoire et du gouvernement ; son luxe et ses voluptés
sont le prix de ses conquêtes : elle ne peut abdiquer ni se dessaisir.
» Ainsi Rome avait pour elle le fait et le droit. Ses prétentions
étaient justifiées par toutes les coutumes et par le droit
des gens. L'idolâtrie dans la religion, l'esclavage dans l'État,
l'épicurisme dans la vie privée, formaient la base des institutions
; y toucher, ç'aurait été ébranler la société
jusqu'en ses fondements, et, selon notre expression moderne, ouvrir l'abîme
des révolutions. Aussi l'idée n'en venait-elle à personne
; et cependant l'humanité se mourait dans le sang et la luxure.
Tout à coup un homme parut, se disant Parole
de Dieu : on ne sait pas encore aujourd'hui ce qu'il était,
ni d'où il venait, ni qui avait pu lui suggérer ses idées.
Il allait annoncer partout que la société avait fait son
temps, que le monde allait être renouvelé ; que les prêtres
étaient des vipères, les avocats des ignorants, les philosophes
des hypocrites et des menteurs ; que le maître et l'esclave sont
égaux, que l'usure et tout ce qui lui ressemble est un vol, que
les propriétaires et les hommes de plaisir brûleront un jour,
tandis que les pauvres de coeur et les purs habiteront un lieu de repos.
Il ajoutait beaucoup d'autres choses non moins extraordinaires.
Cet homme, Parole de Dieu, fut dénoncé
et arrêté comme ennemi public par les prêtres et les
gens de loi, qui eurent même le secret de faire demander sa mort
par le peuple. Mais cet assassinat juridique, en comblant la mesure de
leurs crimes, n'étouffa pas la doctrine que Parole de Dieu
avait semée. Après lui, ses premiers prosélytes se
répandirent de tous côtés, prêchant ce qu'ils
nommaient la bonne nouvelle, formant à leur tour des millions
de missionnaires, et quand il semblait que leur tâche fût accomplie,
mourant par le glaive de la justice romaine. Cette propagande obstinée,
guerre de bourreaux et de martyrs, dura près de trois cents ans,
au bout desquels le monde se trouva converti. L'idolâtrie fut détruite,
l'esclavage aboli, la dissolution fit place à des moeurs plus austères,
le mépris des richesses fut poussé quelquefois jusqu'au dépouillement.
La société fut sauvée par la négation de ses
principes, par le renversement de la religion, et la violation des droits
les plus sacrés. L'idée du juste acquit dans cette révolution
une étendue que jusqu'alors on n'avait pas soupçonnée,
et sur laquelle les esprits ne sont jamais revenus. La justice n'avait
existé que pour les maîtres [La religion, les lois, le mariage
étaient les privilèges des hommes libres et, dans les commencements,
des seuls nobles. Dii majorum gentium, dieux des familles patriciennes
; jus gentium, droit des gens, c'est-à-dire des familles
ou des nobles. L'esclave et le plébéien ne formaient pas
de famille ; leurs enfants étaient considérés comme
le croît des animaux. Bêtes ils naissaient, bêtes
ils devaient vivre.] ; elle commença dès lors à exister
pour les serviteurs.
Cependant la nouvelle religion fut loin de porter
tous ses fruits. Il y eut bien quelque amélioration dans les moeurs
publiques, quelque relâche dans l'oppression ; mais, du reste, la
semence
du Fils de l'homme, tombée en des coeurs idolâtres, ne
produisit qu'une mythologie quasi poétique et d'innombrables discordes.
Au lieu de s'attacher aux conséquences pratiques des principes de
morale et de gouvernement que Parole de Dieu avait posés,
on se livra à des spéculations sur sa naissance, son origine,
sa personne et ses actions ; on épilogua sur ses paraboles, et du
conflit des opinions les plus extravagantes sur des questions insolubles,
sur des textes que l'on n'entendait pas, naquit la théologie,
science qu'on peut définir science de l'infiniment absurde.
La vérité chrétienne
ne passa guère l'âge des apôtres ; L'Évangile,
commenté et symbolisé par les Grecs et les Latins, chargé
de fables païennes, devint à la lettre un signe de contradiction
; et jusqu'à ce jour le règne de l'Église infaillible
n'a présenté qu'un long obscurcissement. On dit que les portes
d'enfer ne prévaudront pas toujours, que la Parole de Dieu
reviendra, et qu'enfin les hommes connaîtront la vérité
et la justice ; mais alors ce sera fait du catholicisme grec et romain,
de même qu'à la clarté de la science disparaissent
les fantômes de l'opinion.
Les monstres que les successeurs des apôtres
avaient eu pour mission de détruire, un instant effrayés,
reparurent peu à peu, grâce au fanatisme imbécile,
et quelquefois aussi à la connivence réfléchie des
prêtres et des théologiens. L'histoire de l'affranchissement
des communes, en France, présente constamment la justice et la liberté
se déterminant dans le peuple, malgré les efforts conjurés
des rois, de la noblesse et du clergé. En l'année 1789, depuis
la naissance du Christ, la nation française, divisée par
castes, pauvre et opprimée, se débattait sous le triple réseau
de l'absolutisme royal, de la tyrannie des seigneurs et des parlements,
et de l'intolérance sacerdotale. Il y avait le droit du roi et le
droit du prêtre, le droit du noble et le droit du roturier ; il y
avait des privilèges de naissance, de province, de communes, de
corporations et de métiers : au fond de tout cela, la violence,
l'immoralité, la misère. Depuis quelque temps, on parlait
de réforme ; ceux qui la souhaitaient le plus en apparence ne l'appelant
que pour en profiter, et le peuple qui devait tout y gagner, n'en attendant
pas grand-chose, et ne disant mot. Longtemps ce pauvre peuple, soit défiance,
soit incrédulité, soit désespoir, hésita sur
ses droits : on eût dit que l'habitude de servir avait ôté
le courage à ces vieilles communes, si fières au moyen âge.
Un livre parut enfin, se résumant tout
entier dans ces deux propositions : Qu'est-ce que le tiers-état
? rien. -- Que doit-il être ? tout. Quelqu'un ajouta par forme
de commentaire : Qu 'est-ce que le roi ? -- c'est le mandataire du peuple.
Ce fut comme une révélation subite
: un voile immense se déchira, un épais bandeau tomba de
tous les yeux. Le peuple se mit à raisonner : Si le roi est notre
mandataire, il doit rendre des comptes ; S'il doit rendre des comptes,
il est sujet à contrôle ; S'il peut être contrôlé,
il est responsable ; S'il est responsable, il est punissable ; S'il est
punissable, il l'est selon ses mérites ; S'il doit être puni
selon ses mérites, il peut être puni de mort.
Cinq ans après la publication de la brochure
de Sieyès, le tiers état était tout : le roi, la noblesse,
le clergé, n'étaient plus. En 1793, le peuple, sans s'arrêter
à la fiction constitutionnelle de l'inviolabilité du souverain,
conduisait Louis XVI à l'échafaud ; en 1830, il accompagna
Charles X à Cherbourg. Que dans l'un et l'autre cas il ait pu se
tromper sur l'appréciation du délit, ce serait une erreur
de fait ; mais en droit la logique qui le fit agir est irréprochable.
Le peuple, en punissant le souverain, fait précisément ce
que l'on a tant reproché au gouvernement de juillet de n'avoir point
exécuté, après l'échauffourée de Strasbourg,
sur la personne de Louis Bonaparte : il atteint le vrai coupable. C'est
une application du droit commun, une détermination solennelle de
la justice en matière de pénalité [Si le chef du pouvoir
exécutif est responsable, les députés doivent l'être
aussi. Il est étonnant que cette idée ne soit jamais venue
à personne ; ce serait le sujet d'une thèse intéressante.
Mais je déclare que, pour rien au monde, je ne voudrais la soutenir
; le peuple est encore trop fort logicien pour que je lui fournisse matière
à tirer certaines conséquences.].
L'esprit qui produisit le mouvement de 1789 fut
un esprit de contradiction ; cela suffit pour démontrer que l'ordre
de choses qui fut substitué à l'ancien n'eut rien en soi
de méthodique et de réfléchi ; que, né de la
colère et de la haine, il ne pouvait avoir l'effet d'une science
fondée sur l'observation et l'étude ; que les bases, en un
mot, n'en furent pas déduites de la connaissance approfondie des
lois de la nature et de la société. Aussi trouve-t-on dans
les institutions soi-disant nouvelles que la république se donna
les principes mêmes contre lesquels on avait combattu. et l'influence
de tous les préjugés qu'on avait eu dessein de proscrire.
On s'entretient, avec un enthousiasme peu réfléchi, de la
glorieuse révolution française, de la régénération
de 1789, des grandes réformes qui furent opérées,
du changement des institutions : mensonge ! mensonge !
Lorsque sur un fait physique, intellectuel ou
social, nos idées, par suite des observations que nous avons faites,
changent du tout au tout, j'appelle ce mouvement de l'esprit révolution.
S'il y a seulement extension ou modification dans nos idées, c'est
progrès.
Ainsi le système de Ptolémée fut un progrès
en astronomie, celui de Copernic fit révolution. De même,
en 1789, il y eut bataille et progrès ; de révolution, il
n'y en eut pas. L'examen des réformes qui furent essayées
le démontre.
Le peuple, si longtemps victime de l'égoïsme
monarchique, crut s'en délivrer à jamais en déclarant
que lui seul était souverain. Mais qu'était-ce que la monarchie
? la souveraineté d'un homme. Qu'est-ce que la démocratie
? la souveraineté du peuple, ou, pour mieux dire, de la majorité
nationale. Mais c'est toujours la souveraineté de l'homme mise à
la place de la souveraineté de la loi, la souveraineté de
la volonté mise à la place de la souveraineté de la
raison, en un mot, les passions à la place du droit. Sans doute,
lorsqu'un peuple passe de l'état monarchique au démocratique
il y a progrès, parce qu'en multipliant le souverain on offre Plus
de chances à la raison de se substituer à la volonté
; mais enfin il n'y a pas révolution dans le gouvernement, puisque
le principe est resté le même. Or nous avons la preuve aujourd'hui
qu'avec la démocratie la plus parfaite on peut n'être pas
libre [voyez Tocqueville, De la Démocratie aux États Unis,
et Michel Chevalier, Lettres sur l'Amérique du Nord. On voit
dans Plutarque, vie de Périclès, qu'à Athènes
les honnêtes gens étaient obligés de se cacher pour
s'instruire, de peur de paraître aspirer à la tyrannie.]
Ce n'est pas tout : le peuple-roi ne peut exercer
la souveraineté par lui-même ; il est obligé de la
déléguer à des fondés de pouvoir : c'est ce
qu'ont soin de lui répéter assidûment ceux qui cherchent
à capter ses bonnes grâces. Que ces fondés de pouvoir
soient cinq, dix, cent, mille, qu'importe le nombre et que fait le nom
? c'est toujours le gouvernement de l'homme, le règne de la volonté
et du bon plaisir. Je demande ce que la prétendue révolution
a révolutionné ?.
On sait, au reste, comment cette souveraineté
fut exercée, d'abord par la Convention, puis par le Directoire,
plus tard confisquée par le consul. Pour l'empereur, l'homme fort,
tant adoré et tant regretté du peuple, il ne voulut jamais
relever de lui : mais comme s'il eût eu dessein de le narguer sur
sa souveraineté, il osa lui demander son suffrage, c'est-à-dire
son abdication, l'abdication de cette inaliénable liberté,
et il l'obtint.
Mais enfin, qu'est-ce que la souveraineté
? C'est, dit-on, le pouvoir de faire des lois [« La souveraineté,
selon Toullier, est la toute puissance humaine. » Définition
matérialiste : si la souveraineté est quelque chose. elle
est un droit, non une force ou faculté. Et
qu'est-ce que la toute puissance humaine ?]. Autre absurdité, renouvelée
du despotisme. Le peuple avait vu les rois motiver leurs ordonnances par
la formule : car tel est notre plaisir, il voulut à son tour
goûter le plaisir de faire des lois. Depuis cinquante ans il en a
enfanté des myriades, toujours, bien entendu, par l'opération
des représentants. Le divertissement n'est pas près de finir.
Au reste, la définition de la souveraineté
dérivait elle-même de la définition de la loi. La loi,
disait-on, est l'expression de la volonté du souverain :
donc, sous une monarchie la loi est l'expression de la volonté du
roi ; dans une république, la loi est l'expression de la volonté
du peuple. À part la différence dans le nombre des volontés,
les deux systèmes sont affaitement identiques : de part et d'autre,
l'erreur est égale, savoir que la loi est l'expression d'une volonté,
tandis qu'elle doit être l'expression d'un fait. Pourtant, on suivait
de bons guides : on avait pris le citoyen de Genève pour prophète
et le Contrat social pour Alcoran.
La préoccupation et le préjugé
se montrent à chaque pas sous la rhétorique des nouveaux
législateurs. Le peuple avait souffert d'une multitude d'exclusions
et de privilèges ; ses représentants firent pour lui la déclaration
suivante : Tous les hommes sont égala par la nature et devant
la loi ; déclaration ambiguë et redondante. Les hommes
sont égaux par la nature : est-ce à dire qu'ils ont tous
même taille, même beauté, même génie, même
vertu ? Non : c'est donc l'égalité politique et civile qu'on
a voulu désigner. Alors il suffisait de dire : Tous les hommes
sont égaux devant la loi.
Mais qu'est-ce que l'égalité devant
la loi ? Ni la constitution de 1790 ni celle de 1793, ni la charte octroyée,
ni la charte acceptée, n'ont su la définir. Toutes supposent
une inégalité de fortunes et de rangs à côté
de laquelle il est impossible de trouver l'ombre d'une égalité
de droits. À cet égard, on peut dire que toutes nos constitutions
ont été l'expression fidèle de la volonté populaire
: je vais en donner la preuve.
Autrefois, le peuple était exclu des emplois
civils et militaires : on crut faire merveille en insérant dans
la Déclaration des droits cet article ronflant : « Tous les
citoyens sont également admissibles aux emplois ; les peuples libres
ne connaissent d'autre motif de préférence dans leurs élections
que les vertus et les talents. »
Certes, on dut admirer une si belle chose ; on
admira une sottise. Quoi ! le peuple souverain, législateur et réformateur,
ne voit dans les emplois publics que des gratifications, tranchons le mot,
des aubaines ! Et c'est parce qu'il les regarde comme une source de profit,
qu'il statue sur l'admissibilité des concitoyens ! Car à
quoi bon cette précaution, s'il n'y avait rien à gagner ?
on ne s'avise guère d'ordonner que nul ne sera pilote, s'il n'est
astronome et géographe, ni de défendre à un bègue
de jouer la tragédie et l'opéra. Le peuple fut encore ici
le singe des rois : comme eux il voulut disposer des places lucratives
en faveur de ses amis et de ses flatteurs ; malheureusement, et ce dernier
trait complète la ressemblance, le peuple ne tient pas la feuille
des bénéfices, ce sont ses mandataires et représentants.
Aussi n'eurent-ils garde de contrarier la volonté de leur débonnaire
souverain.
Cet édifiant article de la Déclaration
des droits, conservé par les Chartes de 1814 et de 1830, suppose
plusieurs sortes d'inégalités civiles, ce qui revient à
dire d'inégalités devant la loi : inégalité
de rangs, puisque les fonctions publiques ne sont recherchées que
pour la considération et les émoluments qu'elles confèrent
; inégalité de fortunes, puisque si l'on avait voulu que
les fortunes fussent égales, les emplois publics eussent été
des devoirs, non des récompenses, inégalité de faveur,
la loi ne définissant pas ce qu'elle entend par talents et
vertus.
Sous l'Empire, la vertu et le talent n'étaient guère autre
chose que le courage militaire et le dévouement à l'empereur
: il y parut, quand Napoléon créa sa noblesse et qu'il essaya
de l'accoupler avec l'ancienne. Aujourd'hui l'homme qui paie deux cent
francs d'impositions est vertueux ; l'homme habile est un honnête
coupeur de bourses, ce sont désormais des vérités
triviales.
Le peuple enfin consacra la propriété...
Dieu lui pardonne, car il n'a su ce qu'il faisait. Voilà cinquante
ans qu'il expie une misérable équivoque. Mais comment le
peuple, dont la voix, dit-on, est la voix de Dieu, et dont la conscience
ne saurait faillir, comment le peuple s'est-il trompé ? comment,
cherchant la liberté et l'égalité, est-il retombé
dans le privilège et la servitude ? Toujours par imitation de l'ancien
régime.
Autrefois la noblesse et le clergé ne contribuaient
aux charges de l'État qu'à titre de secours volontaires et
de dons gratuits ; leurs biens étaient insaisissables même
pour dettes : tandis que le roturier, accablé de tailles et de corvées,
était harcelé sans relâche tantôt par les percepteurs
du roi, tantôt par ceux des seigneurs et du clergé. Le mainmortable,
placé au rang des choses, ne pouvait ni tester ni devenir héritier
; il était de lui comme des animaux, dont les services et le croît
appartiennent au maître par droit d'accession. Le peuple voulut que
la condition de propriétaire fût la même pour
tous ; que chacun pût jouir et disposer librement de ses biens,
de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie. Le peuple
n'inventa pas la propriété ; mais comme elle n'existait pas
pour lui au même titre que pour les nobles et les tonsurés,
il décréta l'uniformité de ce droit. Les formes acerbes
de la propriété, la corvée, la mainmorte, la maîtrise,
l'exclusion des emplois ont disparu ; le mode de jouissance a été
modifié : le fond de la chose est demeuré le même.
Il y a eu progrès dans l'attribution du droit ; il n'y a pas eu
de révolution.
Voilà donc trois principes fondamentaux
de la société moderne, que le mouvement de 1789 et celui
de 1830 ont tour à tour consacrés : 1° Souveraineté
dans la volonté de l'homme, et, en réduisant l'expression,
despotisme
; 2° Inégalité des fortunes et des rangs ; 3°
Propriété
: au-dessus de la JUSTICE, toujours et par tous invoquée comme le
génie tutélaire des souverains, des nobles et des propriétaires
; la JUSTICE, loi générale, primitive, catégorique,
de toute société.
Il s'agit de savoir si les concepts de despotisme,
d'inégalité civile et de propriété,
sont ou ne sont pas conformes à la notion primitive du juste,
s'ils en sont une déduction nécessaire, manifestée
diversement selon le cas, le lieu et le rapport des personnes, ou bien
s'ils ne seraient pas plutôt le produit illégitime d'une confusion
de choses différentes, d'une fatale association d'idées.
Et puisque la justice se détermine surtout dans le gouvernement,
dans l'état des personnes et dans la possession des choses, il faut
chercher d'après le consentement de tous les hommes et les progrès
de l'esprit humain, à quelles conditions le gouvernement est juste
; la condition des citoyens, juste ; la possession des choses, juste ;
puis élimination faite de tout ce qui ne remplira pas ces conditions,
le résultat indiquera tout à la fois, et quel est le gouvernement
légitime, et quelle est la condition légitime des citoyens,
et quelle est la possession légitime des choses ; enfin, et comme
dernière expression de l'analyse, quelle est la Justice.
L'autorité de l'homme sur l'homme est-elle
juste ?
Tout le monde répond : Non ; l'autorité
de l'homme n'est que l'autorité de la loi, laquelle doit être
justice et vérité. La volonté privée ne compte
Pour rien dans le gouvernement, qui se réduit d'une part, à
découvrir ce qui est vrai et juste pour en faire la loi ; d'autre
part, à surveiller l'exécution de cette loi. Je n'examine
pas en ce moment si notre forme de gouvernement constitutionnel remplit
ces conditions : si, par exemple, la volonté des ministres ne se
mêle jamais à la déclaration et à l'interprétation
de la loi, si nos députés, dans leurs débats, sont
plus occupés à vaincre par la raison que par le nombre :
il me suffit que l'idée avouée d'un bon gouvernement soit
telle que je la définis. Cette idée est exacte : cependant
nous voyons que rien ne semble plus juste aux peuples orientaux que le
despotisme de leurs souverains ; que chez les anciens, et dans l'opinion
des philosophes eux-mêmes, l'esclavage était juste ; qu'au
moyen âge, les nobles, les abbés et les évêques
trouvaient juste d'avoir des serfs ; que Louis XIV pensait être dans
le vrai lorsqu'il tenait ce propos : l'État, c'est moi ;
que Napoléon regardait comme un crime d'État de désobéir
à ses volontés. L'idée de juste, appliquée
au souvenir et au gouvernement, n'a donc pas toujours été
ce qu'elle est aujourd'hui ; elle est allée se développant
sans cesse et se précisant de plus en plus, tant qu'enfin elle s'est
arrêtée au point où nous la voyons. Mais est-elle arrivée
à sa phase dernière ? Je ne le pense pas : seulement comme
le dernier obstacle qui lui reste à vaincre vient uniquement de
l'institution du domaine de propriété que nous avons conservée,
pour achever la réforme dans le gouvernement et consommer la révolution,
c'est cette institution même que nous devons attaquer.
L'inégalité politique et civile
est elle juste ?
Les uns répondent : oui ; les autres :
non. Aux premiers je rappellerai que, lorsque le peuple abolit tous les
privilèges de naissance et de caste, cela leur parut bon, probablement
parce qu'ils en profitaient ; pourquoi donc ne veulent-ils pas que les
privilèges de la fortune disparaissent comme les privilèges
de rang et de race ? c'est, disent-ils, que l'inégalité politique
est inhérente à la propriété, et que sans la
propriété il n'y a pas de société possible.
Ainsi la question que nous venons d'élever se résout dans
celle de la propriété. Aux seconds, je me contente de faire
cette observation : Si vous voulez jouir de l'égalité politique,
abolissez la propriété, sinon de quoi vous plaignez-vous
?
La propriété est-elle juste ?
Tout le monde répond sans hésiter
: oui, la propriété est juste. Je dis tout le monde, car
personne jusqu'à présent ne me paraît avoir répondu
avec pleine connaissance : non. Aussi une réponse motivée
n'était-elle point chose facile ; le temps seul et l'expérience
pouvaient amener une solution. Actuellement cette solution est donnée
; c'est à nous de l'entendre. J'essaie de la démontrer.
Voici de quelle manière nous allons procéder
à cette démonstration.
I. Nous ne disputons pas, nous ne réfutons
personne, nous ne contestons rien, nous acceptons comme bonnes toutes les
raisons alléguées en faveur de la propriété,
et nous nous bornons à en chercher le principe, afin de vérifier
ensuite si ce principe est fidèlement exprimé par la propriété.
En effet. la propriété ne pouvant être défendue
que comme juste, l'idée, ou du moins l'intention de justice doit
nécessairement se retrouver au fond de tous les arguments qu'on
a faits pour la propriété : et comme d'un autre côté
la propriété ne s'exerce que sur des choses matériellement
appréciables, la justice s'objectivant elle-même, pour ainsi
dire, secrètement, doit paraître sous une formule tout algébrique.
Par cette méthode d'examen, nous arrivons bientôt à
reconnaître que tous les raisonnements que l'on a imaginés
pour défendre la propriété, quels qu'ils soient,
concluent toujours et nécessairement à l'égalité,
c'est-à-dire à la négation de la propriété.
Cette première partie comprend deux chapitres
: l'un, relatif à l'occupation. fondement de notre droit ; l'autre.
relatif au travail et au talent, considérés comme causes
de propriété et d'inégalité sociale.
La conclusion de ces deux chapitres sera, d'une
part, que le droit d'occupation empêche la propriété
; de l'autre, que le droit du travail la détruit.
II. La propriété étant donc
conçue nécessairement sous la raison catégorique d'égalité,
nous avons à. chercher pourquoi, malgré cette nécessité
de logique, l'égalité n'existe pas. Cette nouvelle recherche
comprend aussi deux chapitres : dans le premier, considérant le
fait de la propriété en lui-même, nous cherchons si
ce fait est réel, s'il existe, s'il est possible ; car il impliquerait
contradiction que deux formes socialistes opposées, l'égalité
et l'inégalité, fussent l'une et l'autre possibles. C'est
alors que nous découvrons, chose singulière, qu'à
la vérité la propriété peut se manifester comme
accident, mais que, comme institution et principe, elle est impossible
mathématiquement. En sorte que l'axiome de l'école, ab
actu ad posse valet consecutio, du fait à la possibilité
la conséquence est bonne, se trouve démenti en ce qui concerne
la propriété.
Enfin, dans le dernier chapitre, appelant à
notre aide la psychologie, et pénétrant à fond dans
la nature de l'homme, nous exposerons le principe du juste, sa formule,
son caractère ; nous préciserons la loi organique de la société
; nous expliquerons l'origine de la propriété, les causes
de son établissement, de sa longue durée, et de sa prochaine
disparition ; nous faiblirons définitivement son identité
avec le vol ; et, après avoir montré que ces trois préjugés,
souveraineté
de l'homme, inégalité des conditions,
propriété,
n'en font qu'un, qu'ils se peuvent prendre l'un pour l'autre et sont réciproquement
convertibles, nous n'aurons pas de peine à en déduire, par
le principe de contradiction, la base du gouvernement et du droit. Là
s'arrêteront nos recherches, nous réservant d'y donner suite
dans de nouveaux mémoires.
L'importance du sujet qui nous occupe saisit tous
les esprits.
« La propriété,
dit M. Hennequin, est le principe créateur et conservateur de la
société civile... La propriété est l'une de
ces thèses fondamentales sur lesquelles les explications qui se
prétendent nouvelles ne sauraient trop tôt se produire ; car
il ne faudrait jamais l'oublier, et il importe que le publiciste, que l'homme
d'État en soient bien convaincus : c'est de la question de savoir
si la propriété est le principe ou le résultat de
l'ordre social, s'il faut la considérer comme cause ou comme effet,
que dépend toute l'autorité des institutions humaines. »
Ces paroles sont un défi porté à
tous les hommes d'espérance et de foi : mais, quoique la cause de
l'égalité soit belle, personne n'a encore relevé le
gant jeté par les avocats de la propriété, personne
ne s'est senti le coeur assez ferme pour accepter le combat. Le faux savoir
d'une orgueilleuse jurisprudence, et les absurdes aphorismes de l'économie
politique telle que la propriété l'a faite, ont porté
le trouble dans les intelligences les plus généreuses ; c'est
une sorte de mot d'ordre convenu entre les amis les plus influents de la
liberté et des intérêts du peuple, que l'égalité
est une chimère ! tant les théories les plus fausses
et les analogies les plus vaines exercent d'empire sur des esprits d'ailleurs
excellents, mais subjugués à leur insu par le préjugé
populaire. L'égalité vient tous les jours, fil aequalitas
; soldats de la liberté, déserterons-nous notre drapeau la
veille du triomphe ?
Défenseur de l'égalité, je
parlerai sans haine et sans colère, avec l'indépendance qui
sied au philosophe, avec le calme et la fermeté de l'homme libre.
Puissé-je, dans cette lutte solennelle, porter dans tous les coeurs
la lumière dont je suis pénétré, et montrer,
par le succès de mon discours, que si l'égalité n'a
pu vaincre par l'épée, c'est qu'elle devait vaincre par la
parole !