LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE
Guy DEBORD
CHAPITRE
I
La séparation achevée
« Et sans doute notre temps... préfère
l'image à la chose, la copie à l'original, la représentation
à la réalité, l'apparence à l'être...
Ce qui est
sacré pour lui, ce n'est que l'illusion,
mais ce qui est profane, c'est la vérité. Mieux, le
sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît
la vérité et que l'illusion croît, si bien que le comble
de l'illusion est aussi pour lui le comble du sacré.
»
Feuerbach (Préface à la deuxième édition
de L'Essence du christianisme)
1
Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent
les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation
de spectacles. Tout ce qui était directement vécu
s'est éloigné dans une représentation.
2
Les images qui se sont détachées de chaque aspect
de la vie fusionnent dans un cours commun, où l'unité de
cette vie ne peut plus être rétablie. La réalité
considérée
partiellement se déploie dans sa
propre unité générale en tant que pseudo-monde à
part, objet de la seule contemplation. La spécialisation des
images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l'image autonomisé,
où le mensonger s'est menti à lui même. Le spectacle
en général, comme inversion concrète de la vie, est
le mouvement autonome du non-vivant.
3
Le spectacle se représente à la fois comme la
société même, comme une partie de la société,
et comme instrument d'unification. En tant que partie de la société,
il est expressément le secteur qui concentre tout regard et toute
conscience. Du fait même que ce secteur est séparé,
il est le lieu du regard abusé et de la fausse conscience ; et l'unification
qu'il accomplit n'est rien d'autre qu'un langage officiel de la séparation
généralisée.
4
Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport
social entre des personnes, médiatisé par des images.
5
Le spectacle ne peut être compris comme l'abus d'un mode
de la vision, le produit des techniques de diffusion massive des images.
Il est bien plutôt une Weltanschauung devenue effective, matériellement
traduite. C'est une vision du monde qui s'est objectivée.
6
Le spectacle, compris dans sa totalité, est à
la fois le résultat et le projet du mode de production existant.
Il n'est pas un supplément au monde réel, sa décoration
surajoutée. Il est le coeur de l'irréalisme de la société
réelle. Sous toute ses formes particulières, information
ou propagande, publicité ou consommation directe de divertissements,
le spectacle constitue le modèle présent de la vie
socialement dominante. Il est l'affirmation omniprésente du choix
déjà
fait dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu
du spectacle sont identiquement la justification totale des conditions
et des fins du système existant. Le spectacle est aussi la présence
permanente de cette justification, en tant qu'occupation de la part
principale du temps vécu hors de la production moderne.
7
La séparation fait elle-même partie de l'unité
du monde, de la praxis sociale globale qui s'est scindée en réalité
et en image. La pratique sociale, devant laquelle se pose le spectacle
autonome, est aussi la totalité réelle qui contient le spectacle.
Mais la scission dans cette totalité la mutile au point de faire
apparaître le spectacle comme son but. Le langage spectaculaire est
constitué par des signes de la production régnante,
qui sont en même temps la finalité dernière de cette
production.
8
On ne peut opposer abstraitement le spectacle et l'activité
sociale effective ; ce dédoublement est lui-même dédoublé.
Le spectacle qui inverse le réel est effectivement produit. En même
temps la réalité vécue est matériellement envahie
par la contemplation du spectacle, et reprend en elle-même l'ordre
spectaculaire en lui donnant une adhésion positive. La réalité
objective est présente des deux côtés. Chaque notion
ainsi fixée n'a pour fond que son passage dans l'opposé :
la réalité surgit dans le spectacle, et le spectacle est
réel. Cette aliénation réciproque est l'essence et
le soutien de la société existante.
9
Dans le monde réellement renversé, le
vrai est un moment du faux.
10
Le concept de spectacle unifie et explique une grande diversité
de phénomènes apparents. Leurs diversités et contrastes
sont les apparences de cette apparence organisée socialement, qui
doit être elle-même reconnue dans sa vérité générale.
Considéré selon ses propres termes, le spectacle est l'affirmation
de l'apparence et l'affirmation de toute vie humaine, c'est-à-dire
sociale, comme simple apparence. Mais la critique qui atteint la vérité
du spectacle le découvre comme la négation visible
de la vie ; comme une négation de la vie qui est devenue visible.
11
Pour décrire le spectacle, sa formation, ses fonctions,
et les forces qui tendent à sa dissolution, il faut distinguer artificiellement
des éléments inséparables. En analysant le
spectacle, on parle dans une certaine mesure le langage même du spectaculaire,
en ceci que l'on passe sur le terrain méthodologique de cette société
qui s'exprime dans le spectacle. Mais le spectacle n'est rien d'autre que
le sens de la pratique totale d'une formation économique-sociale,
son emploi du temps. C'est le moment historique qui nous contient.
12
Le spectacle se présente comme une énorme positivité
indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que « ce qui
apparaît est bon, ce qui est bon apparaît ». L'attitude
qu'il exige par principe est cette acceptation passive qu'il a déjà
en fait obtenue par sa manière d'apparaître sans réplique,
par son monopole de l'apparence.
13
Le caractère fondamentalement tautologique du spectacle
découle du simple fait que ses moyens sont en même temps son
but. Il est le soleil qui ne se couche jamais sur l'empire de la passivité
moderne. Il recouvre toute la surface du monde et baigne indéfiniment
dans sa propre gloire.
14
La société qui repose sur l'industrie moderne
n'est pas fortuitement ou superficiellement spectaculaire, elle est fondamentalement
spectacliste.
Dans le spectacle, image de l'économie régnante, le but n'est
rien, le développement est tout. Le spectacle ne veut en venir à
rien d'autre qu'à lui-même.
15
En tant qu'indispensable parure des objets produits maintenant,
en tant qu'exposé général de la rationalité
du système, et en tant que secteur économique avancé
qui façonne directement une multitude croissante d'images-objets,
le spectacle est la principale production de la société
actuelle.
16
Le spectacle soumet les hommes vivants dans la mesure où
l'économie les a totalement soumis. Il n'est rien que l'économie
se développant pour elle-même. Il est le reflet fidèle
de la production des choses, et l'objectivation infidèle des producteurs.
17
La première phase de la domination de l'économie
sur la vie sociale avait entraîné dans la définition
de toute réalisation humaine une évidente dégradation
de l'être en avoir. La phase présente de l'occupation
totale de la vie sociale par les résultats accumulés de l'économie
conduit à un glissement généralisé de l'avoir
au paraître, dont tout « avoir » effectif doit
tirer son prestige immédiat et sa fonction dernière. En même
temps toute réalité individuelle est devenue sociale, directement
dépendante de la puissance sociale, façonnée par elle.
En ceci seulement qu'elle n'est pas, il lui est permis d'apparaître.
18
Là où le monde réel se change en simples
images, les simples images deviennent des êtres réels, et
les motivations efficientes d'un comportement hypnotique. Le spectacle,
comme tendance à faire voir par différentes médiations
spécialisées le monde qui n'est plus directement saisissable,
trouve normalement dans la vue le sens humain privilégié
qui fut à d'autres époques le toucher ; le sens le plus abstrait,
et le plus mystifiable, correspond à l'abstraction généralisée
de la société actuelle. Mais le spectacle n'est pas identifiable
au simple regard, même combiné à l'écoute. Il
est ce qui échappe à l'activité des hommes, à
la reconsidération et à la correction de leur oeuvres. Il
est le contraire du dialogue. Partout où il y a représentation
indépendante, le spectacle se reconstitue.
19
Le spectacle est l'héritier de toute la faiblesse
du projet philosophique occidental qui fut une compréhension de
l'activité, dominé par les catégories du voir
; aussi bien qu'il se fonde sur l'incessant déploiement de la rationalité
technique
précise qui est issue de cette pensée. Il ne réalise
pas la philosophie, il philosophie la réalité. C'est la vie
concrète de tous qui s'est dégradée en univers spéculatif.
20
La philosophie, en tant que pouvoir de la pensée séparée,
et pensée du pouvoir séparé, n'a jamais pu par elle-même
dépasser la théologie. Le spectacle est la reconstruction
matérielle de l'illusion religieuse. La technique spectaculaire
n'a pas dissipé les nuages religieux où les hommes avaient
placé leurs propres pouvoirs détachés d'eux : elle
les a seulement reliés à une base terrestre. Ainsi c'est
la vie la plus terrestre qui devient opaque et irrespirable. Elle ne rejette
plus dans le ciel, mais elle héberge chez elle sa récusation
absolue, son fallacieux paradis. Le spectacle est la réalisation
technique de l'exil des pouvoirs humains dans un au-delà ; la scission
achevée à l'intérieur de l'homme.
21
A mesure que la nécessité se trouve socialement
rêvée, le rêve devient nécessaire. Le spectacle
est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée,
qui n'exprime finalement que son désir de dormir. Le spectacle est
le gardien de ce sommeil.
22
Le fait que la puissance pratique de la société
moderne s'est détachée d'elle-même, et s'est édifié
un empire indépendant dans le spectacle, ne peut s'expliquer que
par cet autre fait que cette pratique puissante continuait à manquer
de cohésion, et était demeurée en contradiction avec
elle-même.
23
C'est la plus vieille spécialisation sociale, la spécialisation
du pouvoir, qui est à la racine du spectacle. Le spectacle est ainsi
une activité spécialisée qui parle pour l'ensemble
des autres. C'est la représentation diplomatique de la société
hiérarchique devant elle-même, où toute autre parole
est bannie. Le plus moderne y est aussi le plus archaïque.
24
Le spectacle est le discourt ininterrompu que l'ordre présent
tient sur lui-même, son monologue élogieux. C'est l'auto-portrait
du pouvoir à l'époque de sa gestion totalitaire des conditions
d'existence. L'apparence fétichiste de pure objectivité dans
les relations spectaculaires cache leur caractère de relation entre
hommes et entre classes : une seconde nature paraît dominer notre
environnement de ses lois fatales. Mais le spectacle n'est pas ce produit
nécessaire du développement technique regardé comme
développement naturel. La société du spectacle
est au contraire la forme qui choisit son propre contenu technique. Si
le spectacle, pris sous l'aspect restreint des « moyens de communication
de masse », qui sont sa manifestation superficielle la plus écrasante,
peut paraître envahir la société comme une simple instrumentation,
celle-ci n'est en fait rien de neutre, mais l'instrumentation même
qui convient à son auto-mouvement total. Si es besoins sociaux de
l'époque où se développent de telles techniques ne
peuvent trouver de satisfaction que par leur médiation, si l'administration
de cette société et tout contact entre les hommes ne peuvent
plus s'exercer que par l'intermédiaire de cette puissance de communication
instantanée, c'est parce que cette « communication »
est essentiellement unilatérale ; de sorte que sa concentration
revient à accumuler dans les mains de l'administration du système
existant les moyens qui lui permettent de poursuivre cette administration
déterminée. La scission généralisée
du spectacle est inséparable est inséparable de l'Etat
moderne, c'est-à-dire de la forme générale de la scission
dans la société, produit de la division du travail social
et organe de la domination de classe.
25
La séparation est l'alpha et l'oméga du
spectacle. L'institutionnalisation de la division sociale du travail, la
formation des classes avaient construit une première contemplation
sacrée, l'ordre mythique dont tout pouvoir s'enveloppe dès
l'origine. Le sacré a justifié l'ordonnance cosmique et ontologique
qui correspondait aux intérêts des maîtres, il a expliqué
et embelli ce que la société ne pouvait pas faire.
Tout pouvoir séparé a donc été spectaculaire,
mais l'adhésion de tous à une telle image immobile ne signifiait
que la reconnaissance commune d'un prolongement imaginaire pour la pauvreté
de l'activité sociale réelle, encore largement ressentie
comme une condition unitaire. Le spectacle moderne exprime au contraire
ce que la société peut faire, mais dans cette expression
le permis s'oppose absolument au possible. Le spectacle est
la conservation de l'inconscience dans le changement pratique des conditions
d'existence. Il est son propre produit, et c'est lui-même qui a posé
ses règles : c'est un pseudo sacré. Il montre ce qu'il est
: la puissance séparée se développant en elle-même,
dans la croissance de la productivité au moyen du raffinement incessant
de la division du travail en parcellarisation de gestes, alors dominés
par le mouvement indépendant des machines ; et travaillant pour
un marché toujours plus étendu. Toute communauté et
tout sens critique se sont dissous au long de ce mouvement, dans le quel
les forces qui ont pu grandir en se séparant ne se sont pas encore
retrouvées.
26
Avec la séparation généralisée
du travailleur et de son produit, se perdent tout point de vue unitaire
sur l'activité accomplie, toute communication personnelle directe
entre les producteurs. Suivant le progrès de l'accumulation des
produits séparés, et de la concentration du processus productif,
l'unité et la communication deviennent l'attribut exclusif de la
direction du système. La réussite du système économique
de la séparation est la prolétarisation du monde.
27
Par la réussite même de la production séparée
en tant que production du séparé, l'expérience fondamentale
liée dans les sociétés primitives à un travail
principal est en train de se déplacer, au pôle de développement
du système, vers le non-travail, l'inactivité. Mais cette
inactivité n'est en rien libérée de l'activité
productrice : elle dépend d'elle, elle est soumission inquiète
et admirative aux nécessités et aux résultats de la
production ; elle est elle-même un produit de sa rationalité.
Il ne peut y avoir de liberté hors de l'activité, et dans
le cadre du spectacle toute activité est niée, exactement
comme l'activité réelle a été intégralement
captée pour l'édification globale de ce résultat.
Ainsi l'actuelle « libération du travail », l'augmentation
des loisirs, n'est aucunement libération dans le travail, ni libération
d'un monde façonné par ce travail. Rien de l'activité
volée dans le travail ne peut se retrouver dans la soumission à
son résultat.
28
Le système économique fondé sur l'isolement
est une
production circulaire de l'isolement. L'isolement fonde
la technique, et le processus technique isole en retour. De l'automobile
à la télévision, tous les biens sélectionnés
par le système spectaculaire sont aussi ses armes pour le renforcement
constant des conditions d'isolement des « foules solitaires ».
Les spectacle retrouve toujours plus concrètement ses propres présuppositions.
29
L'origine du spectacle est la perte d'unité du monde,
et l'expansion gigantesque du spectacle moderne exprime la totalité
de cette perte : l'abstraction de tout travail particulier et l'abstraction
générale de la production d'ensemble se traduisent parfaitement
dans le spectacle, dont le mode d'être concret est justement
l'abstraction. Dans le spectacle, une partie du monde se représente
devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n'est que le
langage commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs
n'est qu'un rapport irréversible au centre même qui maintient
leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais
il le réunit
en tant que séparé.
30
L'aliénation du spectateur au profit de l'objet contemplé
(qui est le résultat de sa propre activité inconsciente)
s'exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de
se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend
sa propre existence et son propre désir. L'extériorité
du spectacle par rapport à l'homme agissant apparaît en ce
que ses propres gestes ne sont plus à lui, mais à un autre
qui les lui représentent. C'est pourquoi le spectateur ne se sent
chez lui nulle part, car le spectacle est partout.
31
Le travailleur ne se produit pas lui-même, il produit
une puissance indépendante. Le succès de cette production,
son abondance, revient vers le producteur comme abondance de la dépossession.
Tout le temps et l'espace de son monde lui deviennent étrangers
avec l'accumulation de ses produits aliénés. Le spectacle
est la carte de ce nouveau monde, carte qui recouvre exactement son territoire.
Les forces même qui nous ont échappé se montrent
à nous dans toute leur puissance.
32
Le spectacle dans la société correspond à
une fabrication concrète de l'aliénation. L'expansion économique
est principalement l'expansion de cette production industrielle précise.
Ce qui croît avec l'économie se mouvant pour elle-même
ne peut être que l'aliénation qui était justement dans
son noyau originel.
33
L'homme séparé de son produit, de plus en plus
puissamment produit lui-même tous les détails de son monde,
et ainsi se trouve de plus en plus séparé de son monde. D'autant
plus sa vie est maintenant son produit, d'autant plus il est séparé
se sa vie.
34
Le spectacle est le capital à un tel degré
d'accumulation qu'il devient image.
CHAPITRE
II
La marchandise comme spectacle
«Car ce n'est que comme catégorie universelle
de l'être social total que la marchandise peut être comprise
dans son essence authentique. Ce n'est que dans ce contexte que la réification
surgie du rapport marchand acquiert une signification décisive,
tant pour l'évolution objective de la société que
pour l'attitude des hommes à son égard, pour la soumission
de leur conscience aux formes dans lesquelles cette réification
s'exprime... Cette soumission s'accroît encore du fait que plus la
rationalisation et la mécanisation du processus de travail augmentent,
plus l'activité du travailleur perd son caractère d'activité
pour devenir une attitude contemplative »
Lukàcs (Histoire et conscience de classe)
35
A ce mouvement essentiel du spectacle, qui consiste à
reprendre en lui tout ce qui existait dans l'activité humaine à
l'état fluide, pour le posséder à l'état
coagulé, en tant que choses qui sont devenues la valeur exclusive
par leur formulation en négatif de la valeur vécue,
nous reconnaissons notre vieille ennemie qui sait si bien paraître
au premier coup d'oeil quelque chose de trivial et se comprenant de soi-même,
alors qu'elle est au contraire si complexe et si pleine de subtilités
métaphysiques, la marchandise.
36
C'est le principe du fétichisme de la marchandise, la
domination de la société par « des choses suprasensibles
bien que sensibles », qui s'accomplit absolument dans le spectacle,
où le mode sensible se trouve remplacé par une sélection
d'images qui existe au-dessus de lui, et qui en même temps s'est
fait reconaître comme le sensible par excellence.
37
Le monde à la fois présent et absent que le spectacle
fait
voir au monde de la marchandise dominant tout ce qui est vécu.
Et le monde de la marchandise est ainsi montré comme il est,
car son mouvement est identique à l'éloignement des
hommes entre eux et vis-à-vis de leur produit global.
38
La perte de la qualité, si évidente à
tous les niveaux du langage spectaculaire, des objets qu'il loue et des
conduites qu'il règle, ne fait que traduire les caractères
fondamentaux de la production réelle qui écarte la réalité
: la forme-marchandise est de part en part l'égalité à
soi-même, la catégorie du quantitatif. C'est le quantitatif
qu'elle développe, et elle ne peut se développer qu'en lui.
39
Ce développement qui exclut le qualitatif est lui-même
soumis, en tant que développement, au passage qualitatif : le spectacle
signifie qu'il a franchi le seuil de sa propre abondance ; ceci
n'est encore vrai localement que sur quelques points, mais déjà
vrai à l'échelle universelle qui est la référence
originelle de la marchandise, référence que son mouvement
pratique, rassemblant la Terre comme marché mondial, a vérifié.
40
Le développement des forces productives a été
l'histoire réelle inconsciente qui a construit et modifié
les conditions d'existence des groupes humains en tant que condition de
survie, et élargissement de ces conditions : la base économique
de toutes leurs entreprises. Le secteur de la marchandise a été,
à l'intérieur d'une économie naturelle, la constitution
d'un surplus de la survie. La production des marchandises, qui implique
l'échange de produits variés entre des producteurs indépendants,
a pu rester longtemps artisanale, contenue dans une fonction économique
marginale où sa vérité quantitative est encore masquée.
Cependant, là où elle a rencontré les conditions sociales
du grand commerce et de l'accumulation des capitaux, elle a saisi la domination
totale de l'économie. L'économie tout entière est
alors devenue ce que la marchandise s'était montrée être
au cours de cette conquête : un processus de développement
quantitatif. Ce déploiement incessant de la puissance économique
sous la forme de la marchandise, qui a transfiguré le travail humain
en travail-marchandise, en salariat, aboutit cumulativement à
une abondance dans laquelle la question première de la survie est
sans doute résolue, mais d'une manière telle qu'elle doit
se retrouver toujours : elle est chaque fois posée de nouveau à
un degré supérieur. La croissance économique libère
les sociétés de la pression naturelle qui exigeait leur lutte
immédiate pour la survie, mais alors c'est de leur libérateur
qu'elles ne sont pas libérées. L'indépendance
de la marchandise s'est étendue à l'ensemble de l'économie
sur laquelle elle règne. L'économie transforme le monde,
mais le transforme seulement en monde de l'économie. La pseudo-nature
dans laquelle le travail humain s'est aliéné exige de poursuivre
à l'infini son service, et ce service, n'étant jugé
et absous que par lui-même, en fait obtient la totalité des
efforts et des projets socialement licites, comme ses serviteurs. L'abondance
des marchandises, c'est à dire du rapport marchand, ne peut être
plus que la survie augmentée.
41
La domination de la marchandise s'est d'abord exercée
d'une manière occulte sur l'économie, qui elle-même,
en tant que base matérielle de la vie sociale, restait inaperçue
et incomprise, comme le familier qui n'est pas pour autant connu. Dans
une société où la marchandise concrète reste
rare ou minoritaire, c'est la domination apparente de l'argent qui se présente
comme l'émissaire muni des pleins pouvoirs qui parle au nom d'une
puissance inconnue. Avec la révolution industrielle, la division
manufacturière du travail et de la production massive pour le marché
mondial, la marchandise apparaît effectivement, comme une puissance
qui vient réellement occuper la vie sociale. C'est alors que se
constitue l'économie politique, comme science dominante et comme
science de la domination.
42
Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue
à l'occupation totale de la vie sociale. Non seulement le
rapport à la marchandise est visible, mais on ne voit plus que lui
: le monde que l'on voit est son monde. La production économique
moderne étend sa dictature extensivement et intensivement. Dans
les lieux les moins industrialisés, son règne est déjà
présent avec quelques marchandises-vedettes et en tant que domination
impérialiste par les zones qui sont en tête dans le développement
de la productivité. Dans ces zones avancées, l'espace social
est envahi par une superposition continue de couches géologiques
de marchandises. A ce point de la « deuxième révolution
industrielle », la consommation aliénée devient pour
les masses un devoir supplémentaire à la production aliénée.
C'est tout le travail vendu d'une société qui devient
globalement la marchandise totale dont le cycle doit se poursuivre.
Pour ce faire, il faut que cette marchandise totale revienne fragmentairement
à l'individu fragmentaire, absolument séparé des forces
productives opérant comme un ensemble. C'est donc ici que la science
spécialisée de la domination doit se spécialiser à
son tour : elle s'émiette en sociologie, psychotechnique, cybernétique,
sémiologie, etc., veillant à l'autorégulation de tous
les niveaux du processus.
43
Alors que dans la phase primitive de l'accumulation capitaliste
« l'économie politique ne voit dans le prolétaire
que l'ouvrier », qui doit recevoir le minimum indispensable
pour la conservation de sa force de travail, sans jamais le considérer
« dans ses loisirs, dans son humanité », cette position
des idées de la classe dominante se renverse aussitôt que
le degré d'abondance atteint dans la production des marchandises
exige un surplus de collaboration de l'ouvrier. Cet ouvrier soudain lavé
du mépris total qui lui est clairement signifié par toutes
les modalités d'organisation et surveillance de la production, se
retrouve chaque jour en dehors de celle-ci apparemment traité comme
un grande personne, avec une politesse empressée, sous le déguisement
du consommateur. Alors, l'humanisme de la marchandise prend en charge
« les loisirs et l'humanité » du travailleur, tout simplement
parce que l'économie politique peut et doit maintenant dominer ces
sphères en tant qu'économie politique. Ainsi «
le reniement achevé de l'homme » a pris en charge la totalité
de l'existence humaine.
44
Le spectacle est une guerre de l'opium permanente pour faire
accepter l'identification des biens aux marchandises ; et de la satisfaction
à la survie augmentant selon ses propres lois. Mais si la survie
consommable est quelque chose qui doit augmenter toujours, c'est parce
qu'elle ne cesse de contenir la privation. S'il n'y a aucun au-delà
de la survie augmentée, aucun point où elle pourrait cesser
sa croissance, c'est parce qu'elle n'est pas elle-même au delà
de la privation, mais qu'elle est la privation devenue plus riche.
45
Avec l'automation, qui est à la fois le secteur le plus
avancé de l'industrie moderne, et le modèle où se
résume parfaitement sa pratique, il faut que le monde de la marchandise
surmonte cette contradiction : l'instrumentation technique qui supprime
objectivement le travail doit en même temps conserver le travail
comme marchandise, et seul lieu de naissance de la marchandise. Pour
que l'automation, ou toute autre forme moins extrême de l'accroissement
de la productivité du travail, ne diminue pas effectivement le temps
de travail social nécessaire à l'échelle de la société,
il est nécessaire de créer de nouveaux emplois. Le secteur
tertiaire, les services, sont l'immense étirement des lignes d'étapes
de l'armée de la distribution et de l'éloge des marchandises
actuelles ; mobilisation des forces supplétives qui rencontre opportunément,
dans la facticité même des besoins relatifs à de telles
marchandises, la nécessité d'une telle organisation de l'arrière-travail.
46
La valeur d'échange n'a pu se former qu'en tant qu'agent
de la valeur d'usage, mais sa victoire par ses propres armes a créé
les conditions de sa domination autonome. Mobilisant tout usage humain
et saisissant le monopole de sa satisfaction, elle a fini par diriger
l'usage. Le processus de l'échange s'est identifié à
tout usage possible, et l'a réduit à sa merci. La valeur
d'échange est le condottiere de la valeur d'usage, qui finit par
mener la guerre pour son propre compte.
47
Cette constante de l'économie capitaliste qui est la
baisse tendancielle de la valeur d'usage développe une nouvelle
forme de privation à l'intérieur de la survie augmentée,
laquelle n'est pas davantage affranchie de l'ancienne pénurie puisqu'elle
exige la participation de la grande majorité des hommes, comme travailleurs
salariés, à la poursuite infinie de son effort ; et que chacun
sait qu'il lui faut se soumettre ou mourir. C'est la réalité
de ce chantage, le fait que l'usage sous sa forme la plus pauvre (manger,
habiter) n'existe plus qu'emprisonné dans la richesse illusoire
de la survie augmentée, qui est la base réelle de l'acceptation
de l'illusion en général dans la consommation des marchandises
modernes. Le consommateur réel devient consommateur d'illusions.
La marchandise est cette illusion effectivement réelle, et le spectacle
sa manifestation générale.
48
La valeur d'usage qui était implicitement comprise dans
la valeur d'échange doit être maintenant explicitement proclamée,
dans la réalité inversée du spectacle, justement parce
que sa réalité effective est rongée par l'économie
marchande surdéveloppée : et qu'une pseudo-justification
devient nécessaire à la fausse vie.
49
Le spectacle est l'autre face de l'argent : l'équivalent
général abstrait de toutes les marchandises. Mais si l'argent
a dominé la société en tant que représentation
de l'équivalence centrale, c'est-à-dire du caractère
échangeable des biens multiples dont l'usage restait incomparable,
le spectacle est son complément moderne développé
où la totalité du monde marchand apparaît en bloc,
comme une équivalence générale à ce que l'ensemble
de la société peut être et faire. Le spectacle est
l'argent que l'on regarde seulement, car en lui déjà
c'est la totalité de l'usage qui s'est échangée contre
la totalité de la représentation abstraite. Le spectacle
n'est pas seulement le serviteur du pseudo-usage, il est déjà
en lui-même le pseudo-usage de la vie.
50
Le résultat concentré du travail social, au moment
de l'abondance économique, devient apparent et soumet toute
réalité à l'apparence, qui est maintenant son produit.
Le capital n'est plus le centre invisible qui dirige le mode de production
: son accumulation l'étale jusqu'à la périphérie
sous formes d'objets sensibles. Toute l'étendue de la société
est son portrait.
51
La victoire de l'économie autonome doit être en
même temps sa perte. Les forces qu'elle a déchaînées
suppriment la nécessité économique qui a été
la base immuable des sociétés anciennes. Quand elle la remplace
par la nécessité du développement économique
infini, elle ne peut que remplacer la satisfaction des premiers besoins
humains sommairement reconnus, par une fabrication ininterrompue de pseudo-besoins
qui se ramènent au seul pseudo-besoin du maintien de son règne.
Mais l'économie autonome se sépare à jamais du besoin
profond dans la mesure même où elle sort de l'inconscient
social qui dépendait d'elle sans le savoir. « Tout ce
qui est conscient s'use. Ce qui est inconscient reste inaltérable.
Mais une fois délivré, ne tombe-t-il pas en ruines à
son tour?» (Freud)
52
Au moment où la société découvre
qu'elle dépend de l'économie, l'économie, en fait,
dépend d'elle. Cette puissance souterraine, qui a grandi jusqu'à
paraître souverainement, a aussi perdu sa puissance. Là où
était le ça économique doit venir le je.
Le sujet ne peut émerger que de la société, c'est
à dire de la lutte qui est en elle-même. Son existence possible
est suspendue aux résultats de la lutte des classes qui se révèle
comme le produit et le producteur de la fondation économique de
l'histoire.
53
La conscience du désir et le désir de la conscience
sont identiquement ce projet qui, sous sa forme négative, veut l'abolition
des classes, c'est à dire la possession directe des travailleurs
sur tous les moments de leur activité. Son contraire est
la société du spectacle, où la marchandise se contemple
elle-même dans un monde qu'elle a créé.
CHAPITRE
III
Unité et division dans
l'apparence
« Une nouvelle polémique animée se
déroule dans le pays, sur le front de la philosophie, à propos
des concepts "un se divise en deux" et "deux fusionnent en un". Ce débat
est une lutte entre ceux qui sont pour et ceux qui contre la dialectique
matérialiste, une lutte entre deux conceptions du monde : la conception
prolétarienne et la conception bourgeoise. Ceux qui soutiennent
que "un se divise en deux est la loi fondamentale des choses se tiennent
du côté de la dialectique matérialiste : ceux qui soutiennent
que la loi fondamentale des chose est que "deux fusionnent en un" sont
contre la dialectique matérialiste. Les deux côtés
ont tiré une nette ligne de démarcation entre eux et leurs
arguments sont diamétralement opposés. Cette polémique
reflète sur le plan idéologique la lutte de classe aiguë
et complexe qui se déroule en Chine et dans le monde»
Le Drapeau rouge de Pékin, 21 Septembre 1964.
54
Le spectacle, comme la société moderne, est à
la fois uni et divisé. Comme elle, il édifie son unité
sur le déchirement. Mais la contradiction, quand elle émerge
dans le spectacle, est à son tour contredite par un renversement
de son sens ; de sorte que la division montrée est unitaire, alors
que l'unité montrée est divisée.
55
C'est la lutte de pouvoirs qui se sont constitués pour
la gestion du même système socio-économique, qui se
déploie comme la contradiction officielle appartenant en fait à
l'unité réelle ; ceci à l'échelle mondiale
aussi bien qu'à l'intérieur de chaque nation.
56
Les fausses luttes spectaculaires des formes rivales du pouvoir
séparé sont en même temps réelles, en ce qu'elles
traduisent le développement inégal et conflictuel du système,
les intérêts relativement contradictoires des classes ou des
subdivisions de classes qui reconnaissent le système, et définissent
leur propre participation dans son pouvoir. De même que le développement
de l'économie la plus avancée est l'affrontement de certaines
priorités contre d'autres, la gestion totalitaire de l'économie
par une bureaucratie d'Etat, et la condition des pays qui se sont trouvés
placés dans la sphère de la colonisation ou de la semi-colonisation,
sont définies par des particularités considérables
dans les modalités de la production et du pouvoir. Ces diverses
oppositions peuvent se donner, dans le spectacle, selon les critères
tout différents, comme des formes de société absolument
distinctes. Mais selon leur réalité effective de secteurs
particuliers, la vérité de leur particularité réside
dans le système universel qui les contient : dans le mouvement unique
qui a fait de la planète son champ, le capitalisme.
57
La société porteuse du spectacle ne domine pas
seulement par son hégémonie économique les régions
sous-développées. Elle les domine en tant que société
du spectacle. Là où la base matérielle est encore
absente, la société moderne a déjà envahi spectaculairement
la surface sociale de chaque continent. Elle définit le programme
d'une classe dirigeante et préside à sa constitution. De
même qu'elle présente les pseudo-biens à convoiter,
de même elle offre aux révolutionnaires locaux les faux modèles
de révolution. Le spectacle propre du pouvoir bureaucratique qui
détient quelques-uns des pays industriels fait précisément
partie du spectacle total, comme sa pseudo-négation générale,
et son soutien. Si le spectacle, regardé dans ses diverses localisations,
montre à l'évidence des spécialisations totalitaires
de la parole et de l'administration sociales, celles-ci en viennent à
se fondre, au niveau du fonctionnement global du système, en une
division
mondiale des tâches spectaculaires.
58
La division des tâches spectaculaires qui conserve la
généralité de l'ordre existant conserve principalement
le pôle dominant de son développement. La racine du spectacle
est dans le terrain de l'économie devenue abondante, et c'est de
là que viennent les fruits qui tendent finalement à dominer
le marché spectaculaire, en dépit des barrières protectionnistes
idéologico-policières de n'importe quel spectacle local à
prétention autarcique.
59
Le mouvement de banalisation qui, sous les diversions
chatoyantes du spectacle, domine mondialement la société
moderne, la domine aussi sur chacun des points où la consommation
développée des marchandises a multiplié en apparence
les rôles et les objets à choisir. Les survivances de la religion
et de la famille - laquelle reste la forme principale de l'héritage
du pouvoir de classe -, et donc de la répression morale qu'elles
assurent, peuvent se combiner comme une même chose avec l'affirmation
redondante de la jouissance de ce monde, ce monde n'étant
justement produit qu'en tant que pseudo-jouissance qui garde en elle la
répression. A l'acceptation béate de ce qui existe peut aussi
se joindre comme une même chose la révolte purement spectaculaire
: ceci traduit ce simple fait que l'insatisfaction elle-même est
devenue une marchandise dès que l'abondance économique s'est
trouvée capable d'étendre sa production jusqu'au traitement
d'une telle matière première.
60
En concentrant en elle l'image d'un rôle possible, la
vedette, la représentation spectaculaire de l'homme vivant, concentre
donc cette banalité. La condition vedette est la spécialisation
de vécu apparent, l'objet de l'identification à la
vie apparente sans profondeur, qui doit compenser l'émiettement
des spécialisations productives effectivement vécues. Les
vedettes existent pour figurer des types variés de styles de vie
et de styles de compréhension de la société, libres
de s'exercer globalement. Elles incarnent le résultat inaccessible
du travail social, en mimant des sous-produits de ce travail qui
sont magiquement transférés au-dessus de lui comme son but
: le pouvoir et les vacances, la décision et la consommation
qui sont au commencement et à la fin d'un processus indiscuté.
Là, c'est le pouvoir gouvernemental qui se personnalise en pseudo-vedette
; ici c'est la vedette de la consommation qui se fait plébisciter
en tant que pseudo-pouvoir sur le vécu. Mais, de même que
ces activités de la vedette ne sont pas réellement globales,
elles ne sont pas variées.
61
L'agent du spectacle mis en scène comme vedette est
le contraire de l'individu, l'ennemi de l'individu en lui-même aussi
évidemment que chez les autres. Passant dans le spectacle comme
modèle d'identification, il a renoncé à toute qualité
autonome pour s'identifier lui-même à la loi générale
de l'obéissance au cours des choses. La vedette de la consommation,
tout en étant extérieurement la représentation de
différents types de personnalité, montre chacun de ces types
ayant également accès à la totalité de la consommation,
et y trouvant pareillement son bonheur. La vedette de la décision
doit posséder le stock complet de ce qui a été admis
comme qualités humaines. Ainsi entre elles les divergences officielles
sont annulées par la ressemblance officielle, qui est la présupposition
de leur excellence en tout. Khrouchtchev était devenu général
pour décider de la bataille de Koursk, non sur le terrain, mais
au vingtième anniversaire, quand il se trouvait maître de
l'Etat. Kennedy était resté orateur jusqu'à prononcer
son éloge sur sa propre tombe, puisque Théodore Sorensen
continuait à ce moment de rédiger pour le successeur les
discours dans ce style qui avait tant compté pour faire reconnaître
la personnalité du disparu. Les gens admirables en qui le système
se personnifie sont bien connus pour n'être pas ce qu'ils sont ;
ils sont devenus grands hommes en descendant au-dessous de la réalité
de la moindre vie individuelle, et chacun le sait.
62
Le faux choix dans l'abondance spectaculaire, choix qui réside
dans la juxtaposition de spectacles concurrentiels et solidaires comme
dans la juxtaposition des rôles (principalement signifiés
et portés par des objets) qui sont à la fois exclusifs et
imbriqués, se développe en luttes de qualités fantomatiques
destinées à passionner l'adhésion à la trivialité
quantitative. Ainsi renaissent de fausses oppositions archaïques,
des régionalismes ou des racismes chargés de transfigurer
en supériorité ontologique fantastique la vulgarité
des places hiérarchiques dans la consommation. Ainsi se recompose
l'interminable série des affrontements dérisoires mobilisant
un intérêt sous-ludique, du sport de compétition aux
élections. Là où s'est installé la consommation
abondante, une opposition spectaculaire principale entre la jeunesse et
les adultes vient en premier plan des rôles fallacieux : car nulle
part il n'existe d'adulte, maître de sa vie, et la jeunesse, le changement
de ce qui existe, n'est aucunement la propriété de ces hommes
qui sont maintenant jeunes, mais celle du système économique,
le dynamisme du capitalisme. Ce sont des choses qui règnent
et qui sont jeunes ; qui se chassent et se remplacent elles-mêmes.
63
C'est l'unité de la misère qui se cache
sous les oppositions spectaculaires. Si des formes diverses de la même
aliénation se combattent sous les masques du choix total, c'est
parce qu'elles sont toutes édifiées sur les contradictions
réelles refoulées. Selon les nécessités du
stade particulier de la misère qu'il dément et maintient,
le spectacle existe sous une forme concentrée ou sous une
forme diffuse. Dans les deux cas, il n'est qu'une image d'unification
heureuse environnée de désolation et d'épouvante,
au centre-tranquille du malheur.
64
Le spectaculaire concentré appartient essentiellement
au capitalisme bureaucratique, encore qu'il puisse être importé
comme technique du pouvoir étatique sur des économies mixtes
plus arriérées, ou dans certains moments de crise de capitalisme
avancé. La propriété bureaucratique en effet est elle
même concentrée en ce sens que le bureaucrate individuel n'a
de rapports avec la possession de l'économie globale que par l'intermédiaire
de la communauté bureaucratique, qu'en tant que membre de cette
communauté. En outre la production des marchandises, moins développée,
se présente aussi sous forme concentrée : la marchandise
que la bureaucratie détient, c'est le travail social total, et ce
qu'elle revend à la société, c'est sa survie en bloc.
La dictature de l'économie bureaucratique ne peut laisser aux masses
exploitées aucune marge notable de choix, puisqu'elle a dû
tout choisir par elle-même, et que tout autre choix extérieur,
qu'il concerne l'alimentation ou la musique, est donc déjà
le choix de sa destruction complète. Elle doit s'accompagner d'une
violence permanente. L'image imposée du bien, dans son spectacle,
recueille la totalité de ce qui existe officiellement, et se concentre
normalement sur un seul homme, qui est le garant de sa cohésion
totalitaire. A cette vedette absolue, chacun doit s'identifier magiquement
ou disparaître. Car il s'agit du maître de sa non-consommation,
et de l'image héroïque d'un sens acceptable pour l'exploitation
absolue qu'est en fait l'accumulation primitive accélérée
par la terreur. Si chaque Chinois doit apprendre Mao, et ainsi être
Mao, c'est qu'il n'a rien d'autre à être. Là
où domine le spectaculaire concentré domine aussi la police.
65
Le spectaculaire diffus accompagne l'abondance des marchandises,
le développement non perturbé du capitalisme moderne. Ici
chaque marchandise prise à part est justifiée au nom de la
grandeur de la production de la totalité des objets, dont le spectacle
est un catalogue apologétique. Des affirmations inconciliables se
poussent sur la scène du spectacle unifié de l'économie
abondante ; de même que différentes marchandises-vedettes
soutiennent simultanément leurs projets contradictoires d'aménagement
de la société, où le spectacle des automobiles veut
une circulation parfaite qui détruit les vieilles cités,
tandis que de la ville elle-même a besoin des quartiers musées.
Donc la satisfaction, déjà problématique, qui est
réputée appartenir à la consommation de l'ensemble
est immédiatement falsifiée en ceci que le consommateur réel
ne peut directement toucher qu'une succession de fragments de ce bonheur
marchand, fragments d'où chaque fois la qualité prêtée
à l'ensemble est évidemment absente.
66
Chaque marchandise déterminée lutte pour elle-même,
ne peut pas reconnaître les autres, prétend s'imposer partout
comme si elle était seule. Le spectacle est alors le chant épique
de cet affrontement, que la chute d'aucune illusion ne pourrait conclure.
Le spectacle ne chante pas les hommes et leurs armes, mais leurs marchandises
et leurs passions. C'est dans cette lutte aveugle que chaque marchandise,
en suivant sa passion, réalise en fait dans l'inconscience quelque
chose de plus élevé : le devenir-monde de la marchandise,
qui est aussi bien le devenir-marchandise du monde. Ainsi, par une ruse
de la raison marchande, le particulier de la marchandise s'use en combattant,
tandis que la forme-marchandise va vers sa réalisation absolue.
67
La satisfaction que la marchandise abondante ne peut plus donner
dans l'usage en vient à être recherchée dans la reconnaissance
de sa valeur en tant que marchandise : c'est l'usage de la marchandise
se suffisant à lui-même; et pour le consommateur l'effusion
religieuse envers la liberté souveraine de la marchandise. Des vagues
d'enthousiasme pour un produit donné, soutenu et relancé
par tous les moyens d'information, se propagent ainsi à grande allure.
Un style de vêtements surgit d'un film ; une revue lance des clubs,
qui lancent des panoplies diverses. Le gadget exprime ce fait que,
dans le moment où la masse des marchandises glisse vers l'aberration,
l'aberrant lui-même devient une marchandise spéciale. Dans
les porte-clés publicitaires, par exemple, non plus achetés
mais dons supplémentaires qui accompagnent des objets prestigieux
vendus, ou qui découlent par échange de leur propre sphère,
on peut reconnaître la manifestation d'un abandon mystique à
la transcendance de la marchandise. Celui qui collectionne les porte-clés
qui viennent d'être fabriqués pour être collectionnés
accumule les indulgences de la marchandise, un signe glorieux de
sa présence réelle parmi ses fidèles. L'homme réifié
affiche la preuve de son intimité avec la marchandise. Comme dans
les transports des convulsionnaires ou miraculés du vieux fétichisme
religieux, le fétichisme de la marchandise parvient à des
moments d'excitation fervente. Le seul usage qui s'exprime encore ici est
l'usage fondamental de la soumission.
68
Sans doute, le pseudo-besoin imposé dans la consommation
moderne ne peut être opposé à aucun besoin ou désir
authentique qui ne soit lui-même façonné par la société
et son histoire. Mais la marchandise abondante est là comme la rupture
absolue d'un développement organique de besoins sociaux. Son accumulation
mécanique libère un artificiel illimité, devant
lequel le désir vivant reste désarmé. La puissance
cumulative d'un artificiel indépendant entraîne partout la
falsification de la vie sociale.
69
Dans l'image de l'unification heureuse de la société
par la consommation, la division réelle est seulement suspendue
jusqu'au prochain non-accomplissement dans le consommable. Chaque produit
particulier qui doit représenter l'espoir d'un raccourci fulgurant
pour accéder enfin à la terre promise de la consommation
totale est présenté cérémonieusement à
son tour comme la singularité décisive. Mais comme dans le
cas de la diffusion instantanée des modes de prénoms apparemment
aristocratiques qui vont se trouver portés par presque tous les
individus du même âge, l'objet dont on attend un pouvoir singulier
n'a pu être proposé à la dévotion des masses
que parce qu'il avait été tiré à un assez grand
nombre d'exemplaires pour être consommé massivement. Le caractère
prestigieux de ce produit quelconque ne lui vient que d'avoir été
placé un moment au centre de la vie sociale, comme le mystère
révélé de la finalité de la production. L'objet
qui était prestigieux dans le spectacle devient vulgaire à
l'instant où il entre chez ce consommateur, en même temps
que chez tous les autres. Il révèle trop tard sa pauvreté
essentielle, qu'il tient naturellement de la misère de sa production.
Mais déjà c'est un autre objet qui porte la justification
du système et l'exigence d'être reconnu.
70
L'imposture de la satisfaction doit se dénoncer d'elle-même
en se remplaçant, en suivant le changement des produits et celui
des conditions générales de la production. Ce qui a affirmé
avec la plus parfaite impudence sa propre excellence définitive
change pourtant, dans le spectacle diffus mais aussi dans le spectacle
concentré, et c'est le système seul qui doit continuer :
Staline comme la marchandise démodée sont dénoncés
par ceux-là mêmes qui les ont imposés. Chaque nouveau
mensonge de la publicité est aussi l'aveu de son mensonge
précédent. Chaque écroulement d'une figure du pouvoir
totalitaire révèle la communauté illusoire
qui l'approuvait unanimement, et qui n'était qu'un agglomérat
de solitudes sans illusion.
71
Ce que le spectacle donne comme perpétuel est fondé
sur le changement, et doit changer avec sa base. Le spectacle est absolument
dogmatique et en même temps ne peut aboutir réellement à
aucun dogme solide. Rien ne s'arrête pour lui ; c'est l'état
qui lui est naturel et toutefois le plus contraire à son inclination.
72
L'unité irréelle que proclame le spectacle est
le masque de la division de classe sur laquelle repose l'unité réelle
du mode de production capitaliste. Ce qui oblige les producteurs à
participer à l'édification du monde est aussi ce qui les
en écarte. Ce qui met en relation les hommes affranchis de leurs
limitations locales et nationales est aussi ce qui les éloigne.
Ce qui oblige à l'approfondissement du rationnel est aussi ce qui
nourrit l'irrationnel de l'exploitation hiérarchique et de la répression.
Ce qui fait le pouvoir abstrait de la société fait sa non-liberté
concrète.
CHAPITRE
IV
Le prolétariat comme
sujet et comme représentation
« Le droit égal de tous aux biens et aux
jouissances de ce monde, la destruction de toute autorité, la négation
de tout frein moral, voilà, si l'on descend au fond des choses,
la raison d'être de l'insurrection du 18 mars et la charte de la
redoutable association qui lui a fourni une armée»
Enquête parlementaire sur l'insurrection du 18 mars
73
Le mouvement réel qui supprime les conditions existantes
gouverne la société à partir de la victoire de la
bourgeoisie dans l'économie, et visiblement depuis la traduction
politique de cette victoire. Le développement des forces productives
a fait éclater les anciens rapports de production, et tout ordre
statique tombe en poussière. Tout ce qui était absolu devient
historique.
74
C'est en étant jetés dans l'histoire, en devant
participer au travail et aux luttes qui la constituent, que les hommes
se voient contraints d'envisager leurs relations d'une manière désabusée.
Cette histoire n'a pas d'objet distinct de ce qu'elle réalise sur
elle-même, quoique la dernière vision métaphysique
inconsciente de l'époque historique puisse regarder la progression
productive à travers laquelle l'histoire s'est déployée
comme l'objet même de l'histoire. Le sujet de l'histoire ne
peut être que le vivant se produisant lui-même, devenant maître
et possesseur de son monde qui est l'histoire, et existant comme conscience
de son jeu.
75
Comme un même courant se développent les luttes
de classes de la longue époque révolutionnaire inaugurée
par l'ascension de la bourgeoisie et la pensée de l'histoire,
la dialectique, la pensée qui ne s'arrête plus à la
recherche du sens de l'étant, mais s'élève à
la connaissance de la dissolution de tout ce qui est ; et dans le mouvement
dissout toute séparation.
76
Hegel n'avait plus à interpréter le monde,
mais la
transformation du monde. En interprétant seulement
la transformation, Hegel n'est n'est que l'achèvement philosophique
de la philosophie. Il veut comprendre un monde qui se fait lui-même.
Cette pensée historique n'est encore que la conscience qui arrive
toujours trop tard, et qui énonce la justification post festum.
Ainsi, elle n'a dépassé la séparation que dans
la pensée. Le paradoxe qui consiste à suspendre le sens
de toute réalité à son achèvement historique,
et à révéler en même temps ce sens en se constituant
soi-même en achèvement de l'histoire, découle de ce
simple fait que le penseur des révolutions bourgeoises des XVII°
et XVIII° siècles n'a cherché dans sa philosophie que
la réconciliation avec leur résultat. « Même
comme philosophie de la révolution bourgeoise, elle n'exprime pas
tout le processus de cette révolution, mais seulement sa dernière
conclusion. En ce sens, elle est une philosophie non de la révolution,
mais de la restauration.» (Karl Korsch, Thèses sur Hegel
et la révolution) Hegel a fait, pour la dernière fois,
le travail du philosophe, « la glorification de ce qui existe »
; mais déjà ce qui existait pour lui ne pouvait être
que la totalité du mouvement historique. La position extérieure
de la pensée étant en fait maintenue, elle ne pouvait être
masquée que par son identification à un projet préalable
de l'Esprit, héros absolu qui a fait ce qu'il a voulu et voulu ce
qu'il a fait, et dont l'accomplissement coïncide avec le présent.
Ainsi, la philosophie qui meurt dans la pensée de l'histoire ne
peut plus glorifier son monde qu'en le reniant, car pour prendre la parole
il lui faut déjà supposer finie cette histoire totale où
elle a tout ramené ; et close la session du seul tribunal où
peut être rendue la sentence de la vérité.
77
Quand le prolétariat manifeste par sa propre existence
en actes que cette pensée de l'histoire ne s'est pas oubliée,
le démenti de la conclusion est aussi bien la confirmation
de la méthode.
78
La pensée de l'histoire ne peut être sauvée
qu'en devenant pensée pratique ; et la pratique du prolétariat
comme classe révolutionnaire ne peut être moins que la conscience
historique opérant sur la totalité du monde. Tous les courants
théoriques du mouvement ouvrier révolutionnaire sont
issus d'un affrontement critique avec la pensée hégélienne,
chez Marx comme chez Stirner et Bakounine.
79
Le caractère inséparable de la théorie
de Marx et de la méthode hégélienne est lui-même
inséparable du caractère révolutionnaire de cette
théorie, c'est à dire de sa vérité. C'est en
ceci que cette première relation a été généralement
ignorée ou mal comprise, ou encore dénoncée comme
le faible de ce qui devenait fallacieusement une doctrine marxiste.
Bernstein, dans
Socialisme théorique et Socialisme démocratique
pratique, révèle parfaitement cette liaison de la méthode
dialectique et de la prise de parti historique, en déplorant
les prévisions peu scientifiques du Manifeste de 1847 sur
l'imminence de la révolution prolétarienne en Allemagne :
« Cette auto-suggestion historique, tellement erronée que
le premier visionnaire politique venu ne pourrait guère trouver
mieux, serait incompréhensible chez un Marx, qui à cette
époque avait déjà sérieusement étudié
l'économie, si on ne devait pas voir en elle le produit d'un reste
de la dialectique antithétique hégélienne, dont Marx,
pas plus qu'Engels, n'a jamais su complètement se défaire.
En ces temps d'effervescence générale, cela lui a été
d'autant plus fatal.»
80
Le renversement que Marx effectue pour un « sauvetage
par transfert » de la pensée des révolutions bourgeoises
ne consiste pas trivialement à remplacer par le développement
matérialiste des forces productives le parcours de l'Esprit hégélien
allant à sa propre rencontre dans le temps, son objectivation étant
identique à son aliénation, et ses blessures historiques
ne laissant pas de cicatrices. L'histoire devenue réelle n'a plus
de fin. Marx a ruiné la position séparée
de Hegel devant ce qui advient ; et la contemplation d'un agent
suprême extérieur, quel qu'il soit. La théorie n'a
plus à connaître que ce qu'elle fait. C'est au contraire la
contemplation du mouvement de l'économie, dans la pensée
dominante de la société actuelle, qui est l'héritage
non
renversé de la part non-dialectique dans la tentative
hégélienne d'un système circulaire : c'est une approbation
qui a perdu la dimension du concept, et qui n'a plus besoin d'un hégélianisme
pour se justifier, car le mouvement qu'il s'agit de louer n'est plus qu'un
secteur sans pensée du monde, dont le développement mécanique
domine effectivement le tout. Le projet de Marx est celui d'une histoire
consciente. Le quantitatif qui survient dans le développement aveugle
des forces productives simplement économiques doit se changer en
appropriation historique qualitative. La critique de l'économie
politique est le premier acte de cette fin de préhistoire
: « De tous les instruments de production, le plus grand pouvoir
productif, c'est la classe révolutionnaire elle-même»
81
Ce qui rattache étroitement la théorie de Marx
à la pensée scientifique, c'est la compréhension rationnelle
des forces qui s'exercent réellement dans la société.
Mais elle est fondamentalement un au-delà de la pensée
scientifique, où celle-ci n'est conservée qu'en étant
dépassée : il s'agit d'une compréhension de la lutte,
et nullement de la loi. « Nous ne connaissons qu'une seule
science : la science de l'histoire » dit L'idéologie allemande.
82
L'époque bourgeoise, qui veut fonder scientifiquement
l'histoire, néglige le fait que cette science disponible a bien
plutôt dû être elle-même fondée historiquement
avec l'économie. Inversement, l'histoire ne dépend radicalement
de cette connaissance qu'en tant que cette histoire reste histoire économique.
Combien la part de l'histoire dans l'économie même - le processus
global qui modifie ses propres données scientifiques de base - a
pu être d'ailleurs négligée par le point de vue de
l'observation scientifique, c'est ce que montre la vanité des calculs
socialistes qui croyaient avoir établi la périodicité
exacte des crises ; et depuis que l'intervention constante de l'Etat est
parvenue à compenser l'effet des tendances à la crise, le
même genre de raisonnement voit dans cet équilibre une harmonie
économique définitive. Le projet de surmonter l'économie,
le projet de la prise de possession de l'histoire, s'il doit connaître
- et ramener à lui - la science de la société, ne
peut être lui-même scientifique. Dans ce dernier mouvement
qui croit dominer l'histoire présente par une connaissance scientifique,
le point de vue révolutionnaire est resté bourgeois.
83
Les courants utopiques du socialisme, quoique fondés
eux-mêmes historiquement dans la critique de l'organisation sociale
existante, peuvent être justement qualifiés d'utopiques dans
la mesure où ils refusent l'histoire - c'est-à-dire la lutte
réelle en cours, aussi bien que le mouvement du temps au delà
de la perfection immuable de leur image de société heureuse
-, mais non parce qu'ils refuseraient la science. Les penseurs utopistes
sont au contraire entièrement dominés par la pensée
scientifique, telle qu'elle s'était imposée dans les siècles
précédents. Ils recherchent le parachèvement de ce
système rationnel général : ils ne se considèrent
aucunement comme des prophètes désarmés, car ils croient
au pouvoir social de la démonstration scientifique et même,
dans le cas du saint-simonisme, à la prise du pouvoir par la science.
Comment, dit Sombart, « voudraient-ils arracher par des luttes ce
qui doit être prouvé » ? Cependant la conception
scientifique des utopistes ne s'étend pas à cette connaissance
que des groupes sociaux ont des intérêts dans une situation
existante, des forces pour la maintenir, et aussi bien des formes de fausse
conscience correspondantes à de telles positions. Elle reste très
en deçà de la réalité historique du développement
de la science même, qui s'est trouvé en grande partie orienté
par la demande sociale issue de tels facteurs, qui sélectionne
non seulement ce qui peut être admis, mais aussi ce qui peut être
recherché. Les socialistes utopiques, restés prisonniers
du mode d'exposition de la vérité scientifique, conçoivent
cette vérité selon sa pure image abstraite, telle que l'avait
vue s'imposer un stade très antérieur de la société.
Comme le remarquait Sorel, c'est sur le modèle de l'astronomie
que les utopistes pensent découvrir et démontrer les lois
de la société. L'harmonie visée par eux, hostile à
l'histoire, découle d'un essai d'application à la société
de la science la moins dépendante de l'histoire. Elle tente de se
faire reconnaître avec la même innocence expérimentale
que le newtonisme, et la destinée heureuse constamment postulée
« joue dans leur science sociale un rôle analogue à
ce lui qui revient à l'inertie dans la mécanique rationnelle
» (Matériaux pour une théorie du prolétariat).
84
Le côté déterministe-scientifique dans
la pensée de Marx fut justement la brèche par laquelle pénétra
le processus d'«idéologisation», lui vivant, et d'autant
plus dans l'héritage théorique laissé au mouvement
ouvrier. La venue du sujet de l'histoire est encore repoussée à
plus tard, et c'est la science historique par excellence, l'économie,
qui tend de plus en plus largement à garantir la nécessité
de sa propre négation future. Mais par là est repoussée
hors du champ de la vision théorique la pratique révolutionnaire
qui est la seule vérité de cette négation. Ainsi il
importe d'étudier patiemment le développement économique,
et d'en admettre encore, avec une tranquillité hégélienne,
la douleur, ce qui, dans son résultat, reste «cimetière
des bonnes intentions». On découvre que maintenant, selon
la science des révolutions, la conscience arrive toujours trop
tôt, et devra être enseignée. «L'histoire
nous a donné tort, à nous et à tous ceux qui pensaient
comme nous. Elle a montré clairement que l'état du développement
économique sur le continent était alors bien loin encore
d'être mûr...», dira Engels en 1895. Toute sa vie, Marx
a maintenu le point de vue unitaire de sa théorie, mais l'exposé
de sa théorie s'est porté sur le terrain de la pensée
dominante en se précisant sous forme de critiques de disciplines
particulières, principalement la critique de la science fondamentale
de la société bourgeoise, l'économie politique. C'est
cette mutilation, ultérieurement acceptée comme définitive,
qui a constitué le «marxisme».
85
Le défaut dans la théorie de Marx est naturellement
le défaut de la lutte révolutionnaire du prolétariat
de son époque. La classe ouvrière n'a pas décrété
la révolution en permanence dans l'Allemagne de 1848 ; la Commune
a été vaincue dans l'isolement. La théorie révolutionnaire
ne peut donc pas encore atteindre sa propre existence totale. En être
réduit à la défendre et la préciser dans la
séparation du travail savant, au British Museum, impliquait
une perte dans la théorie même. Ce sont précisément
les justifications scientifiques tirées sur l'avenir du développement
de la classe ouvrière, et la pratique organisationnelle combinée
à ces justifications, qui deviendront des obstacles à la
conscience prolétarienne dans un stade plus avancé.
86
Toute l'insuffisance théorique dans la défense
scientifique
de la révolution prolétarienne ne peut être ramenée,
pour le contenu aussi bien que pour la forme de l'exposé, à
une identification du prolétariat à la bourgeoisie du
point de vue de la saisie révolutionnaire du pouvoir.
87
La tendance à fonder une démonstration de la
légalité scientifique du pouvoir prolétarien en faisant
état d'expérimentations
répétées
du passé obscurcit, dès le Manifeste, la pensée
historique de Marx, en lui faisant soutenir une image linéaire
du développement des modes de production, entraîné
par des luttes de classes qui finiraient chaque fois «par une transformation
révolutionnaire de la société tout entière
ou par la destruction commune des classes en lutte». Mais dans la
réalité observable de l'histoire, de même que «le
mode de production asiatique», comme Marx le constatait ailleurs
a conservé son immobilité en dépit de tous les affrontements
de classes, de même les jacqueries de serf n'ont jamais vaincu les
barons, ni les révoltes d'esclaves de l'Antiquité les hommes
libres. Le schéma linéaire perd de vue d'abord ce fait que
la
bourgeoisie est la seule classe révolutionnaire qui ait jamais vaincu
; en même temps qu'elle est la seule pour qui le développement
de l'économie a été cause et conséquence de
sa mainmise sur la société. La même simplification
a conduit Marx à négliger le rôle économique
de l'Etat dans la gestion d'une société: de classes. Si la
bourgeoisie ascendante a paru affranchir l'économie de l'Etat, c'est
seulement dans la mesure où l'Etat ancien se confondait avec l'instrument
d'une oppression de classe dans une économie statique. La
bourgeoisie a développé sa puissance économique autonome
dans la période médiévale d'affaiblissement de l'Etat,
dans le moment de fragmentation féodale de pouvoirs équilibrés.
Mais l'Etat moderne qui, par le mercantilisme, a commencé à
appuyer le développement de la bourgeoisie, et qui finalement est
devenu son Etat à l'heure du «laisser faire, laisser
passer», va se révéler ultérieurement doté
d'une puissance centrale dans la gestion calculée du processus
économique.
Marx avait pu cependant décrire, dans le
bonapartisme, cette
ébauche de la bureaucratie étatique moderne, fusion du capital
et de l'Etat, constitution d'un «pouvoir national du capital sur
le travail, d'une force publique organisée pour l'asservissement
social», où la bourgeoisie renonce à toute vie historique
qui ne soit sa réduction à l'histoire économique des
choses, et veut bien «être condamnée au même néant
politique que les autres classes». Ici sont déjà posées
les bases socio-politiques du spectacle moderne, qui négativement
définit le prolétariat comme
seul prétendant à
la vie historique.
88
Les deux seules classes qui correspondent effectivement à
la théorie de Marx, les deux classes pures vers lesquelles mène
toute l'analyse dans le Capital, la bourgeoisie et le prolétariat,
sont également les deux seules classes révolutionnaires de
l'histoire, mais à des conditions différentes : la révolution
bourgeoise est faite : la révolution prolétarienne est un
projet, né sur la base de la précédente révolution,
mais en différant qualitativement. En négligeant l'originalité
du rôle historique de la bourgeoisie, on masque l'originalité
concrète de ce projet prolétarien qui ne peut rien atteindre
sinon en portant ses propres couleurs et en connaissant «l'immensité
de ses tâches». La bourgeoisie est venue au pouvoir parce qu'elle
est la classe de l'économie en développement. Le prolétariat
ne peut être lui-même le pouvoir qu'en devenant la classe
de la conscience. Le mûrissement des forces productives ne peut
garantir un tel pouvoir, même par le détour de la dépossession
accrue qu'il entraîne. La saisie jacobine de l'Etat ne peut être
son instrument. Aucune idéologie ne peut lui servir à
déguiser des buts partiels en buts généraux, car il
ne peut conserver aucune réalité partielle qui soit effectivement
à lui.
89
Si Marx, dans une période déterminée de
sa participation à la lutte du prolétariat, a trop attendu
de la prévision scientifique, au point de créer la base intellectuelle
des illusions de l'économisme, on sait qu'il n'y a pas succombé
personnellement. Dans une lettre bien connue du 7décembre 1867,
accompagnant un article où lui-même critique Le Capital,
article qu'Engels devait faire passer dans la presse comme s'il émanait
d'un adversaire, Marx a exposé clairement la limite de sa propre
science : «...La tendance subjective de l'auteur (que lui
imposaient peut-être sa position politique et son passé),
c'est à dire la manière dont il représente aux autres
le résultat ultime du mouvement actuel, du processus social actuel,
n'a aucun rapport avec son analyse réelle.» Ainsi Marx, en
dénonçant lui-même les «conclusions tendancieuses»
de son analyse objective, et par l'ironie du «peut-être»
relatif aux choix extra-scientifiques qui se seraient imposés à
lui, montre en même temps la clé méthodologique de
la fusion des deux aspects.
90
C'est dans la lutte historique elle-même qu'il faut réaliser
la fusion de la connaissance et de l'action, de telle sorte que chacun
de ces termes place dans l'autre la garantie de sa vérité.
La constitution de la classe prolétarienne en sujet, c'est l'organisation
des luttes révolutionnaires et l'organisation de la société
dans le moment révolutionnaire : c'est là que doivent
exister les conditions pratiques de la conscience, dans lesquelles
la théorie de la praxis se confirme en devenant théorie pratique.
Cependant, cette question centrale de l'organisation a été
la moins envisagée par la théorie révolutionnaire
à l'époque où se fondait le mouvement ouvrier, c'est-à-dire
quand cette théorie possédait encore le caractère
unitaire
venu de la pensée de l'histoire (et qu'elle s'était justement
donné pour tâche de développer jusqu'à une pratique
historique unitaire). C'est au contraire le lieu de l'inconséquence
pour cette théorie, admettant la reprise de méthodes d'applications
étatiques et hiérarchiques empruntées à la
révolution bourgeoise. Les formes d'organisation du mouvement ouvrier
développées sur ce renoncement de la théorie ont en
retour tendu à interdire le maintien d'une théorie unitaire
qu'elle a trahie, quand une telle vérification surgit dans la lutte
spontanée des ouvriers : elle peut seulement concourir à
en réprimer la manifestation et la mémoire. Cependant, ces
formes historiques apparues dans la lutte sont justement le milieu pratique
qui manquait à la théorie pour qu'elle soit vraie. Elles
sont une exigence de la théorie, mais qui n'avait pas été
formulée théoriquement. Le soviet n'était pas
une découverte de la théorie. Et déjà la plus
haute vérité théorique de l'Association Internationale
des Travailleurs était sa propre existence en pratique.
91
Les premiers succès de la lutte de l'Internationale
la menaient à s'affranchir des influences confuses de l'idéologie
dominante qui subsistaient en elle. Mais la défaite et la répression
qu'elle rencontra bientôt firent passer au premier plan un conflit
entre deux conceptions de la révolution prolétarienne, qui
toutes deux contiennent une dimension autoritaire par laquelle l'auto-émancipation
consciente de la classe est abandonnée. En effet, la querelle devenue
irréconciliable entre les marxistes et les bakouninistes était
double, portant à la fois sur le pouvoir dans la société
révolutionnaire et sur l'organisation présente du mouvement,
et en passant de l'un à l'autre de ces aspects, les positions des
adversaires se renversent. Bakounine combattait l'illusion d'une abolition
des classes par l'usage autoritaire du pouvoir étatique, prévoyant
la reconstitution d'une classe dominante bureaucratique et la dictature
des plus savants, ou de ceux qui seront réputés tels. Marx,
qui croyait qu'un mûrissement inséparable des contradictions
économiques et de l'éducation démocratique des ouvriers
réduirait le rôle d'un Etat prolétarien à une
simple phase de législation de nouveaux rapports sociaux s'imposant
objectivement, dénonçait chez Bakounine et ses partisans
l'autoritarisme d'une élite conspirative qui s'était délibérément
placée au-dessus de l'Internationale, et formait le dessein extravagant
d'imposer à la société la dictature irresponsable
des plus révolutionnaires, ou de ceux qui se seront eux-mêmes
désignés comme tels. Bakounine effectivement recrutait ses
partisans sur une telle perspective : «Pilotes invisibles au milieu
de la tempête populaire, nous devons la diriger, non par un pouvoir
ostensible, mais par la dictature collective de tous les alliés.
Dictature sans écharpe, sans titre, sans droit officiel, et d'autant
plus puissante qu'elle n'aura aucune des apparences du pouvoir.»
Ainsi se sont opposées deux idéologies de la révolution
ouvrière contenant chacune une critique partiellement vraie, mais
perdant l'unité de la pensée de l'histoire, et s'instituant
elles-mêmes en autorités idéologiques. Des organisations
puissantes, comme la social-démocratie allemande et la Fédération
Anarchiste Ibérique, ont fidèlement servi l'une ou l'autre
de ces idéologies ; et partout le résultat a été
grandement différent de ce qui était voulu.
92
Le fait de regarder le but de la révolution prolétarienne
comme immédiatement présent constitue à la
fois la grandeur et la faiblesse de la lutte anarchiste réelle (car
dans ses variantes individualistes, les prétentions de l'anarchisme
restent dérisoires). De la pensée historique des luttes de
classes modernes, l'anarchisme collectiviste retient uniquement la conclusion,
et son exigence absolue de cette conclusion se traduit également
dans son mépris délibéré de la méthode.
Ainsi sa critique de la lutte politique est restée abstraite,
tandis que son choix de la lutte économique n'est lui-même
affirmé qu'en fonction de l'illusion d'une solution définitive
arrachée d'un seul coup sur ce terrain, au jour de la grève
générale ou de l'insurrection. Les anarchistes ont à
réaliser
un idéal. L'anarchisme est la négation encore idéologique
de l'Etat et des classes, c'est à dire des conditions sociales mêmes
de l'idéologie séparée. C'est l'idéologie
de la pure liberté qui égalise tout et qui écarte
toute idée du mal historique. Ce point de vue de la fusion de toutes
les exigences partielles a donné à l'anarchisme le mérite
de représenter le refus des conditions existantes pour l'ensemble
de la vie, et non autour d'une spécialisation critique privilégiée
; mais cette fusion étant considérée dans l'absolu,
selon le caprice individuel, avant sa réalisation effective, a condamné
aussi l'anarchisme à une incohérence trop aisément
constatable. L'anarchisme n'a qu'à redire, et remettre en jeu dans
chaque lutte sa même simple conclusion totale, parce que cette première
conclusion était dès l'origine identifiée à
l'aboutissement intégral du mouvement. Bakounine pouvait donc écrire
en 1873, en quittant la Fédération Jurassienne : «Dans
les neufs dernières années on a développé au
sein de l'Internationale plus d'idées qu'il n'en faudrait pour sauver
le monde, si les idées seules pouvaient le sauver, et je défie
qui que ce soit d'en inventer une nouvelle. Le temps n'est plus aux idées,
il est aux faits et aux actes». Sans doute, cette conception conserve
de la pensée historique du prolétariat cette certitude que
les idées doivent devenir pratiques, mais elle quitte le terrain
historique en supposant que les formes adéquates de ce passage à
la pratique sont déjà trouvées et ne varieront plus.
93
Les anarchistes, qui se distinguent explicitement de l'ensemble
du mouvement ouvrier par leur conviction idéologique, vont reproduire
entre eux cette séparation des compétences, en fournissant
un terrain favorable à la domination informelle, sur toute organisation
anarchiste, des propagandistes et défenseurs de leur propre idéologie,
spécialistes d'autant plus médiocres en règle générale
que leur activité intellectuelle se propose principalement la répétition
de quelques vérités définitives. Le respect idéologique
de l'unanimité dans la décision a favorisé plutôt
l'autorité incontrôlée, dans l'organisation même,
de spécialistes de la liberté ; et l'anarchisme révolutionnaire
attend du peuple libéré le même genre d'unanimité,
obtenue par les mêmes moyens. Par ailleurs, le refus de considérer
l'opposition des conditions entre une minorité groupée dans
la lutte actuelle et la société des individus libres, a nourri
une permanente séparation des anarchistes dans le moment de la décision
commune, comme le montre l'exemple d'une infinité d'insurrections
anarchistes en Espagne, limitées et écrasées sur un
plan local.
94
L'illusion entretenue plus ou moins explicitement dans l'anarchisme
authentique est l'imminence permanente d'une révolution qui devra
donner raison à l'idéologie, et au mode d'organisation pratique
dérivé de l'idéologie, en s'accomplissant instantanément.
L'anarchisme a réellement conduit, en 1936, une révolution
sociale et l'ébauche, la plus avancée qui fut jamais, d'un
pouvoir prolétarien. Dans cette circonstance encore il faut noter,
d'une part, que le signal d'une insurrection générale avait
été imposé par le pronunciamiento de l'armée.
D'autre part, dans la mesure où cette révolution n'avait
pas été achevée dans les premiers jours, du fait de
l'existence d'un pouvoir franquiste dans la moitié d'un pays, appuyé
fortement par l'étranger alors que le reste du mouvement prolétarien
international était déjà vaincu, et du fait de la
survivance de forces bourgeoises ou d'autres partis ouvriers étatistes
dans le camp de la République, le mouvement anarchiste organisé
s'est montré incapable d'étendre les demi-victoires de la
révolution, et même seulement de les défendre. Ses
chefs reconnus sont devenus ministres, et otages de l'Etat bourgeois qui
détruisait la révolution pour perdre la guerre civile.
95
Le «marxisme orthodoxe» de la II° Internationale
est l'idéologie scientifique de la révolution socialiste,
qui identifie toute sa vérité au processus objectif dans
l'économie, et au progrès d'une reconnaissance de cette nécessité
dans la classe ouvrière éduquée par l'organisation.
Cette idéologie retrouve la confiance en la démonstration
pédagogique qui avait caractérisé le socialisme utopique,
mais assortie d'une référence contemplative au cours
de l'histoire : cependant une telle attitude a autant perdu la dimension
hégélienne d'une histoire totale qu'elle a perdu l'image
immobile de la totalité présente dans la critique utopiste
(au plus haut degré, chez Fourier). C'est d'une telle attitude scientifique,
qui ne pouvait faire moins que de relancer en symétrie des choix
éthiques, que procèdent les fadaises d'Hilferding quand il
précise que reconnaître la nécessité du socialisme
ne donne pas «d'indication sur l'attitude pratique à adopter.
Car c'est une chose de reconnaître une nécessité, et
c'en est une autre de se mettre au service de cette nécessité»
(Capital financier). Ceux qui ont méconnu que la pensée
unitaire de l'histoire, pour Marx et pour le prolétariat révolutionnaire,
n'était
rien de distinct d'une attitude pratique à adopter, devaient
être normalement victimes de la pratique qu'ils avaient simultanément
adoptée.
96
L'idéologie de l'organisation social-démocrate
la mettait au pouvoir des professeurs qui éduquaient la classe
ouvrière, et la forme d'organisation adoptée était
la forme adéquate à cet apprentissage passif. La participation
des socialistes de la II° Internationale aux luttes politiques et économiques
était certes concrète, mais profondément non critique.
Elle était menée, au nom de l'illusion révolutionnaire,
selon une pratique manifestement réformiste. Ainsi l'idéologie
révolutionnaire devait être brisée par le succès
même de ceux qui la portaient. La séparation des députés
et des journalistes dans le mouvement entraînait vers le mode de
vie bourgeois ceux qui étaient recrutés parmi les intellectuels
bourgeois. La bureaucratie syndicale constituait en courtiers de la force
de travail, à vendre comme marchandise à son juste prix,
ceux mêmes qui étaient recrutés à partir des
luttes des ouvriers industriels, et extraits d'eux. Pour que leur activité
à tous gardât quelque chose de révolutionnaire, il
eût fallu que le capitalisme se trouvât opportunément
incapable de supporter économiquement ce réformisme
qu'il tolérait politiquement dans leur agitation légaliste.
C'est une telle incompatibilité que leur science garantissait ;
et que l'histoire démentait à tout instant.
97
Cette contradiction dont Bernstein, parce qu'il était
le social-démocrate le plus éloigné de l'idéologie
politique et le plus franchement rallié à la méthodologie
de la science bourgeoise, eut l'honnêteté de vouloir montrer
la réalité - et le mouvement réformiste des ouvriers
anglais, en se passant d'idéologie révolutionnaire, l'avait
montré aussi - ne devait pourtant être démontrée
sans réplique que par le développement historique. Bernstein,
quoique plein d'illusions par ailleurs, avait nié qu'une crise de
la production capitaliste vînt miraculeusement forcer la main aux
socialistes qui ne voulaient hériter de la révolution que
par un tel sacre légitime. Le moment de profond bouleversement social
qui surgit avec la première guerre mondiale, encore qu'il fût
fertile en prise de conscience, démontra deux fois que la hiérarchie
social-démocrate n'avait pas éduqué révolutionnairement,
n'avait nullement
rendu théoriciens, les ouvriers allemands
: d'abord quand la grande majorité du parti se rallia à la
guerre impérialiste, ensuite quand, dans la défaite, elle
écrasa les révolutionnaires spartakistes. L'ex-ouvrier Ebert
croyait encore au péché, puisqu'il avouait haïr la révolution
«comme le péché». Et le même dirigeant
se montra bon précurseur de la représentation socialiste
qui devait peu après s'opposer en ennemi absolu au prolétariat
de Russie et d'ailleurs, en formulant l'exact programme de cette nouvelle
aliénation : «Le socialisme veut dire travailler beaucoup.»
98
Lénine n'a été, comme penseur marxiste,
que le kautskiste fidèle et conséquent, qui appliquait
l'idéologie
révolutionnaire de ce «marxisme orthodoxe» dans
les conditions russes, conditions, qui ne permettaient pas la pratique
réformiste que la II° Internationale menait en contrepartie.
La direction extérieure du prolétariat, agissant au
moyen d'un parti clandestin discipliné, soumis aux intellectuels
qui sont devenus «révolutionnaires professionnels»,
constitue ici une profession qui ne veut pactiser avec aucune profession
dirigeante de la société capitaliste (le régime politique
tsariste étant d'ailleurs incapable d'offrir une telle ouverture
dont la base est un stade avancé du pouvoir de la bourgeoisie).
Elle devient donc la profession de la direction absolue de la société.
99
Le radicalisme idéologique autoritaire des bolcheviks
s'est déployé à l'échelle mondiale avec la
guerre et l'effondrement de la social-démocratie internationale
devant la guerre. La fin sanglante des illusions démocratiques du
mouvement ouvrier avait fait du monde entier une Russie, et le bolchévisme,
régnant sur la première rupture révolutionnaire qu'avait
amené cette époque de crise, offrait au prolétariat
de tous les pays son modèle hiérarchique et idéologique,
pour «parler en russe» à la classe dominante. Lénine
n'a pas reproché au marxisme de la II° Internationale d'être
une idéologie révolutionnaire, mais d'avoir cessé
de l'être.
100
Le même moment historique, où le bolchevisme a
triomphé
pour lui-même en Russie, et où la social-démocratie
a combattu victorieusement pour le vieux monde, marque la naissance
achevée d'un ordre des choses qui est au coeur de la domination
du spectacle moderne : la représentation ouvrière
s'est opposée radicalement à la classe.
101
«Dans toutes les révolutions antérieures,
écrivait Rosa Luxembourg dans la Rote Fahne du 21 décembre
1918, les combattants s'affrontaient à visage découvert :
classe contre classe, programme contre programme. Dans la révolution
présente les troupes de protection de l'ancien ordre n'interviennent
pas sous l'enseigne des classes dirigeantes, mais sous le drapeau d'un
"parti social-démocrate". Si la question centrale de la révolution
était posée ouvertement et honnêtement : capitalisme
ou socialisme, aucun doute, aucune hésitation ne seraient aujourd'hui
possibles dans la grande masse du prolétariat.» Ainsi, quelques
jours avant sa destruction, le courant radical du prolétariat allemand
découvrait le secret des nouvelles conditions qu'avait créées
tout le processus antérieur (auquel la représentation ouvrière
avait grandement contribué) : l'organisation spectaculaire de la
défense de l'ordre existant, le règne social des apparences
où aucune «question centrale» ne peut plus se poser
«ouvertement et honnêtement». La représentation
révolutionnaire du prolétariat à ce stade était
devenu à la fois le facteur principal et le résultat central
de la falsification générale de la société.
102
L'organisation du prolétariat sur le modèle bolchevik,
qui était né de l'arriération russe et de la démission
du mouvement ouvrier des pays avancés devant la lutte révolutionnaire,
rencontra aussi dans l'arriération russe toutes les conditions qui
portaient cette forme d'organisation vers le renversement contre-révolutionnaire
qu'elle contenait inconsciemment dans son germe originel ; et la démission
réitérée la masse du mouvement ouvrier européen
devant le Hic Rhodus, hic salta de la période 1918-1920,
démission qui incluait la destruction violente de sa minorité
radicale, favorisa le développement complet du processus et en laissa
le résultat mensonger s'affirmer devant le monde comme la seule
solution prolétarienne. La saisie du monopole étatique de
la représentation et de la défense du pouvoir des ouvriers,
qui justifia le parti bolchevik, le fit devenir ce qu'il était
: le parti des propriétaires du prolétariat, éliminant
pour l'essentiel les formes précédentes de propriété.
103
Toutes les conditions de la liquidation du tsarisme envisagées
dans le débat théorique toujours insatisfaisant des diverses
tendances de la social-démocratie russe depuis vingt ans - faiblesse
de la bourgeoisie, poids de la majorité paysanne, rôle décisif
d'un prolétariat concentré et combatif mais extrêmement
minoritaire dans le pays - révélèrent enfin dans la
pratique leurs solutions, à travers une donnée qui n'était
pas présente dans les hypothèses : la bureaucratie révolutionnaire
qui dirigeait le prolétariat, en s'emparant de l'Etat, donna à
la société nouvelle domination de classe. La révolution
strictement bourgeoise était impossible ; la «dictature démocratique
des ouvriers et des paysans» était vide de sens ; le pouvoir
prolétarien des soviets ne pouvait se maintenir à la fois
contre la classe des paysans propriétaires, la réaction blanche
nationale et internationale, et sa propre représentation extériorisée
et aliénée en parti ouvrier des maîtres absolus de
l'Etat, de l'économie, de l'expression, et bientôt de la pensée.
La théorie de la révolution permanente de Trotsky et Parvus,
à laquelle Lénine se rallia effectivement en avril 1917,
était la seule à devenir vraie pour les pays arriérés
en regard du développement social de la bourgeoisie, mais seulement
après l'introduction de ce facteur inconnu qu'était le pouvoir
de la classe de la bureaucratie. La concentration de la dictature entre
les mains de la représentation suprême de l'idéologie
fut défendue avec le plus de conséquence par Lénine,
dans les nombreux affrontements de la direction bolchevik. Lénine
avait chaque fois raison contre ses adversaires en ceci qu'il soutenait
la solution impliquée par les choix précédents du
pouvoir absolu minoritaire : la démocratie refusée étatiquement
aux paysans devait l'être aux ouvriers, ce qui menait à la
refuser aux dirigeants communistes des syndicats, et dans tout le parti,
et finalement jusqu'au sommet du parti hiérarchique. Au X° Congrès,
au moment où le soviet de Cronstadt était abattu par les
armes et enterré sous la calomnie, Lénine prononçait
contre les bureaucrates gauchistes organisés en «Opposition
Ouvrière» cette conclusion dont Staline allait étendre
la logique jusqu'à une parfaite division du monde : «Ici,
ou là-bas avec un fusil, mais pas avec l'opposition... Nous en avons
assez de l'opposition.»
104
La bureaucratie restée seule propriétaire d'un
capitalisme
d'Etat, a d'abord assuré son pouvoir à l'intérieur
par une alliance temporaire avec la paysannerie, après Cronstadt,
lors de la «nouvelle politique économique», comme elle
l'a défendu à l'extérieur en utilisant les ouvriers
enrégimentés dans les partis bureaucratiques de la III°
International comme force d'appoint de la diplomatie russe, pour saboter
tout mouvement révolutionnaire et soutenir des gouvernements bourgeois
dont elle escomptait un appui en politique internationale (le pouvoir du
Kuo-Min-Tang dans la Chine de 1925-1927, le Front Populaire en Espagne
et en France, etc.). Mais la société bureaucratique devait
poursuivre son propre achèvement par la terreur exercée sur
la paysannerie pour réaliser l'accumulation capitaliste primitive
la plus brutale de l'histoire. Cette industrialisation de l'époque
stalinienne révèle la réalité dernière
la bureaucratie : elle est la continuation du pouvoir de l'économie,
le sauvetage de l'essentiel de la société marchande maintenant
le travail-marchandise. C'est la preuve de l'économie indépendante,
qui domine la société au point de recréer pour ses
propres fins la domination de classe qui lui est nécessaire : ce
qui revient à dire que la bourgeoisie a créé une puissance
autonome qui, tant que subsiste cette autonomie, peut aller jusqu'à
se passer d'une bourgeoisie. La bureaucratie totalitaire n'est pas «la
dernière classe propriétaire de l'histoire» au sens
de Bruno Rizzi, mais seulement une classe dominante de substitution
pour l'économie marchande. La propriété privée
capitaliste défaillante est remplacée par un sous-produit
simplifié, moins diversifié, concentré en propriété
collective de la classe bureaucratique. Cette forme sous-développée
de classe dominante est aussi l'expression du sous-développement
économique ; et n'a d'autre perspective que rattraper le retard
de ce développement en certaines régions du monde. C'est
le parti ouvrier, organisé selon le modèle bourgeois de la
séparation, qui a fourni le cadre hiérarchique-étatique
à cette édition supplémentaire de la classe dominante.
Anton Ciliga notait dans une prison de Staline que «les questions
techniques d'organisation se révélaient être des questions
sociales» (Lénine et la Révolution).
105
L'idéologie révolutionnaire, la cohérence
du séparé dont le léninisme constitue le plus
haut effort volontariste, détenant la gestion d'une réalité
qui la repousse, avec le stalinisme
reviendra à sa vérité
dans l'incohérence. A ce moment l'idéologie n'est plus
une arme, mais une fin. Le mensonge qui n'est plus contredit devient folie.
La réalité aussi bien que le but sont dissous dans la proclamation
idéologique totalitaire : tout ce qu'elle dit est tout ce qui est.
C'est un primitivisme local du spectacle, dont le rôle est cependant
essentiel dans le développement du spectacle mondial. L'idéologie
qui se matérialise ici n'a pas transformé économiquement
le monde, comme le capitalisme parvenu au stade de l'abondance ; elle a
seulement transformé policièrement
la perception.
106
La classe idéologique-totalitaire au pouvoir est le
pouvoir d'un monde renversé : plus elle est forte, plus elle affirme
qu'elle n'existe pas, et sa force lui sert d'abord à affirmer son
inexistence. Elle est modeste sur ce seul point, car son inexistence officielle
doit aussi coïncider avec le nec plus ultra du développement
historique, que simultanément on devrait à son infaillible
commandement. Etalée partout, la bureaucratie doit être la
classe
invisible pour la conscience, de sorte que c'est toute la vie sociale
qui devient démente. L'organisation sociale du mensonge absolu découle
de cette contradiction fondamentale.
107
Le stalinisme fut le règne de la terreur dans la classe
bureaucratique elle-même. Le terrorisme qui fonde le pouvoir de cette
classe doit frapper aussi cette classe, car elle ne possède aucune
garantie juridique, aucune existence reconnue en tant que classe propriétaire,
qu'elle pourrait étendre à chacun de ses membres. Sa propriété
réelle est dissimulée et elle n'est devenue propriétaire
que par la voie de la fausse conscience. La fausse conscience ne maintient
son pouvoir absolu que par la terreur absolue, où tout vrai motif
finit par se perdre. Les membres de la classe bureaucratique au pouvoir
n'ont pas le droit de possession sur la société que collectivement,
en tant que participant à un mensonge fondamental : il faut qu'ils
jouent le rôle du prolétariat dirigeant une société
socialiste ; qu'ils soient les acteurs fidèles au texte de l'infidélité
idéologique. Mais la participation effective à cet être
mensonger doit se voir elle-même reconnue comme une participation
véridique. Aucun bureaucrate ne peut soutenir individuellement son
droit au pouvoir, car prouver qu'il est un prolétaire socialiste
serait se manifester comme le contraire d'un bureaucrate ; et prouver qu'il
est un bureaucrate est impossible, puisque la vérité officielle
de la bureaucratie est de ne pas être. Ainsi chaque bureaucrate est
dans la dépendance absolue d'une garantie centrale de l'idéologie,
qui reconnaît une participation collective à son «pouvoir
socialiste» de tous les bureaucrates qu'elle n'anéantit
pas. Si les bureaucrates pris ensemble décident de tout, la
cohésion de leur propre classe ne peut être assurée
que par la concentration de leur pouvoir terroriste en une seule personne.
Dans cette personne réside la seule vérité pratique
du mensonge au pouvoir : la fixation indiscutable de sa frontière
toujours rectifiée. Staline décide sans appel qui est finalement
bureaucrate possédant ; c'est-à-dire qui doit être
appelé «prolétaire au pouvoir» ou bien «traître
à la solde du Mikado et Wall Street». Les atomes bureaucratiques
ne trouvent l'essence commune de leur droit que dans la personne de Staline.
Staline est ce souverain du monde qui se sait de cette façon la
personne absolue, pour la conscience de laquelle il n'existe pas d'esprit
plus haut. «Le souverain du monde possède la conscience effective
de ce qu'il est - la puissance universelle de l'effectivité - dans
la violence destructrice qu'il exerce contre le Soi des sujets lui faisant
contraste.» En même temps qu'il est puissance qui définit
le terrain de la domination, il est «la puissance ravageant ce
terrain».
108
Quand l'idéologie, devenue absolue par la possession
du pouvoir absolu, s'est changée d'une connaissance parcellaire
en un mensonge totalitaire, la pensée de l'histoire a été
si parfaitement anéantie que l'histoire elle-même, au niveau
de la connaissance la plus empirique, ne peut plus exister. La société
bureaucratique totalitaire vit dans un présent perpétuel,
où tout ce qui est advenu existe seulement pour elle comme un espace
accessible à sa police. Le projet, déjà formulé
par Napoléon, de «diriger monarchiquement l'énergie
des souvenirs» a trouvé sa concrétisation totale dans
une manipulation permanente du passé, non seulement dans les significations,
mais dans les faits. Mais le prix de cet affranchissement de toute réalité
historique est la perte de la référence rationnelle qui est
indispensable à la société historique du capitalisme.
On sait ce que l'application scientifique de l'idéologie devenue
folle a pu coûter à l'économie russe, ne serait-ce
qu'avec l'imposture de Lyssenko. Cette contradiction de la bureaucratie
totalitaire administrant une société industrialisée,
prise entre son besoin du rationnel et son refus du rationnel, constitue
une de ses déficiences principales en regard du développement
capitaliste normal. De même que la bureaucratie ne peut résoudre
comme lui la question de l'agriculture, de même elle lui est finalement
inférieure dans la production industrielle, planifiée autoritairement
sur les bases de l'irréalisme et du mensonge généralisé.
109
Le mouvement ouvrier révolutionnaire, entre les deux
guerres, fût anéanti par l'action conjuguée de la bureaucratie
stalinienne et du totalitarisme fasciste, qui avait emprunté sa
forme d'organisation au parti totalitaire expérimenté en
Russie. Le fascisme a été une défense extrémiste
de l'économie bourgeoise menacée par la crise et la subversion
prolétarienne,
l'état de siège dans la société
capitaliste, par lequel cette société sauve, et se donne
une première rationalisation d'urgence en faisant intervenir massivement
l'Etat dans sa gestion. Mais un telle rationalisation est elle-même
grevée de l'immense irrationalité de son moyen. Si le fascisme
se porte à la défense des principaux points de l'idéologie
bourgeoise devenue conservatrice (la famille, la propriété,
l'ordre moral, la nation) en réunissant la petite-bourgeoisie et
les chômeurs affolés par la crise ou déçus par
l'impuissance de la révolution socialiste, il n'est pas lui-même
foncièrement idéologique. Il se donne pour ce qu'il est :
une résurrection violente du mythe, qui exige la participation
à une communauté définie par des pseudo-valeurs archaïques
: la race, le sang, le chef. Le fascisme est l'archaïsme techniquement
équipé. Son ersatz décomposé du
mythe est repris dans le contexte spectaculaire des moyens de conditionnement
et d'illusion les plus modernes. Ainsi, il est un des facteurs dans la
formation du spectaculaire moderne, de même que sa part dans la destruction
de l'ancien mouvement ouvrier fait de lui une des puissances fondatrices
de la société présente comme le fascisme se trouve
être la forme la plus coûteuse du maintien de l'ordre
capitaliste, il devait normalement quitter le devant de la scène
qu'occupent les grands rôles des Etats capitalistes, éliminé
par des formes plus rationnelles et plus fortes de cet ordre.
110
Quand la bureaucratie russe a enfin réussi à
se défaire des traces de la propriété bourgeoise qui
entravaient son règne sur l'économie, à développer
celle-ci pour son propre usage, et à être reconnue au dehors
parmi les grandes puissances, elle veut jouir calmement de son propre monde,
en supprimer cette part d'arbitraire qui s'exerçait sur elle-même
: elle dénonce le stalinisme de son origine. Mais une telle dénonciation
reste stalinienne, arbitraire, inexpliquée, et sans cesse corrigée,
car le mensonge idéologique de son origine ne peut jamais être
révélé. Ainsi la bureaucratie ne peut se libéraliser
ni culturellement ni politiquement car son existence comme classe dépend
de son monopole idéologique qui, dans toute sa lourdeur, est son
seul titre de propriété. L'idéologie a certes perdu
la passion de son affirmation positive, mais ce qui en subsiste de trivialité
indifférente a encore cette fonction répressive d'interdire
la moindre concurrence, de tenir captive la totalité de la pensée.
La bureaucratie est ainsi liée à une idéologie qui
n'est plus crue par personne. Ce qui était terroriste est devenu
dérisoire, mais cette dérision même ne peut se maintenir
qu'en conservant à l'arrière-plan le terrorisme dont elle
voudrait se défaire. Ainsi, au moment même où la bureaucratie
veut montrer sa supériorité sur le terrain du capitalisme,
elle s'avoue un par |