Dans notre contexte nous pouvons facilement constater que nous sommes
dans une crise de la politique ou crise du champ politique, qui elle-même
n'est qu'un aspect de la crise du sens propre à notre fin de siècle,
fin de millénaire.
Parmi tous les éléments de cette crise, l'idéologie
relativiste semble essentielle. Celle-ci énonce que " Tout se vaut
! ", hormis évidemment l'intérêt individuel et étatique.
Une des conséquences les plus connues de cette idéologie
c'est d'essayer de nous faire croire que finalement ici nous ne sommes
pas si mal que cela et que c'est bien pire ailleurs. L'idéologie
relativiste trouve son origine notamment dans le relativisme culturel issu
de sciences humaines. Ce relativisme énonce qu'aucune culture n'est
supérieure à une autre et que notre attitude historique de
mépris colonial impérialiste n'est pas justifiée.
C'est sur cet apport critique que se fonde la revendication du droit à
la différence que la nouvelle droite a si bien su retourner.
La difficulté ne vient pas du relativisme culturel en lui-même,
mais du passage du constat de la relativité des cultures au relativisme
comme idéologie. L'idéologie relativiste propage l'idée
qu'il n'y a pas de vérité et s'appuie sur la difficulté
à établir la vérité dans le champ qui étudie
les comportements humains et la culture humaine. Les critiques sur le caractère
absolu de la vérité conduisent à admettre que nous
devons accepter de n'avoir accès qu'à des vérités
relatives. L'idéologie relativiste s'appuie également sur
ce qui est nommé le tournant linguistique. Dans le champ des sciences
humaines, diverses théories et études montrent facilement
le poids du langage dans nos productions culturelles et l'importance du
caractère conventionnel de celles-ci. La conclusion qui en
a été tirée, pour certains auteurs, c'est qu'il
n'y aurait que des faits linguistiques et jamais de vérité
au sens où on l'annonçait auparavant en particulier dans
les sciences de la nature.
Si on accepte cette conclusion l'universalisme classique est en difficulté,
l'aspect conventionnel prend le pas sur le contenu de l'énonciation,
sa validité générale pour tous les humains devient
problématique puisque cela peut ou pourrait être autre chose.
L'étude des faits historiques se complique car la vérité
serait dissoute à jamais dans les énonciations et les documents,
l'importance du langage empêcherait tout jugement. Les difficultés
de la société française avec Vichy sont amplifiées
par l'idéologie elativiste. S'il est impossible d'établir
une ou des vérités historiques, il est impossible de condamner
Vichy et on ne peut que renvoyer dos à dos les collaborateurs et
les résistants, les victimes et les bourreaux, Papon et Jean
Moulin quitte à oublier Manouchian et ses camarades.
Si on étudie la traite négrière, on est confronté
au même phénomène et l'occident serait facilement absout
puisque ce sont des noirs qui ont vendu d'autres noirs. Ce faisant on ublie
quelques faits essentiels (dont le caractère langagier n'échappera
à personne) qui sont corollaires de la vérité historique,
si on la considère dans sa réalité la plus crue :
* la décision de mettre une partie des humains hors du champ
de l'humanité pour la réalisation d'un projet commercial,
alors que l'esclavage classique était majoritairement basée
sur la prise des captifs dans le cadre de guerres ou de razzias ;
* la codification par le droit de cette non-humanité dans le
fameux " code noir " où l'esclave humain noir est assimilé
à un bien mobilier .
Nous sommes donc face au problème des limites de ce qui peut
être considéré comme une vérité. Nous
rencontrons alors la question de la valeur de cette vérité.
Ces notions sont essentielles pour comprendre ce qui est admissible à
un moment donné par une société et ce qui est condamné
comme interdit. Suite à la seconde guerre mondiale et à la
Shoah, le mot fascisme avait un certain sens, le mot racisme avait un contour
assez précis et le consensus démocratique admettait facilement
la condamnation du fascisme et du racisme. Aujourd'hui la notion de limite
s'est estompée, le relativisme justifie l'absence de barrière
étanche entre ce qui est admissible et ce qui ne l'est pas.
La nouvelle droite a bien travaillé en utilisant le concept de
différence et en lui donnant un contenu culturel. En effet auparavant
la domination justifiait la différence hiérarchique sur une
différence de nature à la quelle correspondait le racisme
biologique. Aujourd'hui ce racisme physique tend à être supplanté
par le racisme culturel. Cette utilisation de la différence a fourni
à la domination un nouveau discours pour justifier l'inégalité
et les discriminations tout en gardant les énoncés anti-fascistes
et anti-racistes antérieurs.
La mise sur le même plan de toutes les idéologies, nommée
aussi " fin des idéologies ", permet aux énoncés racistes
et fascistes de trouver place dans notre sens commun démocratique
sans qu'ils soient choquants. Le relativisme est donc très utile
au FN pour s'installer doucement mais sûrement dans la vie démocratique.
Si " tout se vaut ! " rien ne fonde le combat contre ces idées et
ne justifie le blocage.
La notion du " sacré " qui accompagnait le combat antifasciste
impliquait d'accepter le risque de sacrifier sa vie, ceci n'a plus de sens
aujourd'hui, car rien ne vaut le coup. Évidemment le contenu de
la vérité est alors seulement subjectif, l'authenticité
et l'intensité remplacent les arguments démonstratifs, l'émotion
suffit à la communication spectaculaire. Pour nous la vérité
subjective n'est pas à situer sur le même plan que la vérité
historique, au sens où la critique permet l'analyse des rapports
de force économiques, politiques, culturels, symboliques. Si on
mélange les champs de validité on tombe rapidement dans la
confusion et il est impossible de qualifier correctement les opinions fascisantes.
L'autre volet de la fascisation soft c'est l'individu. Celui-ci est
nécessaire au système capitaliste dans la mesure où
c'est lui le siège du désir. Pour réaliser la marchandise
et admirer le spectacle, il faut des humains qui acceptent d'acheter et
de regarder les images miroitantes. C'est pour cela que l'individu est
un enjeu primordial pour la survie du capitalisme, celui-ci a besoin de
l'adhésion des humains. L'individu, dès son plus jeune âge,
est équipé au niveau du désir pour être compatible
avec la marchandise et le spectacle. L'individu se croit libre et différent,
c'est essentiel pour que tout continue. Cette illusion de liberté
ne fonctionne que si on accepte la règle jeu du capitalisme, c'est
à dire de réduire la liberté à la liberté
de choisir parmi les produits proposés par la marchandise et le
spectacle ou la démocratie parlementaire, des produits à
consommer, à regarder ou à élire. La course à
la différence occupe beaucoup d'énergie et de temps, elle
prend des formes extrêmement variées.
La bonne image de soi c'est fondamental pour les humains. Les mauvais
ce sont très souvent les autres. La valorisation est nécessaire
au fonctionnement mental des humains et cela passe majoritairement par
l'acceptation des images identificatrices produites par le système.
Que tout le monde se conforme à l'injonction marchande et spectaculaire
en croyant ne pas être comme tout le monde, voilà un des ressorts
de la puissance du système actuel.
L'individu est ainsi en perpétuelle recomposition pour exister
et se maintenir. Il est soumis au contrôle externe de la société,
mais aussi au poids de l'intériorisation des valeurs et des normes
du capitalisme contemporain. Évidemment il est soumis à la
schizophrénie perpétuelle, car il essaie d'être libre
dans un fonctionnement qui le soumet en permanence à la marchandise
et au spectacle. La double contrainte fonctionne bien :
"soyez différent-es les un-es des autres mais restez toutes et
tous identiques !"
Pour essayer d'avancer nous proposons de ne pas confondre l'individu
avec le sujet. Le sujet serait ainsi une instance où le désir
permettrait la liberté et la décision. Nous ne nous référons
pas au sujet volontaire et conscient et rationnel de la philosophie classique,
mais plutôt à un sujet qui se sait limité, fragile,
traversé par la violence, l'incertitude, lié à l'inconscient
personnel et social, pétris par le langage, institué par
la loi, contraint par la domination, fait de chair et de sang, mais aussi
d'émotion, d'imaginaire et de symbolique, de liens avec les autres
humains, plongé dans une histoire personnelle et collective pas
toujours facile à assumer. Ce sujet, qui a le souci de l'être
et pas seulement de l'avoir, peut accepter l'événement et
décider en situation pour viser un impossible (au sens où
la novation provoque toujours une rupture dans le réel), il est
imprévisible et erratique, voire éphémère.
Ce sujet se sait dans la multiplicité, en lui et dans le monde.
La vérité absolue lui est inaccessible, mais certaines vérités
sont déjà à sa disposition, soit dans le savoir et
la culture déjà existante, soit dans les théories
critiques que nous nous réapproprions et développons. Trouver
sa place dans ce système c'est parfois chercher à rompre
avec la norme dominante. Car exister de façon autonome est déjà
un combat difficile et toujours à recommencer. Penser par soi-même
implique un souci critique qui n'est pas si facile que cela à assumer.
Oser penser que l'on peut changer des choses en ce monde absurde et
vide des temps maudits c'est souvent un pari sur l'idée de justice
et d'égalité. Ce choix qui dit non au nom de l'humanité,
est une décision qui s'oppose au réalisme gestionnaire et
responsable qui lui sait bien nommer les choses et les gens : "nouveaux
pauvres ", " employable ", " en échec scolaire ", " naufragé-es
de la vie ", "clandestins ", " irréguliers ", " en voie d'intégration
ou d'insertion ", etc... La nomination est essentielle pour la gestion
qui transforme en problème technique toute difficulté sociale.
En nommant on classe, on fournit au sens commun des explications et le
débat public est clos avant d'avoir eu lieu. Les réponses
précèdent les questions et tout va bien Mr Jospé-Juppin
! Ainsi les individus sont confortés dans une identité avec
des interlocuteurs précis et désignés par le système.
C'est ici que l'alliance entre le relativisme et l'individu est importante,
elle permet à la barbarie capitaliste de se développer sans
trop de difficultés. Au nom de la préservation des intérêts
de chacun et chacune on peut tabler facilement sur la fermeture des frontières,
sur la gestion de l'exclusion, sur le développement légal
de la précarité emplois jeunes, etc...), sur la remise en
cause des acquis sociaux antérieurs (annualisation, flexibilité,
etc...), sur l'AMI et l'Europe libérale, etc... Les modalités
du " moi je " et du " nous d'abord " l'emportent sur le partage, la solidarité
et la préférence nationale devient un thème banal
repris sous des formes anodines. L'extrême droite propose des solutions
individuelles et s'oppose à toute lutte collective, cette solution
est acceptée facilement par beaucoup de gens, étant donné
la puissance de l'individualisme contemporain et l'injonction de réussite.
Le discrédit qui atteint la sphère politique, telle quelle
fonctionne actuellement, s'accentue régulièrement, il décourage
les velléités d'action citoyenne. La perte des repères
et la difficulté liée à la question de l'identité
sont des facteurs qui amplifient ce phénomène. La question
des valeurs est monopolisée par le FN au nom des traditions, de
l'ordre, de la clarté. La question du sens est captée par
des réponses réactionnaires et autoritaires. L'extrême
droite peut ainsi donner du sens à la politique à sa manière
et utiliser les rancœurs et le ressentiment.
Si nous voulons nous opposer à la fascisation nous devons montrer
l'importance du sens et de la valeur que nous accordons à la sphère
politique. C'est le lieu où le destin de la communauté humaine
se décide, où la question du contenu de la loi est posée,
où le lien entre l'égalité, la justice et le possible
peut être envisagé.
Nous admettons facilement que la loi a un aspect conventionnel, c'est
même sur ce constat que nous nous appuyons pour proposer des modifications
de son contenu. C'est pour cela que pour nous il est important de valoriser
l'action collective, la solidarité, les alternatives ou les tentatives
d'alternatives au capitalisme. C'est ici et maintenant que cela se joue,
que nous pouvons construire des voies possibles qui donnent de la valeur
au mot politique, qui réinvente l'humanité et offre un peu
de sens à nos vies.
Nous condamnons l'individualisme capitaliste et le relativisme post-moderne
car ce sont eux qui permettent de penser qu'il faut refuser Le Pen l'odieux
diable sale qui pue et que l'on peut accepter Mégret l'énarque
propre sur lui.
Nous savons que nous devons nous battre contre ce désir de fascisme
soft que certains nomment la douce certitude du pire .
Nantes, le 21 03 98