1 / La chefferie et l'idée
libertaire semblent contradictoires.
Nous sommes dans un cadre libertaire, où il est question de révolte,
de rébellion, d'émancipation, d'autogestion, d'autodétermination,
dans un contexte culturel antiautoritaire, du moins qui se revendique comme
tel. L'existence de chefferies dans les groupes militants libertaires est
un constat surprenant au premier abord. Face à cela le déni,
le refus d'en parler semblent être la règle.
Il est légitime de penser que les structures militantes sont
nécessaires à la coordination, à l'efficacité
et que pour agir il faut décider, organiser, donc exercer une autorité.
Nous pouvons admettre facilement que tout cela contribue au développement
des luttes pour l'émancipation, à la diffusion, à
l'extension de l'influence de l'idée libertaire. Nous essayons de
nous rassurer en nous disant que c'est connu, que cela fait partie des
vicissitudes, des concessions nécessaires pour fonctionner, pour
faire gagner la cause. Nous tentons d'évacuer la difficulté
en pensant que nous pourrons résoudre ce type de problème
après la révolution, plus tard donc.
Mais, il est également possible de prendre en compte les conséquences
néfastes de ce fonctionnement lié à la chefferie militante
:
* La dispersion du mouvement libertaire, les querelles de chapelles
que cela induit, l'esprit de concurrence que cela génère,
la violence que cela crée sur les personnes, la violence dans les
relations avec les autres groupes, ...
* Le départ des personnes qui s'en vont dégoûtées
par l'écart entre les paroles et la pratique, les idées et
les actes, l'aspect dépressif que cela induit sur les personnes
qui se sentent victimes des fonctionnements incorrects.
Si l'on doute de cette description, il est assez facile d'observer quelques
aspects de cette autorité asymétrique dans notre vie militante:
* Le non-respect des personnes par l'imposition de tâches, par
l'obligation de présence, par la demande puissante qui impose de
rendre des comptes sur le degré d'investissement pour la cause ;
* La condamnation des comportements à propos du non-respect
de la norme majoritaire. Ceci peut concerner le vocabulaire employé,
la manière de réagir à certains événements,
l'attitude en certaines situations, les goûts culturels, la façon
de s'habiller, la manière de s'amuser, ....
* La dévalorisation mentale des personnes qui sont trop peu
ceci ou trop cela ;
* L'énergie humaine perdue, gâchée, le temps perdu
dans les débats stériles, le sentiment d'impuissance et de
désespoir que cela provoque;
* L'idée que c'est partout pareil, que l'on n'y peut rien, que
la nature humaine étant ce qu'elle est, c'est désespérant,
que seule compte l'apparence, la représentation, les paroles, etc.
Dans la société organisée autour de la domination,
ces phénomènes sont de l'ordre de la banalité. Nous
devons donc admettre que les libertaires sont des humains comme les autres.
En soi, c'est plutôt rassurant parce qu'il n'y a pas besoin d'avoir
une stature héroïque, d'être surhumain/e pour militer
parmi les libertaires. Mais nous devons aussi nous rendre compte que nos
errements prennent un relief particulier, parce que l'écart entre
les idées et la pratique détruit la confiance que l'on met
dans l'idée libertaire. Au moment où toutes les autres solutions
révolutionnaires (en particulier toutes les variantes issues du
marxisme autoritaire) sont décriées, dévalorisées,
refusées, l'idée libertaire, elle aussi, tend à s'autodétruire
en ayant une praxis (une façon de lier théorie et pratique)
non conforme à ce qu'elle énonce. L'effet est désastreux
sur beaucoup de personnes et collectivement. De plus, cela donne des armes
à nos ennemis qui peuvent nous déconsidérer facilement.
La reproduction du pouvoir asymétrique en notre sein est une belle
démonstration de notre incohérence, ce qui délégitime
nos idées et notre action. Souvent, nous nous retrouvons coincé/es
dans une double contrainte. D'un côté, nous condamnons l'autorité
de la domination du capitalisme, de l'autre nous devons accepter l'argument
d'autorité en notre sein. Comme nous intégrons très
vite qu'il est interdit de nous condamner nous-mêmes, de désavouer
nos camarades et nos structures, nous sommes assez souvent dans la souffrance
morale, dans une espèce de torture mentale, où il est impossible
de sortir de ces contradictions sans dommages pour nous et les autres.
Peut-être devons-nous émettre et admettre l'hypothèse
suivante : notre difficulté, voire notre refus à nous condamner
nous-mêmes est certainement proportionnelle à l'intensité
de la fusion entre notre être, la subjectivité de la personne
et le regroupement, la structure militante. Dans le sens inverse, il semble
juste de dire que l'intensité de la souffrance, liée à
la mise à distance entre la personne militante et son groupe, est
tout aussi proportionnelle à la force de ce lien. La puissance de
l'identification est inconsciente, pourtant les effets sont assez souvent
visibles, d'abord sur nous-mêmes.
2 / Les libertaires fonctionnent
avec des lois, des règles, des normes, des institutions.
Nos groupes militants sont des institutions. Ces structures collectives
ne sont pas celles de la société ordinaire, mais malgré
notre condamnation de l'institution, des institutions, en particulier de
l'Etat, malgré l'affirmation fréquente du refus des lois,
nous ne pouvons pas nous passer d'institutions ni de lois. Nos structures
collectives sont des institutions imaginaires d'une certaine socialité.
Ce que décrit Castoriadis pour la société est valable
aussi pour nous. Dans nos institutions, nos groupes, nos syndicats, nos
comités de lutte, nos collectifs, nos assemblées générales,
nos conseils, il existe une hiérarchie interne, il y a régulièrement
des débats sur ce qui est bon et juste ou ce qui est mauvais, faux
ou injuste. Ces débats démontrent, par leur existence même,
que nous avons des référents pour juger, pour condamner ou
non, pour accepter des idées, pour valider des actes, des façons
de faire. La condamnation s'exerce d'abord, au niveau interne, par des
choix pour certaines idées ou actions. Parfois, cela se traduit
par l'exclusion de personnes ou par le refus de travailler avec certaines
personnes. Pour résoudre le problème, si cela est possible,
nous essayons de pousser ces personnes vers la sortie. Souvent, nous installons
un climat, une ambiance qui les dévalorise, les isole, les met à
l'écart, les rejette. Il nous arrive de prononcer des anathèmes,
des sanctions, qui ont une forte charge symbolique, un contenu moral très
fort. Cette façon de procéder peut provoquer de graves malaises
chez les personnes concernées. Les débats prennent souvent
la forme de discussions théorico-politiques, où la question
de l'orthodoxie est en jeu. La radicalité est un enjeu très
important. Être radical donne la clé de la puissance sur les
autres en interne et à l'extérieur. La possession de la radicalité
autoproclamée permet de prononcer des condamnations sur les personnes
ou les groupes jugé/es trop mous ou décalé/es avec
l'orthodoxie du moment. L'exercice de la violence symbolique existe dans
les groupes et entre les groupes. La façon dont nous parlons des
autres libertaires est significative de la manière, dont nous nous
percevons et dont nous qualifions les « autres », les « mauvais/es ». Le
rire et la connivence que provoquent certaines allusions sont significatifs
de notre attitude. Souvent, nous nous élevons facilement au-dessus
des autres en les rabaissant, en les déconsidérant, en mettant
en oeuvre des stratégies d'infériorisation, en pratiquant
des mises à mort symboliques.
3 / L'interrogation sur les fins
et les moyens est au centre du débat.
La critique du socialisme autoritaire a montré que les moyens
font partie des fins. Staline, comme figure emblématique, a été
rejeté parce qu'il mettait en oeuvre des méthodes qui contredisaient
l'idéal communiste. Mais, il reste une interrogation sur la méthode
léniniste, qui considérait que, d'une certaine façon,
la fin justifiait les moyens. Cette question est renforcée par le
fait qu'on se demande quelquefois si les moyens ne sont pas plus importants
que les fins qu'ils sont censés servir. Nos structures sont devenues
de fait des structures permanentes, elles semblent parfois ne fonctionner
que pour elles-mêmes. L'identification des personnes à ces
institutions est un élément qui est significatif de notre
situation et qui ajoute à la difficulté. Si nous posons des
questions sur l'organisation, tout de suite, c'est vécu comme une
attaque personnelle, une mise en cause inadmissible des personnes, un doute
sur leur engagement, leur sincérité.
L'injure qui marque du sceau de l'infamie reste encore et toujours la
qualification d'opportunisme.
Aujourd'hui, la question du rapport entre les moyens et les fins prend
encore plus de relief, parce que notre existentiel est très lié
à notre vie politique. Nos affects, nos émotions sont mobilisés
dans notre vie militante. Le contexte contemporain postmoderne, avec le
règne de l'individualisme et du relativisme (« tout se vaut ! »),
accentue l'implication existentielle de nos vies en politique. La biopolitique
capitaliste mobilise la subjectivité, le mental pour faire fonctionner
la domination du capitalisme avec des nouvelles façons de dominer,
d'obtenir la soumission des corps et des esprits.
Notre engagement libertaire nous permet d'avoir une bonne image de nous-mêmes,
de trouver des récits qui donnent du sens à nos vies, qui
organisent le temps long et court, qui structurent notre espace mental.
La militance nous fournit beaucoup d'occupations qui atténuent l'angoisse
métaphysique de vivre dans un monde absurde et destructeur, triste
et froid. Nos emblèmes, nos drapeaux, nos sigles, nos images nous
donnent accès à des places et des significations en contrepartie
de notre soumission. Nous nous soumettons sans contrainte et inconsciemment,
c'est-à-dire sans nous en rendre compte. Ces images s'adressent
au regard pas à la raison, elles se trouvent sur nos autocollants,
nos tee-shirts, nos badges, nos tracts, nos affiches. Ce faisant, nous
créons la place des maîtres alors qu'officiellement, consciemment
de façon raisonnée, nous cherchons à détruire
le ou les maîtres. Sans le vouloir, nous renforçons les chefferies
et leur permettons de se reproduire et de fonctionner en notre sein.
Pour exercer une autorité efficace dans notre monde « démocratique
et libéral », avant toute chose, il est nécessaire de déclarer
libre la personne que l'on veut soumettre ou contraindre à un comportement.
Dans notre milieu militant, la liberté étant officiellement
la règle, ceci ne pose aucune difficulté. Ensuite, nous devons
fournir à la personne en question des grands idéaux pour
lui permettre de rationaliser sa soumission, lui offrir des raisons qui
vont justifier son engagement. Nous faisons cela régulièrement
en invoquant nos grandes idées libertaires pour justifier notre
fonctionnement. Nous pouvons aussi forcer la demande une fois que l'on
a obtenu un premier engagement, aussi minime soit-il. Cet engagement est
lié aux affects et aux émotions, si bien que nous n'osons
plus dire non et revenir en arrière. Parfois nous nous retrouvons
à faire des choses que nous n'avions pas prévues, il arrive
même que ces choses entrent en contradiction avec nos idées
et notre sens moral. Ce que nous vivons est lié à l'idée
de soi, à la bonne image de nous-mêmes, à l'estime
de soi, au narcissisme. Ce que nous refusons est dévalorisé
de la même manière. Dans ce cas précis, il est impossible
de trahir un/e camarade, la solidarité impose de soutenir les militant/es,
de défendre l'organisation, etc..
En théorie la patriarchie n'est pas compatible avec l'anarchie,
mais en pratique elle existe encore et toujours. Le genre et le machisme
se portent bien dans notre milieu. Il est facile de constater qu'avoir
raison, c'est souvent être le plus fort. Si l'on veut se rendre compte
de tout cela, il suffit d'observer qui parle en réunion, qui centralise
les débats, qui prend les notes, qui a de l'influence et qui n'en
a pas, qui est chargé/e de certaines tâches pratiques. Certaines
tâches sont nobles et réservées souvent en priorité
aux chefs, d'autres sont plus triviales et sont le lot des militant/es
de base. D'autre part, comment expliquer que l'antisexisme a si bonne presse
alors que la méfiance est quasi-générale vis-à-vis
du féminisme. L'antisexisme participe d'une bonne image de nous-mêmes,
le féminisme impose de se questionner au niveau intime et cela est
plus difficile, plus long, plus compliqué, plus complexe, jamais
acquis.
L'instrumentalisation des personnes militantes est banale, l'obéissance
quotidienne. L'esprit de camaraderie vient en contrepartie du sacrifice,
la soumission est justifiée pour la cause. La chaleur des relations
amicales, voire fusionnelles parfois, nous aide à lutter contre
la tristesse, l'impuissance et l'apparence spectaculaire du monde capitaliste.
Avec les occupations militantes, nous sommes dans une vie chaude de temps
en temps. Parfois, nous essayons d'enchanter le monde qui est froid et
brutal, y compris en notre vie militante. Nos récits peuvent être
archaïques, ce qui compte c'est la fonction de ces récits,
ils soudent l'instance collective, le groupe.
Je pense, comme Peter Sloterdijk, qu'il faut réhabiliter la pensée
froide contre les pensées chaudes qui entretiennent les mythes,
les chefferies et prétendent donner accès au merveilleux
de l'instance symbolique imaginée. Les philosophies de Nietzsche
et de Sloterdijk nous montrent que le besoin de croyances et de mythes
nourrit l'illusion qu'il existe quelque chose de déjà là
qui donnerait sens à notre vie, à nos vies.
Avec ces approches, nous pouvons nous rendre compte que nos croyances
sont le corollaire de la nécessité d'une illusion pour supporter
notre vie, notre condition humaine, notre finitude, notre incomplétude.
Après, nous nous demandons comment vivre avec cette découverte,
cette donnée anthropologique. Cette question ne trouve pas toujours
des réponses satisfaisantes.
Il ne s'agit pas ici de préconiser une pureté, qui n'existe
pas, mais d'essayer de comprendre notre fonctionnement pour essayer d'améliorer
notre façon de vivre la politique, de mettre en oeuvre l'idée
libertaire, de donner corps à notre biopolitique. Il s'agit de nous
donner les armes pour avancer et être de temps en temps un petit
peu à la hauteur de nos idées.
Nous pouvons développer nos outils critiques, aider à
leur diffusion, à leur transmission pour l'auto-formation, la formation
permanente. Les sciences humaines nous offrent beaucoup d'approches, qui
peuvent nous aider. Par exemple, l'oeuvre d'Eugène Enriquez est
intéressante sur ces points.
Nous pouvons essayer de nous approprier les théories critiques
à notre disposition afin de les utiliser pour augmenter notre puissance
humaine et politique. De plus, notre histoire militante, l'histoire des
luttes nous a légué des méthodes, des procédures
qui sont valides et légitimes.
4 / Nos moyens contre la reproduction
de l'autorité
Nous essayons de mettre en oeuvre la rotation des tâches, le fédéralisme,
l'abstention amicale, le mandatement pour des tâches précises,
pas un mandatement sur les personnes, ce qui, en principe, permet de ne
pas tomber dans les travers de la représentation.
Eduardo Colombo a développé une version de l'utopie qui
est centrée sur l'espace et non le temps. L'utopie serait comme
la ligne d'horizon, elle recule au fur et à mesure que nous avançons,
que nous luttons. Cette façon de concevoir l'utopie permet une reprise
incessante de notre activité et de nos acquis ou de nos échecs.
Ainsi, nous ne sommes pas dans un «avant » assez gris et dans un « après
» merveilleux, tout propre, sans domination.
De mon point de vue, en parler et collectiviser publiquement ces difficultés
est important pour connaître le phénomène, pour comprendre
sa reproduction, pour être un peu moins dans le malaise. Il me semble
que c'est une étape nécessaire, si nous voulons essayer autre
chose. La militance ainsi conçue est un processus ininterrompu,
un projet en acte qui tourne le miroir sur lui-même de temps en temps.
L'auto-référence contrôlée est alors un objectif
à assumer, à essayer, à réévaluer. Une
réactualisation régulière de notre pratique, de nos
résultats peut permettre de ne pas être toujours dans la répétition.
Nous avons une difficulté pour les allers et retours entre la théorie
et la pratique, parce que nous sommes impliqué/es dans ce que nous
étudions ici. La recherche théorique demande une certaine
objectivité, dans notre cas, notre subjectivité est prise
à la fois dans les filets de la biopolitique de la domination capitaliste
et dans celle de la biopolitique libertaire.
Militer avec des gens que l'on aime c'est simple, facile à vivre
et souvent enthousiasmant. L'affaire se corse quand on s'aime moins, ou
plus du tout. La question épineuse reste donc celle de savoir comment
faire pour militer avec des gens que l'on aime modérément
ou pas du tout.
Une autre question est corollaire de la précédente, si
nous devons occuper à un moment ou à un autre une position
de « chef », comment exercer ce pouvoir sans être ou devenir oppresseur
? Il est courant de profiter de cette situation pour clore les questions
sur son regroupement.
Dans cette position, nous sommes souvent tenté/es d'organiser
la vie militante autour de nous, nous essayons de capter les valorisations
symboliques pour nous-mêmes et de gonfler démesurément
notre ego.
Mais, il est aussi possible de laisser ouvertes ces questions délicates
et de ne pas s'installer trop longtemps dans la posture d'autorité,
qui nous place un petit peu au-dessus des autres.
La question de l'autorité devient un danger pour nous-mêmes
seulement au bout d'un certain temps de militance, lorsque les soubresauts
de la vie politique nous confrontent avec nos valeurs, avec nos liens affectifs,
nos émotions, nos choix de vie.
Comment vivre une fois que l'on s'est confronté au fait que notre
construction de sens est la réponse à la nécessité
d'une illusion ? Une fois que l'on s'est rendu compte que nos valeurs sont
l'habillage de notre vie, rien de plus, comment continuer ? Ce constat
peut être amer, mais cela ne veut pas dire que tout se vaut, cela
permet d'assumer qu'il n'y a pas de fondements extérieurs à
la question du sens, que celui-ci vient du dedans de l'humanité,
qu'il n'existe pas d'absolu, que nous n'avons aucune certitude sur nos
choix, nos réalisations.
L'idée libertaire vaut toujours le coup, le lien entre notre
vie et cette idée permet d'indexer notre existentiel à la
visée de justice et d'égalité.
Pour avancer, nous pouvons et peut-être devrions-nous accepter
le regard critique sur nous. Cette option peut permettre de continuer à
vivre la chaleur humaine liée à notre politique tout en développant
le regard critique, la pensée froide qui analyse, qui déconstruit,
parfois avec violence, nos choix culturels conscients ou inconscients et
nous renvoie si souvent un reflet peu glorieux.
En acceptant l'incomplétude, la croyance, l'inconscient, l'ambivalence,
la multiplicité, nous sommes plus à même de les observer,
y compris pour nous-mêmes, nous sommes plus aptes à avoir
un regard critique et à essayer de trouver des solutions pour ne
pas toujours reproduire tout cela. Nous connaissons le rôle fondamental
de l'image de soi, de l'estime de soi, le besoin de faire quelque chose
de bien de sa vie, le besoin de créer. Il est facile d'observer
pour nous-mêmes et dans la société, que l'on vit mal
si nous avons une mauvaise image de nous-mêmes.
Nous savons que nous ne pouvons pas créer quelque chose de bien
dans notre vie, si nous sommes dans l'incohérence en permanence,
si nous acceptons toujours le grand écart alors que nous sommes
pris subjectivement dans notre politique.
Nous passons notre temps à dénoncer les effets du capitalisme
sur les humains et nous serions incapables d'admettre pour nous-mêmes
le poids du mental, du mal-être ? Nous avons besoin des autres pour
exister mentalement, comme les autres ont besoin de nous. Notre subjectivité
est en cause dans ces débats. Après l'effondrement des mythes
humanistes du XVIII° siècle, dont est issue l'idée libertaire,
nous devons essayer de fonder sur nous-mêmes les idéaux humains
qui donnent cohérence à notre politique. Ces idéaux
semblent toujours extérieurs à nous-mêmes parce qu'ils
ont un statut de référence. De fait, ils le sont du point
de vue fonctionnel et cela est indispensable au bon fonctionnement du psychisme
humain. Pourtant, nous pouvons examiner de temps à autre comment
nous les vivons. Nous pouvons nous poser la question de savoir s'il
est possible d'améliorer notre fonctionnement, d'interroger notre
politique fondée sur l'autoréférence, puisque c'est
nous qui nous donnons nos propres lois, ou qui tentons de le faire.
La croyance en la vérité, en la radicalité que
nous posséderions seul/es est la base de la violence symbolique
si présente dans le milieu militant. Celle-ci s'appuie beaucoup
sur les autres pour exister, c'est souvent en opposition aux autres que
notre valeur augmente, devient si haute, que l'on croît devenir supérieur.
Au contraire, je présuppose que nous pouvons vivre ou essayer de
vivre nos valeurs sans trop d'illusions et en essayant avec ce qui dépend
de nous.
Cette voie me semble plus propice à donner de la valeur à
l'éthique libertaire, qui, en ce sens, est une biopolitique, une
vie politique, une politique de la vie, une politique pour la vie, une
biopolitique libertaire.
Nantes le 5 Septembre 2001