Ily a dans les pages qui suivent une
contradiction, au moins apparente. Tantôt Bakounine se prononce catégoriquement
pour la «destruction des États» : «L'État,
dit-il, doit être radicalement démoli», etc., tantôt
il réintroduit le mot «État» dans son argumentation.
Il le définit cette fois comme «l'unité centrale du
pays», comme un organe fédératif. Et il n'en continue
pas moins à vitupérer «l'État tutélaire,
transcendant, centralisé», à dénoncer «la
pression despotiquement centralisatrice de l'État». Il y a
donc État et État. On retrouve, d'ailleurs, la même
ambiguïté sous la plume de Proudhon, chez qui Bakounine a tant
puisé. La mise en accusation de l'État a été
le thème essentiel de la pensée proudhonienne. Et pourtant
le Proudhon de la dernière période, celui duPrincipe
fédératif (1863), livre écrit deux ans seulement
avant le Programme de Bakounine, n'hésite pas, lui non plus, à
employer le mot «État», dans le même sens fédéraliste
et anticentraliste que Bakounine lui a emprunté.
D. G.
Principe généraux
Négation de l'existence d'un dieu réel, extramondial,
personnel, et par conséquent aussi de toute révélation
et de toute intervention divine dans les affaires du monde et de l'humanité.
Abolition du service et du culte de la divinité.
Remplaçant le culte de Dieu par le respect et l'amour de l'humanité,
nous affirmons la raison humaine, comme critérium unique de la vérité
; la conscience humaine, comme base de la justice ; la liberté individuelle
et collective, comme unique créateur de l'ordre de l'humanité.
La liberté, c'est le droit absolu de tout homme ou femme majeurs,
de ne point chercher d'autre sanction à leurs actes que leur propre
conscience et leur propre raison, de ne les déterminer que par leur
volonté propre et de n'en être par conséquent responsables
que vis-à-vis d'eux-mêmes d'abord, ensuite vis-à-vis
de la société dont ils font partie, mais en tant seulement
qu'ils consentent librement à en faire partie.
Il n'est point vrai que la liberté d'un homme soit limitée
par celle de tous les autres. L'homme n'est réellement libre qu'autant
que sa liberté, librement reconnue et représentée
comme par un miroir par la conscience libre de tous les autres, trouve
la confirmation de son extension à l'infini dans leur liberté.
L'homme n'est vraiment libre que parmi les autres hommes également
libres ; et comme il n'est libre qu'à titre d'humain, l'esclavage
d'un seul homme sur la terre, étant une offense contre le principe
même de l'humanité, est la négation de la liberté
de tous.
La liberté de chacun n'est donc réalisable que dans l'égalité
de tous. La réalisation de la liberté dans l'égalité
du droit et du fait est la justice.
Il n'existe qu'un seul dogme, qu'une seule loi, qu'une seule base morale
pour les hommes, c'est la liberté. Respecter la liberté de
son prochain, c'est le devoir ; l'aimer, l'aider, le servir, c'est la vertu.
Exclusion absolue de tout principe d'autorité et de raison d'État.
Ñ La société humaine ayant été primitivement
un fait naturel, antérieur à la liberté et au réveil
de l'humaine pensée, devenue plus tard un fait religieux, organisé
selon le principe de l'autorité divine et humaine, doit se reconstituer
aujourd'hui sur la base de la liberté, qui doit devenir désormais
le seul principe constitutif de son organisation politique aussi bien qu'économique.
L'ordre dans la société doit être la résultante
du plus grand développement possible de toutes les libertés
locales, collectives et individuelles.
L'organisation politique et économique de la vie sociale doit
partir, par conséquent, non plus comme aujourd'hui de haut en bas
et du centre à la circonférence par principe d'unité
et de centralisation forcées, mais de bas en haut et de la circonférence
au centre, par principe d'association et de fédération libres.
Organisation politique
Il est impossible de déterminer une norme concrète, universelle
et obligatoire pour le développement ultérieur et pour l'organisation
politique des nations ; l'existence de chacune étant subordonnée
à une foule de conditions historiques, géographiques, économiques
différentes et qui ne permettront jamais d'établir un modèle
d'organisation, également bon et acceptable pour toutes. Une telle
entreprise, absolument dénuée d'utilité pratique,
porterait d'ailleurs atteinte à la richesse et à la spontanéité
de la vie qui se plaît dans la diversité infinie et, ce qui
plus est, serait contraire au principe même de la liberté.
Pourtant il est des conditions essentielles, absolues en dehors desquelles
la réalisation pratique et l'organisation de la liberté seront
toujours impossibles.
Ces conditions sont :
L'abolition radicale de toute religion officielle et de toute Église
privilégiée ou seulement protégée, payée
et entretenue par l'État. Liberté absolue de conscience et
de propagande pour chacun, avec la faculté illimitée d'élever
autant de temples qu'il plaira à chacun, à ses dieux, quels
qu'ils fussent, et de payer, d'entretenir les prêtres de sa religion.
Les Églises, considérées comme corporations religieuses,
ne jouiront d'aucun des droits politiques qui seront attribués aux
associations productives, ne pourront ni hériter, ni posséder
des biens en commun excepté leurs maisons ou établissements
de prière, et ne pourront jamais s'occuper de l'éducation
des enfants, l'unique objet de leur existence étant la négation
systématique de la morale, de la liberté et la sorcellerie
lucrative.
Abolition de la monarchie, république.
Abolition des classes, des rangs, des privilèges et de toutes
sortes de distinctions. Égalité absolue des droits politiques
pour tous, hommes et femmes ; suffrage universel.
Abolition, dissolution et banqueroute morale, politique, judiciaire,
bureaucratique et financière de l'État tutélaire,
transcendant, centraliste, doublure et alter egode l'Église,
et comme telle, cause permanente d'appauvrissement, d'abrutissement et
d'asservissement pour les peuples. Comme conséquence naturelle :
abolition de toutes les universités de l'État, le soin de
l'instruction publique devant appartenir exclusivement aux communes et
aux associations libres ; abolition de la magistrature de l'État,
tous les juges devant être élus par le peuple ; abolition
des codes criminels et civils qui sont actuellement en vigueur en Europe,
parce que tous, également inspirés par le culte de Dieu,
de l'État, de la famille religieusement ou politiquement consacrée,
et de la propriété, sont contraires au droit humain, et parce
que le code de la liberté ne pourrait être créé
que pour la seule liberté. Abolition des banques et de toutes les
institutions de crédit de l'État. Abolition de toute administration
centrale, de la bureaucratie, des armées permanentes et de la police
de l'État.
Élection immédiate et directe de tous les fonctionnaires
publics, judiciaires et civils, aussi bien que de tous les représentants
ou conseillers nationaux, provinciaux et communaux, par le peuple, c'est-à-dire
par le suffrage universel de tous les individus, homme et femmes majeurs.
Réorganisation intérieure de chaque pays en prenant pour
point de départ et pour base la liberté absolue des individus,
des associations productives et des communes.
Droits individuels
Droit pour chacun, homme ou femme, depuis la première heure de
sa naissance jusqu'à l'âge de sa majorité, d'être
complètement entretenu, surveillé, protégé,
élevé, instruit dans toutes les écoles primaires publiques,
secondaires, supérieurs, industrielles, artistiques et scientifiques,
aux frais de la société.
Droit égal pour chacun d'être conseillé et soutenu
par cette dernière, dans la mesure du possible, au commencement
de la carrière que chaque individu, devenu majeur, absolument libre,
n'exercera plus sur lui ni surveillance ni autorité aucune et, déclinant
vis-à-vis de lui toute responsabilité, ne devra plus que
le respect et, au besoin, la protection de sa liberté.
La liberté de chaque individu majeur, homme et femme, doit être
absolue et complète, liberté d'aller et de venir, de professer
hautement toutes les opinions possibles, d'être fainéant ou
actif, immoral ou moral, de disposer en un mot de sa propre personne ;
liberté de vivre, soit honnêtement de son propre travail,
soit en exploitant honteusement la charité ou la confiances privée,
pourvu que cette charité et cette confiance soient volontaires et
ne lui soient prodiguées que par des individus majeurs.
Liberté illimitée de toute sorte de
propagande par le discours, par la presse, dans les réunions publiques
et privées, sans autre frein à cette liberté que la
puissance salutaire naturelle de l'opinion publique. Liberté absolue
d'associations, sans exempter celles qui par leur objet seront ou paraîtront
immorales et même celles qui auront pour objet la corruption et la
[destruction](1) de la liberté individuelle
et publique.
La liberté ne peut et ne doit se défendre
que par la liberté ; et c'est un contresens dangereux que de vouloir
y porter atteinte sous le prétexte spécieux de la protéger
; et, comme la morale n'a pas d'autre source, d'autre stimulant, d'autre
cause, d'autre objet que la liberté, et comme elle n'est elle-même
rien que la liberté, toutes les restrictions qu'on a imposées
à cette dernière dans le but de protéger la morale
ont toujours tourné au détriment de celle-ci. La psychologie,
la statistique et tout l'histoire nous prouvent que l'immoralité
individuelle et sociale a toujours été la conséquence
nécessaire d'une mauvaise éducation publique et privée,
de l'absence et de la dégradation de l'opinion publique qui n'existe
et ne se développe et ne se moralise jamais que par la seule liberté
; et la conséquence surtout d'une organisation vicieuse de la société.
L'expérience nous apprend, dit l'illustre statisticiens Quételet
(2),
que c'est la société qui prépare toujours les crimes
et que les malfaiteurs ne sont que les instruments fatals qui les accomplissent.
Il est donc inutile d'opposer à l'immoralité sociale les
rigueurs d'une législation qui empiéterait sur la liberté
individuelle.
L'expérience nous apprend, au contraire, que le système
répressif et autoritaire, loin d'en avoir arrêté les
débordements, l'a toujours plus profondément et plus largement
développée dans les pays qui s'en sont trouvés atteints,
et que la morale publique et privée a toujours descendu et monté
à mesure que la liberté des individus se rétrécissait
ou s'élargissait. Et que, par conséquent, pour moraliser
la société actuelle, nous devons commencer d'abord par détruire
de fond en comble toute cette organisation politique et sociale fondée
sur l'inégalité, sur le privilège, sur l'autorité
divine et sur la méprise [le mépris ?» de l'humanité
; et après l'avoir reconstruite sur les bases de la plus complète
égalité, de la justice, du travail, et d'une éducation
rationnelle uniquement inspirée par le respect humain, nous devons
lui donner l'opinion publique pour garde et, pour âme, la liberté
la plus absolue.
Pourtant la société ne doit point rester complètement
désarmée contre les individus parasites, malfaisants et nuisibles.
Le travail devant être la base de tous les droits politiques, la
société, comme une province, ou nation, chacune dans sa circonscription
respective, pourra en priver [de ces droits» tous les individus majeurs
qui n'étant ni invalides, ni malades, ni vieillards, vivront aux
frais de la charité publique ou privée, avec l'obligation
de les leur restituer aussitôt qu'ils recommenceront à vivre
de leur propre travail.
La liberté de chaque individu étant inaliénable,
la société ne souffrira jamais qu'un individu quelconque
aliène juridiquement la liberté, ou qu'il l'engage par contrat
vis-à-vis d'un autre individu autrement que sur le pied de la plus
entière égalité et réciprocité. Elle
ne pourra pourtant pas empêcher qu'un homme ou qu'une femme, dénués
de tout sentiment de dignité personnelle, ne se mettent sous contrat
vis-à-vis d'un autre individu, dans un rapport de servitude volontaire,
mais elle les considérera comme des individus vivant de la charité
privée et par conséquent destitués de la jouissance
des droits politiques, pendant toute la durée de cette servitude.
Toutes les personnes qui auront perdu leurs droits politiques seront
également privées de celui d'élever et de garder leurs
enfants. En cas d'infidélité à un engagement librement
contracté ou bien en cas d'attaque ouverte ou prouvée contre
la propriété, contre la personne et surtout contre la liberté
d'un citoyen, soit indigène soit étranger, la société
infligera au délinquant indigène ou étranger les peines
déterminées par ses lois.
Abolition absolue de toutes les peines dégradantes et cruelles,
des punitions corporelles et de la peine de mort, autant que consacrée
et exécutée par la loi. Abolition de toutes les peines à
terme indéfini ou trop long et qui ne laissent aucun espoir, aucune
possibilité réelle de réhabilitation, les crime devant
être considéré comme une maladie et la punition plutôt
comme une cure que comme une vindicte de la société.
Tout individu condamné par les lois d'une société
quelconque, commune, province ou nation, conservera le droit de ne pas
se soumettre à la peine qui lui aura été imposée,
en déclarant qu'il ne veut plus faire partie de cette société.
Mais dans ce cas celle-ci aura à son tour le droit de l'expulser
de son sein et de le déclarer en dehors de sa garantie et de sa
protection.
Retombé ainsi sous la loi naturelle Ïil pour Ïil, dent pour dent,
au moins sur le terrain occupé par cette société,
le réfractaire pourra être pillé, maltraité,
même tué sans que celle-ci s'en inquiète. chacun pourra
s'en défaire comme d'une bête malfaisante, jamais pourtant
l'asservir ni l'employer comme esclave.
Droits des associations
Les associations coopératives ouvrières sont un fait nouveau
dans l'histoire ; nous assistons aujourd'hui à leur naissance, et
nous pouvons seulement pressentir, mais non déterminer à
cette heure l'immense développement que, sans aucun doute, elles
prendront et les nouvelles conditions politiques et sociales qui en surgiront
dans l'avenir. Il est possible et même fort probable que, dépassant
un jour les limites des communes, des provinces et même des États
actuels, elles donnent une nouvelle constitution à la société
humaine tout entière, partagée non plus en nations, mais
en groupes industriels différents, et organisés selon les
besoins non de la politique, mais de la production. Ceci regarde l'avenir.
Quant à nous, nous ne pouvons poser aujourd'hui que ce principe
absolu : quel que soit [leur] objet, toutes les associations, comme tous
les individus, doivent jouir d'une liberté absolue. La société,
ni aucune partie de la société : commune, province ou nation,
n'a le droit d'empêcher des individus libres de s'associer librement
dans un but quelconque : religieux, politique, scientifique, industriel,
artistique ou même de corruption sur elle et d'exploitation des innocents
et des sots, pourvu qu'ils ne soient point mineurs.
Combattre les charlatans et les associations pernicieuses, c'est uniquement
l'affaire de l'opinion publique. Mais la société a le devoir
et le droit de refuser la garantie sociale, la reconnaissance juridique
et les droits politiques et civiques à toute association, comme
corps collectif, qui, par son objet, ses règlements, ses statuts
serait contraire aux principes fondamentaux de sa constitution,, et dont
tous
les membres ne seraient pas mis sur un pied d'égalité et
de réciprocité parfaites, sans pouvoir en priver les membres
eux-mêmes seulement pour le fait de leur participation à des
associations non régularisées par la garantie sociale.
La différence entre les associations régulières
et irrégulières sera donc celle-ci : les associations juridiquement
reconnues comme corps collectifs auront, à ce titre, le droit de
poursuivre devant la justice sociale tous les individus, membres ou étrangers,
aussi bien que toutes les autres associations régulières,
qui auront manqué à leur engagement envers elles. Les associations
juridiquement non reconnues n'auront point ce droit à titre de corps
collectifs ; aussi elles ne pourront être soumises, à ce titre,
à aucune responsabilité juridique, tous leurs engagements
devant être nuls aux yeux d'une société qui n'aura
point sanctionné leur existence collective, ce qui pourtant ne pourra
libérer aucun de leurs membres des engagements qu'ils auront pu
prendre individuellement.
Organisation politique nationale
La division d'un pays en régions, provinces, districts et communes,
ou en départements et communes comme en France, dépendra,
naturellement de la disposition des habitudes historiques, des nécessités
actuelles et de la nature particulière de chaque pays. Il ne peut
y avoir ici que deux principes communs et obligatoires pour chaque pays,
qui voudra organiser sérieusement chez lui la liberté. Le
premier : c'est que toute organisation doit procéder de bas en haut,
de la commune à l'unité centrale du pays, à l'État,
par voie de fédération. La seconde : c'est qu'il y ait entre
la commune et l'État au moins un intermédiaire autonome :
le département, la région ou la province. Sans quoi, la commune,
prise dans l'acception restreinte de ce mot, serait toujours trop faible
pour résister à la pression uniformément et despotiquement
centralisatrice de l'État, ce qui ramènerait nécessairement
chaque pays au régime despotique de la France monarchique, comme
nous en avons eu deux fois l'exemple en France, le despotisme ayant eu
toujours sa source beaucoup plus dans l'organisation centralisante de l'État
que dans les dispositions naturellement toujours despotiques des rois.
La base de toute l'organisation politique d'un pays doit être
la commune, absolument autonome, représentée toujours par
la majorité des suffrages de tous les habitants, hommes et femmes
à titre égal, majeurs. Aucun pouvoir n'a le droit de se mêler
dans sa vie, dans ses actes et dans son administration intérieure.
Elle nomme et destitue pr élection tous les fonctionnaires : administrateurs
et juges, et administre sans contrôle les biens communaux et les
finances. Chaque commune aura le droit incontestable de créer indépendamment
de toute sanctions supérieure sa propre législation et sa
propre constitution. Mais, pour entrer dans la fédération
provinciale et pour faire partie intégrante d'une province, elle
devra absolument conformer sa charte particulière aux principes
fondamentaux et la constitution provinciale et la faire sanctionner par
le parlement de cette province. Elle devra se soumettre aussi aux jugements
du tribunal provincial et aux mesures qui, après avoir été
sanctionnées par le vote du parement provincial, lui seront ordonnées
par le gouvernement de la province. autrement elle sera exclue de la solidarité,
de la garantie et communauté, [s'étant mise] hors la loi
provinciale.
La province ne doit être rien qu'une fédération
libre de communes autonomes. Le parlement provincial comprenant, soit une
seule chambre composée de représentants de toutes les communes,
soit de deux chambres, dont l'une comprendrait les représentants
des communes, l'autre les représentants de la population provinciale
tout entière, indépendamment des communes., le parlement
provincial, sans s'ingérer aucunement dans l'administration intérieure
des communes, devra établir les principes fondamentaux qui devront
constituer la charte provinciale de devront être obligatifs (sic)
pour toutes les communes qui voudront participer au [parlement provincial]
(3).
[Prenant les principes du présent catéchisme, pour base],
le parlement codifiera la législation provinciale par rapport tant
aux devoirs et aux droits respectifs des individus, des associations et
des communes, qu'aux peines qui devront être imposées à
chacun en cas d'infraction aux lois par lui établies, laissant pourtant
aux législations communales le droit de diverger de la législation
provinciale sur des points secondaires, mais jamais dans la base ; tendant
à l'unité réelle, vivante, non à l'uniformité,
et se confiant, pour former une unité encore plus intime, à
l'expérience, au temps, au développement de la vie en commun,
aux propres convictions et nécessités de la commune, à
la liberté en un mot, jamais à la pression ni à la
violence du pouvoir provincial, car la vérité et la justice
même, violemment imposées, deviennent iniquité et mensonge.
Le parlement provincial établira la charte constitutive de la
fédération des communes, leurs droits et leurs devoirs respectifs,
ainsi que leurs devoirs et droits vis-à-vis du parlement, du tribunal
et du gouvernement provinciaux. Il votera toutes les lois, dispositions
et mesures qui seront commandées, soit par les besoins de la province
tout entière, soit par des résolutions du parlement national,
sans perdre jamais de vue l'autonomie provinciale ni l'autonomie des communes.
Sans jamais s'ingérer dans l'administration intérieure des
communes, il établira la part de chacun, soit dans les impôts
nationaux, soit dans les impôts provinciaux. Cette part sera répartie
par la commune elle-même entre tous ses habitants valides et majeurs.
Il contrôlera enfin tous les actes, sanctionnera ou rejettera toutes
les propositions du gouvernement provincial, qui sera mutuellement toujours
électif. Le tribunal provincial, également électif,
jugera sans appel toutes les causes entre individus et communes, entre
associations et communes, entre communes et communes, et en première
instance toutes les causes entre la commune et le gouvernement et le parlement
de la province.
La nation ne doit être rien qu'une fédération de
provinces autonomes. Le parlement national comprenant, soit une seule chambre
composée des représentants de toutes les provinces, soit
deux chambres dont l'une comprendrait les représentants des provinces,
l'autre les représentants de la population nationale tout entière
indépendamment des provinces, le parlement national, dans s'ingérer
aucunement dans l'administration et dans la vie politique intérieure
des provinces, devra établir les principes fondamentaux qui devront
constituer la charte nationale et qui seront obligatoires pour toutes les
provinces qui voudront participer au pacte national.
Le parlement national établira le code national, laissant aux
codes provinciaux le droit d'en diverger sur les points secondaires, jamais
sur la base. Il établira la charte constitutive de la fédération
des provinces, votera toutes les lois, dispositions et mesures qui seront
commandées par les besoins de la nation tout entière, établira
les impôts nationaux et les répartira entre les communes respectives,
contrôlera enfin tous les actes, adoptera ou rejettera les propositions
du gouvernement exécutif national qui sera toujours électif
et, à terme, formera les alliances nationales, fera la paix et la
guerre, et seul aura le droit d'ordonner pour un terme déterminé
la formation d'une armée nationale. Le gouvernement ne sera que
l'exécuteur de ses volontés.
Le tribunal national jugera sans appel toutes les causes des individus,
des associations, des communes entre [eux et la] province, aussi bien que
tous les débats entre provinces. Dans les causes entre la province
et l'État, qui seront également soumises à son jugement,
les provinces pourront en appeler au tribunal international, s'il se trouve
un jour établi.
La Fédération
internationale
La Fédération comprendra toutes les nations qui se seront
unies sur les bases ci-dessus et ci-dessous développées.
Il est probable et est fort désirable que, lorsque l'heure de la
grande Révolution aura de nouveau sonné, toutes les nations
qui suivront la lumière de l'émancipation populaire se donnent
la main pour une alliance constante et intime contre la coalition des pays
qui se mettront sous les ordres de la réaction. Cette alliance devra
former une fédération universelle des peuples qui, dans l'avenir,
devra embrasser toute la terre. La fédération internationale
des peuples révolutionnaires avec un parlement, un tribunal et un
comité directeur internationaux, sera basée naturellement
sur les principes mêmes de la révolution. Appliqués
à la politique internationale, ces principes sont:
Chaque pays, chaque nation, chaque peuple, petit ou grand, faible ou
fort, chaque région, chaque province, chaque commune ont le droit
absolu de disposer de leur sort ; de déterminer leur exigence propre,
de choisir leurs alliances, de s'unir et de se séparer, selon leurs
volontés et besoins sans aucun égard pour les soi-disants
droits historiques et pour les nécessités politiques, commerciales
ou stratégiques des États. L'union des parties en un tout,
pour être vraie, féconde et forte, doit être absolument
libre. elle doit uniquement résulter des nécessités
locales intérieures et de l'attraction mutuelle des parties, attraction
et nécessités dont les parties sont seules juges.
Abolition absolue du soi-disant droit historique et de l'horrible droit
de conquête comme contraires au principe de la liberté.
Négation absolue de la politique d'agrandissement,
de gloire et de puissance de l'État, politique qui, faisant de chaque
pays une forteresse qui exclut de son sein tout le reste de l'humanité,
le force pour ainsi dire [à] se suffire absolument à lui-même.,
à s'organiser en lui-même comme un monde indépendant
de toute humaine solidarité et [à] mettre sa prospérité
et sa gloire dans le mal qu'il fera aux autres nations (4).
un pays conquérant est nécessairement un pays intérieurement
esclave.
La gloire et la grandeur d'une nation consistent uniquement dans le
développement de son humanité. Sa force, son unité,
la puissance de sa vitalité intérieure se mesurent uniquement
par le degré de sa liberté. En prenant la liberté
pour base, on arrive nécessairement à l'union ; mais de l'unité
on arrive difficilement, sinon jamais, à la liberté. Et si
l'on y arrive., ce n'est qu'en détruisant une unité qui a
été faite en dehors de la liberté.
La prospérité et la liberté des nations comme des
individus sont absolument solidaires, et par conséquent liberté
absolue de commerce, de transaction et de communication entre tous les
pays fédérés. Abolition des frontières, des
passeports et des douanes. Chaque citoyen d'un pays fédéré
doit jouir de tous les droits civiques et doit pouvoir facilement acquérir
le titre de citoyen et tous les droits politiques dans tous les autres
pays appartenant à la même fédération.
La liberté de tous, individus et corps collectifs étant
solidaires, aucune nation, aucune province, aucune commune et association
ne sauraient être opprimées, sans que toutes les autres ne
soient et ne se sentent menacés dans leur liberté. Chacun
pour tous et tous pour chacun, telle doit être la règle sacrée
et fondamentale de la Fédération internationale.
Aucun des pays fédérés ne pourra conserver d'armée
permanente, ni d'institution qui sépareront le soldat du citoyen.
Causes de ruine, de corruption, d'abrutissement et de tyrannie intérieurs,
les armées permanentes et le métier de soldat sont [en outre]
une [menace] contre la prospérité et l'indépendance
de tous les autres pays. Chaque citoyen valide doit au besoin devenir soldat
pour la défense soit de ses foyers, soit de la liberté. L'armement
matériel doit être organisé dans chaque pays par commune
et par province, à peu près comme dans les États-Unis
de l'Amérique et en Suisse.
Le parlement international, composé soit d'une seule chambre,
comprenant les représentants de toutes les nations, soit deux chambres,
comprenant l'une ces mêmes représentants, l'autre les représentants
directs de toute la population comprise par la Fédération
internationale, sans distinction de nationalité, le parlement fédéral,
ainsi composé, établira le pacte international et la législation
fédérale que lui seul aura encore la mission de développer
et de modifier selon les besoins du temps.
Le tribunal international n'aura d'autre mission que de juger en dernière
instance entre les États et leurs provinces respectives. Quant aux
différents qui pourront surgir entre deux États fédérés,
ils ne pourront être jugés en première et en dernière
instance que par le parlement international qui décidera encore
sans appel, dans toutes les questions de politique commune et de guerre,
au nom de la fédération révolutionnaire tout entière,
contre la coalition réactionnaire.
Aucun État fédéré ne pourra jamais faire
la guerre à un autre État fédéré. Le
parlement international ayant prononcé son jugement, l'État
condamné dot s'y soumettre. Sinon tous les autres États de
la fédération devront interrompre leurs communications avec
lui, le mettre en dehors de la loi fédérale, de la solidarité
et de la communion fédérale et, en cas d'attaque de sa part,
s'armer solidairement contre lui.
Tous les États faisant partie de la fédération
révolutionnaire devront prendre une part active à toute guerre
que l'un d'eux ferait à un État non fédéré.
chaque pays fédéré, avant de la déclarer, doit
en avertir le parlement international, et ne la déclare que si celui-ci
trouve qu'il y a une raison suffisante pour la guerre. S'il le trouve,
le directoire exécutif fédéré prendra la cause
de l'État offensé et demandera à l'État agresseur
étranger, au nom de toute la fédération révolutionnaire,
prompte réparation. Si au contraire le parlement jugera qu'il n'y
a pas eu d'agression, ni d'offense réelle, il conseillera à
l'État qui se plaint de ne point commencer la guerre, en l'avertissant
que s'il la commence, il la fera tout seul.
Il faut espérer qu'avec le temps les États fédérés
renonçant au luxe ruineux de représentations particulières
se contenteront d'une représentation diplomatique fédérale.
La fédération internationale révolutionnaire restreinte
sera toujours ouverte aux peuples qui voudront y entrer plus tard, sur
la base des principes et de la solidarité militante et active de
la Révolution ci-dessus et ci-dessous exposés, mais sans
jamais faire la moindre concession de principes à aucun. Par conséquent
ne pourront être reçus dans la fédération que
les peuples qui auront accepté tous les principes récapitulés
[dans le présent catéchisme].
Organisation sociale
Sans égalité politique point de liberté politique
réelle mais l'égalité politique ne deviendra possible
que lorsqu'il y aura égalité économique et sociale.
L'égalité n'implique pas le nivellement des différences
individuelles, ni l'identité intellectuelle, morale et physique
des individus. Cette diversité des capacités et des forces,
ces différences de races, de nations, de sexes, d'âges et
d'individus, loin d'être un mal social, constituent au contraire
la richesse de l'humanité. L'égalité économique
et sociale n'implique pas non plus le nivellement des fortunes individuelles,
en tant que produits de la capacité, de l'énergie productive
et de l'économie de chacun.
L'égalité et la justice réclament uniquement :
une organisation de la société telle que tout individu humain
naissant à la vie y trouve, en tant que cela dépendra non
de la nature mais de la société, des moyens égaux
pour le développement de son enfance et de son adolescence jusqu'à
l'âge de sa virilité, pour son éducation et pour son
instruction d'abord, et plus tard pour l'exercice des forces différentes
que la nature aura mises en chacun pour le travail. Cette égalité
de point de départ, que la justice réclame pour chacun, sera
impossible tant qu'existera le droit de succession.
La justice, autant que la dignité humaine exigent que chacun
soit uniquement le fils de ses ouvres. Nous repoussons avec indignation
le dogme du péché, de la honte et de la responsabilité
héréditaires. Par la même conséquence nous devons
rejeter l'hérédité fictive de la vertu, des honneurs
et des droits ; celle de la fortune aussi. L'héritier d'une fortune
quelconque n'est plus entièrement le fils de ses ouvres et, sous
le rapport du point de départ, il est privilégié.
Abolition du droit d'héritage. Ñ Tant que ce droit existera la
différence héréditaire des classes, des positions,
des fortunes, l'inégalité sociale en un mot et le privilège
subsisteront sinon en droit, du moins en fait. Mais l'inégalité
de fait, par une loi inhérente à la société,
produit toujours l'inégalité des droits : l'inégalité
sociale devient nécessairement inégalité politique.
Et sans égalité politique, avons-nous dit, point de liberté
dans le sens universel, humain, vraiment démocratique de ce mot
; la société restera toujours divisée en deux parts
inégales, dont l'une immense, comprenant toute la masse populaire,
sera opprimée et exploitée par l'autre. donc le droit de
succession est contraire au triomphe de la liberté, et si la société
veut devenir libre, elle doit l'abolir.
Elle doit l'abolir parce que, reposant sur une fiction, ce droit est
contraire au principe même de la liberté. Tous les droits
individuels, politiques et sociaux, sont attachés à l'individu
réel et vivant. Une fois mort il n'y a plus ni volonté fictive
d'un individu qui n'est plus et qui, au nom de la mort, opprime les vivants.
Si l'individu mort tient à l'exécution de sa volonté,
qu'il vienne l'exécuter lui-même s'il le peut, mais il n'a
pas le droit d'exiger que la société mettre toute sa puissance
et son droit au service de sa non-existence.
Le but légitime et sérieux du droit de succession a été
toujours d'assurer aux générations à venir les moyens
de se développer et de devenir des hommes. Par conséquent,
seul le fonds d'éducation et d'instruction publique aura le droit
d'hériter avec l'obligation de pourvoir également à
l'entretien, à l'éducation et à l'instruction de tous
les enfants depuis leur naissance jusqu'à l'âge de la majorité
et de leur émancipation complète. De cette manière
tous les parents seront également rassurés sur le sort de
leurs enfants, et comme l'égalité de tous est une condition
fondamentale de la moralité de chacun, et que tout privilège
est une source d'immoralité, tous les parents sont l'amour pour
leurs enfants est raisonnable et aspire non à leur vanité
mais à leur humaine dignité, s'ils avaient même la
possibilité de leur laisser un héritage qui les placerait
dans une position privilégiée, préférant pour
eux le régime de la plus complète égalité.
L'inégalité résultant du droit de succession une
fois abolie, restera toujours, quoique considérablement amoindrie,
celle qui résultera de la différence des capacités,
des forces et de l'énergie productive des individus, différence
qui, à son tour, sans jamais disparaître entièrement,
s'amoindrira toujours de plus en plus sous l'influence d'une éducation
et qui d'ailleurs, une fois le droit de succession aboli, ne pèsera
jamais sur les générations à venir.
Le travail étant le seul producteur de richesse, chacun est libre
sans doute soit de mourir de faim, soit d'aller vivre dans les déserts
ou dans les forêts parmi les bêtes sauvages, mais quiconque
veut vivre au milieu de la société doit gagner sa vie par
son propre travail, au risque d'être considéré comme
un parasite, comme un exploiteur du bien, c'est-à-dire du travail
d'autrui, comme un voleur.
Le travail est la base fondamentale de la dignité et du droit
humains. Car c'est uniquement par le travail libre et intelligent que l'homme,
devenant créateur à son tour et conquérant, sur le
monde extérieur et sur sa propre bestialité, son humanité
et son droit, crée le monde civilisé. Le déshonneur
qui, dans le monde antique, aussi bien que dans la société
féodale, fut attaché à l'idée du travail, et
qui en grande partie reste encore attaché aujourd'hui, malgré
toutes les phrases que nous entendons répéter chaque jour
sur sa dignité, ce mépris stupide du travail a deux sources
: la première, c'est une conviction si caractéristique des
anciens et qui même aujourd'hui compte encore tant de partisans secrets
; que pour donner à une portion quelconque de l'humaine société
les moyens de s'humaniser par la science, par les arts, par la connaissance
et pat l'exercice du droit, il faut qu'une autre portion, naturellement
plus nombreuse, se voue au travail comme esclave. Ce principe fondamental
de la civilisation antique fut la cause de sa ruine. La cité corrompue
et désorganisée par le désÏuvrement privilégié
des citoyens, minée d'un autre côté par l'action imperceptible
et lente mais constante de ce monde déshérité des
esclaves, moralisés malgré l'esclavage et maintenus dans
leur force primitive par l'action salutaire du travail même forcé,
tomba sous les coups des peuples barbares, auxquels, par leur naissance,
avaient appartenu en grande partie ces esclaves.
Le christianisme, cette religion des esclaves, n'avait plus tard détruit
l'antique irrégularité que pour en créer une nouvelle
: le privilège de la grâce et de l'élection divine
fondé sur l'inégalité produite naturellement par le
droit de conquête, sépara de nouveau la société
humaine en deux camps : la canaille et la noblesse, les serfs et les maîtres,
en attribuant à ces derniers le noble métier des armes et
du gouvernement et ne laissant aux serfs que le travail non seulement avili,
mais encore maudit. La même cause produit nécessairement les
mêmes effets ; le monde nobiliaire, énervé et démoralisé
par le privilège du désÏuvrement, tomba en 1789 sous les
coups des serfs, travailleurs révoltés unis et puissants.
Alors fut proclamée la liberté du travail, sa réhabilitation
en droit. Mais seulement en droit, car de fait le travail reste encore
déshonoré, asservi. La première source de cet asservissement,
nommément celle qui consistait dans le dogme de l'inégalité
politique des hommes, ayant été supprimée par la grande
Révolution, il faut attribuer le mépris actuel du travail
à sa seconde, qui n'est autre que la séparation qui s'est
faite et qui existe dans sa force encore aujourd'hui, entre le travail
intellectuel et le travail manuel et qui, reproduisant sous une forme nouvelle
l'antique inégalité, partage de nouveau le monde social en
deux camps : la minorité privilégiée désormais
non plus par la loi mais par le capital, et la majorité des travailleurs
forcés, non plus par le droit unique du privilège légal,
mais par la faim.
En effet, aujourd'hui, la dignité du travail est déjà
théoriquement reconnue et l'opinion publique admet qu'il est honteux
de vivre sans travail. Seulement, comme le travail humain, considéré
dans sa totalité, se divise en deux parts, dont l'une, tout intellectuelle
et déclarée exclusivement noble, comprend les sciences, les
arts, et dans l'industrie l'application des sciences et des arts, l'idée,
la conception, l'invention, le calcul, le gouvernement et la direction
générale ou subordonnée des forces ouvrières,
et l'autre seulement l'exécution manuelle réduite à
une action purement mécanique, sans intelligence, sans idée,
par cette loi économique et sociale de la division du travail, les
privilégiés du capital, sans excepter ceux qui y sont les
moins autorisés par la mesure de leurs capacités individuelles,
s'emparent de la première et laissent la seconde au peuple. Il en
résulte trois grands maux : l'un pour ces privilégiés
du capital ; l'autre, pour les masses populaires ; et le troisième,
procédant de l'un et de l'autre, pour la production des richesses,
pour le bien-être, pour la justice et pour le développement
intellectuel et moral de la société tout entière.
Le mal dont souffrent les classes privilégiées est celui-ci
: en se faisant la belle part dans la répartition des fonctions
sociales, elles s'en font une, de plus en plus mesquine, dans le monde
intellectuel et moral. Il est parfaitement vrai qu'un certain degré
de loisir est absolument nécessaire pour le développement
de l'esprit, des sciences et des arts ; mais ce doit être un loisir
gagné, succédant aux seines fatigues d'un travail journalier,
un loisir juste et dont la possibilité, dépendant uniquement
du plus ou du moins d'énergie, de capacité et de bonne volonté
dans l'individu, serait socialement égale pour tout le monde. Tout
loisir privilégié, au contraire, loin de fortifier l'esprit,
l'énerve, le démoralise et le tue. Toute l'histoire nous
le prouve : à quelques exceptions, les classes privilégiées
sous le rapport de la fortune et du sang, ont été toujours
les moins productives sous e rapport de l'esprit, et les plus grandes découvertes
dans la science, dans les arts et dans l'industrie, ont été
faites pour la plupart du temps par des hommes qui, dans leur jeunesse,
ont été forcé de gagner leur vie par un rude travail.
L'humaine nature est ainsi faite, que la possibilité du mal en
produit immanquablement et toujours la réalité, et que la
moralité de l'individu dépend beaucoup plus des conditions
de son existence et du milieu dans lequel il vit que de sa volonté
propre. Sous ce rapport ainsi que sous tous les autres, la loi de la solidarité
sociale est inexorable, de sorte que pour moraliser les individus il ne
faut pas tant s'occuper de leur conscience que de la nature de leur existence
sociale ; et il n'est point d'autre moralisateur, ni pour la société
ni pour l'individu, que la liberté dans la plus parfaite égalité.
Prenez le plus sincère démocrate et mettez-le sur un trône
quelconque ; s'il n'en descend aussitôt, il deviendra immanquablement
une canaille. Un homme né dans l'aristocratie, si, par un heureux
hasard, il ne prend pas en mépris et en haine son sang, et s'il
n'a pas honte de l'aristocratie, sera nécessairement un homme aussi
mal (sic)que vain, soupirant après le passé, inutile
dans le présent et adversaire passionné de l'avenir. De même
le bourgeois, enfant chéri du capital et du loisir privilégie,
fera tourner son loisir en désÏuvrement, en corruption, en débauche,
ou bien s'en servira comme d'une arme terrible pour asservir davantage
les classes ouvrières et finira par soulever contre lui une Révolution
plus terrible que celle de 1793.
Le mal dont souffre le peuple est encore plus facile à déterminer
: il travaille pour autrui, et son travail, privé de liberté,
de loisir et d'intelligence, et par là même avili, le dégrade,
l'écrase et le tue. Il est forcé de travailler pour autrui,
parce que né dans la misère, et privé de toute instruction
et de toute éducation rationnelle, moralement esclave grâce
aux influences religieuses, il se voit jeté dans la vie désarmé,
discrédité, sans initiative et sans volonté propre.
Forcé par la faim, dès sa plus tendre enfance, à gagner
sa triste vie, il doit vendre sa force physique, son travail au plus dures
conditions sans avoir ni la pensée, ni la faculté matérielle
d'en exiger d'autres. Réduit au désespoir par la misère,
quelquefois il se révolte mais, manquant de cette unité et
de cette force que donne la pensée, mal conduit, le plus souvent
trahi et vendu par ses chefs, et ne sachant presque jamais à quoi
s'en prendre des maux qu'il endure, frappant le plus souvent à faux,
il a, jusqu'à présent du moins, échoué dans
ses révoltes et, fatigué d'une lutte stérile, il est
toujours retombé sous l'antique esclavage.
Cet esclavage durera tant que le capital, restant en dehors de l'action
collective des forces ouvrières, l'exploitera, et tant que l'instruction
qui, dans une société bien organisée devrait être
également répartie sur tout le monde, ne développant
que l'intérêt d'une classe privilégiée, attribuera
à cette dernière toute la partie spirituelle du travail,
et ne laissera au peuple que la brutale application de ses forces physiques
asservies et toujours condamnées à exercer des idées
qui ne sont pas les siennes.
Par cette injuste et funeste déviation, le travail du peuple,
devenu un travail purement mécanique et pareil à celui d'une
bête de somme, est déshonoré, méprisé,
et, par une conséquence naturelle, déshérité
de tout droit. Il en résulte pour la société, sous
le rapport politique, intellectuel et moral, un mal immense. La minorité
jouissant du monopole et de la science, par l'effet même de ce privilège,
est frappée à la fois à l'intelligence et au cÏur,
jusqu'au point de devenir stupide à force d'instruction, car rien
n'est aussi malfaisant et stérile que l'intelligence patentée
et privilégiée. D'au autre côté, le peuple,
absolument dénué de science, écrasé par un
travail quotidien mécanique, capable d'abrutir plutôt que
de développer son intelligence naturelle, privé de la lumière
qui pourrait lui montrer la voie de sa délivrance, se débat
vainement dans son bouge forcé, et comme il a a toujours pour lui
la force, que donne le nombre, il met toujours ne péril l'existence
même de la société.
Il est donc nécessaire que la division inique établie
entre le travail intellectuel et le travail manuel soit autrement établie.
La production économique de la société souffre elle-même
considérablement, l'intelligence séparée de l'action
corporelle s'énerve, se dessèche, se flétrit, tandis
que la force corporelle de l'humanité, séparée de
l'intelligence s'abrutit et, dans cet état de séparation
artificielle, aucune de produit la moitié de ce qu'elle peut, de
ce qu'elle doit produire lorsque, réunies dans une nouvelle synthèse
sociale, elles ne formeront plus qu'une seule action productive. Lorsque
l'homme de science travaillera et l'homme du travail pensera, le travail
intelligent et libre sera considéré comme le plus beau titre
de gloire pour l'humanité, comme la base de sa dignité, de
son droit, comme la manifestation de son pouvoir humain sur la terre ;
et l'humanité sera constituée.
Le travail intelligent et libre sera nécessairement un travail
associé. Libre sera chacun de s'associer ou de ne point s'associer
pour le travail, mais il n'est point de doute qu'à l'exception des
travaux d'imagination et dont la nature exige la concentration de l'intelligence
individuelle en elle-même, dans toutes les entreprises industrielles
et même scientifiques ou artistiques qui admettent par leur nature
le travail associé, l'association sera préférée
par tout le monde, pour la simple raison que l'association multiplie d'une
manière merveilleuse les forces productives de chacun, et que chacun
devenant membre et coopérateur d'une association productive, avec
moins de temps et beaucoup moins de peine, gagnera beaucoup plus.
Lorsque les associations productives et libres cessant d'être
les esclaves, et devenant à leur tour les maîtresses et les
propriétaires du capital qui leur sera nécessaire, comprendront
dans leur sein, à titre de membres coopérateurs à
côté des forces ouvrières émancipées
par l'instruction générale, toutes les intelligences spéciales
réclamées pr leur entreprise, lorsque, se combinant entre
elles, toujours librement, selon leurs besoins et selon leur nature, dépassant
tôt ou tard toutes les frontières nationales, elles formeront
une immense fédération économique, avec un parlement
éclairé par les données aussi larges que précises
et détaillées d'une statistique mondiale, telle qu'il n'en
peut encore exister aujourd'hui, et qu'ils combinent l'offre avec la demande
pour gouverner, déterminer et répartir entre différents
pays la production de l'industrie mondiale, de sorte qu'il n'y aura plus
ou presque plus de crises commerciales ou industrielles, de stagnation
forcée, de désastres, plus de peines ni de capitaux perdus,
alors le travail humain, émancipation de chacun et de tous, régénérera
le monde.
La terre avec toutes ses richesses naturelles est la propriété
de tout le monde, mais elle ne sera possédée que par ceux
qui la cultiveront.
La femme, différente de l'homme, mais non à lui inférieure,
intelligente, travailleuse et libre comme lui, est déclarée
son égale dans les droits comme dans toutes les fonctions et devoirs
politiques et sociaux.
De la famille et de l'école
Abolition, non de la famille naturelle, mais de la famille légale,
fondée sur le droit civil et sur la propriété. Le
mariage religieux et civil est remplacé par le mariage libre. Deux
individus majeurs et de sexe différent ont le droit de s'unir et
de se séparer selon leur volonté, leurs intérêts
mutuels et les besoins de leur cÏur, sans que la société
ait le droit, soit d'empêcher leur union, soit de les y maintenir
malgré eux. Le droit de succession étant aboli, l'éducation
de tous les enfants étant assurée par la société,
toutes les raisons qui ont été jusqu'à présent
assignés pour la consécration politique et civile de l'irrévocabilité
du mariage disparaissent, et l'union de deux sexes doit être rendue
à son entière liberté, qui ici, comme partout et toujours,
est la condition sine qua nonde la sincère moralité.
Dans le mariage libre, l'homme et la femme doivent également jouir
d'une liberté absolue. Ni la violence de la passion, ni les droits
librement accordés dans le passé ne pourront servir d'excuse
pour aucun attentat de la part de l'un contre la liberté de l'autre,
et chaque attentat sera considéré comme un crime.
Du moment qu'une femme porte un enfant dans son sein, jusqu'à
ce qu'elle l'ait mis au monde, elle a droit à une subvention de
la part de la société, payée non pour le compte de
la femme, mais pour celui de l'enfant. Toute mère qui voudra nourrir
et élever ses enfants recevra également de la société
tous les frais de leur entretien et de sa peine [prodiguée] aux
enfants.
Les parents auront le droit de garder près d'eux leurs enfants
et de s'occuper de leur éducation, sous la tutelle et sous le contrôle
suprême de la société qui conservera toujours le droit
et le devoir de séparer les enfants de leurs parents, toutes les
fois que ceux-ci, soit par leur exemple, soit par leurs préceptes
ou traitement brutal, inhumain, pourront démoraliser ou même
entraver, le développement de leurs enfants.
Les enfants n'appartiennent ni à leurs parents, ni à la
société, ils s'appartiennent à eux-mêmes et
à leur future liberté. Comme enfant, jusqu'à l'âge
de leur émancipation, ils ne sont libres qu'en possibilité,
et doivent se trouver par conséquent sous le régime de l'autorité.
Les parents sont leurs tuteurs naturels, il est vrai, mais le tuteur légal
et suprême, c'est la société, qui a le droit et le
devoir de s'en occuper, parce que son propre avenir dépend de la
direction intellectuelle et morale qu'on donnera aux enfants. [La société]
ne peut donner la liberté aux majeurs qu'à condition de surveiller
l'éducation des mineurs.
L'école doit remplacer l'Église avec l'immense différence
que celle-ci, en distribuant son éducation religieuse, n'a point
d'autre but que d'éterniser le régime de l'humaine naïveté
et de l'autorité soi-disant divine, tandis que l'éducation
et l'instruction de l'école, n'ayant, au contraire, d'autre fin
que l'anticipation réelle des enfants lorsqu'ils seront arrivés
à l'âge de la majorité, ne sera autre chose que leur
initiation graduelle et progressive à la liberté par le triple
développement de leurs forces physiques, de leur esprit et de leur
volonté. La raison, la vérité, la justice, le respect
humain, la conscience de la dignité personnelle, solidaire et inséparable
de la dignité humaine dans autrui, l'amour de la liberté
pour soi-même et pour tous les autres, le culte du travail comme
base et condition de tout droit ; le mépris de la déraison,
du mensonge, de l'injustice, de la lâcheté, de l'esclavage,
du désÏuvrement, telles devront être les bases fondamentales
de l'éducation publique.
Elle doit former des hommes, tout d'abord, ensuite des spécialités
ouvrières et des citoyens, et à mesure qu'elle avancera avec
l'âge des enfants, l'autorité devra naturellement faire de
plus en plus place à la liberté, afin que les adolescents,
arrivés à l'âge de la majorité, étant
émancipés par la loi, puissent avoir oublié comment,
dans leur enfance, ils ont été gouvernés et conduits
autrement que par la liberté. Le respect humain, ce genre de la
liberté, doit être présent même dans les actes
les plus sévères et les plus absolus de l'autorité.
Toute l'éducation morale est là ; inculquez ce respect aux
enfants et vous en aurez fait des hommes.
L'instruction primaire et secondaire une fois terminée, les enfants,
selon leurs capacités et leurs sympathies, conseillés, éclairés
mais non violentés par leurs supérieurs, choisiront une école
supérieure ou spéciale quelconque. En même temps chacun
devra s'appliquer à l'étude théorique et pratique
de la branche d'industrie qui lui plaira davantage et la somme qu'il aura
gagné par son travail durant son apprentissage lui sera remise à
sa majorité.
Une fois l'âge de la majorité atteint, l'adolescent sera
proclamé libre et maître de ses actes. En échange des
soins que la société lui a prodigués durant son enfance,
elle exigera de lui trois choses : qu'il reste libre, qu'il vive de son
travail et qu'il respecte la liberté d'autrui. Et, comme les crimes
et les vices dont souffre la société actuelle sont uniquement
le produit d'une mauvaise organisation sociale, on pourra être certain
qu'avec une organisation et une éducation de la société
basées sur la raison, sur la justice, sur la liberté, sur
le respect humain et sur la plus complète égalité,
le bien deviendra la règle et le mal une maladive exception, qui
diminuera de plus en plus sous l'influence toute-puissante de l'opinion
publique moralisée.
Les vieillards, les invalides, les malades, entourés de soins,
de respect et jouissant de tous les droits, tant publics que sociaux, seront
traités et entretenus avec profusion aux frais de la société.
Politique révolutionnaire
C'est notre conviction fondamentale que, toutes les libertés
nationales étant solidaires, les révolutions particulières
dans tous les pays doivent l'être aussi, que désormais en
Europe comme dans tout le monde civilisé, il n'y aura plus des révolutions,
mais seulement la Révolution universelle, comme il n'y a plus qu'une
seule réaction européenne et mondiale ; que, par conséquent,
tous les intérêts particuliers, toutes les vanités,
prétentions, jalousies et hostilités nationales doivent se
fondre aujourd'hui dans l'unique intérêt commun et universel
de la Révolution, qui assurera la liberté et l'indépendance
de chaque nation, par la solidarité de toutes ; que la Sainte Alliance
de la [contre-] Révolution mondiale et la conspiration des rois,
du clergé, de la noblesse et de la féodalité bourgeoise,
appuyée sur d'énormes budgets, sur des armées permanentes,
sur une bureaucratie formidable, armés de tous les terribles moyens
que leur donne la centralisation moderne, avec l'habitude et pour ainsi
dire avec la routine de l'action et du droit de conspirer et de tout faire
à titre légal sont un fait immense, menaçant, écrasant,
et que, pour les combattre, pour lui opposer un fait d'une égale
puissance, pour le vaincre et de détruire, il ne faut rien moins
que l'alliance et l'action révolutionnaires simultanées de
tous les peuples du monde civilisé.
Contre cette réaction mondiale, la Révolution isolée
d'aucun peuple ne saurait réussir. Elle serait une folie, par conséquent
une faute pour lui-même et une trahison, un crime, contre toutes
les autres nations. Désormais, le soulèvement de chaque peuple
doit se faire non en vue de lui-même, mais en vue de tout le monde.
Mais, pour qu'une nation se soulève en vue et au nom de tout le
monde, il faut qu'elle ait le programme de tout le monde, assez large,
assez profond, assez vrai, assez humain en un mot, pour embrasser les intérêts
de tout le monde, et pour électriser les passions de toutes les
masses populaires de l'Europe, sans différence de nationalité.
Le programme ne peut être que celui que la Révolution démocratique
et sociale.
L'objet de la Révolution démocratique et sociale peut
être défini en deux mots :
Politiquement : c'est l'abolition du droit historique, du droit de conquête
et du droit diplomatique. C'est l'émancipation complète des
individus et des associations du joug de l'autorité divine et humaine
: c'est la destruction absolue de toutes les unions et agglomérations
forcées des communes dans les provinces, des provinces et des pays
conquis dans l'État. Enfin, c'est la dissolution radicale de l'État
centraliste, tutélaire, autoritaire, avec toutes les institutions
militaires, bureaucratiques, gouvernementales, administratives, judiciaires
et civiles. C'est en un mot la liberté rendue à tout le monde,
aux individus, comme à tous les corps collectifs, associations,
communes, provinces, régions et nations, et la garantie mutuelle
de cette liberté par la fédération.
Socialement : c'est la confirmation de l'égalité politique
par l'égalité économique. C'est, au commencement de
la carrière de chacun, l'égalité du point de départ,
égalité non naturelle mais sociale pour chacun, c'est-à-dire
égalité des moyens d'entretien, d'éducation, d'instruction
pour chaque enfant, garçon ou fille, jusqu'à l'époque
de sa majorité.