Dossier Québec

Alternative libertaire


ENJEUX URBAINS

En avril 2001, la ville de Québec accueillait le Sommet des Amériques qui avait pour ambition de faire du continent américain une vaste zone de libre-échange et de non-droit social. Deux fait ont marqué ce sommet : La construction d'un " mur de la honte" ceinturant le centre-ville qui accueillait le sommet et une manifestation de près de 100 000 personnes dirigée contre ce sommet et cette zone protégée classée rouge. Cette formidable mobilisation rendue possible grâce à un travail d'information de terrain a été menée par les réseaux militants radicaux. Grâce à nos ami(e)s de la Fédération des anarchistes-communistes du Nord-Est (NEFAC), ces pages permettent d'en savoir plus sur eux, un an après.

Québec capitale de province en transition

A 400 ans, Québec est face des plus vieille villes de continent nord-américain, "le berceau du fait français en Amérique" comme on dit dans les dépliants touristiques. Malgré son titre de "capitale", le ville, même avec ses 500 000 habitantEs, est en fait une capitale de province (dans les deux sens du terme) dont l'économie repose essentiellement sur les secteurs des services et de l'administration (la moitié de la population active y travaille). Sortant à peine d'une fusion forcée de 13 municipalités, le pouvoir y est en transition avec un gouvernement "social-démocrate" minoritaire, devant affronter une opposition composée d'anciens maires de banlieues revanchards et souvent réactionnaires. Le, mouvements sociaux sont, quant à eux, extrêmement fragmentés, globalement sclérosés, et bien intégrés au capital et à l'État. Dans ce contexte, les révolutionnaires qui tentent de faire vivre une "autre politique" sont peu nombreux et se divisent grosso modo en deux camps : marxistes révolutionnaires et libertaires.

Un pouvoir en transition

L'an passé s'est joué le dernier acte d'une réforme qui a secoué le monde municipal pendant plusieurs années : les fusions municipales. Il s'agissait, pour le gouvernement provincial, de forcer une pléthore de municipalités de banlieues à fusionner avec les villes centres. L'enjeu de cette réforme pour le gouvernement était surtout de centraliser les administrations et de permettre, en fusionnant plusieurs services distincts, de rendre rentables d'éventuelles privatisations - c'était une recommandation explicite de la Banque mondiale - et de "faire des économies". Pour faire taire d'éventuelles oppositions de gauche émanant des mouvements sociaux, le gouvernement a quasiment fait de cette réforme une question de lutte de classe. En effet, en Amérique du Nord, la richesse se concentre surtout en banlieue. Or, la majorité des services sociaux se situent durs les villes-centres (comme les problèmes, d'ailleurs), ce qui fait que, plus souvent qu'autrement, les banlieue, ne "paient pas leur juste part". C'est à peine si slogan du gouvernement provincial ne fut pas "faisons payer les riches". On a donc présenté la réforme comme une question de démocratie et de justice sociaIe et les mouvements sociaux sont globalement tombés dans le panneau. Le problème, c'est que ce n'est pas exactement comme ça que ça s'est passé. A Québec, les banlieusards ont maintenant la balance du pouvoir. C'était d'ailleurs facile à prévoir, l'ancienne ville de Québec comptaient 170 000 habitantEs, tandis qu'il y a 330 000 banlieusards... Les élections n'ont fait que prouver la profonde division existant entre Québec et ses banlieues, les banlieusards élisant leurs anciens maires et les habitantEs de Québec élisant leurs candidatEs de l'ancienne administration de Québec. L'ancien maire "social-démocrate " de Québec, Jean-Paul L'Allier, n 'est passé que parce que le parti des banlieues lui a opposé un épouvantail d'extrême droite dont pas grand monde ne voulait. La nouvelle carte politique de la ville ressemble donc à s'y méprendre à une cible, avec le centre-ville au cœur. D'autre part, si la réforme était censée amener une "démocratisation", ce n'est pas ce que l'on peut constater dans les quartiers centraux où le pouvoir s'éloigne encore plus des citoyenNEs.

Un mouvement social Intégré

Le Renouveau municipal, le parti au pouvoir à Québec, a été directement fondé il y a plus de 20 ans par le mouvement social local (jusqu'à l'an passé, il s'appelait le Rassemblement populaire). Parti usé par plus de 10 ans de pouvoir, il tient néanmoins le mouvement social en otage, puisqu'il est la seule "alternative de gauche réaliste". Il a récupéré, en les vidant de leur contenu, toutes les causes des mouvements sociaux : il est pour le transport en commun, pour le logement social, pour la démocratie municipale, pour l'écologie urbaine, etc. Le Renouveau municipal s'est attaché la majorité des permanentES et des militantEs des groupes qui devraient normalement le contester, neutralisant les autres en les envoyant se perdre dans nombre de commissions consultatives et autres consultations bidons. Deux exemples d'intégration parmi tant d'autres :le coordonnateur de la Fédération des coopératives d'habitations était organisateur pour le numéro 2 de ce parti et des groupes "écologistes" ont gracieusement prêté un de leurs locaux pour servir de permanence électorale. Dans ce contexte, les groupes qui résistent passeur pour de doux utopistes ou de dangereux radicaux.

Les enjeux de la période

Cette intégration du mouvement social est inquiétante puisque c'est la place même des classes populaires qui est actuellement entrain de se jouer à Québec. A moins de souhaiter disparaître, on ne peut pas rester sans rien faire ! La vision de la ville portée par l'administration municipale, axée sur la " revitalisation " des quartiers populaires, le développement du tourisme et des nouvelles technologies, ne fait pas de place aux besoins des classes populaires, qui sont pourtant criants. Ainsi, il n'y a pour ainsi dite pas de politique de soutien aux loisirs communautaires et à la culture populaire dans les quartiers, on mise plutôt sur les grands festivals et les "événements internationaux" ainsi que sur les infrastructures "régionales".

L'orientation en faveur du développement touristique et le développement de la précarité sont intimement liés. Un tiers des emplois dans la ville sont en effet dans le secteur de la vente et du service et c'est le secteur en plus forte croissance. D'autre part, l'apparition de nouveaux hôtels tend à favoriser la "touristification" de certains quartiers dans lesquels les boutiques de souvenir remplacent les cordonniers, les chaînes de fast-food, les petits cafés et les restos sympa, et les épiceries fines, les supermarches.

La "revitalisation" des quartiers centraux se fait sur fond de crise du logement. Alors que la ville tente de ramener des petits-bourgeois dans le centre-ville, les logements sont de plus en plus rares et chers. L'effet net, c'est qu'en dehors des logements sociaux, les classes populaires risquent d'être chassées de leurs quartiers. Sur ce front, comme sur bien d'autres il y a des luttes à mener pour tes libertaires.

ANARCHISME ET MARXISME

La gauche révolutionnaire

Même s'il y a formellement six organisations d'extrême gauche présentent à Québec -dont trois groupuscules marxiste-léninistes qui, tous ensemble, ont moins de militants que la NEFAC -, dans les faits, seuls deux courants comptent vraiment : les " marxistes révolutionnaires " et les libertaires.

Les "marxistes révolutionnaires", ce sont les membres et les sympathisantEs de Gauche socialiste (GS), la section québécoise de la IVe Internationale (la même IVe que la LCR). GS est une drôle de créature, trotskyste sans jamais s'en réclamer, l'organisation a refusé pendant des années d'apparaître de façon autonome préférant investir le Parti de la démocratie socialiste (PDS), minuscule parti indépendantiste dans lequel elle faisait de l'entrisme. GS et le PDS était tellement liés dans la tête des gens, que beaucoup de militantEs ignoraient jusqu'à l'existence de l'organisation trotskyste. Le problème c'est que le PDS, malgré toutes les bonnes volontés, n'a jamais voulu décoller et que le parti s'est toujours limité à Québec aux trotskystes et à une poignée d'autres militantEs. Ce n'est qu'après le Sommet des Amériques que les marxistes révolutionnaires se sont décidés à intervenir de façon autonome, sous leur propre bannière. De l'aveu de certains membres, la vague de radicalisation amenée par le mouvement antiglobalisation serait "en train de leur passer sous le nez ", et " risque de .ne profiter qu'aux anarchistes qui sont en avance ". GS est surtout impliquée - et influente - dans le mouvement étudiant et dans le mouvement antiglobalisation (via OQP-2001).

Du côté des anarchistes aussi, la scène est mouvante. Avant le Sommet des Amériques, le groupe anarchiste Émile Henry et le collectif Le Maquis, les deux principaux groupes anars de Québec, se sont effacés pour faire place au Comité d'accueil du Sommet des Amériques (CASA) qu'elles avaient fondé. Ni la CASA, ni Le Maquis, ni Émile Henry n'ont finalement survécu à l'événement. La dernière apparition publique d'Émile Henry a eu lieu en réaction à la mort de Carlo Giuliani à Gênes, avec une manifestation de protestation et un tract. Officiellement, le groupe n'a pas été dissout, mais, après le sommet, ses membres ont décidé de tenter de faire vivre une union locale de Québec de la NEFAC pour permettre le travail conjoint avec les sympathisantEs de la NEFAC qui n'étaient pas dans Émile Henry. Petit à petit, toute l'activité des membres de la NEFAC à Québec a été canalisée dans l'union locale qui a repris une à une les activités d'Émile Henry.

La NEFAC à Québec

La NEFAC est présente à Québec depuis sa fondation en août 2000. Si elle est actuellement le seul pôle an anarchiste organisé localement, notre fédération est loin de regrouper touTEs les militantEs anarchistes de Québec (il y a au minimum trois fois plus de militantEs libertaires autonomes que de membres et sympathisantEs de la NEFAC). La fédération peut actuellement compter sur des militantEs à Québec et sur un réseau d'amiEs encore plus important. Nous tentons tant bien que mal de faire vivre un pôle libertaire sur la capitale en participant et en appuyant diverses luttes sociales et en organisant des événements et des conférences autonomes. Nous avons ainsi fait venir à Québec des camarades de l'Ontario Coalition Against Poverty, un groupe d'action directe de Toronto, et un militant des Jeunesses libertaires boliviennes.

Pour appuyer ce travail classique, l'organisation s'est dotée de moyen de propagande. Il y a d'abord Ruptures, la revue francophone de la NEFAC éditée conjointement avec les camarades de Montréal, que nous avons voulu axer sur l'analyse et la réflexion. La revue, dont le deuxième numéro devrait être disponible quand vous lirez ces lignes, semble être bien accueillie (nous avons distribué au moins 1 000 exemplaires du premier numéro, dont plus de 300 à Québec même). Nous produisons aussi une feuille d'agitation, La Nuit, qui en est à son quatrième numéro. La Nuit, que nous diffusons surtout dans les manifs mais aussi dans les bars et les cafés, nous sert à faire connaître notre point de vue sur un enjeu précis. Par ailleurs, cette apparition spécifique ne constitue que la pointe de l'iceberg du travail militant des membres et sympathisantEs de la NEFAC. La plupart des membres sont également impliqués dans nombre de projets autonomes, citons le Comité populaire Saint-Jean-Baptiste, une émission de radio hebdomadaire.

Malgré sa jeunesse, l'audience de la NEFAC à Québec est quand même importante, nous attirons ainsi régulièrement 50 personnes pour nos événements locaux et pouvons aller jusqu'à 150 à l'occasion. A brève échéance, le groupe devrait muter une fois de plus, pour redevenir un collectif, et s'impliquer dans les luttes pour le droit au logement et contre la rencontre du G8, en Alberta.

CONTRE-POUVOIR

Les anars et le Comité populaire

Une expérience d'implantation

En 1997 s'opérait la rencontre entre un petit groupe d'anarchistes et l'Université populaire (l'UPOP pour les intimes). Pour moi, tout a commencé le plus simplement du monde quand des gens de l'UPOP, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste à Québec, sont venus me demander de faire une Conférence sur l'anarchisme comme alternative dans le cadre d'une session critique sur le néolibéralisme.

À l'époque, je militais dans Démanarchie, un journal d'agitation libertaire populiste (à la Class war) et je n'avais aucune idée de ce qu'était l'Upop, alors j'ai dit oui et j'ai commencé à assister aux conférences hebdomadaires avec quelques camarades. Nous avons trouvé là un gang de radicaux libres très ouvertEs aux idées révolutionnaires qui s'enthousiasmaient sur la réflexion théorique et l'action locale. II y avait pas mal de monde aux conférences, entre 30 et 70 personnes, des gens de tous les âges et de tous les horizons. Ça ne cadrait pas du tout avec l'idée qu'on se faisait du groupe qui payait pour tout ça, le Comité populaire, un groupe communautaire qui, pour nous, en sa qualité de membre du FRAPRU, une fédération de comités logement, ne pouvait qu'être mou, collabo, réformiste et vendu. Et plus nous découvrions le groupe, moins ça cadrait.

Le Comité populaire

Dans les années 1960 et 1970,1e visage de la ville de Québec a changé dramatiquement. C'était l'époque de la rénovation urbaine, en fait, de la démolition, qui devait faire place à une ville moderne. Le passage de l'État québécois de simple administration provinciale à l'"État providence " - avec force nationalisations et création de nouveaux ministères comme la Santé et l'Éducation - a amené de nouveaux besoins en matière de gratte-ciel. I1 fallait bien loger cette nouvelle bureaucratie et lui faire des autoroute, pour que le soir venu elle puisse retourner dormir en banlieue! Ce sont évidemment les quartiers populaires qui ont écopés. C'est dans cet esprit qu'on a rasé tous le quartier chinois pour faire une autoroute et qu'on a démoli 50% des logements dans le quartier Saint-Jean-Baptiste pour faire de la place pour les tours à bureaux de la colline parlementaire. II est impossible de détruire les logements de plus de 7 000 personnes sans rencontrer de résistance, et, de la résistance, il y en a eu. En quelques années, un mouvement composé d'une quinzaine d'organisations, capable de mobiliser des centaines et des centaines de personnes, est littéralement sorti des ruines du centre-ville pour empêcher que ce qui en restait ne soit démoli. La singularité de Québec, c'est que certaines de ces organisations populaires existent toujours aujourd'hui. Héritier de quatre décennies de luttes urbaines, Le Comité populaire Saint-Jean-Baptiste (fondé en 1976) est l'une de ces organisations, l'un des deux seul survivants des dizaines de comités de citoyenNEs qui ont fleuri au Québec dans les années 1960 et 1970 (l'autre est situé dans le quartier Saint-Sauveur, à Québec).

Au milieu des années 1990, 1e Comité populaire était loin de ses heures de gloires des années 1970, il était englué dans le train-train de la majorité des groupes communautaires avec un membership vieillissant. Il y avait la fête de quartier l'été, les deux manifs pour le logement social par année, l'assemblée générale annuelle, la party de Noël, les réunions du conseil de quartier, etc., et ça recommençait. N'empêche, il restait encore une poignée de militantEs qui, personne ne sait trop pourquoi, n'étaient pas devenu trop cyniques avec l'âge et l'expérience. Ils étaient prêt, à accueillir n'importe quel radicalE, pour autant qu'il ou elle s'intéresse aux luttes urbaines et ne soit pas unE marxiste-léniniste venu les embrigader (ils avaient déjà donné dans le temps!). Ça a commencé avec l'Université populaire, que des jeunes ont repris en main avec l'aide de trois vieux de la vieille. Le défi, fut de réussir à organiser une conférence par semaine et ainsi animer un pôle de réflexion radicale au centre-ville. Tous les sujets possibles et imaginables y sont passé - syndicalisme, action directe, autogestion, luttes cubaines, contre-culture punk, théâtre engagé, name it, on l'a fait - dans nos meilleures années, on a rejoint jusqu'à 500 personnes différentes (aujourd'hui c'est un peu moins populaire). Ce qui nous a aidé c'est que les conférences sont arrivées au bon moment, avec un creux de vague dans le mouvement étudiant, de plus en plus de jeunes s'y sont intéressés.

C'est L'Université populaire qui a régénéré le Comité populaire. Une nouvelle génération de militantEs a investi l'organisation. Les "jeunes" ont bouleversé les structures, d'abord en créant une assemblée de militantEs hebdomadaires avec un pouvoir d'initiative, puis en investissant le conseil d'administration, finalement en multipliant le nombre d'assemblées générales. En chemin, des luttes de sont rencontrées. Oh, rien de bien radical. Mais quand même, il y a eu des victoires (comme l'ouverture d'une joujouthèque autogérée ou la transformation du presbytère en logement social pour SDF)... et des défaites (1a construction d'un hôtel à la frontière du quartier ou la construction d'un tunnel piétonnier entre un parking et un gratte-ciel). Nous avons amélioré la présentation du journal du Comité populaire, qui est passé tabloïd, et augmenté le tirage à 7 000. Quand le Sommet des Amériques est arrivé, le Comité populaire était prêt. Nous avons réussi à mobiliser le quartier comme cela ne s'était jamais vu depuis les années 1970 et nous sommes passés au travers, la tête haute et les pieds dans la rue. Le Sommet, malgré les gaz, nous a fait du bien. Notre membership a augmenté de 50 % (on est rendu à 150 membres) notre ancrage dans le quartier est plus profond que jamais. Aujourd'hui, le défi est de transférer les pratiques novatrices du mouvement antiglobalisation dans d'autres champs de luttes (le logement, par exemple). D'ailleurs, les projets futurs incluent une occupation prolongée de bâtiment, en mai, une campagne sur la gratuité des transports en commun et l'implantation d'un système d'échanges locaux (SEL) dans le quartier.

En 1997, une poignée d'anarchistes est entrée dans le Comité populaire, depuis beaucoup d'autres les ont suivi. Les anarchistes ont beaucoup changé depuis, toujours aussi radicaux, ils et elles ont maintenant les pieds sur terre et ont découvert le rythme quotidien de la lutte de classe dans un quartier populaire. Le groupe s'est beaucoup radicalisé depuis 1997, si bien qu'il est aujourd'hui parfois difficile de distinguer entre certainEs libertaires devenus membres du Comité populaire et certainEs membres du Comité populaire devenus libertaire,...

L'auteur est permanent du comité populaire Saint-Jean-Baptiste et membre de la NEFAC
Extrait du numéro d'avril 2002 du mensuel Alternative Libertaire (http://www.alternativelibertaire.org)


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